Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Le développement du PRT et de la gauche mexicaine

· Inprecor n° 8, 9 juin 1977 · p. 15-17 · 2 862 mots

Mexique IVe Internationale Économie mondiale Syndicalisme

MEXIQUE Le 12 mai a été assassiné Alfonso Peralta, connu dans le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la [Vème Internationale) comme Alejandro Martinez et membre de sa direction; c'est la première perte spectaculaire d'un camarade de la lVème Internationale au Mexique, depuis l'assassinat de Trotski. Assassiné impunément par des professionnels du crime politique à l'université où il donnait des cours, cet assassinat a causé une émotion énorme dans le mouvement ouvrier indépendant et révolutionnaire mexicain, qui y a vu une agression directe contre lui. Des dizaines de messages de solidarité publics avec le PRT et le syndicat universitaire dont était membre notre camarade, venant de syndicats, d'organisations universitaires, étudiantes et politiques, ont été reproduits dans la presse bourgeoise et dans divers meetings aux quatre coins du pays. Pour comprendre l'importance qu'a brusquement acquis le PRT devant l'opinion publique, il faut expliquer brièvement l'histoire et les bases politiques essentielles de la génération marxiste révolutionnaire des années 70. En effet, le PRT mexicain surgi récemment (septembre 1976) est la conclusion d'un long processus né à l'époque du changement historique de l'année 1968. Le Groupe communiste internationaliste (GCI), fondé par une dizaine de camarades, parmi lesquels Alfonso Peralta, au plus profond de la répression de Tlatelolco, a commencé la recomposition du trotskisme mexicain en l'implantant dans l'avant-garde étudiante. L'expérience du G CI peut se résumer de la façon suivante : composé seulement d'un minorité de cadres trotskistes formés avant 1968, il a été progressivement "trotskisé" par des rapports chaque fois plus étroits avec la IVème Internationale. A cela il faut ajouter la crise manifeste qui traversait le courant le plus dynamique jusque là du mouvement révolutionnaire latino-américain, le courant castristeguevariste, et qui va pousser les composantes de la majorité du GCI vers le trotskisme. Le surgissement du PRT se doit au rapprochement politique de la Ligue communiste internationaliste (produit de la fusion du GCI avec Rojo - Rouge) avec la Ligue socialiste, dont l'unification va précipiter le regroupement autour du PRT de la plus grande partie des forces trotskistes au Mexique. (Cette unification va culminer en juillet prochain avec l'incorpora-

Alfonso RIOS tion dans les rangs du PRT de la Ligue socialiste, ex-fraction minoritaire de l'organisation du même nom et de la fraction minoritaire de la LOM, lambertiste.) Le choc de la récession Les conditions objectives qui ont permis que le PRT, en moins d'un an, commence à développer une alternative crédible et à l'échelle nationale se trouvent dans la crise économique la plus grave qu'ait traversé le pays depuis 50 ans, ainsi que dans la décomposition du système bonapartiste de gouvernement en vigueur durant six décades. La récession économique généralisée a frappé d'autant plus violemment que durant les années 1973/75, le gouvernement avait réussi à en stopper les effets sur l'économie mexicaine. Même au début, l'augmentation de la production pétrolière (causé par la découverte de nouveaux gisements en 1974) avait donné à l'Etat mexicain une marge de manœuvre que d'autres pays latino-américains n'ont pas eue, comme le Brésil ou l'Argentine notamment. Mais, à la fin de 1976, le charme s'est rompu et est tombée l'avalanche de problèmes économiques avec la dévaluation du peso mexicain faite en août 1976; après 23 années d'une parité de 12,50 pesos pour 1 dollar, aujourd'hui le peso flotte avec un taux d'environ 23 pesos pour 1 dollar. La réduction de moitié du pouvoir d'achat du peso a créé au pays une dette phénoménale (plus de 25 millions de dollars), l'épuisement de plusieurs branches de la production dépendant directement des importations, le chômage massif sur une échelle incroyable (plus de dix millions de chômeurs qui se répandent par centaines de milliers jusqu'à la frontière nord du pays), une crise économique aggravée par le taux de croissance élevé de la population (3,5% par an), comparativement au taux de croissance économique de 2% en 1976. Ainsi, le choc différé de la récession économique généralisée n'en a pas été moins dur et a provoqué un chaos complet dans la politique économique du gouvernement, jusque là si assuré de sa force et de ses projets. Le nouveau gouvernement de Lopez Portillo succède, à la fin de 1976, à celui de Echeverria dans des conditions réellement critiques : un déficit gouvernemental de 150 milliards de pesos et une perte de confiance de beaucoup de créditeurs dans la

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capacité de paiement du gouvernement mexicain. Perte de confiance qui se traduit pas une fuite massive de dollars des capitalistes mexicains et étrangers et des fonctionnaires de haut rang (plus de 5 milliards de dollars dans les trois derniers mois de 1976). Au niveau de l'oligarchie dirigeante qui incarne le système bonapartiste, cette crise a eu comme conséquence d'ouvrir davantage de fissures dans l'édifice gouvernemental, déjà fortement secoué par la crise politique de 1968 et ses conséquences. La capacité de manipulation du système bonapartiste s'est appuyée sur un outil fondamental auquel il a eu recours en permanence : le réformisme. Ce réformisme durant les années 50 et 60, s'est surtout nourri de l'augmentation des services sociaux, de concessions salariales (le salaire réel a connu en 1975 sa première baisse après une décade d'augmentation permanente), de répartition de terres, de croissance massive des universités, d'urbanisation accélérée, etc. La récession économique généralisée et ses effets dévastateurs sur l'économie mexicaine se sont combinés pour réduire les marges de mancuvre du régime bonapartiste. Le bonapartisme mexicain, arrivé dans une impasse en 1968, a essayé de se survivre à l'aide de |' "ouverture démocratique" lancée par le président Echeverria et qui va se révéler un feu de paille. La bourgeoisie nationale et l'impérialisme, plus forts que jamais, étaient des forces à capacité d'action croissante. Dans la mesure où le bonapartisme mexicain "s'embourgeoisait" rapidement depuis plus de 30 ans, il avait perdu les traits populistes "révolutionnaires" qui étaient son dénominateur commun traditionnel. Le projet d'Echeverria de donner une nouvelle jeunesse au populisme mexicain s'est heurté au tir de barrage d'une bourgeoisie consciente de ses intérêts politiques et pas du tout disposée à céder d'un pouce devant l'offensive du gouvernement. Ainsi le régime d'Echeverria, malgré des conflits importants avec la bourgeoisie, n'a pas réussi à avancer vers son objectif qui était d'ouvrir les soupapes de sécurité d'un système bonapartiste toujours plus sclérosé. En ce qui concerne les travailleurs, la crise de 1968 a continué à susciter des remous. Depuis dix ans a commencé une série de mobilisations importantes. C'est d'abord le mouvement étudiant qui va étendre son rayon d'action à tout le pays; ensuite vont se produire des mobilisations ouvrières, encore minoritaires, mais de portée nationale (les électriciens, les constructeurs de chemins de fer, certaines usines du cordon industriel de Mexico) ; puis il y aura le mouvement des travailleurs de l'université, les téléphonistes, les professeurs, jusqu'à atteindre y compris les débuts de mobilisation paysanne, , comme celles de Sonora, Oaxaca et d'autres Etats pendant 1976. Le renouvellement de la gauche Ces mobilisations et luttes massives ont eu pour effet de renouveler et de recomposer substanciellement le panorama de la gauche traditionnelle du pays, composée avant tout par le mouvement stalinien, le PCM et sa variante mexicaine spécifique : le lombardisme, courant dirigé par le leader politique et syndical Vicente Lombardo Toledano. Même avant 1968, cette recomposition des forces de la gauche mexicaine était prévisible. Les axes de son renouvellement ont été les suivantes : d'abord la secousse de la révolution cubaine, après la crise du stalinisme qu'a représenté le conflit sino-soviétique et, enfin, le surgissement de courants trotskistes au Mexique, pour la première fois depuis le séjour de Trotski. En 1968, il fut évident que ce processus historique de renouvellement avait atteint un point très élevé. Le Conseil national de grève, organisme suprême de la grandiose mobilisation étudiante et populaire de cette année, avait totalement échappé au contrôle des staliniens et même avait permis la rupture ouverte avec eux de la part des forces révolutionnaires les plus conséquentes. Le lombardisme, par la bouche de son leader, condamna la mobilisation populaire et justifia la répression du président massacreur Gustavo Diaz Ordaz (aujourd'hui ambassadeur du Mexique en Espagne). Dans le PCM, les processus ont été plus complexes. Ce parti a commencé à renouveler ses rangs à la suite de la répression contre sa direction nationale regroupée autour de Dioniso Encina, direction qui a été emprisonnée dans sa plus grande partie en 1959 en raison de la grève nationale des chemins de fer brisée par l'armée. Ceci a laissé le champ libre à une direction "de transition" dirigée par Martinez Verdugo, et qui va se faire jusqu'à aujourd'hui l'écho des vagues de renouvellement du PCM. Le PCM est un parti sans base ouvrière considérable; de ce fait, à la différence de ses homologues plus implantés dans la classe ouvrière dans d'autres pays, il a été plus sensible aux pressions provenant du mouvement étudiant des années 60. Le renouvellement du PCM a commencé comme produit de la radicalisation des secteurs universitaires entre 1960 et 1966. Cependant, la concurrence avec les maoistes, guevaristes et trotskistes va l'empêcher d'être le facteur principal de la montée étudiante et populaire de 1968. Il s'est donc vu contraint de partager la direction de ce mouvement, y compris en condition de minorité. Après 1968, le PCM a continué à se ren• forcer au sein de la mobilisation étudiante et jeune la plus large qu'on ait vu au niveau national comme conséquence du mouvement dans la ville de Mexico. Sa matrice stalinienne continuait à déterminer beaucoup de ses positions, mais on a commencé à voir des changements importants dans sa politique qui ira jusqu'à acquérir une certaine indépendance en plusieurs occasions, comme lors de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 68, qu'il a condamnée. En 1971 s'est produit dans ses rangs une scission de gauche qui va conduire à la formation d'une organisation militariste, la Ligue communiste du 23 septembre (aujourd'hui en décomposition et totalement inflitrée par des agents du gouvernement et de la réaction). A son XVlème Congrès, pour la première fois depuis les années 30, il fixe comme objectif politique stratégique non pas la révolution de libération nationale, abstraitement, mais la "révolution démocratique et socialiste" Ensuite, l'évolution du PCM va prendre un cours chaque fois plus éclectique qui aura des convergences évidentes avec l'eurocommunisme" , mais qui reste en même temps spécifiquement mexicain : le rapport des forces entre le PCM et les autres organisations de la gauche révolutionnaire lui estmoins favorable qu'en Europe capitaliste. C'est ainsi que s'expliquent les rapports particulièrement fraternels qu'a le PCM depuis 1975 avec les forces de la IVème Internationale au Mexique. En 1976, s'est réalisé un accord électoral avec la

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Ligue socialiste, organisation sympathisante de la IVème Internationale, pour proposer un vieux dirigeant ouvrier, Valentin Campa, comme candidat à la présidence de la République ; ce sera un grand succès électoral avec près de 2 millions de voix. Mais ce sera sans aucun doute la fondation du PRT comme section mexicaine de la IVème Internationale qui va exercer une influence importante sur l'attitude du PCM. A l'occasion de sa naissance, le secrétaire général du PCM enverra un salut chaleureux au nouveau parti. Dans le mouvement étudiant, ce sont le PCM et le PRT, les forces qui impulsent l'Union des étudiants comme nouvelle forme d'organisation du mouvement de masse étudiant. Et, ces jours-ci, en raison de l'assassinat de sang froid de notre camarade Alfonso

Peralta, le déploiement de solidarité autour de notre parti a vu dans le PCM un de ses appuis lesplus forts. Par ailleurs, au sein d'une aile gauche qui est aujourd'hui évidente dans le PCM, nait l'idée d'une alliance avec le PRT, en opposition aux projets défendus par la direction centrale du PCM, dirigée par le vieux stalinien Gascon Mercado, en particulier, celui de l'alliance organique avec une aile dissidente du PPS (lombardiste). La construction du PRT C'est ce panorama politique qui va faire que la fusion de la Ligue communiste internationaliste et de la Ligue socialiste avec la naissance consécutive du PRT va être si important. Le regroupement des forces trotskistes au sein du PRT a été le point de départ privilégié pour l'augmentation qualitative de la IVème Internationale au Mexique. Au niveau de l'intervention dans le mouvement étudiant, dans le mouvement ouvrier et même pour la première fois dans l'histoire du mouvement trotskiste mexicain, dans le mouvement paysan, les actions, le programme et les initiatives concrètes du PRT sont ressentis et considérés comme ayant la même crédibilité que ceux venant du PCM ou d'autres partis. Au niveau de la propagande, on connaît aujourd'hui, grâce aux moyens de communication de masse, l'existence d'un parti qui se déclare ouvertement section mexicaine de la |Vème Internationale et lève le drapeau de la révolution socialiste des Conseils ouvriers et paysans comme projet crédible dans cette période historique que traverse le pays. Au niveau de l'idéologie, la littérature trotskiste circule de façon décuplée. En 1977 est apparu au Mexique, pour la première fois de son histoire, un hebdomadaire marxiste-révolutionnaire Bandera Socialista (Drapeau socialiste) qui se publie avec un tirage moyen de 8000 exemplaires. La revue La Internacional a un tirage de 2000 exemplaires, il y a eu 3 numéros de la seconde série (21 de la première). Inprecor est réimprimé au Mexique pour répondre à la demande importante. Toutes les semaines sortent des brochures sur des thèmes spéciaux avec un tirage de mille à deux mille exemplaires. Enfin, pour ce qui concerne le travail théorique et politique, il y a le succès de l'édition latino-américaine de la revue Criticas de la Economica politica. La signification du PRT mexicain ne s'explique pas sans une compréhension profonde des particularités de la gauche mexicaine. Mais on ne peut pas non plus la comprendre sans la situer dans l'évolution et le renforcement actuels de la IVeme Internationale. Au Mexique, la crise du stalinisme s'est fortement faite sentir parce que le rôle réformiste du bonapartisme mexicain avait ôté sa raison d'être à une force réformiste comme celle que représentait le PCM à son époque stalinienne classique. D'un autre côté, la variante lombardiste du stalinisme au Mexique avait réussi à maintenir une influence de masse importante à cause de ses liens significatifs avec le régime mexicain; mais au moment de la disparition de son leader, il a révélé l'épuisement évident de ses structures et de ses projets politiques : le PPS était une simple annexe du parti officiel en 1969, année de la mort de Lombardo Toledano. Ensuite, il va se diviser, laissant le champ libre aux forces qui y coexistaient. Le PRT représente dans les faits une alternative politique dans la gauche révolutionnaire. La génération étudiante et ouvrière qui a surgi dans les années 60 a construit un mouvement révolutionnaire radicalement différent de celui qui régnait au Mexique durant les décades précédentes. Le Mexique est, sans doute un des pays latino-américains où il y a eu le plus de changements et de recompositions dans les dix dernières années. La situation actuelle favorise le renforcement d'une gauche mexicaine où les positions marxistes-révolutionnaires se verront impulsées par la montée de masse de secteurs ouvriers, paysans et étudiants qui seront poussés à l'action politique par la crise sociale qui s'approche et s'exprime déjà par la situation chaotique que traverse l'économie du pays. La nouveauté et la particularité du PRT mexicain réside en sa combativité idéologique maintenue pendant plus de dix années par une équipe de direction qui aura su assimiler et mettre en pratique dans le pays le meilleur de la tradition marxiste-révolutionnaire. A l'exception de la direction du PST argentin, le PRT mexicain est le parti trotskiste latino-américain qui dispose de la plus grande et plus profonde continuité dans les luttes de classe de son pays. Le trait particulier de l'expérience du PRT, c'est que c'est la première organisation de la IVème IVème Internationale d'Amérique latine qui en a assimilé la conception de la démocratie interne puisqu'en son sein coexistent les diverses tendances internationales qui, dans d'autres pays, se maintiennent encore dans des organisations séparées. L'expérience unitaire du PRT mexicajn est une force ce centripète, attractive non seulement pour les forces trotskistes en présence, mais aussi pour la gauche en général. Dans le dernier mois, le PRT a eu une présence reconnue dans les conflits sociaux. Dans un délai de 15 jours, il a participé à trois manifestations centrales avec son propre contingent ordonné et discipliné, ce qui a été une preuve palpable de sa croissance récente. Le 26 avril, dans une manifestation de protestation à la nomination de Diaz Ordaz - le responsable du massacre de Tlatelolco - comme ambassadeur mexicain en Espagne; ensuite, le 10 mai dans la colonne indépendante syndicale et populaire qui célébrait la fête annuelle des tra-vailleurs, et le 13 mai, dans une manifestation grandiose de deuil de 10000 personnes en mémoire du camarade Alfonso Peralta, assassiné impunément par des forces réactionnaires. La IV° Internationale, depuis septembre 1976, compte au Mexique une de ses sections les plus fortes et les plus dynamiques. Elle mérite l'attention de toute l'Internationale pour qu'au travers du développement du PRT entre autres, sa présence et son action soient sur le continent latino-américain au niveau exigé par la crise actuelle et pour que les révolutionnaires développent dans ce contexte leur rôle de direction du prolétariat.

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