-l y a un an, le 15 octobre 1979, le général Romero, au pouvoir depuis février 1977, était renversé par un putsch militaire. Les porte-parole des « jeunes officiers », les colonels Majano et Gutierrez, annonçaient alors un programme de réformes radicales et formaient avec trois dirigeants du Parti démocrate-chrétien une junte qui recevait sans attendre le soutien de l'ensemble des forces bourgeoises qui s'étaient opposées aux régimes militaires de Molina et de Romero. Le PCS (Parti communiste salvadorien) leur emboîtait
Pierre SYLVAIN
Un an après, le bilan de la junte militaire démocrate-chrétienne et tient en un seul chiffre : plus de huit mille personnes tuées par les forces de répression. C'est le régime le plus sanglant qu'ait connu le pays depuis l'écrasement dans le sang de l'insurrection de 1932.
Il s'agit, en fait, d'un véritable génocide perpétré dans les zones rurales où les organisations révolutionaires ont acquis un soutien de masse chez les paysans. L'armée, dans le cadre d'opérations conjointes avec les différents corps de police et les bandes fascistes d'ORDEN (1), ratisse des régions entières, massacrant indistinctement femmes et enfants qui n'ont pu fuir.
Les révélations l'Eglise du Honduras ont permis de faire connaître internationalement le massacre de 600 paysans dans la zone frontière du rio Sumpul, avec complicité de l'armée du Honduras.
Des dizaines de milliers de paysans sont contraints de fuir les zones de combat et la répression aveugle, et s'entassent dans des camps de réfugiés. La junte a aujourd'hui rangé dans ses tiroirs les projets de réforme agraire publiés à grand fracas au printemps : il n'en reste plus que la substance, la volonté de détruire les organisations de masse paysannes qui décisif apportent soutien un aux organisations révolutionnaires.
Mais la répression ne se cantonne pas dans les campagnes : elle frappe aussi par centaines les militants oulycéens, vriers, étudiants, enseignants. Chaque matin apporte son nouveau lot de cadavres horriblement torturés, mutilés, abandonnés pour l'exemple sur les routes ou dans les rues de la capitale. Et chaque jour le même scénario se reproduit pour s'efforcer d'identifier les victimes. A cela
Un an de meurtres,
pait aussitôt au premier le pas et particis'ajoutent des cimetières clandestins », comme celui découvert en janvier près du port de La Union.
Aux huit mille morts recensés par la Commission des droits de Thomme depuis un an, il faut sans doute en ajouter des milliers dont les cadavres n'ont pas été retrouvés. Le courageux de la Commission des droits de l'homme lui a valu d'être la cible de la répression : les menaces de mort quotidiennes reçues par téléphone ont fait place à l'assassinat de plusieurs de ses dirigeants, et au plasticage répété de ses locaux, encore, le 4 septembre. En octobre, coup sur coup, Enriquez, secrétaire à l'information de la Commission, et Ramon Vailladarez, ont été assassinés.
8 000 MORTS EN UN AN
L'Eglise n'est pas non plus épargnée. L'assassinat de monseigneur Romero, archevêque de San Salvador, n'a été que le fait le plus connu d'une répression qui touche des centaines de membres de l'Eglise engagés dans le combat contre la dictature, ou simplement accusés de fournir une aide aux victimes de la répression. C'est ainsi que l'armée est intervenue le 5 juillet au siège du Secours juridique de l'archevêché.
Tout est fait aussi pour mettre la presse au pas. Les deux petits quotidiens indépendants, El Independiente et La Cronica, coupables d'avoir ouvert leurs colonnes à la dénonciation des crimes de la junte, ont été frappés à leur tour. Début juillet, deux journalistes de La Cronica, Jaime Suarez et Cesar Najarro étaient froidement assassinés. Dix jours plus tôt, les locaux de El Independiente devaient être plastiqués, puis dévastés par des forces de police. De même, le 20 juin, les locaux de l'Agence
SALVADOR gouvernement formé par la junte, où il se voyait attribuer le ministère du Travail.
Très vite, pourtant, le cours suivi par la junte confirmait l'analyse des organisations révolutionnaires qui lui avaient refusé tout soutien, et avaient dénoncé dans le putsch militaire une opération de l'impérialisme américain. Les réformes annoncées à grand fracas ne voyaient le jour que sur le papier, et une répression sans précédent répondait à l'essor du mouvement de masse.
de presse indépendante (API) avaient été investis par des unités de la Garde nationale, et sa directrice, Vida arrêtée pendant plusieurs heures. A la mi-août encore, un journaliste mexicain de Uno mas Uno,
Ignacio Rodriguez Terrazas, trouvait la mort à San Salvador. Cet « accident » selon la junte, faisait suite à plusieurs menaces de mort.
massive et cruelle soit-elle, n'a pas été à même de bloquer l'essor du mouvement de masse et le renforcement des organisations révolutionnaires. Forcée de reconduire mois après mois l'état de siège décrété le 6 mars, la junte militaire et démocrate-chrétienne a de plus en plus de mal à faire accréditer son image de marque « réformiste » sur la scène internationale, et à prétendre que la répression massive n'est que le fait de bandes para-militaires dont le contrôle lui échappe.
Le Parti démocrate-chrétien, qui se retrouve seul au pouvoir avec les militaires depuis le début de l'année, a connu encore récemment de nouvelles défections. Ainsi, le Dr Roberto
Lara Velado, qui avait présidé à la fondation du Parti, a donné sa démission en dénonçant, début août, au
Venezuela, la complicité directe du
PDC dans les massacres perpétrés par les forces de répression.
« LE SALVADOR
VIT UNE GUERRE CIVILE »
La junte est forcée de reconnaître l'importance des opérations de répression qu'elle engage, et le fait qu'elle ne contrôle pas vraiment la situation sur le plan militaire. Dans les derniers jours de juin, elle a envoyé une forte délégation en Europe pour s'efforcer de contrecarrer l'offensive diplomatique du Front démocratique révolutionnaire (FDR), de redorer
son blason et de s'assurer la collaboration active de la démocratie chrétienne européenne et des gouvernements qu'elle dirige. A son passage en Espagne, le ministre de l'Intérieur et de la Présidence du Salvador a dû justifier ses appels pressants en recon-
« Le Salvador vit civile... Les affrontements actuels ont fait perdre plus d'hommes aux forces armées que la guerre de 1969 avec le Honduras. »
Depuis plus de six mois, en effet, les actions menées par les organisations révolutionnaires ont été s'intensifiant. Pour la seule période de janvier à mai, les Forces populaires de libération « Farabundo Marti » (FPL), la plus importante des organiavoir causé 914 morts aux forces de
Get 324 pour la période allant du 19 mai au 10 juin. L'inventaire systématique fait par les organirentes actions militaires qu'elles ont menées et du bilan de leurs affrontements avec l'armée et les forces de police se solde à leur très net avantage, dans un rapport de un à cinq.
Depuis le printemps, les actions de harcèlement menées forces de l'ordre se font de plus en
DES AFFRONTEMENTS ARMES Il est certes impossible de tenir des « zones libérées » tant que les combats ne prennent pas la dimeninsurrection alors que deux heures suffisent à un hélicoptère pour gagner les régions les plus éloignées de la capitale, mais les organisations révolutionnaires affirment contrôler de fait plusieurs départements. Cela veut dire que les forces armées et de police ne s'y aventurent pas en petites unités, et ne s'y déplacent qu'en convois fortement protégés. C'est pour essayer de
Engagé il y a plusieurs mois, le d'unification des forces combattantes vient de franchir une nouvelle étape avec la création du Front « Farabundo Marti » de libération nationale (FFMLN), le 15 octobre dernier. Des le 10 janvier, l'unité s'était réalisée entre les FPL, le PCS et la RN. L'ERP, tenue dans un premier temps à l'écart, s'intégrait finalement à cette coordination des organisations politico-militaires qui prenait le nom de Direction révolutionnaire unifiée (DRU) le 22 mai.
«Il y aura dorénavant une seule direction, un seul plan militaire, un commandement unique, une seule ligne politique nationale et internatiofréquentes, et ont également permis de récupérer d'importants stocks d'armes et de munitions.
Les dimensions du pays, qui couvre à peine 200 km sur 100, son relief assez accidenté mais partout accessible à des troupes bien équipées, et
Salvador sur frontières terrestres par le Guatemala et le Honduras, ne permettent pas actuellement la formation d'unités de plusieurs milliers de combattants. La force des organisations politico-militaires tient à leur grande mobilité et, surtout, à l'appui que leur apportent les organisations de masse, dans les Cela seul leur permet de rompre les opérations d'encerclement, ou même tenir en échec pendant plusieurs jours, voire quelques semaines, des beaucoup plus importantes numériquement, et mieux équipées. Fin juillet - début août, les unités de l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP) ont ainsi repoussé victorieusement une offensive dans la région de Cabanas et Morazan, mettant en jeu deux mille soldats appuyés par des hélicoptères et des blindés légers, et réussi à faire sauter le pont principal reliant Morazan à la garnison de DE PLUS EN PLUS IMPORTANTS réduire ces poches de résistance que l'armée multiplie les opérations de grande envergure, comme celle en cours depuis fin octobre, à nouveau département de Morazan, près de la frontière avec le Honduras. Si la grande majorité des combattants appartiennent aux FPL et à l'ERP, les forces de la Résistance nationale (RN) et celles récemment mises sur pied par le PCS sont également mobilisées dans une série d'opérations de harcèlement. LA CREATION DU FRONT « FARABUNDO MARTI » DE LIBERATION NATIONALE nale », déclarait la DRU. C'était l'aboutissement sur le plan politico-militaire du processus unitaire réalisé pour les organisations de masse avec la création, dès le 11 janvier, Coordination révolutionnaire de masse (CRM), qui regroupait le Bloc populaire révolutionnaire (BPR), lié aux FPL, l'Union démocratique nationaliste (UDN), liée au PCS, le Front d'action populaire unifiée (FAPU), lié à la RN, et les Ligues populaires du 28 février (LP 28), liées à l'ERP.
La réalisation de cette unité témoignait de la ferme volonté des différentes composantes de dépasser leurs divergences, et même les affrontements antérieurs, pour répondre aux exigences brûlantes d'une situation que tout confirmait comme violemment explosive. LA RN ROMPT AVEC LA DRU
Pourtant, un certain nombre de désaccords se sont fait jour, conduisant au retrait de la RN, annoncé publiquement le 12 septembre. Désaccords liés à l'appréciation de la situation et à la tactique à suivre : la RN, accusée de verser dans des positions aventuristes, voire putschistes, pensait qu'il était possible de précipiter la chute de la junte militaire et démocrate-chrétienne avant même que les conditions policito-militaires de l'inmême d'avoir voulu s'engager dans une aventure derrière le colonel Majano, en septembre, la RN a démenti. Il ne fait aucun doute que les affrontements au sein de la junte, qui ont mis aux prises le colonel Majano et le colonel Gutierrez, soutenu par le ministre de la Défense Garcia et les secteurs les plus réactionnaires de l'armée, n'étaient qu'un épisode supplénouvelle tentative, sous l'œil bienveillant de Washington, de résoudre le problème posé par le discrédit croissant de la junte sur le plan international. La DRU l'avait aussitôt dénoncée pour telle.
Best clair aussi que l'impérialisme est toujours à la recherche d'une relève qui lui permette de ne pas tout perdre, comme au Nicaragua, en cas de victoire d'une insurrection. Majano et les secteurs de l'armée qu'il contrôle en constitueraient l'ossature indispensable, avec l'espoir de détacher certaines forces regroupées aujourd'hui au sein du Front démocratique révolutionnaire.
Les désaccords sur la tactique se sont trouvés aiguisés par les problèmes posés lors de la grève générale des 13, 14 et 15 août. Le caractère même de cette grève générale n'est pas apparu clairement. Certains voulaient en faire le coup d'envoi d'une insurrection généralisée, dans le bilan qu'elle en a tiré, la DRU insistait avant tout sur le caractère de répétition générale de cette grève : mobilisation de la population quartiers dans des opérations d'autooccupation temporaire de localités, harcèlement des forces de répression. La DRU affirmait ainsi la nécessité de poursuivre pendant plusieurs mois encore les tâches de préparation militaire, de construction de milices à un niveau de masse, d'accumulation d'armement lourd sur le plan national, et de poursuivre l'offensive diplomatique à l'échelle internationale, engagée par le Front démocratique révolutionnaire dès le mois de juin.
L'heure n'était plus, comme lors de la grève générale de janvier et de
mars, aux manifestations de rue mobilisant des dizaines de milliers de personnes, face à une répression qui ne fait pas le détail. La RN ne portait pas la même appréciation.
Depuis un an et demi, le Salvador connaît une montée révolutionnaire tumultueuse, puissamment accélérée par la victoire des sandinistes au Nicaragua tout proche. La politique de la junte, combinant projets de réforme et répression féroce, n'a pas été capable de bloquer ce processus. Mais cette situation ne peut pas se perpétuer longtemps. L'équilibre des rapports de forces est hautement instable. Et la situation internationale, dans laquelle le résultat des élections présidentielles aux USA est un facteur non négligeable pour l'Adans le sens d'une précipitation des
C'est dans ces situations qu'une direction révolutionnaire fait définitivement ses preuves, quand les erreurs tactiques coûtent très cher, précipitation d'affrontements prématurés ou, l'incapacité sir quand elle se présente, l'occasion d'engager les combats décisifs. Cette épreuve décisive, le Front sandiniste en est sorti vainqueur, conduisant les masses nicaraguayennes à la victoire.
L'UNITE RECONSTRUITE
C'est son exemple qui inspire le Front « Farabundo Marti » de libération nationale, dont la création répond à la nécessité impérieuse pour les masses de se doter d'une direction taire directe, ou par pays tiers intercentrale unifiée. C'est aussi pour cette raison que la Résistance nationale, après avoir quitté la DRU, vient de décider de rejoindre le FFMLN en déclarant : « Pour infliger une défaite définitive à l'ennemi de classe, il est indispensable et urgent que le peuple et ses organisations s'unissent étroite-
Cette nouvelle organisation unifiée marque aussi la fin de la scission qu'avait connue le PCS en 1970, donnant naissance aux FPL. Scission minoritaire à l'époque, sous la direction de l'ancien secrétaire général, Salvador Cayetano Carpio, les FPL représentent aujourd'hui l'écrasante majorité des forces de l'organisation unifiée, le PCS n'en étant que la plus petite composante, après l'ERP et la
L'organisation compter sur l'appui politique du Front sandiniste de libération nationale du Nicaragua et de la direction cubaine, auxquels elle est liée par des combat commun contre l'impérialisme. Le 23 août dernier, devant des dizaines de milliers de personnes rassemblées à Managua pour campagne d'alphabétisation, le commandant Humberto Ortega affirmait : « Nous resterons totalesolidaires du peuple salvadorien. » En juin déjà, le commandant Tomas Borge avait déclaré que toute agression étrangère contre le Salvador constituerait une agression contre le clair que l'impérialisme pour renforcer son intervention au Salvador, et s'efforcer de créer les conditions d'une intervention miliposés. L'administration Carter a multiplié les efforts pour mettre sur pied une force d'intervention constituée par les pays du pacte andin, Colombie, Venezuela, Pérou, Bolivie et Equateur, ce dernier pays se montrant peu empressé de s'engager dans pareille aventure. De même, le Costa-Rica et Panama préfèrent se tenir à l'écart d'une opération où seuls le Guatemala et le Honduras voient un intérêt très direct. C'est ce qui a poussé le Honduras à signer un traité de paix avec le Salvador, dix ans après la « guerre du football ». Ainsi pourra être ravivé l'accord d'assistance mutuelle sur le plan militaire entre les deux pays voisins.
Par ailleurs, les livraisons d'armes à la junte se sont accélérées. Les ventes d'armes de Washington pour la région sont passées de 3 millions de dollars en 1979, à 15 millions en 1980 et devraient atteindre 23 millions en 1981. La France, quant à elle, a vendu au Salvador des avions Fouga-Magister et des hélicoptères Alouette qui ont été engagés fin octobre dans l'opération massive de des conseillers US s'est aussi renforcée. Le dirigeant démocrate-chrétien Hector Dada a reque trente-six d'entre eux étaient à pied d'œuvre. Début octobre, le quotidien mexicain El Dia révélait que le principal conseiller de la junte pour la prétendue réforme agraire n'était autre qu'un certain R. Prosterman, agent de la CIA, qui, dans les années 1960, était au Vietnam responsable de l'installation des paysans dans les fameux « villages stratégiques ». L'entraînement dans l'école militaire de la zone américaine du canal de Panama a même été dénoncé officiellement dans ce
Sans aucun doute, Reagan, ce domaine au moins, fera œuvre de continuité. L'impérialisme US reste partagé entre la volonté d'éviter à tout prix une nouvelle victoire révolutionnaire en Amérique centrale, qui embraserait la région tout entière, et le risque de s'engager dans une opération militaire qui ne serait pas, même au prix de centaines de milliers de morts, assurée d'emporter rapidement la décision. Et là encore, renouant avec la tradition héroïque de
Get de Farabundo centrale s'embraserait dans la lutte contre l'impérialisme US. Faire échec aux menées impérialistes dans la région devient une tâche plus urgente pour la solidarité internationale.O ca Nacionalista. : ORDEN: Organisacion Democrati-