ESORMAIS les masses iraniennes ont rebaptisé Khorramchar, Khohinchar, «la ville du sang». Face au déluge d'acier et de feu • de l'artillerie irakienne, d'importants îlots de résistance dans les quatre grands centres ouvriers du Khouzestan que sont Khorramchar, Abadan, Dezful et Ahwaz continuent de tenir face aux vagues d'assaut successives des blindés et des commandos de Saddam Hussein.
Et ce n'est pas l'armée régulière iranienne mais les «irréguliers», pasdars et surtout miliciens, qui depuis plus de quinze jours subissent, jour après jour, le principal choc de la bataille pour le contrôle des provinces pétrolières iraniennes. Tous les témoignages des journalistes envoyés sur le front du Sud concordent là-dessus. Qui sont les défenseurs Khorramchar ? « D'abord les gardiens de la révolution, écrit Mare Kravetz dans Libération, soldats brouillons, mal entraînés, mais animés de la foi indéracinable en Dieu et en l'Imam. Ils ne sont pas les seuls. A Khorramchar, les Fedayins (marxistes) et les Moudjahidins (musulmans radicaux)* ont participé à la bataille. Nouveaux parias de la révolution iranienne, dénoncés à longueur de discours par les dirigeants et Khomeiny lui-même, accusés de trahison et de toutes les félonies (en l'espèce tenus pour agents de l'Irak), ils avaient appelé une fois de plus leurs militants et leurs sympathisants à se porter sur le front. "La défense de la révolution et de la nation passe avant tout", me disait l'un d'entre eux. (1) »
A Abadan, selon l'AFP, une majorité de jeunes gens qui ont pris les armes aux côtés de l'armée et des gardiens de la Révolution ont érigé des barricades dans les rues et préparé des cocktails Molotov; constituant des comités de quartier, récupérant les armes, ces miliciens ont incorporé en leur sein des soldats des unités de l'armée en débandade après les premiers combats et se battent face aux troupes irakiennes comme se battaient les insurgés de Téhéran face aux Djavid Guards pendant l'insurrection des 9-11 février 1979 qui mit bas le roi des rois. Voilà comment Alexandre Fronty, reporter de la station de radio Europe I, décrit l'acharnement des combats auxquels participent les dizaines de milliers de volontaires et les pasdars: «Ce sont eux qui tiennent les premieres lignes avec leur équipement léger, leurs fusils d'assaut allemands G3, leurs missiles anti-char et la foi au ventre, ils harcèlent les avant-postes irakiens. Des commandos partent la nuit combattre à l'arme blanche. Les Irakiens ont beau enterrer leurs positions défendues par des chars, ils sont soumis de jour comme de nuit à ces attaques de kamikazes. (2)»
L'ENFER DE KHORRAMCHAR
Et cette résistance qui s'est organisée semi-spontanément commence à faire sentir ses effets sur l'adversaire, moins peut-être par les pertes militaires que par la volonté politique de défense qu'elle représente. Michel Honorin, l'un des correspondants de guerre les plus connus, rapporte les effets, du côté irakien, de cette résistance : «J'ai l'interdiction formelle de filmer les pertes de notre armée», lui a confié un cameraman irakien de retour de Khorramehar qu'il décrit «complètement sonné par l'acharnement des combats». «J'ai filmé ce que j'ai pu, raconte le cameraman, j'étais dans un char. Les rues grouillaient de pasdars équipés de RPG des fusils lance-roquettes - qui rampaient jusqu'à bout portant de nos blindés pour les faire sauter. Des blessés geignaient un peu partout dans la palmeraie brûlés. salement amochés par le déluge. Il y avait des chars qui brûlaient, des morts un peu partout, des gars qui criaient pour savoir s'ils n'étaient pas seuls, si on ne les avait pas abandonnés. L'enfer. Rien n'est passé à l'antenne. Aucune image. Le peuple irakien n'a le droit que de connaître les succès de son armée. (3) »
Mais la détermination des forces «irrégulières» contraste avec l'utilisation, ou plutôt le non-engagement, par les autorités de Téhéran des unités régulières, surtout dans le Sud du
Guerre Iran / Irak Khouzestan, à Abadan, à Khorramchar et à Ahwaz. Face à la nouvelle offensive irakienne, dans la semaine du 15 au 22 octobre, qui a abouti à l'encerclement des deux villes situées sur le Chatt el Arab, les journalistes français ont signalé qu'il n'y avait qu'une quinzaine de canons et trois, oui trois, hélicoptères Bell Cobra, équipés de missiles anti-chars pour «tenir» la route reliant Khorramchar à Abadan. L'envoyé spécial du Monde en Iran, Eric Rouleau, qui rend lui aussi hommage au courage des miliciens écrit : «L'absence quasi totale de l'armée de terre dans le triangle pétrolier, névralgique entre tous, demeure un mystère pour les observateurs étrangers. » Il raconte comment à Khorramchar et Abadan des guérilleros, « tantôt rageurs, tantôt les larmes aux yeux », l'ont interrogé, lui et les journalistes iraniens venus de Téhéran : «Mais où sont nos forces terrestres ? Pourquoi ne recevons nous pas d'armes lourdes, de munitions ? » Deux combattants grièvement blessés qui se faisaient évacuer vers Téhéran s'indignaient : « Lors du conflit contre les rebelles kurdes, nous recevions promptement renforts et armes à la moindre requête. Mais depuis trois semaines nos appels angoissés demeurent sans réponse. (4)»
LES CHOIX POLITICO-
MILITAIRES DE BANI SADR
Bani Sadr, commandant en chef des forces armées et président du Conseil supérieur de défense a justifié cette politique militaire des dirigeants iraniens qui laisse presque l'ensemble des fronts n'être défendus que par les pasdars et la population en armes : «Nos forces terrestres ont affronté des difficultés bien plus sérieuses que les autres armes. Sur 12000 militaires épurés depuis l'instauration de la République islamique, (1) Libération, 7 octobre 1980. (2) VSD, 15-22 octobre 1980. (3) VSD, 15-22 octobre 1980. (4) Le Monde, 16 octobre 1980.
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10000 sortaient des rangs de l'armée de terre. (...) En outre, la dissidence kurde l'a détournée (et la détourne encore) partiellement de sa mission nationale qui est de défendre l'intégrité territoriale du pays. Cela dit, nous avons choisi d'envoyer dans le Sud une division seulement pour ne pas exposer davantage nos forces aux coups de l'artillerie lourde irakienne, mais vous verrez plus tard que notre armée de terre se révélera encore plus efficace que notre aviation. (5) »
POURSUITE DES COMBATS AU KURDISTAN Presque chaque mot de cette déclaration est illustratif des choix militaires et des objectifs politiques de Bani Sadr et d'une partie des dirigeants de la République islamique. «Cette guerre consolide notre République islamique», a affirmé Bani Sadr à Erie Rouleau et d'expliquer qu'une des bases de cette consolidation était précisément la reconstruction de l'armée régulière : «Depuis propres dires, s'est attelé à la tâche
"rétablir le moral des militaires dont beaucoup se sentaient humiliés par le nouveau régime"» Il justifie les entraves aux épurations qu'il a multipliées et sa décision de faire officiers factieux : «Pour moi, compétence et le patriotisme avant tout de la fidélité au régime (...), j'ai rendu à l'armée sa fierté tout en la soudant au peuple.
Cela donne tout son sens au choix de l'état-major iranien qui accorde toute la priorité à la réorganisation, loin du front, des unités régu-
Et, pendant ce temps-là, ce miliciens et les pasdars qui subissent l'artillerie lourde irakienne. Car, et cela aussi éclaire la politique militaire de Bani Sadr, pendant qu'une division est 20000 hommes sont maintenus au Kurdistan. Les formations politiques kurdes, notamment le PDKI et le Komaleh, ont fait savoir, dès le début de l'intervention irakienne, qu'elles étaient prêtes à défendre leurs zones contre toutes les incursions militaires irakiennes. Pourtant, le 14 octobre, alors qu'il maintenait cette proposition, le PDKI dénoncait, en pleine guerre avec l'Irak, l'accentuation de la répression contre les Kurdes par Téhéran : «Après Sanandaj, Baneh, Marivan et Saqqez, la ville de Mahabab vient d'être en grande partie détruite par les pilonnages de l'artillerie, provoquant plusieurs centaines de morts» et le PDKI en appelait à l'opinion publique «dont l'attention est focalisée sur le conflit irako-iranien, à ne pas rester indifférente au martyre de six millions de Kurdes en Iran». Deux jours plus tard, c'était au tour des pasdars d'Ouroumieh, au nord du Kurdistan, d'annoncer que les combats se poursuivent contre les
La presse impérialiste ne cache d'ailleurs pas ses souhaits de voir les efforts de Bani Sadr couronnés de succès. Sous le titre Bani Sadr devient un dirigeant, l'éditorialiste de l'Economist de Londres explique crûment : «Ainsi le mauvais vent de la guerre apporte quelques bienfaits. Le modéré président iranien, Bani Sadr, a perdu sur le front son allure inefficace de français moyen et peut apparaître comme le dirigeant qu'il n'a pas réussi à être après son élection de janvier. L'ayatollah Khomeiny, en le faisant chef du Conseil supérieur de la Défense, composé de sept personnes, aide le président à maintenir l'effort de guerre sous le contrôle des généraux et non des curés iraniens. Le combat opiniâtre que les soldats sont en train de mener contre un ennemi extérieur va effacer de la mémoire des vieux iraniens le souvenir d'une armée qui n'était considérée que comme le gourdin chah. Le nouveau prestige du président et des hommes en uniforme pourrait ne pas durer si l'armée irakienne continuait à progresser, même à pas de tortue. Pourtant, une guerre l'issue indécise pourrait même laisser aux forces armées iraniennes une influence toute nouvelle dans la politique du pays. (8)»
DEUX LIGNES POLITIQUES
DE DEFENSE Mais les éditorialistes du Capital commencent à craindre les effets de l'antagonisme entre les deux lignes de militaire qui coexistent et s'opposent en Iran: celle Sadr et d'une partie des dirigeants de la République islamique et celle qui repose sur la mobilisation semi-spontanée des masses déterminées à défendre, par leurs propres moyens et formes d'organisation, les acquis de la révolution iranienne. Et ce débat commence à être, en Iran même, un débat national. Bani Sadr a déjà interdit de reproduire publiquement les attaques des pasdars ou les critiques faites à l'armée régulière sur sa faible participation au combat. Mais aucune censure ne semble être en mesure de contenir l'énorme élan de mobilisation qui se développe à l'échelle du pays. Le Conseil central des shoras islamiques, qui regroupait en juillet plus de 900 shoras d'usines dispersés dans tout le pays, a demandé formellement voici quelques jours que les autorités procèdent à l'armement gé.
néralisé de la population. Nos camarades iraniens nous ont rapporté que le même mouvement se prolonge dans toutes les usines où les travailleurs et leurs shoras exigent d'être entraînés et d'être armés pour constituer cette véritable «armée de vingt ouvrières capable de défendre d'approfondir la révolution.
La guerre, avec ses propres nécessités de vigilance, de couvre-feu et de rationnement, a relancé les phénomènes d'auto-organisation dans les quartiers. De façon plus massive que lors de la grève générale qui a précédé la chute du chah, des comités de quartier se sont constitués pour contrôler le rationnement, lutter contre la spéculation et le marché noir. Dans de nombreux cas, des comités animés en partie par les organisations de gauche auraient un degré plus grand d'autonomie vis-à-vis du clergé chiite que n'en avaient les comités de mosquée d'avant l'insurrection des 9-11 février 1979.
La pression du mouvement des masses est suffisamment forte pour qu'une sourdine ait été mise temporairement aux attaques contre partis et organisations de gauche et surtout pour qu'un mois après le début du conflit, le 20 octobre, Khomeiny fasse un discours demandant à l'armée de donner au Khouzestan davantage d'armes aux «volontaires». Comme en plein milieu de l'insurrection des 9-11 février, qu'il n'avait pas déclenchée, Khomeiny a évoqué la de «décréter» la Djihad, c'est-à-dire la mobilisation de tous les Iraniens en âge de combattre. Cela montre la force, l'ampleur et la dynamique du mouvement de masse qui inquiètent déjà les milieux occidentaux. L'Economist de Londres, lui encore, c'est décidément le journal le plus franc et le plus cynique, montrait quel était l'enjeu de cette véritable course de vitesse entre la dynamique de la mobilisation des masses et la reconstruction de l'Etat bourgeois iranien, et avant tout de son armée : « La bonne tenue des forces armées et le besoin évident qu'en a l'Iran ont rétabli une partie de leur réputation partie en lambeaux. Désormais, les officiers d'active, dont beaucoup ont été tirés de leur retraite forcée, voire de leur prison, pourront parler avec une certaine autorité (...). Mais, si l'armée régulière iranienne voit son prestige augmenter, il en est de même des forces irréguliè(5) Le Monde, 11 octobre 1980. (6) Le Monde, 8 octobre 1980. (7) Le Monde, 15 et 16 octobre 1980. (8) The Economist, 18 octobre 1980.
res. Les rapports en provenance de Téhéran disent que les troupes régulières, les gardiens de la révolution, les groupes de guérilla et les milices convergent de tout le pays pour défendre les cités menacées. Il n'y a aucun moyen de savoir si la nouvelle cohésion de l'Iran est une réalité établie dans tous les recoins de ce pays troublé. Le souhait est qu'il en soit bien ainsi. Mais il est plus vraisemblable que le contrôle du pays après la guerre sera l'objet d'une compétition entre les Iraniens qui ont combattus l'ennemi irakien plutôt qu'entre ceux qui, publiquement ou à mots couverts, ont cherché à profiter de l'invasion. (9)» Un diplomême langage à un envoyé spécial de Time et soulignait comment les enjeux pour toute tentative contrerévolutionnaire s'étaient déplacés: «Bakhtiar n'a plus d'importance. S'il y a un coup d'Etat militaire, ce ne sera pas un général haï comme Oveissi qui pourra le diriger mais un militaire de l'intérieur. (10) »
Mais pour l'heure toutes les attentions sont retenues en Iran par l'évolution de la situation militaire sur le front Sud. A petits pas, mais sûrement, l'offensive des colonnes irakiennes qui ont franchi le Chatt el Arab progresse. Elles isolaient complètement, le 22 octobre au soir, les villes de Khorramchar et Abadan. L'envoyé spécial du Monde en Irak, Paul Balta, signalait comment les Irakiens semblaient s'installer « pour de bon» dans les régions occupées : construction de routes stratégiques et de bâtiments en dur. La presse baasiste insiste désormais sur le caractère «non iranien» mais arabe des provinces petrolieres du Khouzestan. L'avance irakienne va relancer à un nouveau niveau le débat sur les meilleurs moyens de défendre militairement la révolution iranienne.
En fait, il n'y a que deux grandes orientations possibles :
soit la conduite d'une véritable guerre populaire, mais les mesures militaires (armement généralisé, mise sous surveillance officiers par des comités de soldats, etc.) et politiques (entre autres le l'autodétermination et droit à la terre qui seraient les meilleurs mesures pour neutraliser toutes les manœuvres par le Baas irakien auprès des nationalités arabes et kurdes) signifierait une nouvelle vague de radicalisation;
à un nouveau rythme de la réorganisation l'ex-armée impériale, sur une purement «professionnelle». Mais en corollaire à la deuxième solution, est objectivement posé le problème d'un certain type de normalisation des avec l'impérialisme. C'est dans cette perspective qu'il convient de replacer les derniers développede la question des otages étroitement pour la fourniture de ses matériels, pour leur maintenance et même pour la mise en œuvre à grande échelle de certains systèmes d'armes les plus sophistiqués, des fournisseurs d'armes impérialistes, que ce soient les administrations gouvernementales ou les firmes
LA QUESTION DES OTAGES Après l'insurrection des 9-11 février 1979, un certain nombre de contrats d'achats d'armes avaient été annulés; plusieurs dizaines de milliers de conseillers militaires engagés sous contrat, en majorité des Américains, avaient été renvoyés dans leurs foyers. Mais Téhéran avait continué d'acheter d'importantes quantités de matériels américains. La presse a rappelé comment l'embargo décidé par Carter avait bloqué, l'année dernière, le transfert en Iran de plus de 350 millions de dollars de matériels militaires qui avaient été payés par le nouveau régime.
La question des otages américains est bien évidemment au centre d'une possible normalisation partielde des rapports entre Téhéran et les capitales impérialistes, en premier lieu Washington. Et la voix du «compromis», justifié au nom du «réalisme militaire» s'est fait entendre dès les premières heures du conflit, en fait, bien avant les «petites phrases de Carter» ou le voyage du Premier ministre iranien Radjai aux Nations-Unies à New York. Le 30 septembre, s'est ouvert une séance du Majlis (parlement iranien) pour désigner un comité spécial chargé d'élaborer les conditions d'une solution à la ques-
Ce jour-là, un très violent débat s'entama entre les «durs» et les «modérés ». L'hodjatoleslam Khoeini qui servait d'envoyé spécial de Khomeiny auprès des étudiants de l'ambassade expliqua, pour refuser tout contact
Washington : «Nous sommes en train de combattre l'Amérique. Comment pourrions-nous avoir des pourparlers avec nos ennemis? » Face à lui, Sahabi, ancien ministre de la «projets révolutionnaires» qu'il fallait prendre directement lanavec l'administration Carter. «C'est la première fois que j'entends dire que nous sommes en train de combattre d'Amérique. C'est très dangereux pour nous de ne pas entrer en contact avec l'Amérique. Ils ont gelé nos avoirs et nous devons discuter avec eux si nous voulons les récupérer. Nous n'avons aucun différend avec le peuple américain» devait-il conclure dans un beau tumulte (11). Le comité chargé de proposer une solution fut composé majoritairement de députés réputés «durs» et appartenant au PRI. Mais cela n'empêcha pas les partisans du règlement rapide de la question des otages de continuer leur campagne et de marquer des points, y compris au sein de la direction du PRI.
Le 2 octobre, le gouvernement iranien annonçait qu'il veillerait à respecter la libre circulation maritime dans le détroit d'Ormuz. Cette déclaration fut accueillie signe de la «responsabilité» nouvelle du gouvernement de Téhéran: «Il significatif que l'Iran se soit comporté avec une certaine mesure et en calculant les conséquences de ses actes, ce qui n'était guère le cas jusqu'alors du régime des C'est ainsi que le gouvernement vient d'affirmer qu'il ne fermerait pas le détroit d'Ormuz au trafic international. (12)» Mais surtout les conseillers et les proches de Bani Sadr, dont on connaît l'opposition de longue date à la poursuite de la détention des otages, ont relancé leur
Dans une interview retentissante accordée le 7 octobre à un journal iranien, Mansour Farhanj, ancier ambassadeur à l'ONU et actuellement conseiller de Bani Sadr, révèlait qu'il avait adressé un long mémorandum au Majlis l'engageant à libérer les otages américains, suggérant de réanimer la commission Waldheim de formée au printemps dernier. «C'est l'affaire des otages, déclarait Farhanj au Monde, qui a contribué largement à notre isolement sur la scène internationale, favorisant ainsi l'agression irakienne qu'aucun Etat au monde n'a condamnée. Il faut en finir avec cette affaire d'autant plus qu'elle sert à un groupe . politique pour monopoliser le pouvoir au sein de la République islamique.» Et Farhanj expliquait bien pourquoi il fallait parvenir a un compromis avec Washington: «Certes l'URSS a offert d'équiper notre armée mais cela ne servirait à rien car il (9) The Economist, 11 octobre 1980. (10) Time, 13 octobre 1980. (11) Financial Times, ler octobre 1980. (12) The Economist, 11 octobre 1980.
est impossible en pleine guerre de réadapter les infrastructures militaires qui sont les nôtres. Nous devons être réalistes et tirer les conclusions des conditions objectives dans lesquelles nous nous trouvons. (13)»
Les spéculations des secteurs les plus «réalistes» se sont bien sûr alimentées des «petites phrases» et des mini-ouvertures de l'administration Carter. Le 15 octobre, et à diverses reprises depuis, Carter déclarait que «l'Irak était le pays agresseur » et que les Etats-Unis étaient opposés à un démantelement de l'Iran. Déjà le 22 septembre, Muskie avait expliqué devant les Nations-Unies : «La sécurité de l'Iran et la stabilité de la région dépendent d'un Iran uni, fort et indépendant, en paix avec ses voisins (...). Avec la fin du régime précédent et la mort du chah, un chapitre de l'histoire s'est fermé. Au moment où un nouveau chapitre s'ouvre, nous soulignons que nous reconnaissons la réalité de la révolution iranienne et nous respectons le droit du peuple iranien de choisir sa forme de gouvernement sans aucune intervention extérieure, quelle qu'elle soit. Avec une nouvelle Constitution, de nouvelles structures gouvernementales et la consolidation graduelle de l'autorité, la République d'Iran peut assumer ses obligations et son indépendance dans cette communauté des nations. »
A son retour de New York, le Premier ministre iranien a annoncé qu'il pensait que les Etats-Unis seraient prêts à accepter les quatre conditions telles que les avait énoncées l'imam Khomeiny le 12 septembre dernier : non-ingérence dans les affaires intérieures iraniennes, restitution des avoirs iraniens gelés, restitution de la fortune du chah, renonciation par les Etats-Unis à toute poursuite légale et à toute réclamation. Il est certain qu'en Iran, à mesure que la pression militaire irakienne s'accentue sur le Khouzestan, des fractions de plus en plus larges de la bourgeoisie se prononcent en faveur d'un tel compromis dont dépendent pour elle deux questions clés : - l'accès à la rente pétrolière qui a été quand même le principal support de l'accumulation capitaliste au cours des vingt dernières années en la possibilité, face à la nouvelle radicalisation du mouvement de provoquée par la guerre, de reconstruire à un rythme plus rapide et sur de nouvelles bases un appareil d'Etat stable.
Pourtant de sérieux obstacles demeurent en Iran même sur la voie de rapports avec l'impérialisme :
d'abord, même si cela reste secondaire, la crise et les luttes de fractions entre les diverses composantes de la direction khomeiniste se poursuivent malgré les discours sur l'Union sacrée. Farhanj rappelait lui-même dans les propos que nous avons cités comment la question des otages avait constitué un enjeu et un instrument de la lutte d'influence exemple entre le PRI et les partisan de Bani Sadr.
Mais surtout, il y a l'extrême défiance du mouvement de masse. Une méfiance qui est nourrie par souvenirs des manœuvres contre la Ile Révolution iranienne de 1945-1953, par le souvenir de la collusion entre le chah et l'impérialisme; mais une méfiance populaire qui s'alimente aussi bien de l'actuel comportement de l'armée régulière dans le conflit avec l'Irak que des actes concrets de l'impérialisme américain. Carter déclare peut-être que «l'Irak est l'agresseur» et qu'il «s'oppose à tout démantèlement de l'Iran», mais des millions d'Iraniens savent aussi que Washington a refusé de retirer ses avions AWACS d'Arabie saoudite et que la plus formidable flotte de guerre US jamais rassemblée depuis la guerre du Vietnam, continue de patrouiller dans le golfe Persique et au débouché du détroit d'Ormuz (62 navires de guerre US, anglais et français dont les deux porte-avions Midway et Einsenhower sont concentrés là). Par millions les ouvriers et les paysans iraniens percoivent très bien qu'au-delà ou qu'en complément des manœuvres de circonstances que Carter peut faire en direction de tel ou tel secteur nationaliste bourgeois en Iran, c'est contre eux, leurs acquis et leur révolution qu'est concentré cet énorme déploiement de forces. Le 23 octobre 1980. 13) Le Monde, 9 octobre 1980.
Iran