Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Reportage dans une zone libérée

· Inprecor n° 90, 3 décembre 1980 · p. 30-32 · 2 038 mots

El Salvador Femmes

« Depuls huit ans, nous n'avons pas cessé de combattre »

Nous publions un reportage effectuée par le journa liste suédois Lars Palmgren, qui séjourne en ce moment en Amérique centrale dans une zone libérée du

Salvador. La traduction est tirée de la version anglaise Lars PALMGREN

L SALVADOR.- A quelques centaines de mètres de la route principale, nous rencontrons notre première barricade, d'énormes pierres empilées en travers du chemin. La barricade est en effet une borne frontière. Après elle, l'autoride la Junte au pouvoir dans le pays ne s'exerce plus. Avec plusieurs journalistes qui m'accompagnent, je viens d'entrer dans une « zone libérée » de la région centrale du Salvador, qui est contrôlée par les Forces populaires de libération Farabundo Marti (FPL).

Comme nous progressons vers l'intérieur de la zone, en dépassant d'autres barricades qui barrent les routes et les chemins, nous réalisons que la zone est bien différente de ce que nous avions imaginé. Je m'étais figuré un camp de guérilla éloigné, inaccessible et camouflé. Mais, de là où nous sommes, nous pouvons voir tout le flanc sud du volcan. Nous voyons de grands champs de maïs et d'autres cultures et plusieurs villages qui comptent des milliers d'habitants. Ce n'est pas un camp de guérilla isolé. C'est plutôt une communauté paysanne vivante où les gens travaillent, vont à l'école, vivent leur vie de famille. D'après l'aspect extérieur, on se croirait n'importe où au Salvador, mais ici les gens ont pris leurs responsabilités et commencent à construire un nouveau type de société.

Comme nous pénétrons plus profondément dans la zone libérée, nous sentons que le climat de tension qui a pesé depuis notre départ de San Salvador commence à s'estomper. Nous sommes salués par les détachements armés qui vont nous protéger. Ce sont des paysans et des ouvriers agricoles, jeunes et vieux, armés de pistolets et de carabines. Certains lèvent le poing en guise de salut, de larges sourires éclairent leurs visages. Après avoir marché pendant plusieurs heures le long de sentiers et de chemins à demi-dissimulés, nous arrivons au village central. Une foule d'enfants nous attend. Ils courent autour de nous en criant ; les plus téméraires s'approchent pour toucher nos appareils de photo. Mais, à part les gamins, la vie continue comme à l'accoutumée. Les femmes devant leurs maisons continuent de moudre le mais pour confectionner les tortillas. Les hommes travaillent aux champs. Cela pourrait être l'un de ces milliers de villages du Salvador, sauf que nous voyons des armes partout.

L'église du village a été transformée en hôpital de campagne. Il est dirigé par un vieil ouvrier qui n'a jamais reçu de véritable formation médicale mais qui s'y connaît un peu en médecine traditionnelle. Les blessés sont placés dans des hamacs à l'inté.

SALVADOR parue dans Intercontinental Press, hebdomadaire langue anglaise publié à New York. La traduction a été effectuée par l'équipe d'Inprecor.

rieur du chœur et un dispensaire médical a été aménagé là où se trouvait l'autel. L'un des blessés souffre de brûlures sur le visage et les bras qui lui ont été occasionnées lorsqu'il a tenté d'incendier un camion militaire la veille à Zacatecoluca. Les autres - le plus jeune n'a que douze ans - ont été blessés par balles. « Grâce au ciel, aucun d'eux n'est grièvement atteint, nous dit le dirigeant de l'hôpital d'un ton mêlé d'anxiété, nous n'avons que peu de moyens pour soigner les blessés graves et nous n'avons pratiquement aucune possibilité de les évacuer vers un endroit où ils pourraient être mieux soignés. » En contrebas de la route, pas très loin, se trouve l'école qui a été transformée en centre d'entraîne-

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ment. Sur le terrain de football, 80 nouvelles recrues, hommes et femmes, écoutent un vétéran expliquer le fonctionnement d'un fusil d'assaut FAL. Le vétéran et les nouveaux sont habillés de vêtements civils : T-shirts, shorts et baskets. Sur le terrain de sports, il y a aussi trois chevaux et des enfants qui jouent avec. Depuis cet endroit, nous pouvons voir la vallée s'étaler comme un tapis vert ; elle semble si paisible que vous oubliez que la guerre civile fait rage au

Mais l'impression change avec le bruit d'un avion. J'essaye de l'apercevoir sans y parvenir. « Ne t'inquiète pas, me dit d'un ton rassurant Juan, l'un des guérilleros, c'est souvent qu'ils nous survolent à haute altitude, mais ils prennent bien garde à ne pas trop s'approcher, sauf lorsqu'ils lancent une opération de grande envergure pour envahir la zone. » En voyant la nervosité qui se peint sur nos visages, il nous explique que, bien que les troupes gouvernementales sachent que « nous sommes ici, elles ne nous attaquent pas avant d'avoir concentré plusieurs de soldats appuyés par l'aviation et les hélicoptères. Et si cela devait se produire, nous le saurions déjà ».

La dernière fois que les troupes gouvernementales ont pénétré dans la zone, c'était le 30 août. Des hélicoptères ont atterri sur le terrain de football et les troupes ont progressé dans la vallée. Un guérillero explique que « la majorité de la population s'était déjà cachée avant que les premiers soldats n'arrivent, sauf quelques villageois. Certaines femmes furent violées et deux furent tuées ». Les troupes, qui avaient des chiens avec elles, ont mis le feu à près de trente maisons, miné toute la zone et empoisonné certains points d'eau. Mais elles s'en allèrent après être restées cinq jours au village. Selon Juan, «l'armée révolutionnaire a attaqué leur camp et a tué une trentaine de soldats. Nos attaques incessantes les ont obligés à se retirer et depuis on ne les a plus revus ».

ARMEE, GUERILLAS

ET MILICES Juan, qui est âgé de 22 ans, est membre de l'armée révolutionnaire dont le camp de base est plus haut, sur le flanc du volcan. En plus de l'armée révolutionnaire qui est composée de combattants à plein temps et des unités combattantes les mieux 'équipées, les révolutionnaires sont militairement organisés à deux autres

Get les unités est une structure d'autodéfense presque tout le monde y participe.» Les unités de guérilla sont formées de combattants irréguliers, au contraire de la milice, peuvent me- ré la terre » explique Juan.

ner des actions offensives telles que des embuscades contre des convois ou des véhicules militaires.

Comme la nuit commence à tomber, les nouvelles recrues sont toujours sur le terrain de football. Elles sont divisées en trois groupes pour la discussion politique. Un groupe de femmes, qui revient de la rivière avec des chargements de linge passe par là ; elles échangent des plaisanteries avec les recrues guérilleras.

Je n'en finis pas d'être étonné par le contraste qui existe entre les attentats à la bombe quotidiens que connaît la capitale San Salvador, la guerre ouverte qui sévit dans le département du Morazan dont les militaires m'ont interdit l'accès quelques jours plus tôt, et le caractère paisible de la vie quotidienne dans cette zone libérée.

Les premières tentatives d'organisation des paysans ont eu lieu ici en 1972 et, depuis huit ans, le travail d'organisation s'est poursuivi. Comme Juan me l'explique : « Nous n'avons pas cessé de combattre depuis ce moment-là. Nous avons combattu l'armée, les mouchards et les bandes paramilitaires organisées dans ORDEN. Nous avons combattu pour notre droit à la terre. » Aujourd'hui ORDEN a été éliminé de la zone : « Nous avons notre propre armée, notre propre milice, nos propres unités de guérilla, et nous avons récupé-

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bat a une dimension internationale. * En France, Comité Salvador,

Il y a plusieurs villages dans cette zone libérée. Chacun d'eux est dirigé par un conseil de cinq personnes élu par l'assemblée du village. Au sein du conseil, il y a une répartition des tâches entre les cinq membres dont l'un fait office de secrétaire général. Les secrétaires généraux de chaque conseil de village sont à leur tour membres d'un conseil spécial chargé d'administrer toute la zone. Des assemblées régulières se tiennent dans chaque village et pour toute la zone. Dans ces assemblées, on discute de la situation de la zone aussi bien que des séances d'éducation politique menées par les militants révolutionnaires.

Je demande à Juan comment la production est organisée dans la zone. Il me dit que certaines personnes cultivent leur propre lopin, mais que l'essentiel de la terre qui appartenait à une même hacienda est travaillée en commun. Dans le cadre de la pseudo-réforme agraire gouvernementale, l'Institut salvadorien de la réforme agraire (ISTA) a racheté l'hacienda à son propriétaire, ce qui fait que, légalement, les terres appartiennent à l'Etat. « Mais, en pratique, explique Juan, la terre nous appartient. Nous sommes parvenus à forcer l'ISTA à négocier avec nous sur les prix et les questions de crédits. En raison de la guerre, nous n'avons pas pu ensemencer toute la surface de terre que nous souhaitions. » Plus tard dans la soirée, nous assistons à un bal. Après avoir marché le long d'un petit chemin dans la forêt et traversé deux petites rivières, nous atteignons la maison où doit avoir lieu le bal. Elle est gardée par plusieurs camarades armés de fusils. LE BAL DE LA REVOLUTION

Dans la maison, il y a déjà 200 ou 300 personnes. Dans un coin, un petit orchestre : une basse, deux guitares et une batterie. Des couples ont envahi la piste. Sur le mur est accroché le planning hebdomadaire pour les recrues et les unités de guérilla. La liste des activités quotidiennes s'étage de cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir. A un moment dom. la musique s'arrête et un vieil homme monte sur un tabouret et s'adresse à l'assistance : « Vive l'internationalisme prolétarien ! » commence-t-il. La foule répond « Viva ! »

«Vive la solidarité internatioL'orateur explique que le comQue l'ennemi n'est pas seulement au Salvador, mais dans le monde entier.

« C'est pour cela que nous sommes fiers d'accueillir dans notre communauté des combattants venus d'autres pays. Nous sommes fiers qu'ils soient venus ici apprendre de notre combat de façon à pouvoir en informer leurs camarades qui luttent dans leur pays.» La foule se retourne vers nous et commence à applaudir. On nous demande de dire quelques mots. Chacun d'entre nous, tour à tour, grimpe sur le tabouret et se présente, puis dit quelques mots sur notre détermination à œuvrer au renforcement de la solidarité internationale avec leur lutte.

Les visages, sur la piste de danse, sont remplis d'espoir. Ces paysans pauvres, ces ouvriers agricoles dans cette petite zone libérée du Salvador savent l'importance de la solidarité internationale ; ils savent que si nous sommes capables de donner vie aux slogans sur l'internationalisme prolétarien, cela aidera directement leur combat, que cela signifiera la victoire plutôt que la défaite, la vie plutôt que la mort. En regardant ces visages, je pense que chacun des visiteurs a pu comprendre très concrètement l'importance de construire un mouvement de solidarité internationale avec le peuple du Salvador.

Ensuite, un autre ancien monte sur le tabouret et explique le rôle du bal : « Bien sûr, c'est bon de se retrouver tous ensemble et de prendre un peu de bon temps. Mais ce bal a aussi un autre objectif particulier, c'est de collecter de l'argent pour notre armée révolutionnaire, pour pouvoir nourrir nos soldats. » L'ancien fait passer un chapeau à la ronde. Les gens y déposent des pièces. La musique et les rires reprennent. Un bal pour la révolution !

Sur le chemin du retour, nous restons silencieux, plongés dans nos réflexions. Cinq heures plus tard, nous nous levions avec le soleil. Les recrues pour les unités de guérilla étaient déjà sur le terrain de football. Une nouvelle journée de préparation pour les confrontations décisives avait commencé.

En regardant la scène je réalisai soudain comment, pendant tout le temps que j'avais été dans la zone libérée, j'avais eu l'impression de me trouver au Nicaragua, là où la victoire est déjà acquise. Mais, à voir les volontaires s'entraîner, cela me rappela qu'ici les batailles décisives étaient encore à venir et que l'issue en restait incertaine. Le travail de solidarité internationale * peut aider à faire pencher la balance en faveur des révolutionnaires salvadoriens.

c/o Maurice Barthes, 45 bis, rue de la Glacière, 75013 Paris.

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