Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La chronique d'octobre des événements ouvriers

· Inprecor n° 89, 17 novembre 1980 · p. 22-32 · 9 122 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme Stalinisme

Jacqueline ALLIO certaine manière, c'est comme si on avait deux partis en présence » affirme un ouvrier de l'aciérie: Huta Lenina de Cracovie au cours d'une discussion avec des délégués de

« D'un côté, POUP - ou plutôt sa direction -, et de l'autre, nous, c'est-à-dire tout le monde ou presque... »

Sont-ils sept, huit ou neuf millions de travailleurs - sur les douze qu'en compte le pays — à se recon naître dans le nouveau syndicat indépendant ? Nul ne peut le dire précisément puisque tant que « Solidarité » n'est pas définitivement légalisé, il est impossible de connaître le nombre exact d'adhérents. Ce qui est certain, c'est que ce mouvement - né il y a deux mois à peine à la suite de la victoire remportée par les ouvriers des chantiers navals de Gdansk soutenus par les grèves de solidarité de plus de deux millions de travailleurs de tout le pays durant les derniers jours du conflit — ne cesse de s'étendre et de s'enraciner. Il y a tout lieu de penser qu'il regroupe ment à l'heure qu'il est dans ses rangs plus des trois quarts des salariés

Ce qui est sûr également, c'est que tous les secteurs de l'économie et de la production sont maintenant représentés dans « Solidarité » et que la bureaucratie n'a pas pu empêcher les travailleurs, sur lesquels son appareil avait le plus directement prise (ceux des administrations, des postes, des banques, etc.), de se rallier au

Les non-salariés ne sont pas en reste. Lors des réunions hebdomadaires de la Commission nationale de coordination de « Solidarité », on notre dossier

POLOGNE

La chronique d'octobre

des événements ouvriers peut être certain de toujours rencontrer des observateurs de « Solidarité paysanne », que les autorités ont rereconnaître officiellement jusque-là, du « Nouveau Syndicat des étudiants » dont les comités locaux se sont constitués en fédération nationale, ou des chauffeurs de taxis qui ont pris une part active à la grève du mois d'août dans de nombreuses villes et qui cherchent à s'organiser

Le caractère de masse de ce mouvement est attesté par l'ampleur qu'ont pris les rassemblements organisés à l'occasion de la tournée Lech Walesa dans le sud du pays à la mi-octobre. A Cracovie comme Katowice ou à Czestochowa, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui ont assisté aux meetings qui se sont tenus dans des stades, souvent sous une pluie battante, et où les dirimouvement, inlassablement, répondaient aux questions écrites que leur adressait l'assistance

Men eût 1247 à Cracovie !). Partout, la soif d'informations le dispute à la soif de raconter, de dire ce qui, depuis deux mois, à changé. « On se parle, ce qui n'est plus comme avant » affirment les travailleurs. Ce constat des changements intervenus dans les rapports entre les gens se double d'une volonté que cela dure. «Il faut tenir, cette fois-ci, il faut qu'on y arrive, il faut "les" empêcher d'intervenir» entend-t-on à tout momoment dans les dieussions. Et les presque tous, sur la nature apolitique du syndicat ne sauraient masquer la mouvement qui s'est mis en marche dont cet ouvrier de Cracovie rend bien compte lorsqu'il évoque « les deux partis en présence ».

Face à la vague de fond que représente ce mouvement, la situation des bureaucrates du POUP semble de jour en jour plus difficile. Parmi tous ceux qui s'accordent à constater une érosion graduelle de son pouvoir et de sa capacité à contrôler la situation, les militants du POUP actifs dans « Solidarité » sont souvent les plus virulents dans les critiques qu'ils adressent à la direction de leur parti.

LE POUP :

UNE TETE SANS CORPS

« En temps normal, les réunions de cellule n'ont déjà lieu qu'une fois par mois, ce qui est de toute façon incroyable pour une cellule d'entreprise d'un parti qui prétend diriger le pays » déclare un membre du présidium (exécutif) d'un MKZ local, l'un des dirigeants les plus actifs du syndicat sur sa ville. « Mais depuis quelque temps, elles ont carrément été annulées parce que personne n'y venait plus. C'est normal, car il y a énormément de travailleurs qui sont comme moi. Pour ma part, je suis au parti depuis plusieurs années et j'entends bien y rester, mais je pense qu'il faut commencer par vider tous ceux qui sont au gouvernement et qui sont responsables de la situation actuelle. Il faut en finir avec cette direction élue par le haut et sur laquelle nous n'avons aucun contrôle. Il faut revenir à des principes de démocratie radicalement différents : limiter la période des mandats de ceux qu'on élit ; appliquer ce que Lénine disait sur les salaires des permanents qui ne doivent pas dépasser ceux des ouvriers ; faire que chacun puisse réellement élire ceux qu'il croit être les meilleurs délégués, et puisse être partie prenante des décisions. Si c'étaient des gens comme moi et mes copains qui

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De gauche à droite : Switon ( expert, Katowice), Walesa (présidium, Gdansk ), Jurszczyk (présidium, Szczecin), vendications », affirmait une lettre dans les grosses entreprises du pays

Masowicki (expert) et le garde du corps-secrétaire de Lech Walesa. étaient au gouvernement, les choses ne se passeraient pas ainsi. » (Ses copains, ce ne sont pas des membres du parti mais les ouvriers du comité de fondation de son entreprise, l'une des plus grosses entreprises de la sidérurgie de la région). Et il ajoute : « A condition qu'on garde le contact avec la base, qu'on soit contrôlés. »

Sans doute cet ouvrier fait-il partie d'une minorité parmi les militants du parti, puisque non content de défendre les principes du marxisme

«C'est un marxisme totalement déformé qu'on nous enseigne ici » -, il prend la défense des militants du KOR attaqués dans la presse du parti pour leur «anti-socialisme » ainsi que celle des jeunes catholiques du KIK (Club de l'intelligentsia catholique) dont il constate qu'ils sont souvent parmi les plus combatifs dans le mouvement actuel.

Même si elles se traduisent par des positions beaucoup plus confuses, il ne fait aucun doute que les attitudes de défiance à l'égard de la direction qui s'expriment à la base du parti font écho aux propos de ce travailleur avancé. Cela ressortait, dès le mois d'août, des informations données dans Solidarnosc, alors bulletin du Comité de grève inter-entreprises de Gdansk. « A Pruszcz Gdanski, une partie des militants est passée du côté du MKS et se solidarise avec ses redu Comité départemental du parti, publiée dans le bulletin du 25 août faisant par ailleurs état des attaques systématiques dont les cadres du parti étaient l'objet lorsqu'ils tentaient de discuter avec les grévistes. L'impact du mouvement de grève sur toutes les couches de la société, y compris au sein du POUP, est attesté par les propos d'un membre du parti, s'adressant à l'Union des écrivains polonais au lendemain de la grève. Pour lui, « le socialisme doit appartenir à tous ». Parlant de la « struc ture hiérarchique et du caractère féodal du parti », il s'exclame: « Il faudrait vraiment que le parti soit capable de se doter des mécanismes internes de contrôle qui lui évitent de fonctionner selon la règle "Tous les cinq ans un congrès, tous catastrophe" les dix ans une

C'est sur la base d'une appréciation . analogue que les étudiants de l'Université de Varsovie, membres du parti, adressaient fin septembre une lettre au plénum du CC exigeant la convocation d'un congrès extraordi naire du parti.

Les bureaucrates seraient bien en d'une seule réunion de soutien à leur politique. Au lendemain du plénum du CC, ils ont organisé un certain nombre de «rencontres avec les travailleurs » sur le thème : « Le parti vient à vous, venez au parti ! », pour tenter de regagner quelqu'emprise sur leur base. Ils espéraient à l'évidence que les critiques se centreraient sur leurs prédécesseurs. Mais la parution des comptes rendus publiés dans Trybuna Ludu, le quotidien du parti, montre bien le rapport de forces existant. « CES SYNDICATS SERONT CE QUE NOUS EN FERONS ! »

« Nous recevons le dirigeant du parti, très bien. Mais voyons d'abord comment fonctionne son "entreprise". Et si elle fonctionne mal, c'est qu'il n'est pas à sa place comme diri geant » dit un ouvrier de l'aciérie Huta Warszawa, l'une des principales usines de la région de Varsovie.

« Les nouveaux syndicats indépendants? Je suis plein d'optimisme » dit un troisième. « Les membres du parti en sont. Ce que ces syndicats deviendront, cela dépendra de l'aide que nous leur apporterons à défendre les travailleurs plutôt qu'à se dresser contre le socialisme. » Et ce qui, chez tous, revient sans cesse, c'est une aspiration à un fonctionnement véritablement démocratique, comme l'exprime cet ouvrier délé gué à Gdansk par ses camarades du-

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rant la grève, maintenant membre du comité de fondation « Solidarité » de la fonderie et qui se dit « membre du parti avant toute chose » : « Aujourd'hui, l'ouvrier n'est plus ce qu'il a été. Il veut avoir l'assurance que le représentant du pouvoir est représentant Lorsque Kania ou l'un de ses sbires insistait un peu trop sur les « erreurs du passé », il se trouvait toujours quelqu'un pour le remettre à sa place, comme cet ouvrier d'URsUs, l'usine de tracteurs qui avait été à la tête du mouvement 1976, qui demanda: « Mais étiez pourtant là lorsque la direction a licencié nos copains après la grève. Je ne me rappelle pas vous avoir enque ce soit... » Il n'est pas étonnant que lors de la réunion du plénum du CC des 4-5 octobre, les cadres des grosses boîtes se soient fait l'écho du mécontente-

Nul doute que les « audaces » de Kania, proposant lors du plénum que l'élection au Bureau politique se fasse désormais sur la base d'une liste ouverte, dont on puisse discuter les candidatures, et que ce dernier soit chargé de faire des rapports au plénum deux fois par an afin que le CC ait un minimum de contrôle sur ses activités, se voulaient une réponse à toutes les accusations d'absence de démocratie au sein du parti. C'était un peu maigre, et force lui aura été de reconnaître depuis qu'il n'a guère réussi à faire recette...

DES MANOEUVRES

A LA PETITE SEMAINE

Naits, les bureaucrates ont d'abord pensé qu'une campagne contre •la corruption, bien orchestrée dans les mass media, parviendrait peut-être à détourner les travailleurs de leurs exigences fondamentales, celle de la reconnaissance légale de « Solidarité » en premier lieu.

des illusions sur les changements de personnes existaient encore chez beaucoup d'ouvriers au moment de la venue de Gierek au pouvoir il y

Oil n'en est plus de même directeur de Polityka - hebdomadai.. re officieux du parti —, tenu pour libéral, apparaît sur le petit écran à la veille de la grève d'avertissement du 3 octobre pour mettre les travailleurs contre le risque de économiques tout en « donnant raison à ceux qui critiquent le parti, à ceux qui disent que les dirigeants du parti devraient être les esclaves et non les patrons de la nation », on entend des réflexions du genre : « C'est tout ce qu'ils ont à nous envoyer... » Ou bien : « Ils font donner les

Une lettre ouverte des ouvriers des chantiers de réparation de des chantiers adressée au président du Conseil d'Etat, Henryk Jablonski, en dit plus long que tout autre chose sur désabusée dont les oud'individus dans l'appareil vernement et sur la dynamique profonde de leurs exigences : « Ne vous contentez pas de nous désigner du doigt les Sczepanski, les Tyranski ou les Patyk » dit notamment la lettre. « Ce ne sont pas ces procès à grand spectacle qui vont affaiblir nos exigences, qui vont empêcher que nous les conclusions s'imposent en ce qui concerne des personnes beaucoup plus dangereuses. Car ce ne sont pas les voleurs qui ont conduit notre économie à la ruine, mais bien des gens qui ne savent pas diriger les affaires du pays et ce sont eux qui doivent être jugés selon la loi et en tenant compte de la situa-

En plusieurs endroits, les travailleurs sont d'ailleurs passés des paroles aux actes. C'est ainsi qu'à Walbrzych, à Zabkowice Slaska et dans d'autres localités de la région de Wroclaw, ils ont pris l'initiative d'organiser des assemblées pour instruire le procès du responsable local du parti. Lors de ces réunions massives ayant un caractère de « tribunal populaire », les débats ont très vite glissé des accusations pour malversations vers la mise en accusation de la politique du parti en général, et de sa politique économique en particulier.

Face à cela, le second type de manœuvres des bureaucrates, consistant à lancer des attaques systématiques contre les « éléments anti-socialistes » du mouvement dans la presse n'avait guère de chances de rencontrer un écho de masse parmi les travailleurs. Lorsque des articles attaquèrent nominalement Kuron ainsi que d'autres membres du KOR: la riposte fut immédiate. Walesa, Valentynowicz et d'autres dirigeants de « Solidarité » prirent leur défense au cours de meetings de masse, suscitant des applaudissements enthousiastes lorsqu'ils déclaraient que « Solidarité » n'accepterait s'en prennent à ceux qui s'étaient montrés les meilleurs et les seuls dé. fenseurs des travailleurs réprimés depuis quatre ans, et ceci, sans considé positions politiques des uns ou des autres.

diatribes de Ko. walczyk, ministre de l'Intérieur, acsant « Solidarité » « d'avoir reçu des fonds provenant de centrales de subversion et d'espionnage camouflées », pouvaient que faire rire. Mais les bureaucrates ne se sont pas contentés de ces manœuvres, somme toute assez mesquines. Depuis près de dix semaines que « Solidarité » attend d'être reconnu officiellement, ils ont tenté de mettre le temps à profit pour semer la confuparmi les travailleurs. Refus d'appliquer les accords sous prétexte que l'enregistrement du syndicat au Tribunal administratif n'était pas encore acquis. Blocage de toute inforsur le développement du mouvement dans la presse nationale jusqu'à la mi-octobre.

LA DESINFORMATION Refus de publier les articles de « Solidarité » dans la plupart des journaux régionaux - sauf là où, comme à Gdansk ou à Cracovie, le mouvement était assez fort pour l'imposer (ou les autorités assez souples pour l'accepter). Tentatives multiples d'empêcher la constitution de comités de fondation dans les petites peu l'habitude de s'affronter aux bureaucrates (souvent sous le prétexte : « Vous n'y avez pas droit puisque vous n'avez pas fait grève ! »). Tracasseries de toutes sortes, dont le refus d'accorder un local au MKZ. Censure intransigeante du contenu des bulletins de « Solidarité », « justifiée » par le fait qu'ils devaient être imprimés sur les machines officielles (puisque celles du nouveau syndicat se trouvaient bloquées à la fron-

Dans tout cela, le plus grave était l'impossibilité, pour « Solidarité », de faire connaître à tous les travailleurs l'état de son développement, de ses projets et des problèmes rencontrés. Aussi l'exigence du libre accès à tous les mass media fut-il un des points essentiels qui sous-tendait la grève d'avertissement du 3 octobre: Cette question s'avérait d'autant plus cruciale que les bureaucrates profitaient de la situation pour farcir les journaux d'articles d'information de leur cru. Les prétendus « nouveaux

Get indépendants » semblaient croître et se multiplier, à en lire la presse quotidienne. Ceux qui étaient assez au courant remarquaient que le mot « Solidariconcluaient qu'il s'agissait une fois de plus d'un bluff des syndicats officiels tentant de faire peau neuve. Mais plus d'un travailleur s'y laissa prendre et se rendit aux réunions de branche convoquées à l'échelle nationale. Les

« Solidarité » gnaient qu'au-delà du désarroi, tout cela ne provoque le découragement. Mais la manœuvre échoua puisqu'au lieu de se transformer en découragement, le désarroi a cédé la place à la colère. On a vu plus d'un travailleur, rentré chez lui à la suite de telles mé. saventures, se précipiter le lendemain

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Bus de Gdansk portant la banderolle NSZZ, celle du syndicat indépendant et autogéré « Solidarité ».

au local du MKZ de sa ville pour demander de l'aide et créer un comité de fondation dans son entreprise où il n'en existait pas encore.

L'échec de la manœuvre se confirma lorsque, vers la mi-octóbre, la presse se mit à publier des articles de plus en plus réguliers sur les activités du mouvement. Puis ce fut la parution d'interviews de dirigeants de « Solidarité » dans Standard Mlodych, l'organe des Jeunesses communistes et dans Polytika. Enfin, la TV se voyait obligée de faire état de la grève de la faim engagée le 21 octobre à Wroclaw par 34 membres de la commission de coordination de la section des cheminots liée à « Solidarité » pour protester contre le refus des autorités d'accepter leurs revendications salariales. Dès lors, il devenait évident pour beaucoup que quelque chose était en train de se modifier dans le rapport de forces entre les autorités et le nouveau syndicat.

Dans ce sens, la reconnaissance légale de « Solidarité » - au-delà du coup fourré de dernière heure consistant à faire modifier les statuts par le juge pour y réintroduire la notion du rôle dirigeant du parti - était l'expression d'un recul masqué de la part du gouvernement. S'il est vrai que la bureaucratie garde bien tous les fils du pouvoir en main jusqu'ici, il n'en reste pas moins qu'elle a perdu la par-

NIEZALEZNE SAMORZADNE

ZWIAZKI ZAWODOWE TURUS tie dans sa tentative d'opposer les anciens syndicats officiels « rénovés » à « Solidarité ».

Ils se sont heurtés à un fait, plus fort que toutes leurs « subtilités » : la volonté des travailleurs de s'organiser de manière autonome et de rompre une bonne fois pour toutes avec la peur et la passivité dans lesquelles ils s'étaient laissés enfermer jusque-là.

UNE BUREAUCRATIE

SUR LA CORDE RAIDE

Les marges de manœuvre dont disposent les bureaucrates face à cette détermination sont d'autant plus étroites qu'ils sont dans l'incapacité absolue de faire des concessions économiques aux masses travailleuses et que toutes leurs promesses sur l'amélioration de la situation se sont révélées depuis l'été être des paroles creuses. Les mesures d'urgence prises lors du plénum des 4-5 octobre sont d'ailleurs des armes à double tranchant. Il a été décidé de réduire les dépenses budgétaires. Mais l'ensemble des travailleurs sociaux organisés dans « Solidarité » se sont empressés de faire savoir qu'il n'était pas question de toucher à leur secteur. Les instituteurs et les infirmières, qui font partie des travailleurs les plus mal payés., se battent d'ailleurs pour des augmentations salariales substantielles, appuyés dans leurs revendications par le syndicat indépendant tout entier. Quant aux travailleurs de la culture, ils demandent un relèvement de la part du budget accordé à leur secteur (qui passerait ainsi de 0,8 à 2 %). Avec des arguments irréfuta bles : « Maintenant qu'on va enfin avoir le samedi congé, qu'on peut es pérer l'abolition de toute censure, que le développement de ce mouve ment de solidarité jette les bases pour des créations culturelles d'un autre genre, ce n'est pas le moment d'ef fectuer des coupes sombres dans le budget aux dépens de la culture...»

Par ailleurs, la décision d'arrêter les investissements à long terme n'est pas sans susciter des tollés chez les travailleurs des grands complexes, comme ceux de l'aciérie Huta Katowice. Ils ont vu des milliards de zlotys engloutis dans la construction d'équipements que la plupart d'entre eux jugeaient totalement disproportionnés par rapport aux capacités économiques du pays. Désormais, ils n'en auront pas moins quotidiennement sous les yeux l'image concrète de cette gabegie (bâtiments non terminés, chantiers navals arrêtés net, ateliers à moitié équipés, etc.). Plutôt que leur confiance dans le pouvoir, nul doute que cela renforcera leur volonté de prendre eux-mêmes les affaires en main.

Enfin, les augmentations salaria-

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les découlant des accords de Gdansk, que le pouvoir a tout fait pour retarder mais qu'il devra bien finir par appliquer vu l'ampleur de la mobilisation, sont à l'origine d'un débat qui n'a rien pour plaire aux bureaucrates.

Après un premier débat où de nombreux travailleurs, relevant le caractère inégalitaire des augmentations en pourcentage, avaient fait passer la proposition d'augmentations unifordans leurs entreprises respectives, les ouvriers du port de Gdansk et de Gdynia sont allés plus loin en mettant en avant le mot d'ordre « Que ceux qui gagnent le moins reçoivent le plus ». Et très vite, c'est devenu un mot d'ordre national de « Solidarité », au point que les autorités ont été obligées de répondre à cette exigence en acceptant de relever fortement les salaires des postiers, des instituteurs et des infirmières, autant de catégories de travailleurs qui n'avaient pas été à la pointe du mouvement de grèves cet été. La revendication d'augmentations salariales inversément proportionnelles à la grille salariale représente un pas en avant très important dans le niveau de conscience politique du mouvement par comparaison aux débats anté. rieurs. En 1970, un délégué des chantiers navals de Szczecin - exprimant apparemment le point de vue assez général de ses camarades - affirmait à propos de cette question d'augmentations salariales : « Mais on ne peut pas comparer la demoiselle du guichet avec nous, ouvriers des chan-

Les bureaucrates sont conscients du caractère explosif de cette revendication dont la dynamique unifiante ne peut que mettre un peu plus en cause le caractère hiérarchique du régime en place. Mais quels arguments pourraient-ils opposer à cette exigence, eux qui gagnent en moyenne dix à vingt fois plus que les simples travailleurs ? Certains d'entre eux n'ont sans doute pas oublié les questions que posaient les ouvriers de la Côte, il y a dix ans: « A quoi servent ces gens-là ? Pourquoi ces gens-là nent-ils de l'argent ? Ils volent nos salaires ! » Déjà les ouvriers du port de Gdynia ont mis en place des commissions chargées d'enquêter sur l'organisation du travail dans chaque département et de relever tous les cas de postes de travail inutiles dans la hiérarchie des bureaux. Déjà, ils demandent la suppression des postes de

Chacun mesure la responsabilité des bureaucrates dans la crise actuelle. Et cela d'autant plus que les magasins sont vides. Pas de farine, pas de sucre, pas d'huile, pas de pâtes, pas d'œufs. De la viande, on n'en parle même pas. Il faut faire des heures de queue sans jamais avoir l'assurance qu'au bout du compte on ramènera quelque chose. Et pourtant, la Pologne se trouve parmi les dix premiers exportateurs de viande et de beurre au niveau mondial.

La question de l'approvisionnepoint qu'on évoque le spectre de la famine pour cet hiver, renvoie à l'ensemble des problèmes du marché et du plan et témoigne à elle seule de l'incurie et de la politique criminelle de la bureaucratie stalinienne. LA QUESTION PAYSANNE

Chacun s'accorde à constater le caractère central de la question paysanne dans la crise actuelle. Pas d'issue possible si on ne procède pas, dans les plus brefs délais, à un certain nombre de réformes permettant de commencer à résoudre les problèmes de l'approvisionnement. Les petits paysans, dont les conditions de travail sont le plus souvent archaiques réclament des garanties en ce qui concerne la propriété de la terre. Cette revendication signifiant pour eux : « La terre à ceux qui la travaillent. » Ils entendent ne plus être à la merci de mesures bureaucratiques qui peuvent à tout moment les priver de leur bien et qui sont un frein puissant à toute politique d'investissement (de plus en plus nombreux sont ceux qui, plutôt que d'investir dans leur ferme, préfèrent investir leur argent dans la construction de villas dont ils sont au moins sûrs de rester propriétaires).

Ils réclament l'abolition des intermédiaires et la vérité des prix, afin que soit mis un terme aux différences scandaleuses existant entre les prix du marché libre et ceux des coopératives. Ils s'insurgent contre la situation qui les oblige, sous peine de n'obtenir ni engrais ni machines, à vendre les trois quarts de leur production à ces dernières alors qu'elles leur achètent leurs produits à des prix aussi bas (et alors que l'Etat ne leur accorde que 30 % d'aide quand il s'agit d'investissements). Ils protestent contre les méthodes administratives de la bureaucratie et exigent un contrôle sur les moyens de production (répartition égale du matériel, du bétail, des engrais, etc.) pour mettre fin à la politique des privilèges et du favoritisme. toutes ces revendications, qui pourrait croire que la bureaucratie serait capable de mener à bien une réforme de ce genre ? On se souvient encore de ce qui s'est passé au début des années 1970 avaient relevé le prix des pores à la production, espérant ainsi provoquer une augmentation substantielle de la production. contraire, parce que les paysans, convaincus qu'il s'agissait-là d'une manœuvre de plus de la bureaucratie, eurent tendance à vendre aussitôt tous leurs pores, y compris les bêtes reproductrices, en se disant qu'il s'agissait d'une bonne occasion et que cela n'allait pas durer... La défiance est telle qu'aucune réforme n'est possible si elle est proposée par la bu-

Ce qui existe en revanche - et c'est nouveau —, ce sont des liens de plus en plus étroits avec la classe ouvrière, avec tous les travailleurs orgadans « Solidarité ». chacun des meetings de masse au sud du pays, le présidium de Gdansk prit soin d'inviter un dirigeant de « Solidarité paysanne » à prendre la parole, après avoir montré l'importance la question paysanne et après avoir souligné combien l'unité entre leurs deux mouvements était décisive pour modifier la situation. « Sans pain, pas de solution à la crise » ne cessait de répéter Lech Walesa. Et le discours de l'agriculteur en question, qui se disait pour le socialisme, montrait l'impact de la mobilisation ouvrière parmi les paysans, le courage que cette grève leur avait donné après 35 ans de silence, et leur volonté de s'organiser à leur tour en calquant les formes d'organisation du syndicat paysan sur celles du mouvement ouvrier, et en liaison avec lui.

Et si le seul mot de coopérative les fait bondir, car il renvoie à l'expé rience des coopératives bureaucratiques imposées lors de la collectivisation forcée, ils parlent en revanche d'entraide paysanne, et sont tout prêts à envisager des formes de coopération permettant une amélioration de l'organisation du travail et une meilleure rentabilisation de l'utiles machines.

Pour beaucoup d'entre eux, cette entraide ne doit pas se limiter au mouvement paysan, mais s'appliquer également dans les relations avec le mouvement ouvrier. S'adressant aux dirigeants de « Solidarité » lors d'une réunion commune à Cracovie, les dide « Solidarité paysanne » demandèrent aux ouvriers de cesser de produire des machines agricoles de qualité. « Si vous devez produire des machines pareilles, vous feriez mieux de ne rien produire du tout » ajoutèrent-ils. Par ailleurs, ils proposérent au syndicat d'organiser ses propres points de vente où les paysans s'engageraient à vendre leurs produits 30% moins cher que les prix pratiqués dans les magasins d'Equ'une telle proposition aurait d'explosif si elle devait être adoptée, dans la mesure où elle met directement en cause les prérogatives de l'Etat. Il est peu vraisemblable que « Solidarité » la retienne dans l'immédiat, mais il

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MEZALEZNE S

ZWIAZKI 22 suffit qu'elle ait été formulée publiquement pour comprendre toute la dynamique révolutionnaire du processus engagé en Pologne. LA FORCE DU MOUVEMENT

La force du mouvement, en l'état actuel des choses, c'est non seulement son importance numérique et le poids de la classe ouvrière en son sein. C'est aussi sa détermination à remettre en cause des rapports hiérarchiques honnis; c'est le ciment qui unit toutes les couches de la population dans une lutte à mort contre la bureaucratie, responsable de la gabegie et de la situation catastrophique qui prévaut sur le plan économique.

Sa force, c'est également sa volonté de ne pas revenir en arrière et de défendre le socialisme, tout en revendiquant le droit des ouvriers, des paysans ou des étudiants de s'organiser de manière autonome par rapport à un Parti-Etat dans lequel plus personne n'a confiance.

Sa force, enfin, c'est à la fois la conscience intuitive que les travailleurs n'ont rien à redouter puisqu'ils sont les patrons - « Nous ne luttons contre personne puisque les usines nous appartiennent. Il faut que nous puissions contrôler la production» affirme un membre du présidium de Gdansk - et la prudence avec laquelle ils abordent la question de l'affrontement inévitable avec le gouvernement: « Car il faut du temps pour que les gens apprennent comment prendre leurs affaires en main après 35 ans de soumission. » geants de « Solidarité » ont abordé le problème de la grève - ne faisant d'ailleurs qu'exprimer en cela le sentiment de la majorité des travailleurs - est une preuve de la force et de la maturité du mouvement, contrairement à ce qu'ont laissé entendre de nombreux journalistes occidentaux, peu conscients des dilemmes réels auxquels sont confrontés les travailleurs dans un pays régi par la propriété collective des moyens de production. Car qui dit grève dans un pays comme la Pologne dit pertes économiques dont les travailleurs sont le plus souvent les premiers à faire les frais, quelles que soient les inepties du plan. C'est ce qui explique que, tout en participant à la grève d'avertissement du 3 octobre, conçue pour bien montrer le rapport de forces existant entre les travailleurs et la bureaucratie, de nombreux ouvriers aient décidé de rattraper l'heure perdue par une heure supplémentaire de travail ce même jour, afin de ne pas mettre en cause la réalisation du plan.

Par ailleurs, qui dit greve dans un Etat bureaucratiquement dégénéré ou déformé dit affrontement direct avec le pouvoir. C'est ce qui explique aussi que, tout en se battant de manière intransigeante pour la reconnaissance du droit de grève - sans lequel l'autonomie ou l'indépendance du syndicat ne seraient que des mots de sens —, les dirigeants du mouvement manient cette arme avec autant de prudence.

Ce qu'ils cherchent notamment à éviter, ce sont les grèves sauvages partant de manière isolée dans telle ou telle usine alors que le rapport de forces au niveau local n'est pas suffisant pour empêcher la bureaucratie d'écraser la mobilisation en usant de méthodes répressives très dures. Car elle s'en servirait alors, non seulement pour isoler les travailleurs en question, mais pour tenter de diviser le mouvement en criant à la provocation. Les dirigeants entendent rester maîtres du déclenchement de l'affrontement, conscients qu'il est essentiel pour le mouvement de pouvoir s'y préparer vu l'hétérogénéité des niveaux de conscience et de mobilisation dans les diverses régions du pays.

La manière dont ils ont réagi à la suite du jugement du Tribunal est très explicite à ce sujet. Alors que la première réaction des delegues presents à Varsovie fut de vouloir pro clamer la grève générale immédiatement pour riposter à la provocation des autorités, la discussion de la

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Commission de coordination trois jours plus tard montra que la plupart de ses membres, après avoir diseuté avec leurs camarades au niveau local; insistaient sur la nécessité de ne pas utiliser l'arme de la grève générale à la légère. Etant donné les conséquences qu'elle risquait d'avoir dans la confrontation avec le gouvernement, il fallait s'assurer que l'ensemble des comités de « Solidarité » assumait une telle décision. Le délai de quinze jours accordé aux autorités pour revenir en arrière correspondait à cette compréhension.

UNE PERIODE

DE CROISSANCE DIFFICILE

Cependant, de nombreux observateurs, frappés par les formes d'organisation extrêmement avancées et par le caractère très démocratique du mouvement de grève du mois d'août se montrent déçus par les hésitations et la confusion qui marquent souvent les réponses apportées par « Solidarité » aujourd'hui. C'est ne pas comprendre les difficultés auxquelles se heurte un mouvement somme toute très jeune — non seulement du point de vue de sa durée mais aussi de l'age

-, un mouvement dont les militants, jusque-là dépossédés de leurs droits et de leur pouvoir par les bureaucrates, ont tout à apprendre sur la construction d'une permanente. Non seulement la majorité des travailleurs qui s'organisent aujourd'hui n'ont pas fait grève au mois d'août, ou n'ont fait grève que l'espace de quelques jours, mais, même pour ceux qui ont eu la chance de passer par qu'a représenté la grève générale de quinze jours sur la Baltique, une série de problèmes nouveaux, encore jamais affrontés, se pose maintenant.

Les délégués des comités viennent souvent au MKZ demander des choses aussi élémentaires que « Comment rédiger un compte rendu Comment organiser une réunion ? Qui est-ce qui doit présider ? », etc. Par rapport à la période de la grève où tout le monde se trouvait ensemble du matin au soir, avec la possibilité de discuter de tous les problèmes qui se posaient, et de faire jouer à plein les formes de la démocratie ouvrière, les choses se posent à l'heure qu'il est de manière autrement plus complexe. Ne serait-ce que parce que les gens travaillent et font souvent des heures supplémentaires pour arriver à joindre les deux bouts - dans la plupart des entreprises de la métallurgie et de la sidérurgie, on fait de nombreux ouvriers travaillant jusqu'à 300 heures par mois, quand ce n'est pas plus ! -, parce qu'ils doivent perdre du temps à faire la queue pour pouvoir s'approvisionner. Tout cela pèse pour des travailleurs peu habitués à militer de manière permanente, mais qui n'entendent pas laisser la construction de leur syndicat à des spécialistes. Ce sont autant de facteurs expliquant sans doute que, dans un premier temps, on ait eu tendance à faire confiance à ceux qui s'étaient montrés les plus combatifs durant la grève pour faire partie de la direction. Maintenant, on commence à s'apercevoir que c'est plus compliqué, qu'il existe des points de vue différents sur la manière de résoudre les problèmes et qu'il faut en tenir compte pour élire les délégués.

La question de la centralisation et du fonctionnement démocratique de « Solidarité » apparaissent comme des questions vitales pour le développement du mouvement. Mais le débat n'est pas simple dans la mesure où, pour la quasi-totalité des travailleurs, centralisme équivaut à stalinisme. Ce qui explique la répugnance à conférer un caractère décisoire à toute structure qu'on ne contrôle pas directement. D'où la discussion à propos du rôle de la Commission nationale de coordination qui, selon les statuts, n'est pas censée être une instance de décision. Ce qui ne l'empêche pas de voter et de prendre des décisions au nom du mouvement chaque fois qu'une nette majorité semdégager. Mais dès que les divergences se font trop nettes, il y a toujours quelqu'un pour rappeler que la Commission n'est pas une direction, et on remet la chose à plus tard. Dans un premier temps, une telle situation n'avait pas que des désavantages : le va-et-vient entre la structure de coordination nationale et les régions s'en est trouvé renforcé, et cela a contribué à accélérer la mise en place d'organes de coordination au niveau régional. Mais, à terme, cela risque de représenter un facteur de blocage important dans les débats - comme cela a déjà commencé à être le cas —, et de créer des tensions entre les délégués qui n'ont pas tous la même conception du rôle de cette instance. Par ailleurs, il est devenu de plus en plus évident que le présidium, composé exclusivement de membres de la Commission résidant à Gdansk, tendait à se substituer au vide créé par l'absence de décisions lorsque les problèmes devenaient urgents. Sans parler du poids que prenaient du coup les déclarations de Lech Walesa, acculé bien malgré lui à un rôle de chef dont on attend les solutions aux problemes restes en suspens. Les délégués ont donc commencé à se poser des questions et à les poser à leurs voisins. Tous ne sont plus aussi convaincus qu'au départ que centraliéquivaut à bureaucratisation. De semaine en semaine, les choses avancent et le débat sur la démocra-

Les experts ont tendance à prendre beaucoup de place, parce qu'on leur demande beaucoup. Or, on s'est aperçu tout d'un coup qu'ils n'étaient pas délégués... et on ne leur• donne plus la parole que lorsque cela s'impose. Il faut d'ailleurs souligner caractère positif de la d'intellectuels aux côtés des travailleurs dans cette phase constitutive du mouvement. Alors qu'une telle situation paraîtrait étrange dans les organisations ouvrières des pays capitalistes, ou les « experts » sont en général eux-mêmes membres du syndicat et où les acquis historiques font que les dirigeants syndicaux ont un minimum d'éducation en matière de droit du travail ou de problèmes de gestion d'entreprise, la collaboration de profaculté, de spécialistes, etc., permet d'épauler les dirigeants polonais qui, pour la plupart, sont totalement inexpérimentés et qui se sont trouvés propulsés d'un coup à la tête d'une organisation ouvrière de 8 ou 9 millions d'adhérents où tout est à faire. Et les dangers inhérents à ce type de situation (vu l'emprise que les intellectuels pourraient facilement gagner sur la direction du mouvement) pourront être évités si leur rôle est clairement délimité, comme le proposent certains experts du MKZ de Varsovie : soumettre aux ouvriers diverses propositions sur les solutions possibles à adopter pour résoudre les problèmes posés, et concevoir le rôle de l'expert comme celui de quelqu'un qui aide à déblayer le terrrain, mais ne cherche en aucun cas à se substituer à la décision des travail-

LE ROLE DES EXPERTS

Une telle délimitation de la fonction des experts est d'autant plus importante que des reproches ont pu être adressés à juste titre à certains d'entre eux qui ont réellement joué un rôle de frein à l'occasion de la grève du 3 octobre. Ils faisaient pression sur les membres du présidium pour que la grève soit annulée, alors même que le gouvernement n'avait satisfait à aucune des exigences définies par les délégués de la Commission nationale de coordination. De nombreux délégués ne cachèrent pas qu'ils auraient immédiatement demandé la destitution de Walesa de ses fonctions s'il avait pris une telle décision. Mais la combativité qui s'exprimait alors était suffisamment forte pour qu'il ne la prît pas.

Le danger le plus immédiat pour « Solidarité » ne vient donc sûrement pas du rôle joué par ses experts, mais de l'inexpérience de sa direction qui,

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SOLiDAF OSS confrontée à un pouvoir utilisant tous les moyens à sa disposition pour tenter de la diviser, se trouve placée devant une accumulation de questions toutes plus compliquées les unes que les autres, auxquelles elle ne parvient à apporter des réponses qu'au fur et à mesure qu'elles se posent.

UNE DOMINANTE

PRAGMATIQUE Dans son pragmatisme, la direction a pourtant fait preuve la plupart du temps d'un sens tactique très poussé quand elle avait à prendre une décision importante pour l'avenir du mouvement. En ce qui concerne la structuration du syndicat, par exemple, elle est partie du principe d'une structuration sur des bases régionales, dont la principale force est qu'elle permet une unité entre des travailleurs des divers secteurs ainsi qu'un contrôle direct sur les délégués qui ont été élus. Chacun les connaît et peut donc les remettre en cause, si l'on considère qu'à un moment donné ils cessent d'exprimer le point de vue de la base.

La classe ouvrière polonaise adhère d'autant plus facilement à cette conception permettant que soit concrétisé le principe de la révocabilité des délégués qu'elle s'oppose à la structuration par branches des syndicats « officiels » - qu'on appelle maintenant les « vieux syndicats ».

Cependant, lorsque des travailleurs des divers secteurs (transports, santé, éducation) ont manifesté leur désir de mettre en place des commissions de coordination nationales de

REJESTRACJA TAK!

POPRAWKI NIE!

branche pour mieux défendre leurs intérêts - en particulier dans les négociations salariales avec les autorités — les dirigeants de «Solidarité» ont fait preuve d'une trs grande souplesse. Leur sens de l'ouverture dans les débats a sans aucun doute aidé à faire progresser la discussion qui traversait le syndicat des travailleurs de l'enseignement supérieur, constitué en syndicat de branche avant même que « Solidarité » n'existe au niveau national : ils ont finalement décidé de se dissoudre pour rejoindre « Solidarité » sur des bases d'organisation régionale, la majorité estimant que l'unité avec l'ensemble de la classe ouvrière devait l'emporter sur l'intérêt de se regrouper par branche.

Tout le monde est d'ailleurs d'accord pour dire que cette question 'se posera dans un second temps, quand « Solidarité » sera suffisamment implanté et structuré régionalement pour que les risques de corporatisme inhérents à une structuration par branche puissent être limités.

Cependant, cette démarche pragmatique n'a pas que des côtés positifs, car elle constitue souvent un frein au débat et à l'avancée du mouvement. On a pu le constater à propos de la question des élections au syndicat, par exemple. Jusqu'à la mi-octobre, les dirigeants de « Solidarité » avaient coutume de répondre à toute question sur ce point : « On verra après l'enregistrement. » Lorsqu'il s'avéra que les autorités continuaient à faire traîner l'affaire en longueur, la position changea soudain, s'appuyant à juste titre sur le fait que l'existence de « Solidarité » était un fait accompli : « Nous sommes des millions. On ne va pas attendre éternellement. Organisons tout de suite les élections », déclara Walesa dans les meetings (alors que la veille, tout le monde disait le contraire).

Mais il se trouva que personne n'avait véritablement pris le temps de discuter du projet de règlement pour les élections rédigé depuis des semaines... D'où des retards, un temps fou perdu à discuter du fait qu'on n'en n'avait pas discuté lors des réunions hebdomadaires. Et le mécontentement de nombreux délégués pour qui la question avait un caractère d'urgence vu la nature peu représentative de la direction provisoire du syndicat dans leur région, une série d'entreprises n'y étant pas représentées. Toutes choses qui ont été commentées à longueur de colonnes dans la presse de l'Ouest avec de gros titres sur la « division du mouvement ».

Les divergences qui se sont manifestées sur ce point traduisent un processus de différenciation tout à fait naturel dans les divers points de vue s'exprimant au sein du mouvement et il n'y a pas lieu de crier à la division chaque fois qu'un vote est contradictoire... (le problème est d'ailleurs résolu puisque des élections vont avoir lieu sous peu).

L'inexpérience de la direction explique sa difficulté à déjouer les manœuvres des autorités et à préparer les réunions de la coordination nationale de manière à ce que les délégués ne soient pas sans cesse sous la pression du dernier coup de téléphone de tel ou tel vice-Premier ministre, mais puissent déterminer leur propre rythme de débat par rapport la construction du syndicat.

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Enfin, c'est à propos de questions politiques, comme celle de la préparation des travailleurs à l'éventualité d'une intervention soviétique, qu'apparaissent le mieux les dangers d'un tel pragmatisme et la faiblesse de la direction. D'une manière généclarté de sence rale, les Polonais refusent d'aborder cette question, soit qu'ils la considèabsurde, tant ils sont de rent comme confiants dans la force de leur mouvement, soit qu'ils la considèrent comme tabou et préfèrent éviter d'en pas provoquer le parler pour ne exactement

« Grand Frère ».

Pourtant, à plusieurs reprises, lors des déclarations de Bilak ou de

Honecker, ou lors du voyage de Kania à Moscou, un certain nombre de dirigeants réagirent de manière très impressionniste, envisageant soudain l'intervention comme un fait non seulement plausible, mais presque mais inéluctable alors que la veille ils haussaient les épaules. Quant aux moyens qu'ils entendaient employer pour se défendre, la plupart répondaient en montrant leurs mains: « Nous n'acela, mais nous nous batentend-t-on vons que trons jusqu'au bout. » s'engage une

Outre l'impréparation évidente à ce problème que dénote leur réaction,

Ce on voit bien en quoi la menace de un trés l'intervention soviétique représente un danger réel pour le mouvement, les moins d'un point de vue militaire la longue dans l'immédiat que d'un point de vue politique. Car elle représente une pression constante, bien que non avouée la plupart du temps, capable par les

La plupart de semer la confusion dans le mouvement, et l'on mesure bien à ce protraire et pos le rôle des radios étrangères qui, qui sont sous couvert d' « information non

Et lorsqu'ils mique.

partisane », distillent des nouvelles alarmistes susceptibles de provoquer la panique.

main »,

PARTICIPATION,

CONTROLE OU COGESTION ?

L'absence de préparation politique à propos d'une question aussi

Mais, plus importante illustre bien les difficultés que rencontre aujourd'hui la didu rection du mouvement : la plupart de ses membres n'ont que leur expérience de travailleurs combatifs

(tous n'ayant même pas l'expérience de la caractère grève) et quasiment aucune éducation théorique ou politique. C'est là qu'on mesure tous les ravages du sysnement.

, tème bureaucratique et son « efficaen cité » dans sa manière de déposséder la classe ouvrière de sa propre histoides remèdes re et de ses acquis.

Nul doute que les bureaucrates niveau essaieront de se servir de ces faiblesses pour diviser les ouvriers. En s'aptoute puyant sur leur impréparation en cas

Il nous d'intervention militaire et, beaucoup plus immédiatement, en s'appuyant à la sur le fait que la majorité des travailun leurs ne pose pas encore la question à la quoi » des

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Huta pourra pouvoir qui

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C'est au loyalement de la réellement intérêts des aborder les à de gestion les bureaucrates bureaucrates.

que pas encore que l'affronterépétées lui depolitique et pays comque nous vouet éventueldébattent des ils sont que de

« Solidarité » eux-mêmes pouvoir.

Car la mobilisation est du mouvement forte l'activité défense des du même

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caractère apolitique du que l'on entend Andrzej ment, autre membre du

Gwiadza, un présidium de Gdansk

«Beaucoup de gens de la sphère du gouvernement nous contre quoi on se bat, contre qui on se bat, pour quoi on se bat? Et ils nous disent que ce stade est à nous, que la terre nous appartient, que les usines sont a nous.

pourquoi personne ne dit-il jamais que nous produisons sur que ce ces machines nous appartient également ? Ca, personne ne nous jamais dit.

Notre objectif, d'arriver à ce que, dans nos fabrimachines, avec ques, nos produisions pour nous-mêmes ce qui nous est nécessaire. »

UNE DYNAMIQUE

DE DOUBLE POUVOIR

Comment ne pas voir d'une telle dynamique tion? Il apparaît clairement, soient les rythmes que de conscience, prise travailleurs polonais seront nés à se rendre compte que ce peuvent, que ce qu'ils veulent faire au niveau de leur entreprise, ils peuvent le faire au niveau du pays et de la société entière.

De tout ou non, un très grand consciente d'entre nombre eux déborde tracé par les plus modérés le cadre pour s'en prendre à des problèmes dépassant largement les limites de ou même de leur leur entreprise région.

C'est ainsi que, lors de réunions de coordination des entreprises de la sidérurgie de la région de Wroclaw, les ouvriers ont abordé ment les problèmes tions de travail, mais ceux des insuffid'Inprecor.

Dans l'extrait quantes apparaissent en caractères italiques.

- 2- Cette victoire par la a)

ciaux en Pologne, banisation, l'élévation cation du prolétariat, etc. ;

b)

Gomulka) et 1970 (expérience Gierek) :

mouvedéclarer :

demandent que nous sommes à quelques

Mais l'a c'est ferreux de

«C'est parce nous faut réorganiser tout ça. » presses géantes - matériel complèla tement archaïque - ne peuvent tement affirmaquels leur de tête, deux immenses banderoles l'on peut lire les que amequ'ils manière déjà non seulede leurs condien cause la nécessité d'une com-

Plusieurs lignes ont été omises dans le point 2 de la résolution du Secrétariat unifié de la IVe Internationale sur la Pologne « Le prolétariat polonais conteste le pouvoir de la bureaucratie », publiée dans le numéro 87-88 ci-dessous, les lignes manfondamentalement:

s'explique modification des rapports de forces soavec l'émergence de la classe ouvrière comme classe sociale largement majoritaire dans le pays, la forte réduction du poids de la paysannerie et de la petite bourgeoisie par rapport à ce qu'il était encore en 1956, l'extension de l'industrialisation et de l'urdu niveau de culture et de qualifipar l'apparition au sein de la classe ouvrière d'une couche de militants d'avant-garde expérimentés et aguerris dans les luttes anti-bureaucratiques de 1970,

1976 et 1980, ayant perdu une grande partie des illusions encore fortement présentes en 1956 (expérience sances d'approvisionnement en élecmission tribution tricité qui empêchent les usines de fonctionner à plus de 60 ou 70% dans la plupart des cas, et de la gabegie qui règne partout en ce qui intérêts de concerne le manque de pièces de rechange et de matières premières en répartition particulier. « Comment est-il possible besoins.

que nous manquions de cuire alors qui, déjà zaines de kilomètres de la mine de sur eux de

Huta Legnica qui produit du cuivre pour en quantité? » demande notamment de maïs de pays importante fonderie de métaux non périsse ne aggraver

Huta Legnica sionnement, produit essentiellement pour l'exment portation, et ça ne peut pas durer. Il des leurs fer pour travaille dans un atelier où les deux engagée fonctionner qu'en alternance, vu le vrier, ce manque de courant. (Au-dessus de sa traduisait ter de

: « Une heure d'arrêt tâches de de cette machine coûte 150000 zlon'est pas de chacun d'entre noús décide de l'Ouest.

l'efficacité de la production !... »).

de...

à la fois. » fait que les s'abitombe en ment à rester des semaines ou des dans des parcs de stationnequ'il la déclare, que dépasse

Tribunal de tracteurs à l'ensemble de la qu'ils s'atne taquent, c'est la question du plan chose:

directement, ments.

remettent pas

ERRATUM bureaucratiques, plois dans les investissements, contrôle d'en bas, avec une vigueur croissante.

chargée de l'atcentrale des machines, mais bien le caractère de l'actuelle commission, plus prompte à favoriser les tel ou tel privilégié, plutôt qu'à organiser réellement la des tracteurs selon les

Enfin, les travailleurs de Gdynia durant la grève, avaient pris décharger les bateaux tonnes livrer

1500 aux éleveurs de poulets du afin la volaille que pas et afin de ne pas difficultés d'approviles décidé récemont chargement bloquer le de alimentaires qui mandenrées quent en Pologne, faisant appel à chemins camarades des de qu'ils fassent autant.

en

Ces divers exemples montrent bien que la classe ouvrière est déjà sur la voie du contrôle ouque cet ouvrier d'URSUS bien lorsque, pour tendécrire la complexité des

« Solidarité », il affir ici mait : « Vous comprenez, ce à comme chez vous

Nous, on est en quelque sorte des deux côtés de la barricaà la et patrons ouvriers

Et Walesa lui-même, dépit en de sa volonté de rester apolitique plein dans le « piège » éviter lorsqu'il cherche à à du refus du propos d'enregistrer

« Solidarité » : « Bon, eh bien, si ce Tribunal refuse de nous légaliser, nous qu'une constater pouvons

Tribunal c'est que ce me pas da tonome stuts se cee.

seule solution, d'en mettre un autre à sa place. » sa place. » par l'impasse économique dans laquelle se trouve la bureaucratie qui a fortement limité ses capacila crise de 1970, le régime a un boom économique, alimenté par un endettement croissant à l'égard des pays capitalistes, hausse du niveau de vie ouvrier comme base pour une reprise en main des institutions et organisations sociales, avant tout les syndicats, c'est-àpour le rétablissement d'un contrôle stable sur la classe ouvrière. Cependant, les gaspillages, l'incurie et la

« l'égoisme régional » et ainsi que les incidences de la crise économique capitaliste que la bureaucratie n'avait pas prévue, avaient abouti à des difficultés économiques (en particulier en ce qui concerne l'approvisionnement des travailleurs en produits alimentaires et biens de consommation) que le régime a tenté de résoudre à deux

1976 et en 1979-1980, par une baisse du niveau de vie ouvrier à laquelle le prolétariat a riposté

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Dans la salle de réunion de l'hôtel Moïski à Gdansk (local du syndicat) — les membres du présidium.

La bataille qu'ont engagée les polonais travailleurs pose question seulement la bureaucratie et de la plan, mais de la réorganisation de toute la société.

La première tâche tants révolutionnaires est de populariser l'expérience polonais engagés dans de force qui met la question de la politique révolution à l'ordre jour.

Nous n'avons rien à voir, quant à nous, avec le type relents anticommunistes lancé

Jean

France par appuyé par une série de personnainsistant lités bourgeoises, qui pèsent

« les menaces l'indépendance de la Pologne » et également qui

« constituent danger pour la sécurite en Europe et pour nos propres

Ce ne sont pas les

Honecker

Bilak, tions de déterminent qui consorts réactions.

Certes, nous l'intervention soviéde la menace sur la classe tique pèse polonaise et que la stalinienne en joue pour tenter de mouvement « Solidale désarmer rité ».

Mais c'est de manière que nous entendons construire le mouvement ouvrière du classe non de la

Non pas révision du des milique la vague de s'est des travailleurs l'expérience une épreuve forme en une qui unissent les ouvriers du leur rapports sociaux, mettre d'appel aux société une en les

Elleinstein, larges masses.

Nous sommes sur notre part pour grande partie sur bataille.

Et les un attendent nais solidarité libertés ».

le declaracomme et consacrant nos articles savons que soviétique, aux ouvrière nous rencontrons et de division qui bureaucratie la presse de l'Ouest fait la active portée universelle de solidarité de la son monde entier.

en attendant les mouvements de troupes soviétiques pour listes lancer des appels alarmistes, mais en prenant partout l'initiative afin sympathie qui exprimée des cet été face à naux polonaise rendra se transconviction des liens polonais à ceux des pays capitalistes dans combat pour transformer les qu'ils place en réellement satisfaisant besoins et les aspirations des

Turin, appuie convaincus que c'est en en au niveau international que se jouera l'issue de la travailleurs polode la beaucoup dans internationale.

Mais, octobre, font remarquer beauraisons qu'ils m coup d'entre eux, « ce n'est pas en les trois quarts de ses à la menace d'intervention difficultés polonais, que solidarité aux risques nous guettent que aux nous aidera ».

du Kremlin.

C'est en s'appuyant sur ce qui force et sur les leçons de de la lutte en

Pologne, pour renforcer combat la contre bourgeoisie, la que ère des pays capital'aide la plus apportera travailcombat des au

C'est modifiant en forces internatiole lutte qu'elle l'intervention catie.

ceux écriés se de avec lant ons, les de les ount

Po ovie télégramme daté du ils expliquent les de la grève d'avertissement enaient ce jour-là.

Cet exemple illustre la possibilité de tisser avec les travailleurs des liens de concrets qui constitueront meilleure garantie pour faire échec manœuvres et aux pressions

7 novembre 1980

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