Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Entretien avec Ruben Zamora

· Inprecor n° 90, 3 décembre 1980 · p. 33-34 · 2 153 mots

El Salvador Syndicalisme Nicaragua Économie mondiale

Dirigeant du Front démocratique révolutionnaire (TDR)

Interview de Ruben Zamora, secrétaire de la Com-

mission extérieure du Front démocratique révolutionnaire du Salvador (FDR) a été effectuée par Fred Murphy d'Intercontinental Press , le 19 octobre, à

Intercontinental Press : Deux mois se sont écoulés depuis la grève générale d'août au Salvador. Nous avons reçu diverses informations sur cette grève. Même si nous comprenons qu'il ne s'agissait pas d'une grève insurrectionnelle, mais qu'elle signifiait un palier dans cette voie et visait à la préparer, à organiser la podans quelle mesure les succès de cette grève se sont-ils consolidés en terme d'organisation populaire préparation à des affrontements plus durs avec le régime ?

Ruben Zamora : Comme tu l'as dit, le principal objectif de cette grève était d'ordre politico-militaire. Elle visait à prendre la mesure du niveau de préparation et de développement des milices populaires. Après cette grève, nous pouvons souligner quels sont les points marquants de notre lutte. Tout d'abord, le dévelop pement des milices populaires. Elles se sont développées. Elles ont subi leur épreuve du feu au cours de cette grève et ont continué par la suite à se développer de concerne l'armée rir un caractère généralisé. Chaque jour, il y en a davantage. C'est important de le souligner, car les journaux prétendument sérieux soit le passent sous silence, soit se contentent de reproduire les communiqués de l'armée salvadorienne. que l'armée populaire au Salvador est d'affronter l'armée, de sécurité et les bandes paramilitaires de la dictature conjointe des militaires et de la Démocratie chrétienne à un rythme quotidien et dans diverses régions du pays. Il y a eu un tournant depuis août dans la lutte armée, avec des actions militaires au cours desquelles jusqu'à 120 membres des forces de sécurité et de l'armée sont tombés. Certains de ces affrontements ont duré cing ou sept heures d'affilée. L'armée populaire a démontré sa supériorité en ce qui concerne le moral et la qualité de ses combattants. Cela contraste du tout au tout avec le moral des forces régulières gouvernementales, en dépit de l'appareil des Etats-Unis dont elles disposent. - Ainsi l'on pourrait dire que la guerre révolutionnaire a d'ores et déjà commencé au Salvador ? - Certainement. Nous pensons que le processus de la guerre sera un processus de longue durée, comportant différentes étapes. Dans ce sens la guerre révolutionnaire a commencé depuis un certain temps déjà, mais nous devons souligner que nous sommes entrés dans une nouvelle étape de ce processus de guerre, l'étape du harcèlement généralisé des forces régulières. Son objectif est de clouer sur place l'ennemi, d'immobiliser l'armée régulière et les forces de sécutravers de cet harcèlement systématique que mène l'armée po- Que se passe-t-il dans les rangs des forces armées gouvernementales. Est-ce qu'il y a un mécontentement et une indiscipline croissants? - Nous savons que la démoralisation est en train de s'approfondir au sein des forces gouvernementales. Le nombre de désertions s'accroît, surtout dans l'armée de terre qui fondée sur la conscription des paysans. Je peux te donner un exemple dans la région de Sonsonate : l'armée a mobilisé les réservistes - soit environ 5 500 paysans - et 600 seulement ont répondu à cet appel. Au Salvador aujourd'hui, les paysans ne fuient pas seulement devant la répression mais aussi devant la conscription, car ils refusent de servir dans cette armée répressive. Je pourrais signaler aussi des cas où les forces répressives de l'armée régulière étaient parvenues à encercler des unités de l'armée populaire et où celles-ci, dans tous les cas, sont parvenues à briser cet encerclement, grâce précisément au faible niveau de combativité de l'armée régulière. Il n'en est pas de pour la Garde nationale qui fait montre d'une plus grande opiniâtreté au combat. Les membres de la

SALVADOR Bloomington (Indiana - USA), à l'occasion du Congrès national américain de l'Association d'études latino-améGarde nationale ne sont pas des appelés mais le plus souvent des engagés. Ils savent qu'ils jouent leur vie car le peuple sait ce que la Garde nationale - Quelle est la situation de l'économie ? On a dit qu'il y avait une crise très grave ?

En fait, par suite de la situation de guerre, l'économie salvadorienne connaît la crise la plus grave de son histoire, comparable seulement à la crise de 1930. Non seulement l'investissement privé s'est arrêté cette année, mais il y a un début de désindéjà effectués ont commencé à être retirés du pays. Depuis octobre 1979, l'investissement étranger a chuté de 46 %. Cela a bien sûr un effet dévastateur sur l'ensemble de l'économie. Le chômage a crû de 15 % cette année par suite des fermetures d'usines, de l'impossibilité coltes, etc. En ce qui concerne les revenus gouvernementaux prélevés par le biais de l'impôt, les données montrent une chute de 20,6 % par rap port à l'an dernier. Et, en plus, il y a un taux annuel d'inflation de l'ordre de 35 à 40 %. La situation économique est réellement critique.

Les institutions financières internationales ont calculé que, depuis le début de 1979, 1,5 milliard de dollars a quitté le pays. Cette fuite des capitaux a pris deux formes : d'une part des rentrées en provenance des exportations ne sont pas rapatriées mais déposées dans des banques amé-

You européennes. part, il y a ce que j'ai souligné tout à l'heure, le désinvestissement, la fuite pure et simple des capitaux. Même les machines sont déménagées des entreprises industrielles implantées au - Il semblerait que le gouvernement doive faire face à une crise financière. Je me souviens des derniers jours de Somoza au Nicaragua, quand il a obtenu des prêts des grandes banques internationales. Que va faire la Junte ? Est-ce qu'elle va lancer un ap-

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pel et demander de l'aide au Fonds monétaire international ou demander de l'aide aux grandes banques newyorkaises ? Et que vont faire les banquiers qui ont déjà été échaudés par - Oui, la crise de liquidités financières de l'Etat est très importante et le principal supporter de cette Junte, le gouvernement américain, en a parfaitement conscience. Rien que pour cette année, l'Agence pour le développement international (AID) amé ricaine a donné au gouvernement salvadorien 87 millions de dollars de prêts bilatéraux. Il est remarquable de noter comment le prêt de 75 millions de dollars au Nicaragua a été suspendu et passé au crible entre février et septembre, alors que le gouvernement américain a jeté les 87 millions de dollars de fonds de l'AID à la poubelle sans avoir, cela va de soi, le moindre problème au Congrès US. Et cela ne concerne que l'aide économique, je n'inclus pas l'aide militaire — d'un montant de 6,7 milapportée par le gouvernement américain.

En ce qui concerne les institutions bancaires internationales, la situation est la suivante : il faut faire la distinction entre la Banque interdéveloppement (IADB) et le Fonds monétaire international. La position de l'IADB a été de fournir une aide importante à la junte, ce qui est à mettre en rapport avec le rôle prééminent des EtatsUnis dans cette institution. En 1980, TIADB a approuvé des programmes de prêts pour 18 millions de dollars au Salvador. En ce qui concerne le FMI, le montant est inférieur. Nous savons que, tant au sein du FMI que de la Banque mondiale, il y a des oppositions considérables à la fourniture de prêts au Salvador. Il y a une claire explication à cette attitude : ils se rappellent du Nicaragua. Après l'insurrection de septembre dans ce pays, ils pensaient que tout était fini, que Somoza était parvenu à restabiliser son régime. En mars et avril 1979, ils ont accordé des prêts très importants à Somoza. Ce n'est qu'en juillet qu'ils ont compris que cela n'avait plus aucun sens. C'est pour cela que les représentants des banques européennes dans le FMI sont très réticents à jeter leur argent par la fenêtre, à le dilapider pour un régime qui est à l'agonie. La junte est comme ces cancéreux dans la phase finale de leur maladie, qui ne sont maintenus en vie que par de contil'occurrence les fonds de l'AID. - Les fonds de l'AID sont en général accordés pour des projets spécifiques. Mais étant, donné la crise de l'Etat, il semble qu'il y ait des problèmes sur l'utilisation de ces fonds. Avez-vous des informations là-des- Nous avons toujours suspecté que ces fonds de l'AID, qui sont supposés servir à financer des projets de construction d'habitations, à fournir des prêts pour les petits entrepreneurs, à financer la réforme agraire, ne vont pas là où ils sont destinés. Il est intéressant de voir que même l'antenne de l'AID au Salvador a dénoncé le fait que des crédits accordés pour des projets sociaux aient été utilisés à des fins militaires. Ainsi M. Daniel A. Chaij, le directeur intérimaire de l'AID au Salvador, a envoyé une lettre en date du 29 août 1980 à Napoleon Duarte, membre de la Junte de gouvernement. Chiaj souligne dans cette lettre, et apporte des preuves, selon lesquelles des crédits de l'AID sont utilisés à des fins militaires. Je peux citer des extraits de cette lettre : « Le détournement des fonds pourraient aboutir pour le moins à une situation embarrassante pour les deux gouvernements et entraîner un retrait et l'exigence du remboursement de l'argent, des équipements et des matériels qui sont utilisés pour des activités non agréées, et cela pourrait susciter de sévères critiques au Congrès américain. » Ainsi, c'est l'AID elle-même qui apporte les preuves établissant que le gouvernement salvadorien, dans sa tentative désespérée de contenir la lutte de tout un peuple, utilise ces fonds à des fins ré- On parle beaucoup dans la presse américaine de la « réforme agraire » au Salvador, mais j'ai lu également des informations selon lesquelles les résultats de cette « réforme agraire » pourraient signifier la famine - les récoltes n'ayant pas été effectuées →, etc. Que peux-tu nous dire à ce pro-

La réforme agraire mise en œuvre par la junte des militaires et des démocrates-chrétiens a sans doute eu des effets négatifs sur la production. Cette année, le pays va énormément manquer de haricots. Or, les haricots forment avec le maïs la nourriture de base des paysans, c'est-à-dire de la majorité de la population salvadorienne. Le prix des haricots a atteint des niveaux qui les rendent presque inaccessibles à l'achat. L'année dernière, une livre coûtait de 70 à 80 centavos. Cette année, la livre de haricots vaut 2 colones et 40 centavos (un colon vaut 1,70 F). Ainsi, il y a eu une chute brutale de la production de haricots avec ses conséquences : la pénurie et la hausse des prix. En ce qui concerne le maïs, la situation n'est pas aussi catastrophique.

Dans le domaine des produits agricoles destinés à l'exportation, qui fournissent l'essentiel des rentrées de devises étrangères du pays, la production de coton a baissé d'environ 30 %. Nous n'avons pas encore les chiffres pour la récolte de café, car celle-ci a commencé seulement en septembre. Ce qui est sûr, c'est que dans certaines régions du pays - par exemple autour des volcans, là où est produit le meilleur café — les propriétaires terriens ne récoltent pas, ou plutôt ce sont les forces de l'armée populaire, basées dans ces zones, qui récoltent le café et qui vendent la ré colte pour assurer leur approvisionnement et celui des paysans de la zone. - On a rapporté récemment l'information selon laquelle il y aurait un programme d'entraînement militaire pour des officiers salvadoriens dans une base militaire américaine de la zone du canal de Panama et que des actions de protestation avaient eu lieu à ce propos. Avez-vous des informations sur l'attitude du gouverne ment panaméen à cet égard ?

L'annonce que 300 officiers d'active et de réserve de l'armée salvadorienne étaient entraînés dans la zone du canal a provoqué un important scandale au Panama. Le président Aristides Royo a fait une déclaration publique extrêmement sévère, disant qu'il était tout à fait inadmissible que le sol panaméen soit utilisé pour entrainer une armée répressive. Le président Royo était sur une position correcte, une position du point de vue de la dignité nationale du Pa-

Nous pensons aussi que de tels abus ne doivent pas Avant tout autre chose, ils constituent une atteinte portée au Traité sur le canal que l'administration Carter a signé avec le gouvernement pa-

Pour terminer, je voudrais te demander quelles sont les principales tâches pour le mouvement de solidarité avec le Salvador dans les prochains mois aux Etats-Unis et dans les autres pays ? - Le Front démocratique révolutionnaire a souligné cinq tâches fondamentales pour le mouvement de solidarité en ce moment.

En tout premier lieu, il est important de dénoncer et de s'opposer aux risques croissants d'intervention militaire des Etats-Unis dans les affaires intérieures du Salvador.

Deuxièmement, il faut continuer à dénoncer les violations des droits de l'homme au Salvador.

La troisième tâche de solidarité est de rendre public le problème des

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