INTERVIEW DU PREMIER MAURICE BISHOP Grenade par Andrew Pulley, candidat à la présidence des Etats-unis du Socialist Workers' Party, Steve Clark, rédacteur d'Intercontinental Press/Inprecor et Diane Wang, membre du SWP. Andrew PULLEY : Que peuvent faire les militants qui soutiennent la révolution à Grenade, les militants du mouvement contre la guerre et les militants noirs aux Etats-Unis face aux menaces d'intervention du gouvernement des Etats-Unis et à sa campagne de presse contre Grenade ? Comment pouvons-nous vous aider ? Maurice BISHOP : Je pense qu'il y a plusieurs types d'actions. Bien sûr, la mobilisation de la population, des Noirs en particulier et des minorités, des forces progressistes, de la classe ouvrière sur les questions aussi importantes que la paix dans le monde et la détente; il y a des manières simples et concrètes de le faire. On peut prendre l'exemple du Vietnam et ce que cela a signifié pour les gens — pas seulement les morts mais aussi ceux s qui sont revenus handicapés à vie et les «héros» qui, aujourd'hui encore, n'ont pas trouvé de travail.
Deuxièmement, je pense qu'il serait très important de tenter de mobiliser sur un ou deux mots d'ordre fondamentaux qui permettraient de mettre en lumière cette course à la guerre. Par exemple, tout le monde le sait et pourtant la plupart des gens n'arrive pas à l'exprimer : les causes de la guerre, les raisons de la campagne de propagande sur la guerre sont, à l'heure actuelle, essentiellement dues au développement de la crise du système capitaliste international et, plus encore, problèmes économiques que connaissent les Etats-Unis.
Il n'y a qu'à voir d'un côté le budget de la Défense qui s'élève à 142 milliards de dollars et de l'autre, les 50 millions de dollars de restrictions budgétaires qui vont toucher les repas dans les écoles et toutes celles qui touchent les programmes sociaux. Il est bien évident que les crédits qu'ils suppriment dans ces secteurs sont utilisés pour la Défense. De plus, ils poussent les gouvernements des pays de l'OTAN à faire de même.
de classes
ans les Caraibes
MINISTRE DE GRENADE
Nous publions ici les passages essentiels ou Maurice Bishop développe son point de vue sur la situation à Grenade, dans les Caraibes et sur le contexte international. (Le texte complet de l'interview a été publié dans Intercontinental Press/Inprecor du 4 août 1980, volume 18, numéro 30.)
Aujourd'hui, il nous semble possible de concrétiser ce message clairement, ce que signifie la course à la guerre : on peut l'expliquer comme un moyen pour les compagnies multinationales, «l'élite américaine», de tenter de restaurer leurs super-profits qui ont baissé de façon impressionnante. Et, naturellement, le meilleur moyen pour cela, c'est initier une guerre économique - augmentation des dépenses en armements, augmentation des dépenses militaires en général. Donc, un des mots d'ordre qui exprime cette lutte est le suivant : « General Motors veut la guerre ! Pas nous ! Que General Motors aille faire la guerre !» Je veux dire qu'il est possible de mettre notre lutte en avant sous une forme claire pour que les gens puissent comprendre.
J'ai, en effet, eu l'impression - en tout cas, la dernière fois que je suis allé aux Etats-Unis, l'an dernier — que la campagne de propagande belliciste commencait à avoir des effets dans la population. Je n'y suis pas resté longtemps et je n'ai pas eu assez de contacts avec la population pour être sûr de ce que l'avance là, mais rien qu'à regarder la télévision et qu'à écouter la radio, qu'à discuter avec les gens, c'est l'impression qu'on a très vite. Or, on peut éviter que cela se développe aux EtatsUnis. Sans aucun doute, à travers une campagne préparée avec soin autour de l'idée que la guerre va à l'encontre des intérêts des masses et que seule une très petite minorité veut la guerre, avant tout pour des raisons économiques. Donc, si elle veut la guerre, qu'elle aille faire la guerre ! Pourquoi devrions-nous aller faire la guerre et mourir pour elle ? Ce n'est pas notre affaire !
Troisièmement, je pense à ce que votre organisation et votre presse ont fait. Nous l'apprécions beaucoup Donner des informations sur la réalité de cette région et sur les efforts des forces progressistes et révolutionnaires sur améliorer les conditions de vie du peuple - l'em-
ploi, la santé, le logement, l'alimentation, l'habillement. Les tentatives et les expériences concrètes qui permettent une prise de conscience des masses des Caraibes : voilà la véritable preuve des progrès accomplis. Et ceci, non pas en termes d'industrialisation, d'équipements touristiques dont les bénéfices ne profitent qu'à une très petite élite, mais en termes de ce qui profite réellement aux masses.
Faire savoir que nous tous qui dans les Caraibes tentons d'impulser des luttes et de trouver des voies nouvelles, n'avons rien contre le peuple des Etats-Unis.
Nous n'avons pas de temps à perdre. Nous devons tous pouvoir vivre en paix, pouvoir avancer nos propres solutions, sans pressions extérieures, sans menaces d'occupation militaire, sans menace des forces d'intervention ou de je ne sais quoi d'autre. C'est vraiment là la seule chose que demande le peuple de cette région -c'est-à-dire le droit de faire ce qu'il veut dans son propre pays.
Je pense, je le répète, que votre presse et votre organisation nous apportent là une aide importante et que, pour nous, c'est une tâche essentielle; vous devez continuer ce travail.
Le quatrième point auquel je pense, c'est la question des liens d'amitiés entre Grenade et les Etats-Unis, entre Cuba et les Etats-Unis, entre le Nicaragua et les EtatsUnis — il existe des associations dans les trois cas que je viens de citer.
En ce qui concerne Grenade, c'est une expérience assez récente mais qui commence à se développer. Il y a aujourd'hui des comités jusque sur la côte Ouest, et je sais qu'il y a des projets pour étendre encore l'expérience. Il est important de mobiliser des forces, pas seulement les forces progressistes, mais aussi les forces démocratiques et de leur faire rejoindre des organisations comme celle-là pour leur donner l'occasion de savoir directement ce qui se passe réellement, de connaître l'autre point de vue et de comprendre les peuples des Caraïbes, pour qu'ils aient une autre vision et ne continuent pas à être saturés par la propagande officielle des Etats-Unis. Parce qu'une fois de plus, une des choses qui m'ont le plus frappé quand j'étais aux Etats-Unis — je n'y étais pas allé depuis trois ou quatre ans — c'est la façon dont l'information est présentée : ce sur quoi on insiste, ce qu'on peut lire dans le New York Times, ce qu'on entend à la radio, ce qu'on voit à la télévision; ilest alors difficile de faire passer un autre point de vue.
En effet, tout est fait pour ne montrer que leur point de vue. Et ce sont justement ces gens-là qui parlent de la liberté de la presse, du droit à la liberté de penser, de la liberté pour tous de savoir ce qui se passe dans la réalité. Vraiment, je ne connais pas de presse moins libre, de media moins libres, que ceux des Etats-Unis. A.P. : Un des mensonges les plus flagrants qui circule actuellement aux Etats-Unis, c'est que Grenade serait un camp retranché où chaque habitant se promènerait avec sa carabine et que, par conséquent, pour votre sécurité, il ne faut mieux pas y aller faire du tourisme. En vérité, on voit plus de gens armés à Chicago, des policiers en particulier, que j'en ai vus à Grenade. Avez-vous quelque chose à dire là-dessus ? L'autre thème est que le nouvel aéroport que vous êtes en train de construire serait en fait une base militaire. Que pensez-vous de la venue à Grenade de Noirs américains ou de citoyens américains ?
M.B. Sur le premier point, à savoir nae Cant se ererait
nerait avec une arme, qu'il y aurait la guerre civile, des émeutes, des barricades et tout le reste, cela fait partie naturellement de toute la propagande qui vise à déstabiliser le pays. D'ailleurs, voilà bien longtemps qu'on entend tout cela et le but est de décourager les touristes, de leur faire peur. Depuis six mois, ils sont allés très loin sur ce terrain. Pendant les premières semaines, ils ont dit que nous avions détruit les forêts du centre de l'ile, dans la région du Grand Etang et que nous y avions installé des missiles pointés sur les îles voisines. Ensuite, on a eu droit à une autre histoire; que nous aurions creusé la terre de l'île pour y installer des pontons et des bases U2 pour préparer une attaque soviétique. On a aussi dit qu'il y avait une base navale soviétique au large de l'île de Carriacou.
Bien évidemment, ce genre de propagande ne peut pas toucher notre peuple. L'île est si petite qu'en un quart de seconde, tout le monde sait qu'il ne s'agit là que d'une plaisanterie ou d'un mensonge; mais pour les gens qui ne sont pas sur place, cela peut être efficace, cela a effectivement un impact. C'est la même chose pour l'histoire du camp retranché qui est la dernière trouvaille de la propagande qui vise à la déstabilisation de notre économie. Nous en avons vu d'autres dans ce genre !
Pour en revenir au tourisme, deux événements récents peuvent vous intéresser. En février, un propriétaire d'hôtel, de l'hôtel «Calabash» a reçu une lettre d'une agence de voyage de New York lui annonçant que toutes les réservations étaient annulées sur le conseil du Département d'Etat. Nous avons publié cette lettre. Bien sûr, l'ambassade américaine a démenti. Plus récemment, on a fait une enquête à Washington DC et on s'est rendu compte que sur les 25 agences de voyage, 19 déconseillaient de faire un voyage à Grenade pour des raisons de sécurité. Cela montre que la déstabilisation de l'écoils mettent aujourd'hui en sure , saisien la aect desation potentene de destabi lier les assassinats et la terreur. Tout cela était d'ailleurs prévisible.
Nous pensons, bien sûr, qu'il est important que les Noirs des Etats-Unis viennent à Grenade et plus généralement que les citoyens des Etats-Unis, les travailleurs viennent. Qu'ils viennent dans notre pays pour voir par eux-mêmes ! Nous pensons qu'en dernière analyse, c'est la meilleure démonstration. N'attendez pas et n'écoutez pas la propagande ! Venez voir !
Ce matin, j'ai ouvert la Conférence des ministres de la Santé du CARICOM (Caribbean Community). Lorsque j'ai parlé avec quelques ministres, juste après la séance d'ouverture, tous insistaient sur le fait qu'après avoir écouté toutes les radios et regardé toutes les chaînes de télévision, ils ne pouvaient pas croire qu'ils étaient à
Une sœur de Barbade nous a raconté qu'il y a deux semaines, elle avait entendu sur une radio de cette île une émission qui expliquait que les travailleurs du bâtiment cubains étaient, en permanence, habillés de treillis de campagne et portaient des AK 47 sur le dos et que les ministres du gouvernement sortaient, eux aussi, vêtus de cette manière; que des enfants de 8, 9 et 10 ans se promenaient armés dans les rues, que ces enfants allaient à l'école avec leurs armes; que le pays était déchiré par la guerre civile; que des barricades avaient été dressées dans toute une partie de l'île, près de l'aéroport et que les gens disaient qu'ils les maintiendraient jusqu'à ce que les Cubains soient renvoyés chez eux et que tous les prisonniers soient libérés. Bien sûr, toutes ces histoires ne sont que des fruits de l'imagination et cette sœur de Barbade était si heureuse de pouvoir le constater par elle-même !
Donc, une de nos principaux mot d'ordre reste : Venez voir par vous-mêmes ! Nous sommes convaincus que c'est important. Que les gens viennent voir par eux-mêmes, c'est là pour nous la meilleure contre-propagande. (...) Steve CLARK : Quels sont les aspects les plus caractéristiques de la révolution à Grenade ? M.B. : Je dirais qu'il y a trois piliers essentiels de la révolution. D'abord l'organisation et la mobilisation des masses. C'est essentiel. Toujours essayer d'impliquer totalement les masses dans ce que nous tentons de faire, les maintenir pleinement impliquées, leur donner les moyens de comprendre quels sont les problèmes et où nous voulons aller. Deuxièmement, la question de la sécurité nationale, la consolidation de notre défense. Troisièmement, la construction d'une véritable économie nationale qui soit bénéfique pour le peuple et améliore ses conditions d'existence.
Ce sont là les trois piliers essentiels. Nous croyons que les trois doivent être construits en même temps. Nous ne pouvons pas nous permettre d'en laisser tomber un ou de prendre du retard ici ou là.
Dans toute situation révolutionnaire, dans toute pé riode où l'on va de l'avant, le problème de trouver un équilibre correct parmi le peuple du pays est essentiel Le peuple sans les fusils, finalement, c'est Allende et nous savons ce qui est arrivé à Allende. Les fusils sans le peuple, c'est ce qui se passe avec Pinochet et nous savons ce qui arrivera à Pinochet. Il est donc important de trouver cet équilibre, d'assurer que notre peuple comprenne l'importance de la préparation à la défense de notre pays contre une attaque extérieure, comprenne pourquoi l'impérialisme doit nécessairement nous attaquer et, par conséquent, comprenne que les assassinats, le terrorisme, la déstabilisation, les invasions de mercenaires doivent nécessairement être à l'ordre du jour.
Dans le contexte de notre situation particulière, ce n'est pas chose facile. En général, la tradition historique des îles caraïbes de langue anglaise n'a pas été marquée par une violence systématique de l'Etat ou même d'autres formes de violence contre le peuple. Il est plus facile, je crois, pour les peuples du continent latino-américain par exemple, de comprendre ces réalités. De plus, rappelez-vous la manière dont nous avons pris le pouvoir. Il y avait eu, certes, toute une politique répressive menée par Gairy durant la période qui a précédé la révolution; mais, dans une certaine mesure, le peuple n'a pas vécu cette violence au niveau personnel. En d'autres termes, nous n'avons pas connu une situation comme celle du Nicaragua où, depuis 1935, le peuple a lutté les armes à la main à différentes reprises pour tenter de renverser les Somoza; ni une situation comme celle de Cuba : l'amendement Platt en 1902 et les combats permanents depuis lors culminant avec les années de lutte dans la Sierra Maestra. Ici vous n'avez rien eu de semblable.
La conscience du peuple, en d'autres termes, n'a pas été forgée par ce type de situation qui permet facilement de comprendre quels sont les objectifs et les méthodes de l'impérialisme. De plus, nous n'avons pas eu ici la situation des campagnes nicaraguayennes ou cubaines où la terre était entre les mains de quelques grands propriétaires de latifundia, dans les mains de quelques grands exploiteurs à qui vous pouvez confisquer la terre pour la redistribuer, créant ainsi une base objective pour agir au niveau subjectif. Lorsque vous parlez d'un grand propriétaire à Grenade, vous parlez de quelqu'un qui possède 75 acres (39 ha) de terre.
Nous avons donc été, dès le départ, confrontés à cette difficulté : devoir éduquer le peuple sur le fait que nous allions être attaqués, que la déstabilisation économique allait continuer, que la propagande hostile allait continuer et que les assassinats et l'invasion par des mercennaires pouvaient rapidement devenir une réalité. Les bases objectives pour qu'un tel message soit compris et assimilé n'existaient pas antérieurement. La population n'avait pas eu antérieurement cette expérience collective (qu'ont connue les Cubains et les Nicaraguayens) et, par conséquent, assimiler cela n'a pas été la chose la plus facile.
En ce sens les récents événements (du 19 juin), malgré leur caractère dramatique en termes de pertes de vies humaines, ont joué un rôle considérable dans l'élévation du niveau de conscience. Le peuple peut dire aujourd'hui : « Dès le premier jour, les camarades nous ont parlé de ce. la. » Ils peuvent maintenant voir que, si l'objectif était d'éliminer toute la direction, les terroristes ont préparé leur action de telle sorte qu'ils pouvaient en même temps assassiner des centaines de femmes et d'enfants innocents. Cela a produit une différence qualitative dans la perception de ce qu'est l'impérialisme, de ce qu'est la contre-
Participants à un séminaire organisé conjointement par la Banque de Grenade, le Syndicat Général révolution. De ce point de vue, cela a donc été une expérience extrêmement importante. Il s'agit d'un des plus grands défis que nous devons affronter : que le peuple acquière la conscience de la nécessité d'être constamment vigilant, qu'il comprenne que les menaces ne sont pas théoriques mais pratiques, concrètes. Nous devons être prêts à affronter cela.
Lorsque vous lisez l'histoire d'Allende, vous apprenez que, trois mois seulement avant le coup d'Etat du 11 septembre 1973, il y eut une dernière tentative de l'assassiner. Il est donc tout à fait possible que, de la même manière, une tentative d'assassinat soit ici le prélude à une invasion de mercenaires. Ce que l'impérialisme reconnaît maintenant en développant des actions terroristes, en préparant des assassinats, c'est qu'il a échoué. Toutes les tentatives de constituer une base populaire (à la contre-révolution) ont échoué. Leur tentative de mettre en selle Winston Whyte et son soi-disant UPP (United People's Party) a échoué. Les tentatives de faire revivre Herbert Blaize et son GNP (Grenada National Party) ont également échoué lorsque les masses les ont littéralement chassés de la rue; elles ne voulaient pas écouter ce qu'ils disaient. Les tentatives d'utiliser le journal Torchlight comme instrument de leur propagande avait bien des points communs avec la manière dont le Mercurio avait été utilisé au Chili ou le Gleaner à la Jamaïque.
Les tentatives pour trouver une base populaire s'appuient sur des éléments qui tentent d'exploiter les revendications justifiées des masses. Les conditions objectives sont en effet mauvaises; il y a beaucoup de chômage, de pauvreté. A partir de là, ces éléments tentent d'organiser des grèves, de mobiliser des secteurs de la population à partir de problèmes qui sont des problèmes réels, qu'il est urgent de résoudre, qui touchent directement la population et que nous nous employons à résoudre. La révolution n'est pas un «café-express» ; il ne suffit pas de poser sa tasse pour que le café vienne. Il est impossible d'éliminer les effets de 350 années de domination coloniale des Britanniques et de 30 années d'impérialisme et de néo-colonialisme en un tour de main, comme des Travailleurs et le Syndicat des travailleurs du Commerce et de l'Industrie voudraient le faire oublier ces éléments. C'est ce qu'ils ont tenté de faire et ils ont lamentablement échoué.
Même leur tentative de nous isoler dans la région a été un échec total, malgré toute la propagande qu'ils ont faite contre Grenade; même si, sans aucun doute, plusieurs gouvernements nous sont hostiles; ils n'ont pas eu besoin de propagande pour devenir hostiles, ils l'ont été dès le premier jour. Les masses des Caraïbes comprennent bien ce que nous tentons de faire. Elles comprennent qu'il s'agit d'un réel processus; que nous sommes en train de tenter de construire un nouveau processus qui peut déboucher sur une nouvelle société, qui peut donc avoir une grande importance comme modèle pour leur propre vie. Elles ne sont donc pas devenues hostiles et l'impérialisme s'est rendu compte de cela.
L'impérialisme a constaté également que ses tentatives de sabotage économique n'ont pas eu de répercussions majeures, en partie parce qe l'Amérique est notre septième partenaire commercial. Au niveau des produits qui sont en vente dans nos magasins pratiquement rien ne nous vient des Etats-Unis. Ils n'ont donc pas pu nous étouffer par ce moyen.
La seule alternative qui leur restait, était donc d'attaquer au sommet de la pyramide, ce qui veut dire • terreur, assassinats, invasion de mercenaires. Et, je le répète, l'un des défis auxquels nous devons faire face, est de faire comprendre cela à notre peuple. Il n'y a aucun doute que ces dernières semaines, cette compréhension a fait un bond en avant. Le peuple, par exemple, voit maintenant l'importance d'intégrer plus massivement la milice. Le nombre initial de miliciens était relativement bas; on pouvait parler d'une avant-garde regroupée au sein de la milice. Il y a maintenant plusieurs milliers de nouveaux miliciens qui se sont intégrés. Le peuple commence à avoir une meilleure compréhension du fait que, réellement, notre armée révolutionnaire (PRA - People's Revolutionary Army) et la petite milice que nous avons
eu initialement ne peuvent défendre sérieusement le pays en cas d'attaque massive; que la seule manière de nous défendre en de telles circonstances est à travers une guerre populaire. De telle sorte que, lorsque les mercenaires circulent et qu'ils voient ce qui semble être des femmes et des enfants se baignant innocemment dans une rivière, ils sachent qu'ils peuvent recevoir une balle dans le dos. Je pense que les masses de Grenade comprennent cela beaucoup mieux maintenant.
Et une bonne partie de cette nouvelle conscience est le produit des événements récents, pas seulement à Grenade. Il y a eu l'assassinat de l'archevêque Romero au Salvador et de Walter Rodney en Guyane; la destruction par le feu de la maison de retraite d'Eventide à la Jamaïque le jour du quatrième anniversaire de la destruction, dans des circonstances identiques, d'Orange Lane; la récente tentative d'assassinat de Michaël Manley, le Premier ministre de Jamaïque et la tentative de coup d'Etat qui a suivi; et bien sûr, à Grenade, l'explosion des bombes le 19 juin qui venait juste après le complot du 26 avril. Nous avons eu à Grenade quatre complots en quinze mois seulement : en octobre dernier, puis en novembre, enfin les 26 avril et 19 juin de cette année. Et l'objectif central de chacun de ces complots était la destruction physique de notre direction. Tout cela évidemment nous permet d'être beaucoup plus clairs sur cette
Nous sommes maintenant convaincus que ce qui arrive à Grenade est partie prenante d'un plan de l'impérialisme pour venir à bout des forces progressistes et des personnalités révolutionnaires dans la région. En fait, ce n'est pas un plan régional, c'est un plan mondial qui inclut les tentatives de détruire la révolution afghane, avec la recherche permanente de bases dans cette région, les tentatives d'invasion de l'Iran, il y a quelques mois, la présence militaire dans l'océan Indien et dans la zone du Golf Persique, l'arsenal flottant de Diego Garcia...
Et, dans notre région, il faut citer les manœuvres militaires de ces deux dernières années, la crise totalement artificielle créée autour de la présence des réfugiés cubains à l'ambassade du Pérou, la crise artificielle au Nicaragua à propos de la démission de deux membres de la Junte, les tentatives permanentes de déstabilisation à la Jamaïque. Le cadre est bien clair. Nous pensons que l'impérialisme a établi une série de cercles concentriques. Le premier de ces cercles inclut certainement Cuba, le Nicaragua et Grenade. En ce qui concerne Cuba, les raisons sont évidentes : c'est l'avant-garde dans cette région. Le Nicaragua, pour son importance considérable en Amérique centrale. Tout le monde veut être un sandiniste, c'est là un problème clé pour l'impérialisme. Grenade pour l'exemple courageux que nous représentons dans les pays des Caraibes de langue anglaise et aussi pour ceux de langue française et néerlandaise de la région. Voilà pour le premier cercle.
Nous pensons que le second cercle inclut des pays comme la Jamaïque, Guyana, Sainte Lucie, le Surinam, ainsi que le Salvador. Il s'agit de pays où il y a eu des développements positifs sur le front de la lutte anti-impérialiste, de pays où se sont produites des tentatives significatives de construction de nouvelles structures en faveur des masses populaires, ou encore de pays où existent de puissantes forces d'opposition, déterminées à mener à bien de tels changements. Dans le cas du Salvador, il y a une lutte de libération nationale en cours qui ne se résoudra pas dans un cadre réformiste. Toutes les tentatives réformistes au Salvador sont condamnées à
Be troisieme cercle englobe finalement toutes le orces progressistes, individuelles ou collectives, au sei des classes au pouvoir ou dans l'opposition. Cela peut expliquer, par exemple, les assassinats de Rodney et de l'archevêque Romero. Les impérialistes comprennent les potentialités des forces progressistes et de gauche de la région; ils sont déterminés à écraser ce potentiel par l'assassinat. C'est donc une période extrêmement dangereuse que nous sommes en train de vivre dans cette région. S.C. : La propagande US, à propos des exilés cubains, s'est retournée contre Carter, en particulier après l'ouverture du port de Mariel, les manifestations anti-impérialistes massives à Cuba et le traitement raciste des Cubains aux Etats-Unis. Quel a été l'impact ici, dans les
1.B. : C'est dans The Militant. je crois, que j'ai lu une i erview de Fidel avec Lee Lockwood qui remonte 1965. Vous l'avez republiée récemment. J'ai trouvé qu'il s'agissait d'une interview extrêmement importante car, bien que vieille de 15 ans, elle rétablit parfaitement le contexte de toute la question de l'émigration. Fidel expliquait clairement et de façon extrêmement succinte le problème, soulignant le caractère artificiel de la crise; que les gens lorsqu'ils avaient la possibilité de quitter librement, quittaient librement, personne ne les bloquait; qu'éventuellement il convenait mieux à l'impérialisme de les forcer à s'échapper en les traitant ensuite en héros afin de pouvoir monter une opération de propagande autour de leur cas. Il s'agit là d'un article important, je le répète, en particulier de par le fait qu'il remonte à une quinzaine d'années.
Cette propagande a eu des effets négatifs dans les Caraibes anglaises, il n'y a aucun doute là-dessus. Il y a tous ces commentaires sur les « boat people» s'échap pant du communisme et ainsi de suite. Je pense que de larges secteurs des masses des Caraïbes ont eu des difficultés pour comprendre ce qui se passait réellement et pour replacer ces événements dans leur véritable contexte. Car, quelle est la réalité ?
Si seulement l'une des îles de la région ouvrail ses portes demain matin, il ne resterait plus personne dessus Telle est la réalité... Les médias contrôlées par l'impérialisme ont les ressources, la capacité et tout le reste. Il nous semble que la propagande impérialiste a progressé sur toutes les questions au cours de cette année. La quantité de propagande déversée, la rapidité aussi avec laquelle elle a été mise en œuvre a quelque chose d'extraordinaire. Prenons le cas de l'Afghanistan à la fin de l'année dernière. Pensez à la rapidité avec laquelle ils ont réagi, avec laquelle la propagande s'est construite autour de l'Afghanistan et, par conséquent, la difficulté à la combattre. C'est la même chose sur toutes les autres questions. Quelques secondes après l'explosion des bombes, ici, à Queen's Park, l'ambassade des Etats-Unis à Barbade envoyait déjà des câbles d'information. Il est d'ailleurs intéressant de noter que, d'après leurs premiers rapports, des membres de la direction avaient été tués. Nous aimerions savoir comment ils avaient appris cela...
Prenez l'Iran et la question des 53 otages. Là encore la rapidité avec laquelle ils se meuvent, le soutien qu'ils ont pu obtenir rend difficile de replacer ce probleme dans son véritable contexte, celui des 27 années d'oppression sous le régime du shah, régime armé par l'impérialisme américain et les profonds sentiments d'indignation de la population iranienne qui en ont résulté. Le sentiment que, si les Etats-Unis protègent cet homme, alors que reste-t-il à faire ? Mais, plus fondamentalement encore, le fait que vous avez une situation comme celle de l'Afrique du Sud où des millions de Noirs sont maintenus comme otages. Et ils font tant de bruit autour des 53 otages, face aux millions d'otages africains enfermés dans le système de l'apartheid ! Sans doute
cela est-il sans importance... Vous n'entendez jamais parler de sanctions à propos de ces millions-là, mais par contre ils veulent des sanctions pour les 53 !
C'est difficile car ils utilisent tous les aspects émotifs de la question. Ils la placent au niveau de la nécessité de plus de sécurité au niveau international pour les ambassades. Et cela conduit de nombreux régimes démocratiques, même certains régimes progressistes, à prendre des positions hostiles — sans même replacer le problème dans son véritable contexte. (...) S.T. : Les mensonges sur l'Afghanistan ont pris des proportions considérables grâce à l'éloignement et à l'isolement de ce pays. Les médias ont informé, il y a peu, qu'une armée de 20000 guérilleros — ils les appellent toujours les « combattants de la liberté musulmans» oubliant que des deux côtés il y a des musulmans - encerclaient Kaboul. Mais, quelques jours plus tard, une petite note de bas de page rectifiait en précisant que la nouvelle était fausse. L'un de nos objectifs dans The Militant et Intercontinental Press/Inprecor est de mettre en évidence cette accumulation de mensonges. Lénine disait à ce propos qu'ils disent souvent la vérité sur des aspects secondaires pour mieux mentir sur l'essentiel. M.B. : A propos de l'Afghanistan, nous avons souvent insisté ici, à Grenade, sur le fait que la révolution d'avril 1978 était plus importante pour nous que les événements de décembre 1979. Les 18 mois qui se sont écoulés entre ces deux dates ont été marqués par d'incessants efforts de déstabilisation, des attaques armées venues du Pakistan et d'ailleurs, tout cela étant partie intégrante des plans de l'impérialisme. Et cela implique des actions de solidarité dans la mesure où le peuple d'Afghanistan a le droit de construire sa propre révolution.
Cela peut être largement compris par notre peuple dans la mesure où il a l'expérience de ce qui se passe ici. Il sait qu'ici nous pouvons être confrontés à ce type de problèmes. S.C. : Une dernière question. Qu'aimeriez-vous dire aux travailleurs des Etats-Unis ? A la communauté noire des Etats-Unis ? Quel message voulez-vous que nous leur rapportions? M.B. : Toul d'abord mettre en évidence un point sur lequel l'impérialisme a joué pour diviser et maintenir sa domination : nous n'avons aucun conflit avec le peuple des Etats-Unis. Nous n'avons absolument rien contre le peuple des Etats-Unis en tant que peuple.
Notre conflit est avec le système impérialiste. Notre querelle, par conséquent, est avec l'establishment des Etats-Unis et ses activités, que ce soit à travers la présidence, le Conseil national de sécurité, le Département d'Etat, la CIA, les puissants lobbies économiques, ou encore les médias à leur service. C'est avec ceux-là que nous sommes en conflit. Nous sommes en conflit notamment, dans la mesure où ces secteurs veulent maintenir par la violence le droit de leurs multinationales à exploiter et à s'accaparer nos ressources. C'est la raison de notre conflit.
Après tout, il vient dans notre pays, chaque année, plus de citoyens des Etats-Unis qu'il n'y a d'habitants 140000 sont venus en croisière l'année dernière et je n'inclue pas là ceux qui sont restés dans l'ile pour des séjours plus longs. Notre conflit n'est pas avec le peuple des Etats-Unis. Cela doit être clair. Et l'impérialisme a tout fait pour rendre les choses confuses à ce niveau.
De même, en ce qui concerne les Noirs et les autres minorités opprimées, nous avons de grandes affinités à cause de notre propre passé et de notre histoire. Il y a un réel sentiment d'identité culturelle du peuple de Grenade envers les Noirs des Etats-Unis, et il ne fait aucun doute que la réciproque existe. Dans la mesure où notre propre lutte est internationaliste, nous avons toutes ces derniè-
Depuis le triomphe de la révolution, nous avons continué dans cette voie. Nous avons été le premier pays de l'hémisphère occidental à reconnaître le Front Polisario; le deuxième pays au monde à reconnaître la Junte provisoire du Nicaragua le 23 mai de l'année dernière, plusieurs semaines avant la victoire finale. Nous donnons ouvertement notre appui à l'OLP et à la lutte de Puerto Rico pour son indépendance, pour ne prendre que ces exemples. Voilà notre position.
Nous voyons donc l'importance de la solidarité et des efforts communs entre les forces progressistes à l'échelle internationale. Nous voyons ces luttes comme finalement une seule lutte, indivisible. Aussi considérons nous que tout ce qui se passe à Grenade est important pour tous ceux qui luttent de par le monde. Et, par conséquent, nous sommes disposés à appuyer toutes les luttes de par le monde. Nous pensons que, sur ces bases, les forces progressistes et démocratiques d'Amérique doivent, pour leur part, apporter leur soutien à notre révolution. Nous accordons une grande importance à l'activité, aux potentialités et aux perspectives du mouvement ouvrier des Etats-Unis. D'une part, dans toutes ses mobilisation contre la conscription et les opérations militaires du gouvernement; d'autre part, dans le potentiel qu'il a de porter un coup mortel à l'impérialisme et au capitalisme international, de l'intérieur de la principale puissance impérialiste au monde. Enfin, parce que le mouvement ouvrier aux Etats-Unis peut apporter une solidarité essentielle aux luttes révolutionnaires de par le monde. C'est une chose qu'il a déjà faite et qu'il peut faire à nouveau. Par exemple, se mobiliser et s'organiser pour refuser de charger des navires en partance pour une région ou un pays particulier.
En résumé, notre message fondamental est le suivant : nous luttons contre le système impérialiste. Nous avons le plus grand respect pour le peuple des Etats-Unis. Nous nous sentons une affinité particulière avec les Noirs des Etats-Unis, les autres minorités opprimées, le mouvement ouvrier et les forces progressistes. Nous sommes prêts à développer notre solidarité avec leurs combats et espérons qu'ils seront solidaires des nôtres.
Finalement nous voulons également transmettre le message suivant : venez nous voir ! Il est très important qu'au lieu de lire la propagande qui circule aux EtatsUnis sur Grenade, Cuba et le Nicaragua, vous veniez voir par vous-mêmes notre réalité. Pour comprendre ce qui se passe réellement ici et, à partir de là, être en meilleure position pour juger de la situation de cette région du monde.
Je voudrais dire une dernière chose : sans vouloir m'immiscer dans les problèmes des Noirs des EtatsUnis, je voudrais recommander avec insistance au mouvement noir de développer les liens les plus solides et les plus étroits avec le mouvement ouvrier blanc et avec le mouvement progressiste blanc. Notre sentiment est que pour être en mesure de gagner la bataille aux EtatsUnis mêmes, il est important que toutes les forces progressistes unissent leurs forces pour mener un combat consistant contre le véritable ennemi.
Ne perdez pas de temps à combattre entre vous et à débattre de questions sans importance réelle. C'est, je crois, très important et c'est une des choses que je pensais nécessaire de dire.