Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Le mouvement et l'organisation révolutionnaire de la paysannerie mexicaine

· Inprecor n° 8, 9 juin 1977 · p. 18-22 · 4 530 mots

Mexique

Nous publions ci-dessous la première partie de cet article intitulé "Le mouvement et l'organisation révolutionnaire de la paysannerie mexicaine". La suite paraîtra dans un prochain numéro d'Inprecor,

... C'est le 29 mars 1977 qu'a été fondée, au cours d'une réunion tenue dans la ville de Mexico, la Coordination paysanne révolutionnaire indépendante (CCRI). Des dirigeants des organisations régionales qui ont mené les luttes les plus importantes de la paysannerie mexicaine aux cours des cinq dernières années ont participé à sa fondation. Par l'analyse et la description de chacune d'entre elles, nous nous proposons d'en souligner l'importance dans le contexte des luttes sociales du pays. Les organisations qui ont fondé la CCRI sont les suivantes : le Front paysan indépendant de l'Etat de Sonora (FCI), l'Union paysanne indépendante de la Sierra Nord de Puebla et Centre de Veracruz, l'Union des travailleurs de la canne à sucre "Plan de Ayala" de l'Etat de Morelos, le Mouvement paysan indépendant de Sinaloa, le Front populaire de Zacatecas (région de Fresnillo) et le Mouvement indépendant de Colima. A la réunion de fondation de la CCRI étaient également présents des camarades d'un organisme de propagande dénommé "Promotion du développement rural" et des membres de la direction politique du PRT. Le mouvement paysan mexicain Depuis le début des années '70', le problème agraire du pays a fait ressortir avec toute leur acuité les limitations historiques et structurelles du capitalisme mexicain. Il y a deux aspects centraux de ce problème qui ont occupé de manière préférentielle l'attention de l'Etat mexicain : le premier est la crise économique aigue dans laquelle se débat l'agriculture, crise où se mêlent les facteurs structurels et conjoncturels qui ont servi de toile de fond à l'accentuation des luttes de classe à la campagne. En second lieu, les manifestations exacerbées de la lutte des classes à la campagne ont mis les classes dominantes en alerte sur les dangers d'une extension et d'un approfondissement des luttes de masse dans le pays; les caractéris-

Esteban MORALES tiques violentes qu'elles ont prises ont fourni le meilleur indicateur des dangers réels qui guettent la bourgeoisie et son Etat, dans le cas où de telles luttes de masse seraient laissées sans solution ou pour le moins sans issue. Ce n'est pas par hasard que, en conséquence de cela, le secteur prioritaire de la politique (du nouveau président) Lopez Portillo soit le monde rural. Le Mexique est un pays qui est parvenu à développer beaucoup des traits caractéristiques que les théoriciens bourgeois considèrent comme indispensables au développement agricole d'un pays. Le pays a connu une des réformes agraires les plus profondes et les plus étendues des pays semi-coloniaux; en 1970, il existait environ 22.700 "ejidos" ou parcelles avec une superficie de 60,5 millions d'hectares, dont 11,7 millions étaient des terres cultivables et le nombre total des "ejidata-

, propriétaires de parcelles, était de 2,5 millions. Ce qui veut dire que les "ejidos" couvraient les 50, 6% des terres cultivables et une superficie proportionnellement équivalente total des terres du pays. L'extension et la profondeur de la réforme agraire, au-delà de ses déséquilibres, sont dues à des raisons historiques. En effet, la paysannerie mexicaine fut la classe sociale qui a participé de manière décisive à la Révolution mexicaine du début du siècle et, si ses armées révolutionnaires, incarnées par l'Armée de libération du Sud dirigée par Emiliano Zapata et la division du Nord commandée par Francisco Villa, furent défaites par les armées bourgeoises d'Obregon et Carranza (plus en raison de l'absence d'une direction politique de la classe ouvrière et d'un parti révolutionnaire que pour des raisons militaires), la menace d'insurrection paysanne à caractère de masse a toujours existé dans le pays. En ce sens, la Réforme agraire a joué centralement le rôle de mesure préventive de la part de l'Etat bonapartiste, qui l'a combinée avec la répression brutale et sans merci des mouvements paysans. Le partage des terres et la répression ont constitué les deux constantes les plus notables de la politique de l'Etat vis-à-vis de la paysannerie. Le partage des terres a affaibli profondément la structure latifundiaire du pays et a mis la bourgeoisie agraire dans le giron de l'Etat bonapartiste, auprès duquel elle a cherché

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protection contre le mouvement paysan. La répression a permis à l'Etat d'exercer un contrôle de fer sur les paysans qu'il a soumis à son arbitraire au moyen des politiques complémentaires de répression et de partage des terres. De même que la corruption des dirigeants paysans, la constitution d'organismes à la botte et traîtres, manipulés par l'Etat, mais où, à la différence du mouvement ouvrier, il n'a pu stabiliser une bureaucratie permanente, font qu'il se voit obligé de manoeuvrer la paysannerie par le biais de la collaboration directe des fonctionnaires de l'Etat. Un autre des mécanismes clés pour le contrôle de la paysannerie a été la persistance, favorisée ou réprimée selon les intérêts de l'Etat, du phénomène des caciques régionaux qui exercent, dans l'intérêt de l'Etat le pouvoir local sur la paysannerie. Finalement, le populisme d'Etat, combiné avec la religion et l'esprit de clocher ont constitué le système de contrôle de l'Etat sur la paysannerie mexicaine. Au cours de la dernière période, l'Etat s'est efforcé de rationaliser et de centraliser son contrôle sur la paysannerie, par l'unification des centrales paysannes officielles en une seule organisation dont la matrice serait la centrale liée à l'Etat par excellence, à savoir la CNC (Centrale nationale paysanne). C'est dans ce sens qu'a été créée en 1974, sous les auspices les plus intéressés (du président en exercice) Luis Echeverria (Alvarez), le "Pacte d'Ocampo" qui regroupe les quatre centrales les plus importantes (CNC, CCI, CAM et UGOCM "Jacinto Lopez"). Le projet d'Echeverria était de parvenir à constituer une seule centrale, mais les intérêts des autres bureaucrates paysans, extérieurs à la CNC, ne l'ont pas permis, dans la mesure où c'était l'existence même de leurs propres centrales qui leur assurait l'accès direct à des postes officiels et aux avantages de toutes sortes. Le second élément de la question agraire au Mexique est que, • parallèlement au développement de la réforme agraire, l'Etat s'est attaché à développer une infrastructure productive étendue pour l'agriculture moderne du pays. Cette infrastructure productive, fondée centralement sur la création et l'équipement de vastes districts d'irrigation, est une pièce de la stratégie de développement du capitalisme dépendant dans la période de l'après-guerre, et cette politique a permis de faire face aux nécessités d'accumulation capitaliste privée de l'économie impérialiste mondiale. Ceci est dû au fait que le Mexique a constitué aussi bien un excellent fournisseur de matières premières pour l'industrie nord-américaine et de denrées alimentaires pour la population des Etats-Unis qu'un marché réservé pour les biens de production et la technologie nord-américaine. Dans les districts d'irrigation, l'Etat a favorisé la formation et le renforcement d'une bourgeoisie agraire, commerçante et financière étroitement liée à l'impérialisme. Actuellement, ces deux ressorts fondamentaux de la politique de l'Etat, la réforme agraire et la construction d'une infrastructure productive à la campagne, traversent une sévère crise structurelle qui met en évidence les limitations, tant du projet politique bonapartiste que du développement capitaliste dépendant du pays. En effet, la Réforme agraire mexicaine se trouve aujourd'hui dans une impasse, dans la mesure même où il est impossible à l'Etat de soutenir le rythme de partage préventif des terres aux paysans sans terre, qui sont numériquement plus nombreux que le total des "ejidatarios" (en effet, en 1970, il y avait dans le pays 2,5 millions d' "ejidatarios" et 3,5 millions de "paysans sans terre"). Les niveaux du chômage ou du sous-emploi structurel du pays sont très élevés et connaissent en milieu rural toute leur acuité, si l'on considère que 68% de la population paysanne économiquement active se trouve dans une situation de chômage complet ou masqué. La désorganisation induite par l'Etat, la fragmentation extrême des terres cultivables entre les paysans, la concentration des richesses productives, etc., sont quelques-uns des éléments les plus importants de cette crise structurelle. Inégalité et dépendance : La crise agraire des années soixante-dix Le Mexique traverse actuellement une sérieuse crise économique dont les expressions les plus évidentes sont la chute de la production, l'accroissement de la dette extérieure, l'inflation, l'accentuation du chômage et des migrations internes et même de l'émigration, etc. C'est dans le cadre de cètte crise générale que s'inscrit la crise agraire du pays. Dans une certaine mesure, la crise de l'agriculture a précédé la crise économique globale que nous connaissons maintenant et a préparé son éclosion. C'est à partir de 1965 que sont apparus les traits d'une crise agraire qui ne manifesta son ampleur qu'à partir de 1972, année au cours de laquelle les exportations agricoles ont cessé de croître. Il fallut procéder à des importations massives de céréales et l'épuisement économique de vastes zones des districts d'irrigation est apparu comme une évidence. La crise agraire combine, à son étape actuelle, un ensemble de données conjoncturelles avec les données structurelles d'une agriculture dépendante, déséquilibrée du point de vue social et régional, comme c'est le cas, en dernière analyse, pour la situation générale du pays. La Réforme agraire n'a absolument pas pu résoudre le problème des inégalités sociales dans le pays. Les données officielles sont accablantes : les terres produisant jusqu'à une valeur de 1000 pesos constituaient, en 1970, les 38,2% du total et n'ont fourni que les 2,3% de la valeur de la production de la culture et de l'élevage. A l'autre extrême, 4,7% des terres, avec une production supérieure à 100.000 pesos ont fourni les 30, 3% de la valeur de la production de la culture et de l'élevage. Selon une autre classification, en 1970, 51,3% des terres n'ont founit que 1/6 de la production (15,3%). Par ailleurs, 1/6 des exploitations agricoles fournissait plus des 2/3 du total de la production (69,7%). Dans le domaine de l'infrastructure agricole, l'inégalité est manifeste. En 1970, les 46,5% de l'inventaire national des tracteurs se trouvait dans la zone nord du pays. En 1974, dans le nord du pays, il ne restait que 15% des terres des districts d'irrigation à demeurer sans fertilisants. Dans le sud, la superficie des terres non mises en valeur atteignait les 55%, dans le centre, les 33%.

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Au niveau des zones irriguées du pays, la situation est aussi inégale : en 1975, les 64, 1% des utilisateurs des dispositifs d'irrigation disposaient de 20,5% seulement de la surface cultivable (75,5% d'entre eux étaient des "ejidatarios", propriétaires de parcelles) tandis que 2,9% des utilisateurs contrôlaient 25, 8% des propriétés de plus de 30 ha et une surface cultivable proportionnellement supérieure au tiers du total. Selon les données du recensement de 1970, 12,2% des propriétés classées comme supérieures à 5 ha concentraient les 41,8% des terres cultivables, les 48,4% des terres irriguées, les 47, 9% du capital total, les 73, 1% des machines agricoles, les 61,2% des dépenses en technologie agricole et 48,7% de la valeur totale de la production. Au sein même de cette catégorie de propriétés, il existe une manière de polarisation dans la mesure où seulement 13,9% d'entre elles se retrouvent dans la catégorie supérieure. Pour ce qui est des propriétés de moins de 5 ha, 95,3% des terres (580.001 propriétés) tombent dans la catégorie des minifundia dont la production n'atteint même pas les nécessités de l'autosubsistance. Au total, cette situation indique clairement que, dans la campagne mexicaine, la division entre classes dominantes et classes dominées est absolument évidente. L'inégalité sociale est patente de quelque côté qu'on la considère et, malgré la Réforme agraire et tout le processus de soixante années de politique agraire soi-disant menée dans l'intérêt des paysans, l'unique raison d'être de l'agriculture mexicaine peut se résumer ainsi : accumulation de capital dans les mains de la bourgeoisie industrielle, agraire et financière. Et il ne s'agit pas d'une bourgeoisie "nationale" ou strictement mexicaine, mais d'une bourgeoisie directement associée au capital impérialiste. A première vue, il semblerait que le capital impérialiste a peu de poids dans l'agriculture mexicaine. En 1970, les investissements étrangers directs dans l'agriculture étaient seulement de 1, 1% et en 1975 ils s'étaient réduits à seulement 0,55%. Néanmoins, la domination est beaucoup plus complexe dans ses mécanismes que ne pourrait le laisser supposer une analyse superficielle. La dépendance du pays a imposé des caractéristiques spécifiques à l'agriculture mexicaine. Nous la retrouvons aussi bien dans les cultures d'exportation plus traditionnelles comme le coprah, le café, la canne à sucre, l'agave, etc., où prédominent des formes arriérées d'exploitation et de travail, que dans les cultures modernes où prédominent le travail salarié, la technologie moderne, la mécanisation, l'utilisation de moyens industriels, etc. et où les trois éléments (technologie, biens industriels et machines) sont contrôlés par le capital impérialiste, fondamentalement nord-américain. Le contrôle impérialiste sur l'économie agraire mexicaine trouve dans ces deux secteurs sa meilleure expression avec le contrôle de la commercialisation des produits agricoles. De la même manière ce contrôle a pour effet de lier directement les cycles de montée et de baisse de la production et des prix aux cycles du commerce mondial.

La crise agraire des années soixante dix a connu une longue période de gestation. Durant une période prolongée et sur la base du défrichage de nouvelles terres cultivables, de l'édification d'ouvrages d'irrigation modernes et fondamentalement du boom des exportations de denrées agricoles, l'agriculture mexicaine a enregistré un des taux de croissance économique les plus importants du monde entier (dépassé seulement par le Japon et Israel). Au cours d'une période qui s'est prolongée sur trente années (1930-1960), la valeur de la production agricole s'est accrue, en prix constants, à un taux annuel de 12,3%, avec un taux de croissance des rendements agricoles de 9,7% et un accroissement de la superficie travaillée de 2,3%. La production des denrées agricoles de base (mais, blé, haricots et riz) a crû durant cette période a un taux de 3,9%, encore que leur croissance ait été de 5,8% dans les années les plus favorables de l'après-guerre (1945- 1955). De 1940 à 1960, la production de matières premières destinées à l'exportation a augmenté à un rythme annuel moyen de 8,7% ce qui a permis d'obtenir les devises pour les importations. Dans les années 60, l'agriculture a connu un taux annuel de croissance de 3,8%. Cependant, si on considère seulement la deuxième moitié de cette décade (1965-1970), on constate que la croissance n'a été que de 1,6%. Dans les années 70-74, la crise de l'agriculture s'est révélée en toute clarté, avec un taux de croissance négatif (- 0,4%), l'augmentation des importations agricoles, la chute des exportations, l'enregistrement d'une réduction des surfaces ensemencées, etc. Pour 1976, d'après le dernier rapport de la banque de Mexico, les taux de croissance des principales cultures ont été négatifs (coton : - 1, 1%; riz : - 28,9 %; canne à sucre : - 5,0%; carthame : - 54,9% ; tomates : - 19,0%). Quoique les mesures d'urgence prises par l'Etat aient diminué les importations agricoles de 37,7%, les exportations agricoles n'ont pourtant pas pu être augmentées et, au contraire, deux cultures d'exportations au moins (l'agave et la canne à sucre) sont entrées en crise. En effet, la réduction du prix de l'agave sur le marché mondial, de 1,50 dollars à 50 cents le kilo a fait chuter de 80 à 30.000 tonnes les ventes de cette fibre. Par ailleurs, la crise du sucre dans le pays a éclaté récemment sous une forme violente. Alors qu'en 1974, le Mexique en avait exporté 3,5 millions de tonnes, en 1975 il n'en a exporté que 1, 64 millions de tonnes et en 1976, rien : Il est prévu qu'il faudra recourir à de substantielles importations en 1977. Tel est le panorama de la crise de l'agriculture mexicaine. Tel est le cadre de référence des mouvements paysans dans les années 60. La crise de l'agriculture, il est vrai, n'a pas affecté tout le monde au même titre. La grande bourgeoisie agraire a procédé à des mutations économiques en fonction de la crise et a réussi à l'esquiver de la meilleure façon possible. Elle a pu remplacer certaines cultures, modifier ses productions en fonction de la crise, exporter ses capitaux avant la dévaluation, etc. Mais la petite-paysannerie et le prolétariat et le semi-prolétariat agricoles, sans terre et sans travail, ont vu diminuer radicalement leur niveau de vie et leurs chances de survie et ont riposté avec vigueur par les occupations de terre et la recrudescence de la lutte pour la terre qui est, en dernière instance, une lutte pour leur survie même.

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Si l'on ajoute à l'ensemble de ce sombre panorama la fermeture de la frontière nord du pays (avec les USA) qui a rendu difficiles les migrations rurales qui accompagnent le chômage impérialiste, etc., on aura une vue complète des ressorts matériels du mouvement paysan mexicain. Aujourd'hui, l'impérialisme ne peut pas répondre par une nouvelle étape d'industrialisation du "tiers-monde", alors que c'est précisément l'industrialisation qui est entrée en crise. Il ne peut pas renverser non plus la crise agricole parce qu'il faudrait pour cela transformer les mécanismes d'accumulation au bénéfice de l'agriculture. Face à cette situation, les propositions les plus avancées consistent en une stratégie rurale qui tourne autour de petits travaux d'irrigation (et non plus de grandes surfaces irriguées), de la création de zones de cultures saisonnières, enfin, une politique de fixation improductive et inflationniste de la population paysanne, que le système est incapable d'employer de façon productive mais qu'il est possible de sous-employer en plaçant les excédents financiers de l'impérialisme qui lient toujours davantage le pays à ses desseins. La CCRI : des initiales qui sont aussi un programme La CCRI est une coordination de diverses organisations paysannes régionales, dotée d'une structure propre plus ou moins développée au cours des années de lutte dans les différentes régions. La coordination cherche à dépasser les limites des luttes paysannes régionales en leur proposant une perspective nationale, tout en recherchant les conditions d'actions concertées des mouvements paysans au plan national. Mais c'est précisément une coordination, parce que nous ne pouvons pas aller au-delà dans sa construction pour le moment, unifiée organiquement par une direction nationale reconnue par les masses paysannes et les directions de chaque région. Là réside notre principale faiblesse. Tous les dirigeants paysans régionaux reconnaissent la nécessité d'une organisation nationale pour faire face à l'Etat bourgeois et à la bureaucratie officielle au niveau national; mais ils savent par leur expérience de nombreuses années de lutte que les organisations nationales existantes ou créées artificiellement les trahissent. Ils savent par les enseignements de leurs expériences directes que la lutte régionale est plus efficace que les recours des organisations nationales. C'est cette contradiction que voudrait dépasser la coordination. D'un côté, on cherche à associer des directions paysannes réelles et authentiques et, dans un premier temps, en respectant totalement l'autonomie locale des directions, à avancer dans des actions concrètes. Par ailleurs, la coordination, en permettant le contact et l'action commune de ces directions, doit permettre la construction d'une véritable direction nationale pour le mouvement paysan, éprouvée et authentique. Les directions paysannes qui ont formé le CCRI ont inclus dans la dénomination de la coordination paysanne les qualificatifs de révolutionnaire et indépendante pour des raisons politiques qui répondent à leur propre conception de la lutte. Tous les dirigeants régionaux ont connu l'expérience longue et éprouvante de l'acheminement par les voies légales des revendications et des exigences des paysans. Tous connaissent la valeur des promesses officielles. Tous ont été au cours des années, sous une forme ou sous une autre, manipulés et floués. Leur propre expérience leur a enseigné que la revendication par les canaux officiels, que les pétitions adressées aux fonctionnaires d'Etat, que la confiance dans les promesses faites, etc., sont le chemin le plus long et le plus coûteux pour obtenir la satisfaction des revendications. ORIA. sn deleitese con el mej. WHISKY ESCOCES 3 HERMANOS Ils ont choisi de ce fait, dans leurs mobilisations régionales, la méthode de l'action révolutionnaire directe pour faire aboutir leurs demandes. Ces méthodes incluent l'occupation des terres et des canaux, les marches et les rassemblements de paysans, l'auto-défense armée contre les caciques et le gouvernement, etc. Il s'agit maintenant d'agir directement pour obliger l'Etat à résoudre les problèmes et de recourir à d'autres formes de lutte complémentaires de l'action directe. Ils ont proposé que la coordination paysanne soit indépendante parce que tous connaissent d'expérience la politique manipulatrice de l'Etat; et de ce fait, ils se définissent comme indépendants de l'Etat et opposés à lui. Ils connaissent également la fonction du Pacte d'Ocampo, et se définissent ainsi comme indépendants des centrales et des dirigeants officiels et traîtres, qui à chaque étape négocient les intérêts des paysans. L'organisation de la CCRI Nous pensons qu'il est nécessaire de situer, même rapidement, l'importance de chaque organisation régionale qui fait partie de la CCRI, afin de montrer la portée que revêt le projet d'organisation paysanne dont nous sommes partie prenante.

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Le Front paysan indépendant (FCI) Le Front paysan indépendant est un organisme qui s'est formé sous l'impulsion des luttes paysannes de la vallée du Yaqui; d'octobre 75 à septembre 76. La région de la vallée du Yaqui est peut-être la zone agricole la plus importante du pays. Elle a une superficie irriguée qui dépasse les 260.000 hectares. C'est la région la plus mécanisée, où les procédés de la production agricole sont les plus modernes et l'infrastructure en service la plus importante des régions agricoles du pays. La vallée du Yaqui est localisée dans le sud de l'Etat de Sonora, une zone clé du nord-ouest, région d'agriculture capitaliste par excellence au Mexique. Dans les années 60, l'économie agricole de la vallée du Yaqui est entrée en crise. D'un côté, à partir de la moitié des années 60, se sont réduites les surfaces cotonnières de la zone qui absorbaient de grandes quantités de main-d'oeuvre (111 travailleurs journaliers par hectares), avant tout sur les terrains des grandes propriétés latifundiaires (45% des parcelles se trouvaient entre les mains des entrepreneurs privés à la fin des années 60). De l'autre côté, l'augmentation du prix de garantie du blé a provoqué une augmentation des zones consacrées à cette culture. En général, nous avons calculé que dans l'intervalle 70-75, les emplois créés ont diminué de 30 à 40.000 dans la vallée du Yaqui, du fait de la substitution de la culture du coton par celle du blé, du soja et d'autres cultures qui réclament moins de main-d'oeuvre. Après la réforme agraire "cardeniste" sont apparus dans la région de nombreux paysans sollicitant des terres, qui transmettaient au fil des ans leurs pétitions. Dans la mesure où ils avaient un emploi, au moins pendant une bonne partie de l'année, ils pouvaient tenir. En fait, ces paysans en attente de terres étaient de véritables ouvriers agricoles auxquels faisaient et font toujours défaut, de véritables organisations de classe ; et qui, du fait de la politique de l'Etat, se considèrent eux-mêmes comme des "paysans sans terres" . Ceci constitue un phénomène historique d'absence totale de conscience de classe et d'identification à une autre classe sociale. Fin 75, ont commencé à se produire des actions désespérées parmi la masse des ouvriers agricoles au chômage - ceux qui réclament des terres - ce désespoir s'est manifesté dans l'occupation de latifundia qui, par exemple, dans le cas du domaine de San Ignacio appartenaient en titre à un enfant de 4 ans. Les forces de répression ont répondu brutalement par l'assassinat des paysans qui occupaient le domaine, et en particulier de leurs dirigeants. Face à cette situation, deux dirigeants paysans, Ramiro Castelo et Manuel Ruiz, ont décidé de recourir à des méthodes de lutte plus radicales que celle de San Ignacio Rio Muerto. Il ne s'agissait plus d'occuper un quelconque domaine latifundiaire, mais d'en occuper un qui ait une position stratégique. Ils choisirent le domaine "407", équipé d'une série d'installations au centre du latifundium et entouré par une zone boisée. Ils décidèrent de ne pas recourir à des occupations isolées, qui pouvaient être facilement évacuées par la police, et ils décidèrent d'occuper les terres en se concentrant, avec divers noyaux de paysans réclamant des terres. Enfin, ils décidèrent "qu'il n'était pas question de se laisser tuer" et ils occupèrent les terres en armes. Ils basèrent leur stratégie de lutte sur les trois points suivants : 1- passer à l'action directe contre l'Etat en s'emparant des terres ; 2- procéder à ces occupations en concentrant et en coordonnant leurs forces, et 3- organiser l'autodéfense armée des masses paysannes. Cette stratégie a eu comme résultat global de plonger l'Etat dans une crise politique de grande ampleur, en l'acculant face à la résolution des paysans décidés à obtenir la terre ou à mourir pour elle. Pendant plusieurs mois, la question de Sonora a été un évènement politique national qui occupait la "une" des journaux. Elle a donné lieu à une polémique intense au sein de l'Etat sur les moyens de résoudre le problème. Cette polémique a culminé dans deux mesures présidentielles : le transfert provisoire des locaux centraux du Secrétariat à la réforme agraire à Ciudad Obregon, et la tenue d'une réunion de tout le cabinet présidentiel, et des gouverneurs des différents Etats à Ciudad Obregon pour discuter du problème agraire. Cela a créé une crise sévère au sein des classes dominantes, vu que la Confédération des petits propriétaires s'est divisée sur la question de l'occupation du domaine "407", entre l'aile petite-bourgeoise qui appuyait une solution réformiste, et la grande bourgeoisie agraire née latifundiste qui cherchait une issue dans la répression... ou le profit (en demandant que l'Etat achète les terres pour 1,5 milliards de pesos, c'est-à-dire à 40.000 pesos par hectare). Cette fraction de la bourgeoisie a quitté la confédération pour créer l'Union nationale agricole. Finalement, Echeverria s'est décidé à exproprier la bourgeoisie de 100.000 hectares, dont 37.000 de terres irriguées, et à les répartir entre les paysans; mais les paysans en lutte n'eurent droit qu'à 3.500 hectares, le reste allant aux paysans contrôlés par le Pacte d'Ocampo, avec l'objectif de destructurer la lutte du FCI. Face à la manoeuvre de l'Etat, les paysans ont été contraints d'accepter 5 hectares de terres irriguées, même s'ils avaient droit légalement à 10. Actuellement, le FCI est confronté à la menace d'une contre-réforme agraire qui vise à restituer la terre aux latifundistes, et à une offensive de l'Etat qui veut instaurer un impôt agricole de 3% sur la production agricole des parcelles de Sonora. Le FCI s'est trouvé affaibli temporairement par la manoeuvre de l'Etat, tout en restant le seul pôle alternatif à la politique des organisations officielles dans la région, et son prestige politique s'est accru parmi les masses paysannes, non seulement localement, mais aussi nationalement. A l'autre extrême de la lutte du FCI, l'affaire du "407" a contraint à une claire prise de position des forces populaires contre la bourgeoisie. Les ouvriers et les paysans, les propriétaires de parcelles et les employés, et même les petits fonctionnaires de l'Etat et des organisations officielles se sont prononcés en faveur du FCI. Les possibilités que contient une mobilisation comme celle du FCI apparaissent dans l'adhésion de la tribu Yaqui, opposant ancestral au régime despotique mexicain, qui par le biais de ses vice-gouverneurs, a fait connaître sa décision de rester aux côtés des forces du mouvement paysan "les armes à la main", comme ils l'ont affirmé publiquement.

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