Inprecor 1974–2004

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IRLANDE

Les prisonniers du Block H ne doivent pas mourir !

· Inprecor n° 89, 17 novembre 1980 · p. 17-19 · 2 722 mots

Irlande Grande-Bretagne Syndicalisme

L décidé de commencer une grève de la faim totale le 27 octobre dernier.

seraient que des détenus de droit commun qui porteraient seuls la responsabilité des souffrances qu'ils subissent. Geoff Bell nous explique pourquoi ces prisonniers méritent notre soutien sans restriction. Cet article est repris de l'hebdomadaire marxiste révolutionnaire britannnique Socialist Challenge du

23 octobre 1980.

La première question qui vient à l'esprit devant cette grève de la faim, c'est : qu'est-ce qui peut pousser près de 400 personnes à entreprendre une telle action ? Selon la version la plus répandue dans la presse britannique, ce serait la direction du mouvement Provisional Republican qui aurait donné l'ordre d'entamer la grève de la faim. Mais c'est bien loin d'être le cas.

Au contraire, comme l'a annoncé l'Irish Times du 11 octobre dernier, les provisionals du Sinn Fein étaient opposés à la grève de la faim et un porte-parole du Provisional Sinn Fein (1) déclarait : «Nous avons essayé, avec un certain succès, de les dissuader d'entreprendre une telle action. Mais nous nous sentons totalement incapables de les influencer et nous avons tout essayé pour qu'ils arrêtent cette action. tout ce qu'ils ont subi, ils n'ont plus d'autre choix, c'est là leur dernière arme : la grève de la faim jusqu'à la

«Tout ce qu'ils ont subi» : voilà l'explication. L'histoire commence en 1972. C'est à cette époque que le gouvernement tory (conservateur) a d'emprisonnement pour ces prisondont les «crimes» étaient liés à la situation politique en Irlande du Nord ; il leur avait accordé un «statut spécial» : ils étaient autorisés à porter leurs vêtements personnels, à se rencontrer librement et à organiser leurs propres loisirs et des cours d'éducation. Pourquoi les tories ont-ils accordé ce «statut spécial» ? D'abord ils n'ont fait cette concesssion que parce que les prisonniers républicains de la prison de Crumlin Road avaient commencé une grève de la faim et que cette action avait été accom pagnée de nombreuses et violentes actions de rue qui traduisaient la solidarité de la population et un large soutien aux revendications des prine doivent pas mourir !

Selon le gouvernement britannique, les prisonniers politiques irlandais ne sonniers. Mais le «statut spécial» -accordé à la fois aux loyalistes (2) et républicains - avait un autre Quels que soient les «crimes» pour lesquels les prisonniers blicains sont détenus - attaques à main armée, affrontements violents dans la rue ou même soutien politique à des actions auxquelles ils n'ont pas participé —, tous sont liés à la situation politique en Irlande du Nord depuis la campagne pour les droits civiques de 1968. Une enquête effectuée en 1975 et publiée dans New Society du 6 mai 1975 soulignait le caractère exceptionnel des détenus désignés comme «terroristes». En effet, à cette époque, le adopté une nouvelle attitude, à savoir que les détenus qui bénéficiaient du «statut spécial» pourraient désormais être traités comme des «criminels ordinaires». faisait le commentaire suivant : «Une enquête sur les antécédents et les activités des 467 détenus, condamnés pour actions terroristes au cours des six premiers mois de l'année 1975, alimente les doutes existants sur la justesse de l'attitude officielle. » était très détaillée. Ainsi, elle montrait que la majorité catholiques n'avait jajustice ; que la majorité de ces détenus travaillaient avant leur arrestation ; que 83 % d'entre eux avaient moins de 25 ans (alors que, pour la même période, en Angleterre et au Pays de Galles, 50% des détenus de droit commun avaient moins de 25 ans). En d'autres termes, non seulement les «crimes» dont étaient bénéficiant du spécial» étaient de nature différente, mais de plus le type de accusées était différent. Et, comme le disait un travailleur social cité par New Society : «S'il n'y

IRLANDE avait pas eu de troubles politiques, ces jeunes n'auraient jamais eu à faire avec la justice.» Reconnaître la justesse de ces commentaires, fondés sur des données statistiques et prenant en considération les conditions politiques existantes, permet de comprendre pourquoi le «statut spécial» avait été accordé.

ONT-ILS COMMIS DES

« CRIMES ORDINAIRES » ?

En 1975, le gouvernement travailliste annonça donc que le «statut spécial» serait aboli à la fin de l'année ; que tous ceux qui étaient désignés comme «terroristes» - tous ceux qui se déclaraient «prisonniers politiques» - seraient traités à partir du ler mars comme des détenus de droit commun. Ainsi, si un jeune au cours d'un affrontement le 29 février 1976, avait lançé un pavé sur un soldat britannique et était arrêté, il pouvait bénéficier du «statut spé cial». Par contre, si le pavé était lancé le ler mars, ce même jeune serait jugé comme droit commun.

Il n'est pas besoin d'insister ici sur les raisons du changement d'attitude. Il suffit de dire que cette nouvelle réglementation était une des conséquences du tournant de la politique gouvernementale. L'objectif était alors de «dépolitiser» la question irlandaise. Il fallait donc faire croire que le seul problème qui se posait était celui des «terroristes» ; que la responsabilité de la GrandeBretagne se limitait à écraser les «terroristes» ; qu'il ne s'agissait pas de gens dont les actions répondaient à des mobiles politiques mais de simples criminels qui devaient être traités comme tels.

Cela a coïncidé avec l'arrêt par le gouvernement britannique de la recherche d'une solution négociée entre toutes les parties concernées. Le gouvernement tentait donc de faire (1) Sinn Fein : branche politique du mouvement républicain irlandais dont la branche militaire est constituée par PIRA. Le Sinn Fein est divisé en deux fractions, les « officials » et les « provisionals », plus radicaux. (2) Loyaliste: partisan du rattachement des six comtés de l'Irlande du Nord à la Grande-Bretagne.

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croire que la question irlandaise se réduisait au problème des «terroristes» alors qu'il ne s'agit là que d'une de ses conséquences. Pourtant, tout au long des années soixante-dix, les actions du gouvernement britannique ont été en contradiction avec cette thèse. En effet, il a promulgé des lois d'exception qui justement traitaient les «terroristes» et ceux qui étaient poursuivis pour des délits «politiques» différemment des personnes qui tombaient sous le coup des lois «normales» en vigueur.

Les aspects les plus significatifs de cette législation d'exception sont contenus dans l'Emergency Provisions Act (EPA) de 1973, révisé en 1978, et dans les Prevention of Terrorism Acts (PTA) de 1974 et 1976. L'EPA traitait en particulier des «terrorist offences » (crimes terroristes). Que signifie donc ce terme ? Le PTA donne le réponse en définissant le terme «terrorisme» comme une «violence à but politique ». Ainsi, la législation gouvernementale elle-même reconnaît que les «terroristes» ont commis des «crimes» de nature politique. Les différents éléments de l'EPA et du PTA insistent sur ce fait. L'EPA met un certain nombre de restrictions, qui n'existent pas dans la législation pénale ordinaire, aux droits des accusés.

En pratique, toute personne arrêtée selon la section 11 de l'EPA est privée de tout contact avec l'exté rieur pendant 72 heures. Elle n'a pas le droit, comme c'est normalement

A-BLOCK

HUNGER STRIKE

AN YOU HEMAIN SILENT

*DEMANDS

THE le cas, de voir un avocat ou un médecin. Elle n'a pas le droit de recevoir de vêtements ou de cigarettes. De plus, la section 12 donne la possibilité de prolonger la garde-à-vue de 48 heures puis de 5 jours.

En outre, si une personne est accusée de «crime terroriste» tels qu'ils sont définis dans l'EPA, seul un juge de la Haute Cour est habilité à lui accorder la libération sous caution et, dans tous les cas, celle-ci est assortie de conditions contraignantes. plus, la Couronne (l'accusation publique) peut influencer le juge. Par exemple, si la police pense que l'acmembre de l'IRA (Irish Republican Army), elle n'est pas obligée de fournir des preuves. Il existe de nombreux cas où une personne a été gardée en détention préventive pendant 18 mois pour voir ensuite toutes les accusations portées contre elle abandonnées.

En fait, il s'agit souvent de détention sans jugement. Si l'accusé est finalement présenté à la justice, c'est une incroyable série de procédures qui sont appliquées. Premièrement, les procès peuvent avoir lieu sans jury et la cour peut être constituée d'un seul juge. Deuxièmement, dans les cas où une personne est accusée de détenir des armes ou des explosifs, c'est elle qui doit faire preuve de son innocence alors que normalement c'est l'accusation publique qui doit prouver les accusations qu'elle porte. Troisièmement, quand tions reposent entièrement ou partiellement sur des aveux, ces aveux ne seront jugés irrecevables que si l'accusé peut fournir la preuve qu'ils lui ont été extorqués sous la torture. Au contraire, la juridiction normale prévoit la nullité de toute confession faite par une personne qui a été soumise à des menaces ou à des pressions quelles qu'elles soient. Ces procédures ont abouti à un beaucoup plus grand nombre de condamnations que lorsque la procédure normale est appliquée. Une forte proportion des condamnations ont été établies sur la base de «confessions». Selon les chiffres officiels, 94 % des cas jugés par les Diplock Courts ont abouti à des condamnations et 90 % des condamnations s'appuient sur des «confessions».

Donc à partir du moment où ils sont arrêtés jusqu'au moment où ils sont jugés, ces suspects sont traités différemment des «criminels ordinaires». Comme l'a montré le rapport d'Amnesty International de 1978 sur les brutalités policières en Irlande du Nord, ces procédures ont limité les droits des suspects détenus pour des «crimes terroristes». Amnesty critique sévèrement les méthodes utilisées pour obtenir les «aveux» et conclut : «Les mauvais traitements que fait subir le RUC (3) aux personnes sus(3) RUC: Royal Ulster Constabulary.

troupes policières supplétives levées par l'administration de l'Irlande du Nord dont les brutalités sont légendaires.

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pectées de terorisme ont été suffisamment fréquents pour justifier la mise sur pied d'une commission d'enquête publique.» Bien que le gouvernement travailliste de l'époque ait refusé une enquête publique, une enquête administrative a été mené en secret dont les résultats ont été diffusés de façon très restreinte. Les conclusions de cette enquête (le rapport Bennett) portaient des accusations formelles contre la police.

La conclusion générale de ce rapport était la sivante : «Les sévices subis durant la période de détention

Quand, le ler mars 1976, le gouvernement britannique décida arbitrairement d'abolir le « statut spécial » pour les prisonniers politiques, nombreux furent ceux qui refusèrent les nouveaux réglements.

Le premier d'entre eux fut Ciaran Nugent. Quand il arriva à Long Kesh (Maze) (4), il refusa de porter l'uniforme. Nugent avait été condamné pour s'être emparé d'une ca-

Il jura «qu'ils devraient lui clouer l'uniforme sur le dos » si on tentait de le lui imposer. Au ler août 1978, plus de 300 prisonniers s'était joint à Nugent dans ce refus. Voici comment le cardinal Tomas O'Fiaich, primat d'Irlande, décrit les conditions dans lesquelles survivent les prisonniers détenus au Block H de passé toute la journée de « J'ai dimanche à la prison et je suis choqué par les conditions de vie inhumaines qui existent dans les sections 3, 4 et 5 du Block H ou plus de 300 prisonniers sont détenus. On ne laisserait même pas un animal dans de telles conditions, alors un

« La seule comparaison qui me vient à l'esprit, ce sont les bidonuilles de Calcutta où j'ai vu des centaines de personnes déracinées.

« La saleté et la puanteur de certaines cellules, avec des restes nourriture pourris et des excréments humains sur les murs, étaient insupportables. Deux prisonniers que j'ai rencontrés, ne parlaient pas par peur

« Les cellules n'ont ni lit, ni table, ni chaise. Les prisonniers dorment sur des matelas à même le sol et ces matelas étaient mouillés. Ils n'ont rien pour se couurir si ce n'est une serviette ou une couverture. Ils n'ont ni livres, ni journaux ; rien à lire sauf la Bible ; rien pour écrire ; pas de télévision ni de radio ; rien pour se distraire ou pour faire des objets artisanaux ; aucun exercice, aucune sortie.

dans les locaux de la police ont été

June personne autre que le(s) prisonnier(s).» Naturellement, des preuves ont déjà été données que des «criminels ordinaires» en GrandeBretagne avaient été maltraités, mais cela ne s'est jamais produit systématiquement comme le montrent Bennett et Amnesty dans le cas de l'Irlande du Nord. Le fait est que, depuis 1976, le seul moment où les personnes aceusées de «terrorisme» sont traitées comme des «criminels ordinaires», c'est quand elles sont finalement envoyées en prison. LES PRISONNIERS POLITIQUES S'INFLIGENT-ILS EUX-MEMES DES MAUVAIS TRAITEMENTS ?

«Ils sont enfermés dans leurs cellules presque toute la journée et certains prisonniers vivent dans ces les». conditions depuis plus d'un an et de-

« Le refus de porter l'uniforme de la prison et de travailler ne devrait exercice physique, de tout contact avec les autres prisonniers ou avec le

« Il s'agit là de besoins humains élémentaires pour la santé aussi bien physique que mentale.

« La dignité de chaque prisonnier devrait être respectée indépendamment de ses croyances, de sa couur et de ses ovinions pounques. e eme independamment du crın dont il est accusé.

prisonniers se sont plaints des coups qu'ils reçoivent, des insultes et des punitions supplémenfouilles humiliantes qu'on leur fait nus et jusque dans les parties les plus intimes de leur corps

Ce que dit le cardinal O'Fiaich suffit à réfuter les allégations selon lesquelles les prisonniers s'infligent eux-mêmes ces conditions comme le le gouvernement britannique. En fait, ce sont des punitions que leur imposent les autorités de la prison face à leur refus de porter l'uniforme. Ce ne sont pas non plus les prisonniers qui ont choisi de se priver de lit, de table et de chaise. Ces objets leur ont aussi été sup. primés comme punition.

Quant à l'autre aspect de leurs conditions de vie, on pourrait prétendre que personne n'empêche les prisonniers de se laver et de nettoyer leur cellule. Mais là encore le problème n'est pas aussi simple que cela.

En fait, en 1978, une nouvelle disposition fut introduite dans le réglement de la prison : les prisonniers n'avaient plus le droit d'aller aux toilettes s'ils ne portaient pas l'uniforme de la prison. Ainsi, une fois cette nouvelle règle imposée, les mâtons loyalistes ont été chargés de vider les pots de chambre que les prisonniers devaient utiliser. Ils les laissaient exprès déborder. Face à cette provocation, les prisonniers refusèrent toute

Enfin, il y a un aspect des souffrances des prisonniers dont ils ne peuvent être tenus eux-mêmes responsables : les passages à tabac. Il est vrai que seuls les prisonniers en ont les preuves mais comment pourrait-il en être autrement tant que les autorités de la prison refuseront toute inspection par des personnes

Voici ce qui n'est que l'une des très nombreuses histoires qui sont racontées par les prisonniers. Elle a été transmise clandestinement hors Block H en septembre 1979 et se rapporte aux « changements d'ai-

PASSAGE A TABAC Un homme à la fois était extrait de sa cellule et les matons l'embarquaient de l'aile B jusqu'au Cercle (le Chaque homme était tiré par la barbe et les cheveux ; ensuite, une fouille de détail était faite, sa bouche et ses oreilles inspectées à l'aide d'une lampe-torche. On lui écartait ensuite les jambes au-dessus du miroir habituel placé par terre. Là il était encore frappé par six gardiens armés de gurdins, parfois jusqu'à ce qu'il tombe. Chacune des victimes était alors soumise à la fouille la plus obscène qui soit : pendant qu'une lampe-torche était allumée, on lui introduisait dans l'anus un teur de métal ou tout autre instrufouille. Ces autres instruments pouvaient être un crayon voire le doigt, ganté ou non, des gardiens. Quand la fouille au corps était terminée, chaque homme était emmené vers T'aile C au milieu d'une escouade de douze gardiens qui le boxaient sur la tête ou lui frappaient le dos et les épaules avec des matraques. Celui qui tombait était frappé à coups de pied et tiré par les cheveux ou le sexe jusqu'à sa nouvelle cellule. Tous ceux qui étaient concernés par ce changement d'aile subissaient le même traitement et étaient frappés.

C'est le 27 octobre 1980 que les prisonniers ont décidé d'entamer leur grève de la faim, en expliquant qu'ils ne pouvaient plus supporter ce genre

Maze : ia prison de Maze à Long Kesh est couramment appelée seulement Long Kesh. To Aramame de pration i nedes.

Faubourg-Saint-Honoré, 75008

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