La crise soclale débouche aur une crise politigne ouvorte
Pologne
Ces dernières semaines, les heurts entre la classe ouvrière polonaise et le pouvoir bureaucratique se sont multipliés. Ils ont pris un caractère ouvertement politique. Bien que ces conflits soient déjà inscrits dans les grèves de juillet-août 1980, et surtout dans les protocoles d'accords qui y mirent fin, leur développement au grand jour, leur approfondissement et leur succession à un rythme de plus en plus rapide, modifient considérablement la situation.
- I -Les travailleurs ont remporté une série de nouvelles victoires, sous la menace de grève et de nouvelles grèves générales, voire sous la pression de débuts de grèves. Ils ont obtenu que les ajouts arbitraires aux statuts de Solidarnose par le Tribunal de Varsovie soient annulés par la Cour suprême. Ils ont arraché, à Czestechowa, la démission du chef local du parti, qui avait ouvertement préparé l'état de siège et la répression contre les ouvriers de cette ville. Ils ont obtenu une dizaine de machines d'imprimerie, jusque-là bloquées en douane, machines qui doivent servir à la publication d'une presse syndicale gérée par les syndiqués eux-mêmes. Ils ont obtenu la libération de deux de leurs camarades qui avaient eu l'audace de faire parvenir au syndicat — et de publier — un document du procureur de la République donnant des instructions sur l'emploi illégal du Code pénal et de la répression contre les oppositionnels. Ils ont obtenu l'autorisation d'inaugurer le 16 décembre 1980 à Gdansk un monument à la mémoire des centaines de grévistes et de travailleurs massacrés par les forces de répression de la bureaucratie lors des grèves de 1970. Ils ont fait démettre de leur fonction des directeurs qui faisaient de l'obstruction systématique et provocatrice à l'application des accords de Gdansk dans plusieurs dizaines d'entreprises. En ce moment même, plusieurs entreprises de Radom sont en grève pour obtenir la libération de trois syndicalistes arrêtés par les autorités.
EDITOLLE Par toutes ces victoires, la nature réelle de Solidarnose se précise toujours plus, non comme un « syndicat » traditionnel, mais comme un organe de contre-pouvoir ouvrier, comme un organe de contestation politique de la bureaucratie, comme l'embryon d'un pouvoir ouvrier.
La bureaucratie polonaise, soviétique, est-européenne, le comprend bien. Elle est de plus en plus inquiete, voire paniquée, au fur et à mesure que la nature du conflit socio-politique qui secoue la Pologne se précise. Elle commence à organiser une résistance plus systématique devant l'immense vague de fond ouvrière qui menace son pouvoir. Mais cette résistance se durcit dans des rapports de forces qui lui sont encore largement défavorables. C'est pourquoi sa ligne fondamentale reste celle de louvoyer, de gagner du temps, de chercher à diviser la classe ouvrière, d'attaquer les « éléments anti-socialistes », de chercher à remettre l'échéance d'une épreuve de force à un moment plus favorable.
Malgré tous les efforts des conciliateurs des deux camps, cette épreuve de force est pourtant inscrite dans la logique interne du conflit qui oppose la classe ouvrière à la bureaucratie. Celle-ci ne peut conserver ses privilèges que si elle conserve les bases de son monopole de pouvoir: monopole d'accès aux informations; monopole de centralisation politique ; monopole de représentation de la classe ouvrière (bien que celle-ci se soit déjà prononcée à 80 % contre elle !) ; monopole sur les mass media ; utilisation partisane de la justice et des forces de répression, non pas contre l'impérialisme ou l'ennemi de classe, mais contre les secteurs de la classe ouvrière qui contestent ce monopole. Sans ces instruments-là, le contrôle bureaucratique du surproduit social est mis en question et les privilèges de la bureaucratie sont directement menacés. D'autant plus que les travailleurs polonais ont fait quelques découvertes et révélations retentissantes à ce sujet.
Or, avec une rapidité déconcertante, les travailleurs eux-mêmes mettent de plus en plus au centre de leurs revendications la mise en question de deux piliers de ce
monopole de pouvoir politique de la bureaucratie : la censure et le rôle des forces de répression. Il est impossible d'organiser un syndicat indépendant et autogéré - Solidarnosc a déjà obtenu l'adhésion de 8 à 9 millions de travailleurs, c'est-à-dire l'immense majorité de la classe ouvrière polonaise - si on est constamment en butte à l'arbitraire et aux persécutions des forces de répression. Il ne peut y avoir de presse syndicale libre si les structures de la censure - d'ailleurs contraire à la Constitution - demeurent intactes.
Il n'est pas exclu que, vu l'immense force de millions de travailleurs prets a passer et a repasser a l'action, la bureaucratie soit obligée de faire quelques concessions, même en ce qui concerne ces questions vitales. Mais ce ne seront que des concessions temporaires, qu'elle cherchera à reprendre au plus tôt. Elles signal pour la bureaucratie polonaise, et pour ses « partis-frères », que la dernière tranchée de défense a été atteinte. A partir de là, il ne faudra plus rien céder, quel que soit le prix à payer.
Le rapport que Stanislaw Kania, premier secrétaire du POUP, a prononcé le ler décembre devant le plénum du Comité central indique clairement que la marge de manœuvres et de concessions s'est réduite à l'extrême. Lorsqu'il reprend, à l'instar du Kremlin et de ses porte-parole dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés, la formule des « forces anti-socialistes qui operent sous le couvert de Solidarnose », et contre lesquelles il faudrait prétendument défendre « les conquêtes socialistes des trente-cinq dernières années », il ne s'agit, quant au contenu littéral de la formule, que d'un mensonge cynique.
Les travailleurs polonais ne remettent en question ni la propriété sociale des moyens de production, ni la planification, ni le monopole du commerce extérieur. Comme l'a affirmé avec clarté et bon sens le Comité inter-entreprises de Szczecin le ler octobre 1980: « Nous sommes - comme tout le mouvement des syndicats indépendants autogérés Solidarnose —, pour un socialisme progressiste, ouvrier, pour un développement équilibré et harmonieux de la Pologne, décidé collectivement par l'ensemble du monde du travail. Nous ne voulons pas changer le système, mais nous tendons vers la réalisation d'un ordre social authentiquement ouvrier et socialiste. »
Ce que les millions de travailleurs polonais remettent en question, ce ne sont pas les « conquêtes socialistes des trente-cinq dernières années ». Ce qu'ils remettent en question, c'est le monopole de pouvoir de la bureaucratie sur l'économie et sur l'Etat, qui vide de nombreuses conquêtes de leur contenu progressiste, qui a transformé la planification en anarchie, qui a transformé la gestion des moyens de production collectivisés en une immense source de corruption et de privilèges pour les gestionnaires. Ils clament haut et clair : nous voulons gérer nous-mêmes l'économie socialisée. Nous voulons que les travailleurs, tous ensemble, prennent les décisions-clés et non une petite camarilla de bureaucrates corrompus, soustraits au contrôle public. Est-ce « antisocialiste » que de réclamer cela ? Il faudrait dire alors que Marx et Lénine étaient les pires « anti-socialistes ».
Les déclarations de Stanislaw Kania, après celles de l'agence Tass et de Novosti, après celles de Rude Pravo et du Neues Deutschland, ne sont pas seulement mensongères, elles sont encore frappées d'une insurmontable contradiction interne.
Le POUP ne cesse d'invoquer le nécessaire « rôle dirigeant du parti » (le parti des bureaucrates, s'entend). Mais la légitimité de ce « rôle dirigeant » provient de sa prétention à représenter la classe ouvrière qui, elle, est proclamée, tant dans la Constitution que dans le Programme et les statuts du POUP, comme « force dirigeante de la société ». Or, cette force dirigeante de la société ne se reconnaît pas dans la direction du POUP, elle n'admet pas « le rôle dirigeant » de ces bureaucrates corrompus et incapables, qui ont conduit le pays au bord de la ruine et de la famine. Huit à neuf millions de travailleurs, sur les douze millions que compte le pays, ont porté un coup mortel à la fiction de leur représentation par le POUP. Ils affirment à la face du monde : c'est Solidarnosc qui nous représente. Stanislaw Kania lui-même a dû reconnaître que « le parti était largement coupé de la classe ouvrière ». La bureaucratie doit donc admettre qu'elle affirme son « rôle dirigeant » au besoin contre la majorité de la classe ouvrière, contre la volonté clairement exprimée par les trois quarts du prolétariat.
Si, du point de vue de leur contenu « idéologique », les « analyses » de Kania et de ses acolytes ne valent pas un zloty - même en monnaie inflationniste —, du point de vue politique elles sont au contraire lourdes de sens. C'est une double menace qu'elles font peser sur le prolétariat polonais: la menace d'une accentuation délibérée, d'une organisation systématique du désordre économique ; la menace de l'intervention militaire soviétique. Puisque la classe ouvrière est de moins en moins prête à écouter la « raison » bureaucratique, même lorsque celle-ci se drape dans les frusques de la « raison d'Etat » nationaliste, elle doit s'attendre à être écrasée par la famine, voire par les blindés.
Ces menaces ne sont pas vaines. La situation économique est désastreuse. Elle empire de jour en jour. On s'attend à un déficit de 8 millions de tonnes de céréales (et de centaines de milliers de tonnes de viande), avant la soudure de 1981. Les pommes de terre et les betteraves sucrières ont subi des chutes de production vertigineuses, la récolte de pommes de terre serait la plus basse depuis vingt ans! Une partie importante de ces produits alimentaires de base continue à être détournée pour les besoins industriels ainsi que vers l'exportation. Les dockers des ports de la Baltique ont cherché, par leur action directe, à arrêter ces détournements aussi longtemps que les besoins élémentaires de la population ne seront pas satisfaits. Mais on ne peut résoudre par l'action d'un seul groupe de travailleurs les problèmes d'ensemble de l'économie polonaise. Réclamer un contrôle ouvrier généralisé sur la production et la distribution, exercé par Solidarnosc, exiger qu'un inventaire national des capacités de production et des besoins de la nation soit dressé au plus tôt et soit centralisé dans une Assemblée nationale, un Congrès national, public et contradictoire, c'est le premier pas indispensable pour remettre de l'ordre dans la maison, pour aller vers une politique économique de redressement et de rechange. tous les moyens de l'empêcher et de le retarder, prolongeant ainsi le chaos économique. Elle avait invoqué le chaos pour s'opposer aux grèves. Aujourd'hui, par un nouveau mensonge éhonté, elle veut le mettre sur le compte des grèves elles-mêmes. Elle s'en sert de plus en plus pour ses intérêts politiques immédiats. Son calcul est clair : des travailleurs affamés iront à la recherche de vivres au lieu de participer à des réunions, des divisions surgiront en leur sein. Des travailleurs tenaillés par la faim feront moins de politique, ou alors une politique moins lucide, moins rationnelle que celle que la classe ouvrière polonaise a suivie de manière si admirable depuis les grèves de juillet 1980.
Quant à la menace d'intervention soviétique, elle est non moins réelle, même si sa réalisation reste difficile, car débouchant sur des difficultés politiques et sociales immenses, surtout en URSS même, où la sympathie avec les travailleurs polonais commence à se développer, avant tout dans les Républiques baltes, où le mécontentement de la classe ouvrière commence à se manifes.
ter devant la détérioration de l'approvisionnement en
Face à ce double chantage, la seule riposte des travailleurs polonais ne peut être que l'extension du principe de la solidarité de classe à l'échelle internationale. C'est notre devoir à nous, révolutionnaires, communistes, socialistes, syndicalistes du reste de l'Europe et du de dresser un mur de protection autour du prolétariat polonais. Ce dernier est en train de mettre en œuvre la plus formidable entreprise d'avancée vers le socialisme, de réhabilitation du socialisme, qu'on ait connue depuis mai 1968. Aide matérielle et politique à Solidarnosc de la part de tous les syndicats du monde ! Moratoire immédiat pour toutes les dettes et pour tout le service de la dette de la Pologne ! Bas les pattes devant les travailleurs polonais ! Laissez-les construire le socialisme comme ils l'entendent! Tels sont les mots d'ordre qui s'imposent. Gageons qu'ils ne plaisent pas plus à la bourgeoisie impérialiste et à ses agents, qui craignent comme la peste la contagion que risque de dégager une expérience réussie de démocratie socialiste en Pologne. L'impact d'une telle expérience serait bien plus fort que celui du Printemps de Prague parce qu'elle part d'en bas et non d'en haut, parce qu'elle est portée par l'action directe de millions de travailleurs. Lech Walesa lui-même n'affirme-t-il pas : « Les ouvriers français pourraient gouverner la France, comme les ouvriers polonais en Pologne » (1) ?
Ce qui retarde jusqu'ici l'épreuve de force en Pologne, ce sont moins les manœuvres de la bureaucratie que les divisions croissantes au sein du POUP et le manque de direction politique claire au sein de Solidarnosc.
Il était inévitable qu'un parti de deux millions de membres (fussent-ils souvent des membres sur le papier) ne puisse pas résister à la formidable pression exercée par l'entrée en action de millions et de millions de travailleurs. En fait, d'après les premières estimations, environ 60 % des membres du POUP seraient membres de Solidarnosc ! En tant que membres du POUP, ils sont censés défendre « le rôle dirigeant du parti » contre les « éléments anti-socialistes qui agissent sous le couvert de Solidarnose ». En tant que membres de Solidarnosc, ils proclament leur volonté socialiste où le pouvoir de décision soit dans les mains de la classe ouvrière tout entière, et non d'un parti unique qui n'est en réalité que le parti de la bureaucratie.
Cette contradiction flagrante - insoluble -mence à s'exprimer dans les structures mêmes du parti. De plus en plus, des discussions se déclenchent réclamant une démocratisation profonde de ses structures. groupes informels - horreur : des « tendances », voire des « fractions » ! - se concertent pour engager la bataille dans ce sens. L'exemple de la concertation et de la coordination horizontale, inter-entreprises, locale, régionale, s'est transplanté dans une vingtaine de villes. Tout un groupe d'adhérents de POUP à Thorun vient d'être exclu pour s'être organisé dans ce sens. Les cellules d'entreprises de Lodz réclament un retour aux vieilles traditions du PC et du PS. Cette pression de la base se reflète jusque dans les sommets, où les «libéraux » plaident pour des « réformes profondes », alors que les « durs » (regroupés autour du sinistre général Moczar, qui vient de retrouver sa place au Bureau politique), préparent la répression. Mais est-ce que l'armée, est-ce que la milice obéiront ? Le groupe Kania s'efforce de faire l'équilibre entre les uns et les autres.
Les candidats « normalisateurs » énumèrent d'ailleurs déjà (à Moscou, à Prague, mais aussi à Varsovie), les « forces sociales saines » sur lesquelles ils pourraient s'appuyer : la bureaucratie des anciens syndicats verticaux et ce qui leur reste comme adhérents, surtout parmi les fonctionnaires; l'Association des anciens combattants Zbowid (organisation manipulée général Moczar), et celle des vétérans polonais de l'Armée rouge soviétique.
La crise du parti retarde pour le moment la contre: bureaucratie et facilite conquêtes ouvrières. Mais elle accentue les risques de l'intervention soviétique. peut plus provenir de l'intérieur, elle devra, coûte que coûte, être imposée de l'extérieur.
Du côté de Solidarnosc, une direction politique résolue, qui s'oriente et oriente les travailleurs clairement vers le pouvoir ouvrier, fait cruellement défaut. Les principaux courants en présence sont des forces qui cherchent à réformer la dictature bureaucratique, non à la remplacer par le pouvoir démocratique des travailleurs, dans le cadre de l'économie socialisée. La propagande des staliniens déchaînée contre Kuron et les dirigeants du KOR - pas contre l'épiscopat catholique, qui est le meilleur allié de la bureaucratie pour maintenir « l'ordre et la tranquillité » ! - fait cependant semblant d'ignorer ce que le Conseil des ministres a dû reconnaître dans les faits, dans la nuit du 27 au 28 août 1980 : les dirigeants du KOR préconisent aux travailleurs de Solidarnosc la modération et la nécessité du compromis avec le pouvoir. Ils risquent cependant d'être débordés. comme risque de l'être Lech Walesa lui-même.
Ce qui est en jeu ici, ce n'est pas un jugement sur la tactique la plus appropriée à suivre par Solidarnosc. Nous n'avons pas à critiquer de manière sectaire et irresponsable cette tactique. Il nous semble évident que la priorité des priorités reste de gagner du temps pour parfaire l'organisation réelle de 8 ou 9 millions de travailleurs dans les entreprises, les localités, les régions, et souder autour de cette masse invincible lorsque réellement organisée une alliance avec la petite paysannerie et la fraction la plus radicale de l'intelligentsia.
Mais au-delà des problèmes de tactique immédiate, il y a l'implacable logique de l'affrontement de forces sociales immenses, qu'on ne peut commander comme on manie des marionnettes. La tactique la plus rationnelle, la plus savante, risque d'échouer lorsqu'elle se heurte aux sentiments, aux aspirations, à l'indignation, à la soif de justice de millions de gens qui exigent des réponses immédiates à un nombre croissant de
La radicalisation et la politisation de la classe ouvrière, avant tout de la jeunesse ouvrière, a été la principale force motrice de la situation prérévolutionnaire qui se développe en Pologne. Elle doit s'organiser à deux niveaux : celui de l'auto-organisation de l'ensemble des travailleurs, dans le cadre de Solidarnosc, et celui d'une nouvelle avant-garde qui commence à se délimiter.
Celle-ci ne doit pas se contenter de diriger les luttes au jour le jour. Elle doit engager un processus de clarification théorique, idéologique et politique nécessaire sur le modèle du socialisme qu'elle veut, sur la stratégie à poursuivre pour y arriver. Pour nous, il n'y a qu'une seule réponse possible à cette question stratégique l'exercice du pouvoir par des conseils ouvriers et populaires démocratiquement élus, avec pluralité de tendances et d'organisations politiques, permettant à la classe ouvrière dans son ensemble de choisir entre diverses variantes (et diverses priorités cohérentes) de développement économique, social et culturel. Car la construction du socialisme, c'est cela et pas autre chose : la construction d'une société dans laquelle les travailleurs sont devenus les maitres de leur propre sort. 3 décembre 1980.
(1) Interview publiée dans France-Soir du 2 décembre 1980.