Quatre années après le soulèvement de Soweto, le sang coule à nouveau en Afrique du Sud. Les prefont état de 60 morts et de plusieurs centaines de blessés durant les affrontements qui se sont déroulés du 15 au 18 juin.
Le 15 juin, plusieurs centaines de jeunes Africains se sont rassemblés devant l'église Regina Mundi à Soweto, dans la banlieue de Johnnesburg, et ont chanté
Nous ne nous laisserons pas tuer par les Boers. La police a chargé durant plusieurs heures ces manifestants pacifiques, pourchassant les journalistes et interdisant leur présence sur les lieux.
Le lendemain une grève générale paralysait Le Cap lors d'une journée «ville morte» massivement suivie.
Les affrontements reprenaient dans la nuit du 17 juin à Durban, Bloemfontein, au Cap, où les manifestants dressaient des barricades, incendiaient des commissariats et ripostaient à coups de pierre aux balles des policiers.
François CAZALS
Joseph LAREDO
EJA en juin 1976, la politique d'apartheid en matière d'enseignement avait été battue en brèche par les émeutes de la jeunesse de Soweto, encouragée par la victoire des nationalistes d'Angola et du Mozambique et par l'échec de l'intervention militaire sud-africaine en Angola.
Les jeunes noirs des banlieues de
Johannesburg et de Pretoria étaient alors entrés en lutte contre l'emploi des langues bantoues et de l'afrikaan et pour l'usage de l'anglais comme langue d'enseignement dans les écoles, contre le «Bantou Education Act», contre la partition du pays en une
«Afrique du Sud» blanche et une série de «homelands» (foyers) bantous. Ces revendications réclamant l'égalité entre blancs et noirs devant l'enseignement s'opposaient frontalement à la politique dite de «Bantoustanisation» des dirigeants racistes qui consistait à créer une série de
«homelands» où étaient parquées sur des bases tribales les différentes populations noires et métisses.
Quelques mois avant «l'indépendance» du Transkei, ceci était un sérieux avertissement pour le pouvoir pâle. C'est la raison pour laquelle celui-ci se lança dans une vaste opé-
Une nouvelle remontée
des luttes de masse
surprennent malheureusement Johannesburg et surtout plastique, mais de reconnaître que «tirer pour tuer». ration de répression qui culmina par l'assassinat de plus de 600 jeunes en quelques mois et par des milliers d'ar-
Mais au travers de ces mobilisations était née une nouvelle génération de militants noirs qui devaient reconnaître dans de nouvelles politico-syndicales. A travers le Conseil des représentants étudiants de Soweto (SSRC) qui était charpentée par la SASO (South African Student Organisation), la jeunesse de Soweto connut l'influence directe et décisive du Black People Convention (BPC), mouvement né dans les années 71 sur les thèmes de la «conscience noire». Les organisations nationalistes traditionnelles comme l'ANC (African National Congress - dirigée par le PC sud-africain, le PCSA) et le PAC (Pan-Africanist Congress), se trouvèrent quelque peu en marge de ces luttes, bien que les références politiques aux leaders historiques de l'ANC toujours emprisonnés comme Mandel, persistaient parmi les membres de cette nouvelle génération militante.
L'ECHEC DE LA POLITIQUE
DE DIVISION DES OPPRIMES
Après ces mobilisations, le pouvoir blanc tenta toutes sortes de manœuvres pour essayer d'impul-
Afrique du Sud
Si la brutalité et la férocité de la répression ne pas, il faut souligner l'ampleur et l'intensité de ces mobilisations qui ont impliqué des représentants de l'ensemble des couches opprimées non blanches d'Afrique du Sud.
Malgré la répression sanglante qui avait suivi les émeutes de Soweto en 1976, la remontée actuelle des luttes populaires illustre l'ouverture d'une nouvelle période de la lutte des classes en Afrique du
Sud, pleine d'espoirs de libération pour des millions de non blanes et traduit la profonde maturation polices quatre dernières années.
Le ministre de la Police, Louis Le Grange, et le chef de la Police, le général Geldenhuys, accusèrent les jeunes manifestants de n'être que des «voyous» et des pillards, pour mieux ensuite déclarer que «dans ce cas, la police n'utilise pas de plomb ni de balles en caoutchouc ou du vraies balles», Geldehuys devait même ses hommes avaient reçu d'ordre de ser une politique tendant à créer une noires déshéritées et la bourgeoisie blanche. Cette promotion d'une petite bourgeoisie africaine ne donna pourtant que peu de résultats, tout au plus quelques mesures dérisoires promettant le «droit à la possession de son logement», à quelques privilégiés noirs, ou l'abolition de la langue afrikaan dans l'enseignement des noirs, avec maintien des langues bantoues. Le cap de la politique de
«Bantoustan» était toutefois clairement maintenu.
Les grandes mobilisations de la jeunesse métisse et africaine d'Afrique du Sud prouvent l'échec cinglant de cette politique. Elles éclairent aussi sur l'hypocrisie de ceux qui, comme l'opposition bourgeoise libérale sud-africaine ou certaines résolutions de l'ONU, ne s'en tiennent qu'à revendiquer une suppression du
«petty apartheid» (l'apartheid mes quin).
Malgré la répression et l'interl'ensemble diction de des formes d'organisations issues des mobilisations de 1976, la politique à courte vue des dirigeants racistes n'est pas venue à bout de la combativité des masses noires. Qui plus est, les divergences internes au sein de la bourgeoisie blanche qui avaient éclaté au grand jour en 1976, quant à la manière de répondre à ces explo-
----- photo credits and running heads -----
D
sions sociales de plus en plus rap prochées, n'ont pas donné lieu à l'élaboration d'une option à long terme permettant de désamorcer la crise. Tout au contraire, les réglements de compte internes se sont multipliés ces dernières années, avec l'affaire du Muldergate (scandale de l'information) et de la démission de Vorster.
Plusieurs éléments rendent toutefois la situation actuelle quiétante pour la bourgeoisie sud-africaine. Comme l'écrit l'éditorialiste du Monde du 20 juin 1980, «c'est une issue catastrophique qui risque d'intervenir en République sud-africaine».
En 1976, les mobilisations de la jeunesse étaient le fait des élèves noirs des ceintures grandes villes, soutenus par les étudiants métis. Celle d'avril-mai 1980 ont démarré dans les lycées et les facultés de métis pour s'étendre ensuite aux milieux tendances à l'unité non blanche qui s'affirmaient Soweto, se sont largement mées. Elles illustrent l'échec patent de la politique gouvernementale de division des rangs des opprimés.
La politique de séduction du gouvernement raciste à l'égard des métis s'illustre à travers les propositions de réforme constitutionnelle. La commission parlementaire s'est prononcée, bien sûr, contre le suffrage universel et a proposé la création d'un conseil présidentiel des blancs métis, indiens et asiatiques, République et dont le rôle ne serait que consultatif. Ses membres seraient nommés par le président parmi «les dirigeants reconnus de leurs communauté». Un conseil séparé les Africains pourrait être consulté par le précédent.
Ces propositions ont été rejetées par le Parti indien de et le Parti travailliste métis, pourDavis Durry a dit qu'elles n'étaient
«refonte du vieux conseil de cabinet de Vorster».
Tout en préservant les avantages absolus de la communauté blanche, le Parti nationaliste au pouvoir depuis 1948 a tenté de faire partager quelques miettes du gâteau aux métis dans le domaine de l'éducation: les dépenses gouvernementales annuelles s'élèvent à 677 dollars pour un élève blanc, 277 dollars pour un métis ou un indien et à 66 dollars pour un noir.
Mais ces avantages relatifs n'ont pas suffi à endormir la combativité des métis et à les empêcher de joindre leur combat à celui des Afri-
Ainsi les mobilisations de la jeunesse métisse fortement soutenue partie de cette communauté.
boycott et les étudiants la jeunesse après le creux de la moplus ingé lors des luttes de 1976.
opposition au coût élevé livres et ouvrières des noirs. Ainsi les de la jeunesse des confird-africaine
S.
avril, avril, une premiè coordination de laires fut atteinte tion d'un Comité des élèves. Une peut se résumer comme suit:
la réforme établissement scolaire;
diantes autonomes;
ments scolaires;
- augmentation des effectifs enseignants, des fournitures;
la police dans les écoles;
de professeurs.
par la population locale et leurs parents, furent l'expression du désaveu du pouvoir blanc par une grande
Long de plus de deux mois, le des cours par les écoliers sud-africains démontre un renouveau des capacités d'organisation et de coordination de du pays, bilisation qui avait succédé aux dis- mille élèves. solutions et interdictions des différentes organisations qui avaient émer-
C'est dès février dernier que les élèves du Cap avaient exprimé leur mouvement.
des droits scolaires, aux prix inabordables des à la médiocre qualité de Dès ce moment, plusieurs meetings de masse se tinrent pour envisager les modalités d'action. La vicélectorale massive des nationalistes de la ZANU-PF au Zimbabwe voisin, même si elle les amenait à s'intégrer à l'appareil d'Etat ral'ancienne colonie rebelle de la couronne, constituait un imencouragement pour la jeudans son bat pour l'émancipation et l'égalité
En mars, des protestations sporadiques de lycéens métis étaient enregistrées dans les écoles de Port Cette Elizabeth et de Uitenhague. Début étape de la avec la constitude représentation coordination délégués de plus de soixante lycéens du Cap lança, le 19 janvier, un mot avec un corps de revendications qui John Thorne, - droit d'entrer sans autorisation n'importe quel Alexander, - droit à des représentations étu- égalité des dépenses gouvernementales pour tous (il faut savoir que le gouvernement raciste dépense 10 fois plus d'argent pour l'éducation d'un blanc que pour celle d'un élève - réparation et entretien des bâti-
«routine», - interdiction de la libre entrée de - suppression des châtiments corporels et des renvois arbitraires Sur ces mots d'ordre qui rassemblèrent élèves métis et noirs, 25000 scolaires se trouvèrent en grève et en une semaine, la mobilisation s'étendant à plusieurs villes
POPULATION
Africains : 20 millions
Métis : 2,5 millions
Asiatiques : 756000
Blancs : moins de 4 millions entraîna plus. de cent
L'ensemble des organisations noires apportèrent leur soutien à cette grève des cours. Le 2 mai, 2000 professeurs du Cap s'associaient au organiction, oignirent noirs.
police plusieurs se multiculièrelutte ure où mai étis concommer-
Cap en l'édure extion des lycéens d'Umtata.
Dans la région du Cap et de
Durban, lors d'une opération dite de la police arrêtait plus d'un millier de jeunes.
Enfin les manifestations commémoratives de Soweto étaient sauvagement réprimées par la police.
L'action fut clairement préméditée.
Après avoir interdit les rassemblements de plus de 10 personnes, le chef de la police sud-africaine, le général Geldenhuys, ordonna aux journalistes de se tenir à l'écart des manifestations en les accusant
«d'inciter» les jeunes aux affrontements.
Tirant les leçons de cette lutte dans une interview accordée début janvier et publiée dans le numéro du 26 mai d'Intercontinental Press Inprecor, Thozamile Both, dirigeant de l'Organisation civique noire de Port Elizabeth (PEBCO), qui joua un rôle moteur lors de cette lutte, explique que la grève chez Ford «est le problème des noirs dans la République sud-africaine dans totalité». «C'est une contribution à la lutte pour la libération des noirs en Afrique du Sud».
PEBCO qui implantée à Port Elizabeth est une organisation politico-syndicale caractéristique de la nouvelle génération de militants ouvriers. Constituée en 1979, elle s'oppose directement à la politique gouvernementale. n'avons de relations qu'avec tous ceux qui agissent en dehors des institutions du gouvernement» déclara Thozamile Botha. Cela met encore en lumière l'échec de la politique d'intégration partielle des noirs dans certains syndiles dernières les luttes ouvrières se sont multila province et métisse mène un boycott de la viande en solidarité avec les travailleurs des abattoirs et des chambres froides licenciés alors taient pour la reconnaissance de leur syndicat.
A Durban, ce sont 6000 ouvriers du groupe textile FRAME qui ont été licenciés au cours de leur grève pour augmentations de salaire. Finalement, la direction du groupe a partiellement cédé 15 jours de conflit.
Tout récemment, enfin, ce sont les 4000 ouvriers de l'usine Volkswagen de Uitenhague (près de Port Elizabeth) qui réclament des augmentations de salaires. Trois jours après le début de l'action, la direction ferme l'usine, ce qui n'a pour effet que d'étendre le mouvement aux trois autres usines sous traitantes de
Attaquant les manifestants pales policiers soixantaine de morts et plusieurs centaines de blessés. De nombreuses barricades cités métisses de la banlieue du furent maintenues en Toutefois, population métisse du Cap fut importante. Des commissariats de police et des écoles ont été incendiés et c'est en convois blindés que les voyageurs se rendant à l'aéroport du Cap devaient être acheminés à travers les quartiers métis qui ceinturent la ville.
LA REMONTEE DES
MOBILISATIONS OUVRIERES
Mais, au-delà de la lutte des scolaires et de l'évidence de l'échec de la politique de division raciste impulsée par le pouvoir blanc, c'est la coordination de ces mobilisations de la jeunesse avec des luttes ouvrières d'importance et un regain d'activité de guérilla urbaine qui inquiétaient particulièrement les commentateurs bourgeois poussaient Conseil de sécurité de l'ONU à voter à l'unanimité une résolution demandant à Pretoria de «mettre d'urgence un terme à la violence dirigée contre la population africaine et de prendre immédiatement des mesures en vue d'éliminer la politique et les pratiques de l'apartheid et d'accorder à tous les sud-africains des droits politiques égaux».
C'est là aussi une différence avec les émeutes de Soweto, où avaient impliqués pres 250000 travailleurs des alentours de Johannesburg, sans pour autant que les grandes firmes industrielles et les mines, c'est-à-dire le cœur de toute l'économie sud-africaine, ne soient réellement atteintes.
Or aujourd'hui on assiste à une remontée des luttes ouvrières aussi puissantes en intensité que celles de années 1973, mais alliant les revendications salariales aux demandes de reconnaissance et de légalisation de syndicats. Ces luttes, dont certaines comme celle de l'usine Ford de Port Elizabeth, fin 79-début 80, peuvent partiellement victorieuses, moignent du renouveau d'organisades travailleurs noirs, et leur degré de conscience politique.
Parallèlement à cette remontée des luttes ouvrières et lycéennes, on assiste à une certaine réactivation des activités de guérilla de l'ANC.
Le 4 avril dernier, un comando police de la banlieue de Johannesà l'arme automatique et à la Mais l'action la plus spectacuconstituée par l'attentat contre le complexe pétrolier de Sasol dans la nuit du ler juin. Les réservoirs de l'usine Sasol 2 qui étaient l'objet de dégâts plus limités, tandis que les locaux de la société américaine Fluor échappaient de peu de trois bombes désaLe complexe Sasol qui produit entrait dans le cadre des prévisions gouvernementales visant 50 pour cent de la consommation intérieure en 1984, ce qui représenterait une économie de plus de 350 millions de rands par an (1 rand égale 5,5 à 6 francs français). Les dégâts sont estimés à 7 millions de dollars. Tant par son importance économique que par le caractère de son objectif qui constitue le symbole de «l'indépendance économique» du pays aux yeux de la bourgeoisie blanche, le coup porté par les guérilleros de l'ANC est rude.
Le professeur Michael Hough, de l'Institut d'études stratégiques sud-africaines, devait d'ailleurs déclarer, penaud : «Nous n'étions pas préparés à un sabotage industriel. En Rhodésie, ce n'est apparu que dans la dernière phase de la guerre». On voit à quel point la confiance en eux-mêmes des dirigeants racistes a dû être ainsi ébranlée.
UN SYSTEME EN CRISE Toutefois même si la situation actuelle particulièrement explosive des contradictions sociales et politiques en RSA pourrait le laisser penser, il serait faux de conclure l'inéluctabilité prochaine renversement du régime raciste. A cela une première raison réside dans la relative faiblesse du degré d'organisation et de conscience des masses travailleuses non blanches comparativement aux capacités d'intimidation militaire et policière du régime qui dispose d'un terrible dispositif guerrier que toutes les puissances de la CEE, et notamment la France, ont contribué à constituer. Cette capacité militaire est largement supérieure aux forces armées de tous les pays néo-coloniaux africains qui entourent l'Afrique du Sud.
La résolution au profit des masses non-blanches de la crise de l'Etat raciste suppose donc une modification importante des rapports de forces internes. Cette modification ne pourra qu'être la conséquence d'une recomposition des forces politiques, d'un abandon de la tactique guérillériste, spectaculaire, mais suicidaire, qui a marqué le courant stalinien qui dirige l'ANC, et œla même si les questions d'auto-défense des mobilisations de masses se posent immédiatement lors de la moindre manifestation et devront être résolues. D'autre part, les éléments de radicadans la jeunesse et la classe ouvrière mettent à l'ordre du jour la lutte pour l'organisation indépendante du prolétariat non blanc et la reconnaissance des syndicats noirs. De grands pas en avant ont été effectués en ce sens, même s'ils sont retardés à chaque vague de répression qui disloque les premiers éléments d'organisation qui
Aussi les militants anti-impérialistes de par le monde ont-ils une tâche irremplaçable à assumer pour contribuer à isoler et affaiblir les capacités répressives • du pouvoir blanc.
En luttant pour que les trusts impérialistes présents en RSA appliquent aux travailleurs noirs les mêmes droits syndicaux qu'ils acceptent souvent dans leur usine en Europe, en dénonçant la répression et en systématisant l'aide aux structures syndicales naissantes, le mouvement de solidarité internationaliste aiderait efficacement à avancer l'heure de l'émancipation sociale des masses opprimées noires d'Afrique du Sud. Algérie