Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Le débat dans le mouvement ouvrier polonais

Inprecor n° 91, 15 décembre 1980 · p. 6 · 1 167 mots

Pologne Stalinisme Syndicalisme

Le débat mouvement ou TT A les syndicats indépendants « Solidarité » n'ont cessé U cours des deux premiers mois de leur existence, de se heurter aux coups de force et aux tracasseries que leur opposait la bureaucratie. Toutes les énergies se sont done concentrées sur la question de l'enregistrement, ce qui explique pour une grande partie le retard pris dans la discussion collective concernant l'élaboration programmatique. En ce sens, les textes publiés ici — tous antérieurs au 10 novembre - ne sont qu'une ébauche de réflexion, un début de formulation de la stratégie du mouvement.

Sur la question du pouvoir et de l'affrontement avec la bureaucratie, Karol Modzelewski, qui dit regretter les positions marxistes qui étaient les siennes il y a quinze ans, se place dans une perspective délibérément réformiste. Pour lui, le mouvement actuel s'inscrit « dans le cadre de la dictature du parti ». Son insistance sur la nécessité d'un « pacte de non-agression » avec le pouvoir fait écho aux positions défendues par Adam Michnik, l'un des animateurs du KOR avec lequel il dit d'ailleurs être en accord. Ce dernier affirmait récemment lors d'un meeting à l'Université : « Il serait illusoire et dangereux de rêver d'un renversement du pouvoir. On peut ne pas être satisfait de ce pouvoir - et personnellement je ne le suis pas — mais il est de notre intérêt vital qu'il se maintienne en place. » Ce qui frappe en revanche chez Jacek Kuron, ce sont les contradictions qui ressortent de ses propos. D'une part, il semble penser que l'affrontement est inévitable, parle de la « désintégration du pouvoir » et affirme que « se radicaliser signifie se tourner contre les autorités et contre les structures politiques ». Mais, en même temps, il insiste sur la nécessité de fixer des limites à la dynamique du mouvement et pense que c'est possible sur la base d'un programme de conquêtes partielles et progressives. Ses propos expriment à la fois une très grande lucidité sur la manière dont la conscience des masses progresse au travers de l'action, et un refus de fixer d'emblée des tâches politiques au mouvement, dans. la crainte que le fait même d'en parler n'engendre une confrontation qu'il s'agit à tout prix d'éviter.

Pour notre part, nous ne sommes pas partisans du tout ou rien. Nous pensons que les compromis passés jusqu'ici par la direction du mouvement étaient rendus nécessaires par la jeunesse et par la fragilité de ce dernier, par la nécessité de gagner du temps pour pouvoir construire une véritable organisation de masse. La preuve que ces compromis n'étaient pas une trahison des intérêts et des aspirations des travailleurs, c'est que — loin d'affaiblir le mouvement - ils lui ont permis de se renforcer et d'affronter à chaque fois de nouvelles échéances. Mais nous pensons qu'il est erroné de prétendre limiter les tâches du syndicat à l'élaboration d'un « programme minimal » comme le répétait Kuron dans une récente interview au quotidien le Matin. Les faits sont d'ailleurs là pour montrer que les travailleurs ne se limitent pas à avancer des revendications économiques immédiates : l'éviction de multiples dirigeants locaux du parti et du gouvernement, exigée par « Solidarité », tout comme la volonté exprimée aujourd'hui de contrôler le rôle de la police et de la milice, dépassent déjà largement le cadre des « taches limitées, minimalistes » dont parlait Jacek Kuron en septembre. De même, l'espoir d'Antoni Macierewicz que « nous allions dans ce sens (celui du programme économique publié dans la revue Glos), lentement, tranquillement et de façon responsable », va à l'encontre

DOSSIER dans le pier nolonais Prier polonads de la dynamique du mouvement dont il rend compte lui-même lorsqu'il affirme qu'elle « est explosive pour la direction du POUP. Toute réforme économique sérieuse serait une catastrophe pour ces gens, (...) ce serait la mort pour eux! ».

C'est pourquoi, nous pensons que les auteurs des deux textes publiés dans le bulletin de discussion de « Forum Août-80 » ont raison d'affirmer que les ouvriers « veulent gouverner et en sont capables » et que le programme dont le mouvement a besoin aujourd'hui est « un programme fondé sur l'exigence de l'élargissement du pouvoir économique de manière à ce que celui-ci repose directement dans les mains de la classe ouvrière, au niveau de l'entreprise comme au niveau régional et dans tout le pays ». Ce qui pose immédiatement le problème du type de participation à la gestion de l'économie que les travailleurs doivent accepter en l'état actuel des choses. Et, là aussi, nous pensons que les auteurs des textes de « Forum Août-80 » ont raison contre Karol Modzelewski lorsque celui-ci, au nom d'une « vision réaliste sur ce qui est possible aujourd'hui d'un point de vue économique en Pologne » invoque la nécessité que « les deux parties soient raisonnables ». Car c'est ne pas comprendre que les intérêts propres de la bureaucratie, en tant que couche sociale parasitaire, sont contradictoires et incompatibles avec la bonne marche d'une économie collectivisée. Ces deux textes nous semblent plus clairs également que ceux d'Antoni Macierewicz et de Jacek Kuron sur la question du plan et de la cogestion.

Comme Jacek Kuron, ils s'opposent au principe de la cogestion de l'économie avec la bureaucratie, tout en insistant sur l'importance que le syndicat n'ait pas une position défensive mais qu'il impulse au contraire les formes démocratiques qui permettront aux travailleurs d'imposer leur point de vue en matière de gestion économique et — à terme — de prendre eux-mêmes leurs affaires en main. Mais ils vont plus loin dans la formulation des propositions concernant l'élaboration du plan à la base et des mécanismes qui permettront un véritable contrôle des travailleurs sur l'économie (ils suggèrent notamment la mise en place d'une Chambre ouvrière au sein de la Diète). Et ils mettent l'accent sur le caractère décisif de la coordination de l'autogestion à l'échelle des entreprises et des régions, ce qui va à l'encontre de la position dangereuse d'Antoni Macierewicz qui parle de la nécessité de liquider le plan central, encourageant par là-même toutes les illusions sur la possibilité de résoudre les problèmes économiques d'ensemble entreprise par entreprise.

La clarté de ces questions apparaît d'autant plus importante face aux projets de l'aile « libérale » de la bureaucratie s'exprimant au travers d'articles parus dans Polityka et dans Sycie Gospodarcze (la Vie économique), deux périodiques largement ouverts aux technoerates et aux « réformateurs » du parti. Sous couvert de la défense des « intérêts suprêmes de la nation », ces derniers proposent bien à « Solidarité » de participer aux décisions, mais c'est pour mieux enfermer le syndicat dans la « responsabilité de la bonne marche de l'économie » (et donc des erreurs commises). Nul doute que, pour eux, l'économie est une chose trop sérieuse pour qu'on la mette dans d'autres mains que celles des « spécialistes »... On voit donc tout l'intérêt à ce que se dégag- nt rapidement des positions programmatiques claires. Mais le débat ne fait que commencer.

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