Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

1956 : La révolte de Poznan

· Inprecor n° 84, 11 septembre 1980 · p. 14-19 · 5 087 mots

Pologne Allemagne URSS et Russie Syndicalisme

1956 : La révolte de Poznan la revue Quatrième Internationale après la révolte ouvrière de Poznan de juin 1956. E. GERMAIN LA seolte des ouvriers de Poznan

I et ses répercussions dans la vie sociale polonaise, de même que les événements qui ont précédé la chute du satrape stalinien en Hongrie, ouvrent une nouvelle étape de la montée révolutionnaire dans les pays du glacis soviétique. De même que le soulèvement héroïque des ouvriers d'Allemagne orientale les 16 et 17 juin 1953, et que les grèves de Vorkouta et d'autres camps de travail forcé en Sibérie, ils nous permettent de saisir sur le vif les contradictions des forces sociales qui préparent la révolution politique des travailleurs soviétiques contre la bureaucratie. La dynamique de la renaissance du mouvement des masses dans les Etats ou-

REVOLTE Depuis plusieurs semaines, les usines ZISPO à Poznan étaient le théâtre d'une sourde agitation ouvrière. A deux reprises, en 1953 et en 1954, le relèvement des normes avait imposé aux travailleurs un effort de production accru sans relèvement de salaires. Plus encore, un accroissement de la productivité du travail de 24,6 % était accompagné d'un blocage du salaire nominal (Trybuna Ludu, 20 juillet 1956). Un reclassement de la main d'œuvre du point de vue des catégories professionnelles - lié selon certains à la conversion de l'entreprise d'une production d'armements à une production civile - signifia, au cours de l'année suivante, des réductions du salaire mensuel de 200 à 450 zlotys pour les 3/4 des salariés de l'usine (Trybuna Ludu, 30 juin 1956).

Nous publions de larges extraits de l'article de E. Germain, paru dans vriers dégénérés et déformés, les relations particulières entre la pression des masses, la division de la bureaucratie, les concessions de celle-ci aux couches de la population, puis le début de l'action ouverte des masses, tout cela est éclairci, étape par étape, selon la modification des rapports de forces qu'elle comporte. Poznan ouvre à ce sujet un nouveau chapitre par rapport à Berlin 1953. Mais avant tout, les événements de Pologne et de Hongrie nous permettent d'inclure pour la première fois depuis 1927 un facteur subjectif dans l'analyse de la montée ouvrière dans des pays dominés par la bureaucratie soviétique : la réapparition d'une opposition communiste qui conquiert de haute lutte le droit de s'exprimer publiquement, devant l'opinion publique ouvrière de son pays. LES CAUSES IMMEDIATES DE LA DE POZNAN

Fin 1955, le système des salaires fut revu dans le sens proposé par Boulganine-Kaganovitch en URSS. La réduction de la partie des primes dans le salaire global ne fut pas compensee par un relèvement suffisant du salaire de base. La réduction précédente du salaire global fut donc en quelque sorte consolidée.

Ce qui finit par aggraver davantage encore la situation des ouvriers de la ZISPO, ce fut la désorganisation des fournitures de matières premières et de courant électrique à l'usine, qui provoqua des arrêts périodiques de la production et une nouvelle réduction des salaires.

Dès le mois de mai 1956, une perlée commença à s'étendre dans l'usine. Une pétition écrite fut

Document Pologne

ministère des Industries mécaniques sans réponse. Le mécontentement fut tel que le comité d'entreprise prit en main la direction de l'agitation et envoya, le 25 juin, une délégation à Varsovie pour discuter avec le ministre Fidelski. Les revendications portaient sur le reclassement des travailleurs et l'abolition du réglement sur les salaires de décembre 1955; sur la fourniture régulière des matières premières; sur le remboursement des impôts payés au cours des dix années précédentes, selon la loi récompensant «l'effort d'émulation socialiste» sur l'amélioration du ravitaillement et du logement ouvrier.

La délégation revint à Poznan le 27 juin, accompagnée du ministre lui-même. Les événements du 27 sont déjà teintés d'interprétations apologétiques dans les récits qui en ont paru dans la presse polonaise. La version officielle selon laquelle le ministre aurait donné satisfaction aux ouvriers mais «tardé» de communiquer la teneur de ces décisions aux ouvriers est peu vraisemblable. En effet, deux meetings de masse eurent lieu, l'un le 27 à 14 heures du matin, et l'autre le 28 à 6 heures du matin, au cours desquels les représentants du pouvoir avaient d'amples occasions de communiquer de bonnes nouvelles aux travailleurs.

Par ailleurs, au cours de la révolte du 28 juin, une rumeur a circulé parmi les ouvriers de Poznan selon laquelle des membres de leur délégation auraient été arrêtés à Varsovie ou à Poznan même. Il est impossible de vérifier le bien-fondé de cette rumeur, mais il semble probable que les autorités aient exercé des représailles contre certains membres de la délégation qui, au meeting du 27, se déclaraient mécontents du résultat des né-

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gociations et proposèrent la grève et la manifestation de rue pour le len-

Le 28 au matin, cette décision fut confirmée dans un nouveau meeting. Comme à Berlin les 16 et 17 juin 1953, les ouvriers se réunirent démocratiquement dans toutes les entreprises de Poznan pour discuter de l'attitude à prendre envers le mouvement qui était déclenché. La plupart des entreprises décidèrent de se joindre à la grève et à la manifestation. Mais pas toutes. Les cheminots et les ouvriers de l'usine STAROLEK qui venaient d'obtenir une augmentation de salaires, refusèrent de participer à l'action. Relatant ce fait dans la revue Preuves (août 1956), K.A. Jelenski y voit une confirmation que le mouvement au début eut un caracpurement économique et que communistes de la base. Venant d'un tel organe pro-impérialiste, cette remarque en a d'autant plus de valeur.

La manifestation débuta dans l'ordre et dans le calme le plus parfait, sans émeutes ni violences ou pillages d'aucune sorte, comme le confirment unanimement tous les obser-

La première version des événe ments, communiquée dès le 29 juin par l'Agence de presse polonaise PAP, insistait lourdement sur le rôle décisif joué dans les événements de la veille par les provocateurs à la solde de l'étranger». Tout en soulignant le fait qu'il fallait accorder une plus grande attention aux causes économiques et sociales des événements de Poznan qu'à l'activité des provocateurs, le premier secrétaire du Comité central du parti communiste (1), Ochab, n'en déclara pas moins au 7e Plénum du CC organisations clandestines contre-révolutionnaires ont organisé émeutes dans les rues de Poznan» (Trybuna Ludu, 20 juillet 1956).

Or, cette thèse, largement répandue par la presse et la radio polonaise, ne se heurtait pas seulement à des contradictions internes manifestes, elle souleva également l'indignation ouvertement exprimée de dizaines de milliers de travailleurs de toute la Pologne. Selon l'article précité de K.A. Jelenski, des dizaines de milliers de lettres, signées ou anonymes, furent envoyées spontanément aux rédactions des journaux et de la radio. Dans son émission du 5 juillet, la radio polonaise avoua avoir reçu «un grand nombre de lettres» au sujet des événements de Poznan. Elle vateurs, polonais ou étrangers. Arrivée devant les bâtiments de la police d'Etat, la manifestation se transforma en émeute. Qui a tiré le premier coup de fusil ? Les milieux officiels affirment que «provocateurs dans la foule» ont tiré sur les policiers barricadés dans leur forteresse et que ceux-ci auraient riposté en «tirant en l'air». Les voyageurs étrangers de retour de Poznan ont affirmé que la version qui circulait dans le peuple fut celle de coups de feu tirés par la police et tuant un enfant dans la foule, ce qui déchaîna la colère des manifestants. Quoi qu'il en soit, une brève mais violente fusillade générale s'ensuivit. Les troupes stationnées à Poznan refusèrent de tirer sur le peuple et distribuèrent leurs armes aux manifestants. Ceux-ci allèrent libérer les prisonniers - presque tous de droit commun, les prisonniers politiques n'étant pas gardés dans des prisons de province - et s'emparèrent du stock d'armes de la prison. L'intervention des cadets de l'école d'officiers permit aux autorités de «rétablir l'ordre». Des noyaux de manifestants continuèrent à se défendre les armes à la main au cours de la nuit et dans l'Université. LE ROLE DES PROVOCATEURS en cita quelques-unes à titre d'exemple. Toutes exprimaient leur opposition violente à la version officielle

Ainsi un auditeur de Wegorzew écrit : «Le sang nous monte à la tête en écoutant vos discours. La lutte pour le pain, vous en faites une provocation qui aurait été dirigée contre notre légalité.»

Une autre auditrice : «Nous exigeons qu'on libère immédiatement tous les ouvriers arrêtés au cours de la manifestation sanglante de

Un «participant à la grève Poznan» : «Je suis ouvrier dans une des usines de Poznan. Nos salaires ne nous suffisent pas pour vivre. Nous sommes sortis dans la rue pour manifester et non pour tirer...»

Le fait qu'après les événements du 28 juin on ait lu de telles lettres à la radio polonaise, et rien que des lettres avec un contenu pareil, en dit long sur l'ampleur de la vague d'indignation et d'opposition qui déferla sur le pays en face de la première version officielle des événements.

Aussi, dès la deuxième semaine de juillet, la revue Nowa Kultura publia-t-elle un reportage d'un journaliste, qui interviewa les autorités de police de Poznan et recueillit l'imprudente confession que voici : «Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas trouvé les preuves de l'activité d'une organisation conspirative.»

Le procureur général de la République, M. Rybicki, dans une autre interview publiée par la presse polonaise, abandonna complétement la d'une liaison quelconque entre les manifestants de Poznan et les agences impérialistes, affirmant seulement que les personnes arrêtées « s'étaient inspirées de sources étrangères, à la Pologne» (Manchester Guardian, 15 août 1956). Des journalistes polonais qui visitèrent dans leurs cellules les prisonniers de Poznan, ne purent que rapporter des images de gens sans formation politique, qui se trouvèrent sur place «par curiosité» ou «par hasard» et qu'on ne pourra transformer en «provocateurs à la solde de l'étranger» qu'en utilisant ces «méthodes d'investigation inadmissibles» qui arrachèrent des aveux aux médecins juifs et aux accusés des procès de Moscou dont Krouchtchev et Cie se sont si vertement et si tardivement indignés...

Lors des événements de Berlin, nous avions mis en lumière le rôle joué, au cours de la deuxième phase des événements, par des provocateurs venus de Berlin-Ouest. Il n'y avait pas là de matière à spéculation : c'était une constatation de fait, enregistrée par des centaines de témoins oculaires. Les groupements d'extrême-droite de Berlin-Ouest se transportaient en groupes compacts sur la scène de la manifestation, profitant de la disparition de la frontière interzone. Mais, à Poznan, il n'y avait nulle frontière avec l'Ouest qui s'effaça brusquement. Il n'y avait nulle organisation d'extrême-droite qui put tranquillement mobiliser ses adhérents et les amener sur les lieux de l'émeute. Penser que les noyaux clandestins insignifiants à la solde du gouvernement de Londres possédaient une puissance telle qu'ils pouvaient organiser le soulèvement d'une ville ouvrière de centaines de milliers d'habitants, ce serait démentir de la façon la plus catégorique tout ce qu'on a affirmé officiellement depuis quatre ans sur la «disparition» de ces noyaux, c'est présenter une image des rapports de forces entre les tenants du passé et ceux qui ont foi dans l'avenir absolument non conforme à tout ce qu'ont rapporté de Pologne les observateurs les plus objectifs.

En fait, seuls les véritables contre-révolutionnaires à l'étranger ont (1) Le Parti unifié des travailleurs polonais. Nous le désignons sous le titre «Parti communiste» pour faciliter la com-

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accepté avec enthousiasme la version nan, parce que cette version leur permet de redorer un blason qui, au cours des dernières années, avait perdu tout attrait.

Que des noyaux contre-révolutionnaires subsistent en Pologne, nul besoin de le nier. Qu'il existe en outre des noyaux plus importants d'opposition social-démocrate et syndicale au régime, qu'on ne peut pas exactement qualifier de contre-révolutionnaires, cela ne souffre pas non plus la discussion. Mais ce ne sont pas ces noyaux qui ont organisé la manifestation du 28 juin. Ce sont les comités d'entreprises communistes, les assemblées générales travailleurs qui l'ont organisée. Et si, à certains moments, la manifestation a pris un caractère d'opposition politique «illégale», si les manifestants ont bruyamment extériorisé leur haine de la police secrète et des geôliers des prisons, la faute n'en est pas au «manque de conscience de classe» des travailleurs de Poznan, mais uniquement à la structure politique du régime qui ne donne aucune possibilité à l'opposition ouvrière de s'exprimer légalement. François Fetjö a écrit dans France-Observateur que Poznan est la rançon de l'inexistence d'un véritable mouvement syndical. Nous pourrons compléter cette formule en affirmant que si la grève de Poznan est la rançon de l'inexistence d'un mouvement syndical indépendant, l'émeute de Poznan est la rançon de l'inexistence d'une opposition ouvrière légale. Il y a 28 ans, Trotsky avertissait la bureaucratie que l'opposition ouvrière finirait par s'exprimer publiquement. En étouffant les courants révolutionnaires, en s'acharnant sur les bolcheviks-léninistes, les bureaucrates, loin de «défendre l'URSS contre la contre-révolution, assurefuturs mouvements de masses à des éléments politiquement inconscients, voire subjectivement hostiles à la révolution.» Les événements de Poznan constituent un écho tardif mais combien éloquent à cet avertisse. ment de Trotsky (2).

LA VERITABLE CAUSE DE LA REVOLTE : ESSOR INDUSTRIEL

ET MISERE OUVRIERE «Les ouvriers de Poznan avaient toutes les raisons d'être aigris», écrit l'organe officiel du PC polonais, Trybuna Ludu, le 6 juillet 1956. En effet les salaires, de 1000 à 2000 zlotys par mois, que gagnaient la majorité, quelque 15 à 30000 franes français, et la plupart des salaires était plus près de 15000 que de 30000 francs

(3). Les réductions subies les transformaient en véritables salaires de fa-

Et cela se produisait au moment où la presse polonaise n'avait pas encore cessé de chanter les louanges des résultats du plan sexennal, et où la Foire de Poznan montrait aux visiteurs étrangers l'image d'une fausse opulence dans les magasins.

En vérité, les économistes même certains dirigeants politiques polonais avaient déjà commencé à décrire la situation ouvrière de façon réaliste avant les événements de Poznan. Le choc que devaient en subir ceux qui, dans le pays et surtout à avaient feint d'ignorer la situation réelle, ne pouvait qu'être salutaire. Une véritable discussion avait été déclenchée par la publication, dans Trybuna Ludu du ler janvier 1956 d'un rapport d'Hilary Minc, le chef économique polonais, qui affirmait qu'au lieu d'une augmentation de 40 % , le plan sexennal avait abouti à une augmentation de 26-27 %.

1949 1950 Céréales (kg) 163,3 165,8 Viande (kg) 28,9 38,4 Sucre (kg) 19,3 21,0 Cotonnades (m) 13,4 14,6 Savon (kg) 1,7 1,9 Papier (kg) 10,2 11,7

Ces chiffres non seulement confirment la nette réduction du niveau de vie soufferte par les ouvriers en 1952 et en 1953, mais contredisent complétement l'affirmation de Mine selon laquelle le salaire réel en 1954 aurait dépassée celui de

%. Dans le meilleur des cas, ils semblent indiquer un retour au niveau de vie de 1951, ce qui signifierait en pratique une salaires réels entre 1950 et 1954 et un relèvement du niveau de vie de quelques points seulement au cours de l'année 1955. Ochab parle dans son rapport d'une augmentation des salaires de 13 % entre 1950 et 1955. Le chiffre réel est sans doute bien plus bas encore. comparent ces chiffres aux résultats suivants du plan sexennal : la production d'électricité, de coke, de fonte, de machines-outils, des principaux produits chimiques a plus que doublé; la production de lignite, d'acier, de zine et de tissus de soie a augmenté de 50 à 75 %, la production de charbon a augmenté de 30 %, la construction navale a décuplé. Il est vrai que certains de ces résultats restent en-

Le journal Zycie Warszawy écrivit à ce sujet, le 2 février 1956 : «Dans le discours (de Minc) on mentionna des chiffres globaux... qui ont provoqué des discussions passionnées. Dans des réunions et des discussions privées, on compara ses expériences propres et ses impressions avec les chiffres mentionnés, on exprima des doutes et on exigea des explications.»

Le lendemain, 3 février, Trybuna Ludu publia un tableau récapitulatif de l'évolution des salaires nominaux moyens, de l'indice du coût de la vie, des salaires réels et de la consommation par tête d'habitant depuis 1949. Ces chiffres indiquent qu'entre 1950 et 1951, le salaire réel était resté stationnaire et qu'il s'était abaissé successivement de 1951 à 1952 et de 1952 à 1953, pour remonter au cours des deux années suivantes. Mais ils contiennent en même temps les données figurant au Tableau I sur la consommation par tête d'habitant. CONSOMMATION PAR TETE D'HABITANT

1951 1952 1953 1954

160,4 160,5 163,3 166,0

38,6 33,7 36,3 37,7 24,9 22,4 19,9 22.4 16,2 15.9 15,3 16,1 2,3 1,9 1,8 1,9

12,6 12,4 11,9 12,8 deça des objectifs du plan. Mais la contradiction entre ce qui a été atteint sur le plan industriel et ce qui a été négligé sur le plan du niveau de

Best trop frappante pour ne pas provoquer l'indignation de tout ouvrier, de tout communiste à l'esprit critique.

Les données statistiques officielles qui avouent le sort misérable de compte l'aspect le plus lamentable de la misère ouvrière : la crise du logement, l'insuffisance criante de la construction immobilière dans un pays

Comme à Berlin, ce furent surtout des adolescents de 14 à 18 ans qui se distinguèrent à Poznan dans les bagarres.

D'après «Trybuna Ludu» du 8 avril 1956, le salaire «moyen» dans l'industrie mécanique s'élève à 15487 zlotys par an, soit 1290 zlotys par mois, ce qui représente un pouvoir d'achat approximatif de 20000 franes français. journal reconnait que beaucoup d'ouvriers ne gagnent que 500 zlotys. franes, cet article ayant été écrit en 1957.

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saisi par la fièvre de l'industrialisation rapide. Des centaines de milliers de personnes sont obligées de partager un logement - souvent composé d'une seule pièce - avec des inconnus et des familles entières cohabi-

Les conditions d'existence misérables des travailleurs de Poznan ne sont nullement exceptionnelles. L'atmosphère d'agitation violente, toujours lourde d'une action des masses, n'a pas seulement existé des semaines durant à l'usine ZISPO. Au début du mois d'août, une délégation de la ville industrielle d'Oppole (Haute-Silésie) se rendit à Varsovie pour attirer l'attention du gouvernement sur la situation fort grave qui régnait dans cette région. Le quotidien Trybuna Opolska, cité par le Times du 27 août dernier, écrit à ce sujet ce qui suit : «Il règne une grande émotion du fait du ravitaillement insuffisant en produits alimentaires et en consommation courante, du fait de la pénurie des logements, tions de travail extrêmement dures (!) et du bas niveau de vie... Diverses entreprises se rendent coupables de réellement scandaleuses légales et constitutionnelles concernant la sécurité des travailleurs... Une théorie pernicieuse avait inspiré récemment encore l'idée qu'il fallait à tout prix forcer le développement de l'économie populaire,

Ces conditions, pour générales qu'elles fussent, n'étaient pourtant pas nouvelles. Elles furent subies passivement par les travailleurs au cours des années précédentes. On ne peut comprendre l'éclatement de la grève et de la révolte de Poznan, si l'on ne tient pas compte de l'arrière-fond psychologique et social elles se sont dessinées : le «cours nouveau» du Parti communiste polonais qui, depuis le 20e Congrès du PC de

You plutôt dès l'an passé, va de ce qu'on rencontre d'analogue en URSS même ou les autres «démocraties populaires».

Dans la presse dans l'organe culturel de la jeunesse communiste, Pro Prostu, moniteur de l'opposition communiste; dans la revue économique Zycie Gospodarceze; dans le quotidien de Varsovie Zycie Warszawy; dans l'hebdomadaire Nowa Kultura, etc. - des voix critiques s'élevèrent qui ne se limitèrent guère à discuter des suites pénales du «culte de la personnalité» mais qui, allant au fond des choses.

tent dans des conditions inimaginables de étonnant dans ces conditions qu'une étincelle suffise pour provoquer un incendie? LE «COURS NOUVEAU» ET LA REVOLTE DE POZNAN dénoncèrent les tares structurelles issues de la domination de la bureaucratie sur l'économie et l'Etat. Certaines publications littéraires, certains articles de journaux étaient de véritables actes d'accusation du régime stalinien, provoquant l'intérêt passionné des masses. Le tirage de Pro Prostu augmenta en quelques mois de temps de 10000 à 100000 rent le journal et on le payait au poids d'or sur le marché noir. Le poème, Deux Fragments, d'Adam Wazyk qui y fut publié exprimait la déception et l'espoir de toute une génération de communistes. L'hebdomadaire de Cracovie, Zycie Literackie publia un article au titre symboterre, dans lequel l'écrivain célèbre rine, Zinoviev et Kamenev, l'existence des camps de travail forcé en Sibérie, le rôle des sociaux-démocrates l'occupation nazie en Pologne, etc.

Cette offensive littéraire de l'opposition eut comme pendant naturel une offensive politique. Des congrès littéraires et scientifiques, puis le Congrès des économistes ouvert le 7 juin dernier, furent le théâtre de discussions libres dogmes staliniens furent ouvertement attaqués. Dans le parti même, des cellules entières prirent l'initiative d'engager une action collective, exigeant la convocation d'un congrès extraordinaire après les révélations du rapport Krouchtchev.

C'est dans ces conditions de «dégel» général, accompagné d'une presrapidement croissante du mécontentement des masses, que l'appareil du parti dut faire une série de concessions de la plus haute importance. Il permit aux comités d'entreprise de jouer, davantage que par le passé, un rôle autonome de défense des intérêts des ouvriers sur les lieux de travail. Le Conseil central des Synexigea que le gouvernement abroge la funeste loi du 19 avril 1950 sur la «discipline du travail socialiste» qui introduisit en Pologne les pires excès de la législation stalinienne du travail : amendes et licenciements pour retards minimes, peines de travaux forcés, omnipotence des directeurs, etc. Le ministre du Travail parla même de l'indépendance des syndicats...

Voilà le climat dans lequel pouvait éclater la révolte de Poznan. Une liberté ouvrière - très restreinte -retrouvée, des salaires de famine maintenus, voilà la combinaison de facteurs objectifs qui rendit la révolte

Le parallèle entre Berlin 1953 et Poznan 1956 saute aux yeux. Ici comme là, un brusque «dégel» de la dictature constitua une concession indispensable au mécontentement des masses. Ici comme là, ce «dégel» ne fut pas accompagné d'une véritable amélioration des conditions de vie des travailleurs. Ici comme là, le «cours nouveau» prépara et facilita une action directe des masses. Il fut anneau intermédiaire, dans la chaîne de la révolution qui se prépare entre la pression et le début de l'action directe des masses.

A ce point cependant le parallèle Berlin-Poznan s'arrête. A Berlin, après un moment de panique, la fraction dominante de l'appareil bureaucratique se ressaisit et, tout en accordant d'importantes concessions matérielles aux masses, frappa sans serupules et sans pitié les «coupables», ne fût-ce que ceux des siens coupables de vouloir se rapprocher un peu des ouvriers revoltes. Apres Poznan, toute tentative de répression échoua, étant donné la pression et l'initiative des masses dans tout le pays - comme en témoignent les lettres envoyées à la presse et à la radio, citées

A Berlin, les dirigeants de la buaucratie sovietique furent à l'avan an ae ceux qui exigerent une r pression exemplaire. Le voyage de Boulganine et du maréchal Joukov à Varsovie, au moment où se réunissait du Comité central du PC polonais avait le même but.

plaça dans l'effort déclenché par la fraction KrouchtchevBoulganine au mois de juillet, de limiter les «excès» de la déstalinisation contre Togliatti, Boulganine prit la parole à Varsovie pour accuser les «agents provocateurs étrangers» d'avoir causé les événements de Poznan. Il attaqua en termes violents la presse polonaise qu'il accusa d'avoir «en partie succombé à l'ennemi». Ochab reprit la même remarque avec plus de nuances. La majorité de Comité central cependant ne suivit pas Boulganine mais décida de développer et d'amplifier plus que jamais le «cours nouveau». Le journal Pro Prostu n'hésita pas à écrire au lendemain du CC que ce n'était pas moins, mais plus de liberté, notam-

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ment de liberté de presse, qu'il fallait au communisme polonais. C'étaient des paroles significatives, au moment où elles furent prononcées. Ce fut la première manifestation publique d'opposition politique à un cours proposé par le Kremlin et par le premier secrétaire du PC polonais. Ce

LA «DEUXIEME La pression des masses a rendu inévitable le «cours nouveau» qui, à son tour, a précipité l'action des masses. Boulganine a, à sa façon, raison d'affirmer que les critiques violentes de la presse avaient encouragé les travailleurs de Poznan dans leur action. Mais un «libéral» quelconque central aurait pu lui répondre, avec autant de raison que, si cette soupape de sécurité n'avait été précipitamment installée, des explo d'une nature différente encore plus dangereuses pour le régime se seraient vraisemblablement produites. Il ne sert à rien d'épiloguer sur cette philosophie. Lorsque les rapports entre gouvernants et gou-

Use modifient radicalement en faveur de ceux-ci, la politique de répression devient tout aussi inopéque la politique de libéralisation pour sauver le régime.

Dans le climat de revalorisation intense de toutes les valeurs entreprise par l'opposition communiste, les problèmes fondamentaux de la socié. té postcapitaliste on été hardiment posés en public. Trybuna Ludu, dans son article précité, écrit : «La grève des ouvriers de Poznan - il ne faut ni voiler ni excuser cette vérité fonque douloureuse — a été causée, dans une large mesure, par les déformations bureauprolétarien» (6 juillet 1956).

secrétaire du parti, Ochab, déclara dans son rapport de-

: «Les événements de Poznan démontrent que nous avons fait peu de choses pour surmonter les déformations bureaucratiques de notre Etat» (Trybuna Ludu, 20 juillet 1956).

D'autres allèrent beaucoup plus loin. Pro Prostu décrit journal courageux appelle : «La disparité (contradiction) entre le caractère social de la production et le système de direction de l'économie soviétique excessivement centralisé et bureaucratique ».

La revue Nowa Kultura publia le 29 avril 1956 un article étonnant, disons extraordinaire, qui représente certainement la condamnation publique la plus violente de la dictature bureaucratique qu'on ait jamais forfut la preuve tangible du fait que, dans les conditions actuelles, avec une pression croissante des masses, des communistes oppositionnels avaient pu conquérir un début de liberté de la presse. La réadmission de Gomulka confirma ces mêmes tendances. REVOLUTION» mulée publiquement dans un pays où règne cette dictature : «Le ler mai stalinien, le ler mai habituel de la «Pologne populaire» ? C'est, ensemble, la Revolution et la Contre-revolution. Les ouvriers a cote des bourqui les pillent impunément. Les vieux révolutionnaires avec les conformistes de la Jeunesse communiste. Les dévotes de la Sainte Vierge avec les dévotes du culte de

«La Révolution nous a dotés d'un appareil complet de gouvernement. Elle en a recouvert tout le pays, elle y a placé des milliers de gens, tous intéressés à sa sauvegarde et à son renforcement. Jamais contrôlé par les masses, et bientôt supprimant avec habilité tout moyen de contrôle, cet appareil a dégénéré : il a formulé lui-

Uses principes et a défini ses propres buts; il s'est entouré d'une police à sa dévotion qui défend les de la caste officielle; il a produit sa propre mythologie autour d'une foi et d'un chef infaillible; il a formé ses propres alliances de classe par des combines entre la caste officielle et les professions privilégiées; il a tiré sa propre esthétique de la version jdanovienne du réalisme socialiste. Il ne manquait plus aux privilégiés du système que l'hérédité matérielle et nobiliaire. Cette caste a été un élément anti-progressiste, et ses intérêts étaient contraires à ceux des travail-

«Ce qui se passe chez nous (maintenant), c'est une révolution. (Qu'on inscrive sur les pancartes du ler mai les mots d'ordre suivants:)

Le pouvoir aux ouvriers et aux paysans, leurs voix étant décisives dans l'administration de l'industrie et dans la lutte pour une nouvelle

Le pouvoir au peuple, avec de nouveaux conseils nationaux dotés de pouvoirs effectifs, sous une forme entièrement démocratique;

Le respect de la loi, une entière liberté de parole et de discussion, une juridiction indépendante, le respect de la Constitution;

L'étendard rouge de la classe ouvrière et son hymne avec ses paroles : «Prends ce qui t'est dû, conformément à ta propre loi, et cherche ton salut dans ta propre volonté !»

Que nous donne cette profession de foi magnifique, sinon l'analyse marxiste - c'est-à-dire trotskyste de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS et des «démocraties populaires», complète jusqu'au vocabulaire même ? Que nous donne-t-elle sinon le programme de la révolution politique, de cette «deuxième révolution» dont il est si souvent question maintenant, pour laquelle les communistes oppositionnels comme Krysztof Toeplitz, l'auteur précité, tout comme les rédacteurs de Pro Prostu, élaborent une plate-forme et sur la voie de laquelle les ouvriers de Poznan ont posé le premier

Il n'est pas étonnant que l'attention du mouvement ouvrier polonais soit aujourd'hui de plus en plus centré sur la question de la gestion de entreprises, des relations entre directeurs et ouvriers, de la participation des travailleurs à cette gestion. Parmi les causes de Poznan, il y a l'irritation, l'indignation des travailleurs envers l'inepte gestion bureaucratique qui les frustre d'une grande partie de leurs sacrifices. Dès le 6 juillet, Ludu avait sc"levé ce problème en parlant de la nécessité de «démocratiser la gestion des entreprises» et con-

'feu roulant' de la démocratisation de l'économie devrait être ouvert par les grandes entreprises qui disposent des ouvriers les mieux organisés et les plus conscients. C'est là que devrait commencer la détermination des limites des sacrifices en accord avec les ouvriers' et la participation de fait des groupes d'ouvriers a la gestion ae

Inévitablement, les communistes oppositionnels polonais cherchèrent à s'inspirer de l'exemple yougoslave à ce sujet. Ainsi, la revue Nowa Kultura publia, dans son numéro du ler juillet, un article intitulé Le problème : Yougoslavie, qui s'attaque aux fondements mêmes de l'idéologie apologétique priété des moyens de production ne résout pas encore tous les problèmes économiques fondamentaux, que l'auteur, suivant un exposé Kardelj. Il reste à déterminer qui dispose en fait de ces moyens de production. Le socialisme est irréalisable s'il signifie - comme l'affirmait Sta-

- une concentration permanente de ces moyens de production entre les mains «d'organes dirigeants». Il faut avancer sur la voie de la libre disposition des moyens de production entre les mains des producteurs eux-mêmes. Les formes et le rythme de ce processus peuvent être sujets à discussion, mais non son objectif.

Il est vrai que l'histoire a déjà suffisamment avancé depuis 1949-1950, qu'aujourd'hui l'opposition communiste polonaise ne reçoive

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plus d'impulsions de l'exemple yougoslave. Au contraire, l'opportunisme de la direction yougoslave - qui n'a pas hésité à mettre, elle aussi, les faits de Poznan sur le compte de provocateurs (de procateurs staliniens, il est vrai) alors qu'elle avait analysé de façon correcte les événements analogues de Berlin - exerce aujourd'hui un rôle de frein sur le développement théorique et pratique du communisme polonais. Mais la pression des masses aidant, celui-ci dépassera sans doute autant la pratique yougoslave que celle-ci a pu dépasser jadis la pratique stalinienne soviétique.

Décembre 1957

Pologne

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