Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CUBA

Les 20 ans de l'économie cubaine : un premier bilan, de nouvelles orientations

· Inprecor n° 94-95, 16 février 1981 · p. 60-72 · 11 689 mots

Cuba URSS et Russie

E ler janvier 1981, la Révolution cubaine fêtait son vingtdeuxième anniversaire.

tenu à La Havane le Ile Congrès du Parti communiste cubain (PCC). La réaffirmation spectaculaire de la solidarité combattante avec le Nicaragua,

Grenade, ainsi peuples mobilisés du Salvador et du Guatemala ; la mobilisation ferme et sans concessions face aux risques accrus qui vont peser sur l'Etat ouvrier cubain avec l'accession à la présidence des Etats-Unis de Ronald Reagan ; la position convergente avec celle de l'Union soviétique adoptée à propos de la crise polonaise ; voila qui suffisait pour reléguer au second plan les questions autres qu'internationales dont il a été question au

Congrès (1). D'ailleurs Fidel Castro, dans son discours de clôture, prononcé devant plusieurs centaines de milliers de personnes réunies sur la place de la Révolution à La Havane, ne pouvait que renforcer cela en déclarant : « Notre Congrès a été avant tout internationaliste ! »

Une part essentielle du rapport fleuve de Fidel Castro - et donc du Congrès - a pourtant été consacrée aux questions économiques. Il s'agissait d'analyser les résultats du ler Plan

(1976-1980), d'adopter les grandes lignes du

Ile (1981-1985) et de dresser un premier bilan de l'implantation « graduelle et croissante » du nouveau « Système de direction et de planification de l'économie » entamée depuis

1978, sur la base des orientations générales votées lors du

Ier Congrès du Parti communiste cubain, en décembre 1975.

C'est dans le contexte de ce bilan du Plan quinquennal

I. — 1980

Jean-Pierre BEAUVAIS

L'avalanche d'informations chiffrées contenues dans les quatre heures du rapport de Fidel Castro consacrées aux aspects économiques n'apporte pas d'éléments fondamentalement nouveaux sur les acquis et les grandes tendances, alors que le ler Plan quinquennal vient de s'achever. Il s'agit surtout d'une confirmation d'ensemble de ce qu'indiquaient les et les statistiques partielles analyses publiées ces dernières années.

a. - Progrès de l'industrie sucrière :

elle reste le secteur de base de l'économie cubaine. Depuis 1972, année où la production était tombée au plus bas (4,3 millions de tonnes), celle-ci n'a cessé de atteindre 7,9 millions de croître pour tonnes en 1979 (voir Tableau I). Augmentation du rendement agricole dans les plantations, mécanisation accrue de la coupe, augmentation de la capacité et du rendement industriel au niveau du raffisont le produit d'investissements nage, considérables (environ 1250 millions de dollars) réalisés depuis 1976, et d'une

Les 20 ans de l'économie cubaine ped bilan et buan, de nouvelles orientations

Quelques jours plus tôt, s'était acquis et ses faiblesses.

qu'avec les tème de direction de l'économie ».

: Le combat contre le sous-développement

Acquis et problèmes meilleure coordination des efforts au niveau de l'activité sucrière prise comme un ensemble (2). Quatre éléments, parmi les plus significatifs, méritent d'être particulièrement soulignés :

- L'extension des surfaces irriguées qui, d'environ 50 000 ha en 1959, sont

Des soins plus sytématiques et plus rationnels apportés aux cultures;

les surfaces ayant reçu des engrais azotés ont été multipliées par 2,5 ces quatres dernières années, alors que dans le même temps la consommation de ces engrais n'a pas doublé ;

- Sans atteindre les pourcentages espérés il y a quelques années, le taux de mécanisation de la coupe de la canne atteint maintenant 45%, avec essentiellement des machines produites par l'industrie nationale ;

- Au plan industriel, quarante raf.

fineries ont été agrandies ou modernisées ; deux nouvelles sont entrées en service deux autres ont été mises en chantier. Il s'agit des premières raffineries construites à Cuba depuis cinquante ans, et. près de 60 % de leur équipement est de qu'il faut replacer la première partie de cet article, traitant de quelques unes des données actuelles de l'économie cubaine, ses

Mais, toujours au plan économique, ce lle Congrès clôt une décennie fondamentale, allant de l'échec de la « Zafra des

10 millions » en 1970 à la généralisation, fin 1980, du « Sys-

C'est entre ces deux dates que, peu à peu, se sont concrétisées de nouvelles orientations quant à l'organisation, la planification, la gestion et le contrôle des activités économique, quant à l'organisation du travail notamment.

En dernière analyse, beaucoup des choix qui ont été faits sont autant de tentatives pour élever une productivité du travail qui reste dramatiquement basse. Pour essayer de résounombreuses contradictions de la Révolution cubaine, peut-être la plus éclairante : le très haut degré de conscience politique des masses et leur faible « conscience

C'est avant tout sous cet angle que la deuxième partie de cet article traite de certaines des mesures de remise en marche de l'économie entre 1971 et 1974, et des orientations du

XIlle Congrès de la Centrale des travailleurs cubains (CTC), l'événement central d'années à tous égards déterminantes, et qu'elle analyse quelques unes des caractéristiques du nouveau

« Système de direction de l'économie », qui est la systématisation et l'approfondissement de l'orientation adoptée dès les premières années de la dernière décennie.

fabrication nationale.

b. - Malgré ces progrès de l'industrie sucrière et son importance « stratégil'économie (85,9 % de la valeur totale des exportations en 1979), son poids au niveau du produit social global (somme des biens et services productifs obtenus en une année) n'a cessé de décroître, passant de 22% en 1959

7,4% en 1975 et à environ 6,1 % en

1980, selon les dernières estimations.

C'est là le meilleur indice des progrès récents en matières de diversification de l'agriculture et surtout de développement industriel.

c. - Diversification agricole : la mise en culture ces dix dernières années de plus de 500 000 ha de jachères et de

1. Cf. Inprecor numéro 93 du 20 janvier

1981,

Livio Maitan,

«Ile Congrès du Parti communiste cubain : Cuba relève le défi en

Amérique centrale ».

2. Le ministère de l'Industrie sucrière est chargé de la coordination de l'ensemble de l'activité sucrière.

----- photo credits and running heads -----

L

Page 61

PRODUCTION, EXPORTATION ET PRIX D'EXPORTATION DU SUCRE - 1959-1979

Sources : Annuaires statistiques de Cuba : Développement et perspectives de l'économie cubaine publication de la Banque nationale de

1 800 000 ha (3) de sont la base des progrès réalisés en matière de diversification agricole, puisque les surfaces consacrées à la canne elles-mêmes légèrement de de tubercules, les productions riz, maraîchères, cultures la d'agrumes ont connu de très importants développements.

Les agrumes en particulier, en atteignant une production de

400 000 tonnes en 1980, ont connu une progression de l'ordre de 60% durant le quinquennat et constituent d'exportation et nouveau

(200 000 tonnes exportées en 1980). La production de viande de volaille, dans le même temps, a pratiquement doublé par rapport à la période 1971-1975 ; de mêpour la viande de porc (de 140 000 tonnes à 290 000 tonnes), tandis que la production laitière connaissait un accroissement de 54 %. La progression de la production d'œufs est egalement spectaculaire (voir Tableau II).

d. - Développement industriel :

avec des variations annuelles importantes, moyenne annuelle de 6,25 % depuis 1961.

Ces cinq dernières années, l'industrie de base (éléctricité, combustibles, engrais, sidérurgie, mécanique et mines) a globalement augmenté sa production de 5 %, tandis que l'industrie légère, grâce au textile, a augmenté la sienne

Relevons quatre illustrations significatives

Production de sucre

1959

6039

1960

5943

1961

6876

1962

4882

1963

3833

1964

4475

1965

6156

1966

4537

1967

6236

1968

5165

1969

4459

1970

8538

1971

5925

1972

4325

1973

5253

1974

5930

1975

6315

1976

6156

1977

6485

1978

7328

1979

7992 prairies naturelles ont augmenté. Les production

Année poste une significatif

Source : Annuaires statistiques de Cuba.

des développements industriels :

tion d'acier est légèrement supérieure en fin de quinquennat à 400 000 tonnes dépasse celle de la production industrielle sucrière (considérée

Réfrigérateurs, appareils de télévision, postes de radio, sont maintenant, pour l'essentiel, de faconstruits à partir de chassis importés, et des matériels nécessaires à la production à la transformation et d'ores et déjà exportés en quantité signide 23 %.

ficative ;

TABLEAU I

En milliers de tonnes

Exportation de sucre

4951

5634

6413

5132

3520

4176

5316

4435

5683

4612

4799

6906

5511

4140

4797

5491

5744

5764

6238

7231

Cuba : CEPAL : Bulletin statistique de l'Organisation mondiale du sucre.

TABLEAU II

PRODUCTION D'OEUFS en millions

1962

1970

175

1 403 les

- Inexistante en 1959, la producpar habitant;

La production en valeur des et électroniques e.

sucrières sont

- Cuba est très loin en tête de tous

En cents de dollar US par livre

Prix payé par l'Union soviétique

4,09

4,09

6,11

6,11

6,11

6.11

6.11

6.11

6.11

6.11

6,11

6,11

12,02

19,64

30.40

30,95

35,73

40.78

1975

1980

(estimation)

1 749 plus de 2100 voie de autres pays dits « en développement » avec une production de ciment de l'ordre de 230 kilos par an et

- La valeur de la production minière traditionnelle de Cuba, le nickel, est depuis peu dépassée par la valeur de la production de la pêche industrielle, une activité entièrement nouvelle.

Consommation collective,

- consommation privée. L'option délibérée prise dès le début de la révolution, et

3. Chiffres fournis par le ministère de l'Agriculture. Dans son rapport au Ile Congrès du

PCC, Fidel Castro parle de 850 000 ha pour les années du ler Plan quinquennal.

Prix du marché mondial

2,97

3,14

2.75

2.83

8,34

5,77

2,08

1,81

1,92

1,90

3.20

3.68

4,50

7,27

9.45

29.66

20.37

11,51

8.14

7,80

-

Page 62

(1) Ces chiffres pour 1975-1976 et 1979-1980 incluent les élèves d'écoles normales d'instituteurs et de professeurs du premier cycle du secondaire et les instituteurs et professeurs du premier cycle titulaires et qui suivent une formation complémentaire.

(2) Ces chiffres n'incluent que les étudiants inscrits dans un centre d'enseignement supérieur dépendant du ministère. Ils n'incluent pas les étudiants à l'étranger et les formations de niveau supérieur données dans le cadre de l'armée, du parti ou de cours du soir spécialisés pour professionnels. Selon une enquête publiée par Granma (Weekly Review, November 16, 1980) le nombre d'inscrits dans ces catégories d'enseignement supérieur et celui des étudiants cubains à l'étranger se montait en 1979-1980 à 53 960. Le total des

Cubains ayant reçu une éducation supérieure durant l'année scolaire 1979-1980 serait donc de 200 200.

Sources : Ministère de l'Education, La Havane ; Annuaire statistique de Cuba, 1976, Comité d'Etat des Statistiques ; Rapport de Humberto Perez, président du Conseil central de planification devant la Ile session de l'Assemblée du Pouvoir populaire, décembre 1977 :

ANNEE SCOLAIRE

EDUCATION PRIMAIRE

(du pré-scolaire au « 6e grade »)

- de 5 ans à 11 ans —

SECONDAIRE dont ler Cycle

(7e au 10e grade)

2e Cycle

(11e au 13e grade)

Technique et professionnel

Formation d'enseignants

(du primaire et premier cycle secondaire)

SUPERIEUR

EDUCATION SPECIALE

(enfants handicapés)

ANNEES

TOTAL

Consultations externes

Urgences

Stomatologie maintenue sans interruption depuis lors, d'accorder la priorité à la consommation collective par rapport à la consommation privée, est réaffirmée. Cette dernière toutefois doit bénéficier largement, dans les années à venir, du développement de l'industrie électro-mécanique et des industries légères. Cette priorité a souvent alimenté la propagande impérialiste contre la révolution et ses vitrines vides.

D'autant plus que, comme l'ont prouvé la crise de l'ambassade du Pérou et la vague de départs ultérieurs pour les

Etats-Unis, il est des secteurs minoritaires de la population qui n'accep-

1958-1959

717 400

88 100

63 500

(1er et 2e cycles)

15 600

9 000

21 000

134

Documents du Ile Congrès du Parti communiste cubain, décembre 1980.

TABLEAU IV

CONSULTATIONS MEDICALES A CUBA

1963

TOTAL par habitant

15 575 478

2,0

10 223 963

1,4

3 650 703

0,5

700 812

0,1

Source : Ministère de la Santé publique, La Havane ; Publications CEPAL.

tent pas ce choix. A certaines époques, les restrictions ont d'ailleurs été draconiennes (4).

large majorité qu'elle correspond à ses intérêts.

fournissent les d'une lutte victorieuse contre les terribles.

effets sociaux de la domination impérialiste et du « sous-développement » économique.

TABLEAU III

ELEVES INSCRITS PAR TYPE D'ENSEIGNEMENT

1975-1976

1970-1971

1 664 600

1 922 400

239 199

171 200

15 500

27 899

24 600

35 137

7 880

1973

TOTAL par habitant

39 971 851

4,4

24 127 533

2,6

10 514 281

1,1

5 330 037

0.6

Mais il est impossible de douter, notamment au vu des résultats, qu'il s'agisse d'une priorité acceptée par une cubain, et

Résultats qui, dans leur ensemble, meilleurs exemples existant aujourd'hui à l'échelle internationale semestre.

1979-1980

1 672 900

1 150 300

606 750

382 600

690 500

37 700

135 300

102 750

214 600

83 700 (1)

109 900 (1)

89 957

146 240 (2)

12 483

25 026

1976

TOTAL par habitant

45 011 622

4,7

25 650 702

2,7

12 254 287

1,3

7 106 633

0,7

Deux exemples peuvent illustrer cela : l'éducation et la santé.

f.- L'éducation : le tableau des élèves inscrits par type d'enseignement est à lui seul explicite sur l'ampleur de

- La troisième grande étape développement du système d'éducation voie d'achèvement. Il

4. Il y a eu sur ce plan une réelle amélioration depuis le début de l'année 1980, qui s'est particulièrement accentuée au cours du second

Page 63

Sources : Ministère de la Santé publique La Havane ; Rapport de Fidel Castro au Ile Coneu la campagne d'alphabétisadu 6e grade » visant à ce que l'ensemble de la population - en âge scolaire et adulte çoive une éducation primaire complète. Cela acquis, c'est la bataille du 9e grade qui est en cours et qui sera bientôt ache-

Dans, l'ensemble enfants d'âge scolaire suivront le premier cycle de l'enseignement secondaire.

1980-1981, 98,5% des enfants sortant de l'école primaire entraient dans le secondaire : la bataille du 9e grade peut d'ores et déjà être considérée comme une bataille gagnée ;

- L'ensemble du système éducatif est gratuit, du jardin d'enfant à l'université, et cela inclut le matériel, les livres, le transport et très souvent la nourriture ;

- Une politique systématique de formation des adultes est menée, dans le cadre d'une relation étroite entre les études et le travail et d'une volonté d'adapter en permanence le système édunécessités du développement économique. Les résultats obtenus à ce niveau semblent encore limités ;

L'accent mis, première période, sur l'aspect quantitatif - participation gratuite de tous à une éducation de base de longue (9 années) — a conduit à négliger la qualité de la plupart des enseignements de plus haut niveau ou spécialisés. doute faut-il voir là une des causes de la faible incidence apparente du développement massif de l'éducation sur la productivité du travail. Malheureusement, il y a peu de chances pour que la récente introduction de l'enseignement du « marxisme-léninisme » à tous les niveaux du système éducatif, et sur la base de programmes « importés » d'Union que, contribue à l'amélioration de cette

Eg. - La santé : il s'agit sans aucun doute du secteur où se combinent le plus le développement d'une infrastructure spectaculaire et les expériences novatrices. Dorénavant, le système cubain santé publique dispose de suffisamment d'installations décentralisées et réparties sur l'ensemble du territoire, de suffisamment de personnel médical qualifié et de ressources, pour pratiquer, dans le cadre de la gratuité totale, une véritable médecine préventive. Le changement de relation entre le médecin et le patient inscrit dans la médecine préventive se combine à une participation croissante de la population à l'organisation et à l'évolution des polycliniques (5), dans le cadre des structures locales du pouvoir populaire

Les Tableaux IV et V illustrent deux aspects des résultats acquis ; l'augmentation du nombre des consultations et l'accès au stade de la médecine préventive d'une part; la très forte baisse des taux de mortalité d'autre part.

Ajoutons enfin, et à titre de compaqu'avec 159 médecins 100 000 habitants Cuba a, sur ce plan, une densité moyenne supérieure à la moyenne française qui est de 135 pour grès du Parti communiste cubain.

Produits de l'industrie sucrière Produits de l'industrie minière Produits de l'industrie du tabac Produits de l'industrie de la péche Produits autres Source : Comité d'Etat des Statistiques, La Havane. 100 000 habitants. Enfin, l'espérance de vie à la naissance rejoint maintenant celle des pays les plus développés : 74 ans et demi pour la femme et 71 ans et demi pour l'homme.

L'ensemble de ces acquis, produit d'un taux très élevé d'accumulation du capital depuis maintenant vingt ans (7) ne doit pas masquer deux problèmes essentiels abordés maintenant.

Th. - La dépendance persistante par rapport au sucre en tant que principal produit d'exportation et ses conséquences

Il s'agit d'une dépendance considérable, comme l'indique le Tableau VI sur la structure, en pourcentages, des exportations pour l'année 1979.

Les effets en sont multiples. La dépendance par rapport au sucre, c'est la dépendance par rapport à ses fluctuations de prix sur le marché mondial. Cela malgré l'effet « atténuant » des accords bilatéraux, et à long terme, passés avec l'Union soviétique : un système d'indexation lie le prix du sucre vendu par Cuba à l'URSS au prix du pétrole qu'elle lui achète (voir Tableau I).

L'exportation du sucre étant une importante source d'accumulation, c'est

5. Il s'agit en l'occurrence d'unités relativement petites et décentralisées.

6. Sur le « Pouvoir populaire », lire Rouge numéro 952, second article d'une série de quatre, reportage réalisé à Cuba au mois de décempar Jean-Pierre Beauvais. Numéro 951, 9-16 janvier 1981, « Cuba: Extension de la révolution et défense de la bureaucratie soviétique » ; numéro 952, 16-22 janvier 1981, « Cuba : "Pouvoir populaire" et démocratie socialiste » ; numéro 953, 23-29 janvier 1981, « Cuba : Acquis et choix économiques » ; numéro 954, 30 janvier-5 février 1981, « Cuba : Déformations bureaucratiques, réorganisation démocra-

TABLEAU V TAUX DE MORTALITE pour 1 000 habitants STRUCTURE DES EXPORTATIONS en pourcentage cette dernière qui, en fin de compte, partiellement dépendante du marché mondial et de ses fluctuations. Ainsi, le ler Plan quinquennal avait fixé, à la fin de 1975, un taux moyen de de 6 % par an pour 1976-1980. Cela s'est très vite révélé irréalisable, faute des moyens financiers sur lesquels les planificateurs avaient compté : après avoir atteint leur historique en novembre 1974 (65,18 cents la livre ce mois-là, avec une moyenne pour l'année livre), les cours ont chuté à 7,80 cents en 1978 (voir TaLe Plan supposait notamment un investissement dans l'industrie de l'ordre de 15 milliards de dollars sur cinq ans, un tiers seulement étant fournis par soviétique et les autres pays du COMECON. La chute brutale des rentrées en devises attendues des ventes de sucre sur le marché libre, a obligé à réduire dans de fortes proportions ces projets d'investissement (8). Durant toutes les premières années du Plan, le sucre a flanché en tant que source d'accumulation : son prix moyen de vente sur le marché mondial durant cette période étant, selon Fidel Castro, 7. A propos du taux d'accumulation à Cuba, des sources émanant du JUCEPLAN indiquent pour le début des années 1970 des taux « proches de 30 % ». D'après une enquête du journaliste américain James Higgins, le taux d'accumulation du capital a été de 1968, de 33 % en 1970 et de 28 % en 1971. Cité par Carmelo Mesa Lago, Cuba in the 1970's, and Institutionalisation, University of New Mexico Press, Mexico, 1975. D'après une évaluation faite en 1975 par le ministère de l'Industrie sucrière, une variation du prix du sucre de un cent de dollar par livre augmente ou diminue de 40 millions de dollars les recettes obtenues sur le marché libre.

Page 64

LES PRINCIPAUX INDICATEURS DU COMMERCE EXTERIEUR CUBAIN

Exportations totales URSS Autres Etats ouvriers Reste du monde Importations totales URSS Autres Etats ouvriers Reste du monde Solde total URSS Autres Etats ouvriers Reste du monde Source : Annuaires statistiques de Cuba. approximativement égal à 55% de la moyenne mondiale de ses coûts de production (9).

L'influence sur le commerce extérieur est évidente : le commerce extérieur cubain n'a cessé de diminuer durant la période de chute des cours du sucre commencée en 1975. En 1978, par exemple, les importations cubaines en provenance d'Europe, du Canada et du Japon, ont diminué de 22,1% par rapport a 1977, renforçant encore la place prépondérante qu'ont les échanges avec les pays du COMECON dans le commerce extérieur cubain.

Le Tableau VII donne une vue d'ensemble du commerce extérieur de Cuba depuis 1970. Il est à rapprocher du Tableau I.

Fi. - Déficit structurel du commerce extérieur et dette : le déficit structurel du commerce extérieur de Cuba est mis en l'ampleur de ce déficit soit largement fonction des variations du prix de vente du sucre, on ne peut imputer l'existence de ce déficit structurel à la seule dépendance du sucre, mais à une combinaison entre celle-ci et d'autres facteurs: portation de la totalité des sources d'énergie, inflation se répercutant sur le prix d'achat des nombreux biens d'équipements achetés dans le cadre de la politique d'industrialisation, etc.

Il s'agit d'un problème chaque fois plus grave et qui peut devenir un véritable goulot d'étranglement : la dette accumulée de Cuba avec les pays « hors COMECON » se monterait, estimations convergentes, de dollars. Pour avoir une idée de ce que signifie cette somme, il faut la mettre en rapport avec les recettes annuelles d'exportations en devises convertibles. dette est environ cinq fois supérieure, soit années d'exportations en devises convertibles...

1970

1971

1972

1 050

861

771

529

304

224

197

248

261

350

273

296

1 311

1 387

1 190

714

731

691

226

239

200

276

394

417

- 261

- 526

- 419

- 162

- 427

- 490

22

22

- 3

74

- 121

- 121 l'activité économique, extrêmement faible. Un exemple relatif à la construction construire un nombreux éléments préfabriqués notamconsidéré comme un moment de l'histoire de la Révolution cuà 2,7 millions tivité du travail sont extrêmement imprécis.

Nous avons même relevé des données différentes — sinon contradictoires — pour des périodes ques. Le rapport de Fidel Castro devant le Ile

Congrès du PCC n'échappe pas à ces imprécisions. Le chiffre de 3,4 % semble s'appliquer à

TABLEAU VII

Men millions de pesos cubains 1973 1974 1975 1153 2 237 2 947 477 811 1 661 268 472 341 408 954 945 1 463 2 226 3 113 811 1 025 1 250 224 328 354 428 873 1 509 - 310 11 - 166 - 334 - 214 411 44 144 - 13 - 20 81 - 564 j. - Malgré la très vague et rapide ment) mention, dans le rapport de Fidel Castro, d'une augmentation de la productivité du travail de 3,4 % (10), celle-ci reste globalement, et dans tous les secteurs de donnera la mesure du problème : il faut en moyenne cinq ans, à La Havane, pour immeuble d'habitation d'environ dix étages, alors que la technologie employée est moderne (appel à de mique. II. — 1970-1980 : Décennie de la productivité L'échec de la campagne pour une récolte record de sucre, pour une zafra de 10 millions de tonnes en 1970, est à juste dont les effets ont été déterminants à un baine. Les masses et l'ensemble de l'appareil économique du pays ont été, en 1969-1970, mobilisés pour cet objectif. C'était là un symbole et l'aboutissement de l'orientation économique suivie depuis plusieurs années, particulièrement depuis 1966, et dont la caractéristique la plus évidente était le volontarisme, tant au niveau des objectifs fixés qu'à celui des moyens mis en œuvre pour leur hypothétique réalisation. Trois aspects peuvent il-

9. Fidel Castro, « Rapport au Ile Congrês du PCC », Granma, résumé hebdomadaire, 28

10. Les chiffres disponibles sur la producdes secteurs d'activité spécifi-

1976 1977 1978 2 692 2 912 3 417 1 638 2 066 2 496 452 378 410 602 468 511 3 180 3 433 3 558 1 490 1 858 2 317 374 467 516 1 316 1108 725 - 488 - 521 - 141 148 208 179 78 - 89 - 106 - 714 - 640 - 214 et que le nombre d'ouvriers est supérieur d'environ 30% à celui employé sur un chantier équivalent en France (11). La multiplication d'exemples dans la presse, les discours de dirigeants, empiriquement la visite de quelques centres de travail, tout cela ne peut que convaincre de l'ampleur de ce phénomène qui a été, durant la décennie 1970-1980, au centre des préoccupations des dirigeants cubains, lorsqu'il s'est agi pour eux de procéder à des choix en matière d'orientation écono-

- La réduction, en 1966, du pouvoir et des fonctions du JUCEPLAN, la Junte planification. L'élaboration d'un Plan économique à moyen terme, comme cela avait été tenté pour la période 1962-1965, est abandonnée. Rapide. ment les Plans annuels sont, dans les faits, largement abandonnés. La mise en place d'un appareil statistique, impulsé durant les années antérieures, est totalement négligée. En lieu et place de tout cela sont lancés, sous la responsabilité Fidel Castro, des « plans spéciaux » ou encore « mini-plans ». Ils concernent un secteur spécifique, très circonserit, l'activité économique. Leur mise en pratique se fait, théoriquement, sur la base d'une très grande centralisation. L'adoprecueillies à Cuba, et concernant des secteurs tels que l'activité portuaire et la construction

11. On pourrait citer de nombreux exempies de ce type. Une brève enquête concernant le port de La Havane - ou pourtant des efforts considérables ont été faits en permanence pour une productivité inférieure de 50 % à celle des

Page 65

tion d'un « mini-plan » signifie que le secteur concerné a priorité sur d'autres en matière d'investissements, de livraisons de matières premières ou de combustibles par exemple. Elle signifie également que la réalisation des objectifs ainsi fixés a l'absolue priorité sur tous les autres projets ayant à voir avec ce secteur. Les « mini-plans » se succédant les uns aux autres, il était devenu fréquent de voir investissements et techniciens transférés d'un projet en cours de réalisation à un autre. Un nombre croissant, et au total considérable, de projets — à demi-terminés, inutilisables et définitivement abandonnés -symboliseront cette « plans spéciaux », des « mini-plans ».

-L'« offensive révolutionnaire » lancée sur le terrain économique au printemps 1968, et alors que l'expérience des « mini-plans » bat son plein. Il s'agit de nationaliser ce qui reste du secteur privé dans l'industrie et les services (en fait des poches d'activité d'importance très secondaire). Il faut surtout réaliser des records au niveau des investissements, de l'accumulation, quitte à sacrifier drastiquement la consommation (12). Dans les discours faits à l'époque pour justifier cette offensive, il est souligné que « Cuba avance rapidement dans la construction d'une so-

- L'abandon d'une politique d'industrialisation rapide et de diversification de la production agricole qui avait été mise en pratique jusqu'en 1964. Jugée irréaliste, à cause du manque de ressources du pays et des effets du blocus économique de l'impérialisme, elle est remplacée partir de 1965-1966 par une politique visant à augmenter au maximum la production sucrière et à utiliser les ressources en devises ainsi obtenues pour mécaniser et moderniser cette production.

C'est le contexte dans lequel est adopté un « Plan sucrier » s'étendant sur la période 1965-1970. Il prévoyait des investissements considérables, de l'ordre de 4,5 milliards de franes français de l'époque, devant être notamment affectés à la modernisation et l'extension des raffine. ries, 90% d'entre elles étant dotées d'é. quipements ayant déjà plus de trente ans

En 1970, seulement un tiers de ces investissements s'étaient matérialisés. Cela signifiait, pour n'en rester qu'au problème du raffinage, que seules 152 raffineries état de marche, alors qu'en 1959 il y en avait 161.

Dans un tel contexte, l'objectif des 10 millions - l'aboutissement du « Plan sucrier » - était totalement irréaliste. D'autant que l'infrastructure au niveau de

Get du transport présentait les mêmes déficiences et que la main-d'œuvre qualifiée manquait dramatiquement.

A posteriori, des techniciens de l'ISO (International Sugar Organization), l'Organisation internationale du sucre, ont considéré que l'infrastructure dont disposait Cuba à l'époque permettait une production de 6 millions de tonnes. Sans atteindre les 10 millions fixés, la production de la zafra de 1970 dépasse le chiffre de 8 millions et demi de tonnes, record jusqu'alors jamais égalé (voir Tableau I).

Mais le prix à payer est considérable. La totalité des secteurs économiques est affectée : en l'absence d'un Plan d'ensemble, tous les « mini-plans » en cours de réalisation ont été subordonnés au « Plan sucrier ». Retards dans les investissements, chutes de production en sont les conséquences les plus immédiates. Dans certaines branches industrielles, l'activité a été fortement ralentie sinon stoppée à cause du départ d'une partie importante du personnel - sur une période prolongée - dans les brigades de coupeurs de

L'infrastructure sucrière elle-même est affectée par une utilisation trop intensive : si 152 raffineries étaient en état de marche au début de cette fameuse zafra, lorsque viendra celle de 1972, seules 115 raffineries seront encore en état de marche...

Dans le chaos qui s'instaure, c'est l'ensemble des problèmes économiques de la Révolution cubaine qui sont mis à nus. Leur ampleur ne sera pas masquée par la direction - et en particulier par Fidel Castro - qui fera de l'économie le thème central de ses principaux discours durant les deux ou trois années suivantes.

Petit à petit, précisément au fil de ces discours, derrière les critiques de la période antérieure, on peut voir s'ébaucher de nouvelles orientations.

Les nombreuses mesures de remise en route et de réorganisation de l'économie prises de 1971 à 1974 en sont la trame.

Le nouveau « Système de direction et de planification de l'économie » élaboré à la fin de cette période, adopté dans ses modalités générales lors du ler Congrès du PCC, et mis en place depuis trois ans ne sera que l'approfondissement et la mise en forme systématique de cette oriention.

C'est donc dans les premières années de le donnes du , g0, que te faites choix économiques essentiels. Des choix au centre desquels sont les masses cubaines ; mais des choix à propos desquels n'existe aucune possibilité réelle de débat auquel ces masses pourraient organiquement participer.

Le problème central à résoudre est pourtant celui de la très faible productivité du travail, dont l'une des dimensions essentielles est la faible « conscience économique » des travailleurs...

NOUVELLES ORIENTATIONS Mettre fin au gaspillage et à l'inefficacité des investissements: mise en chantier d'une nouvelle planification

Un grand nombre de discours, tant de Fidel Castro que des responsables économiques, sont consacrés à l'inefficacité ou à la mauvaise utilisation des investissements. Lors de son voyage au Chili en novembre 1971, le Premier ministre cubain déclara : « Souvent, le désir d'accomplir beaucoup en une période de temps très courte, nous a conduit à rassembler et à consacrer de nombreuses ressources pour un objectif déterminé. Et le résultat est que, loin d'avoir fait la meilleure utilisation de ces ressources, nous les avons gaspillées. (13) » Les exemples concrets de gaspillage abondent. Ainsi, à la même époque, Fidel Castro analysera le phénomène du gaspillage au niveau des investissements agricoles, en particulier des tracteurs : les quelque 50 000 tracteurs importés entre 1959 et 1970 ont été, dira-t-il, « utilisés pour toutes sortes d'activités non productives », comme « transporter les paysans aux matchs de base-ball, à la plage, aux fêtes de toutes sortes, ou encore lorsqu'ils rendent visite à des amis ». Il expliquera comment les tracteurs ont été confiés à des travailleurs agricoles ignorant tout de la mécanique, ne sachant pas les utiliser correctement et encore moins les entretenir. Aussi, conclura-t-il, « lors que l'exploitation agricole appartenait à un propriétaire, un tracteur durait une vingtaine d'années. Mais, depuis que l'Etat est devenu propriétaire de cette exploitation, un tracteur ne dure plus que trois, au maximum quatre L'inefficacité (le gaspillage) en ce qui concerne les investissements industriels est dénoncée elle aussi. On cite le cas de nombreuses usines presqu'entièrement terminées et qui ne peuvent être mises en marche car, depuis des mois — ou des années —, il manque une machine — ou la pièce d'une machine - essentielle au processus de production. On parle de quantités considérables de biens d'équipement, importés à grands frais, et inutilisables après avoir été exposés des mois et des mois aux intempéries, sur des terrains vagues, à la périphérie des ports. On pour-

Les transports fournissent également de nombreux exemples de cette situation. Dans un document important pour la com-préhension de cette étape, Osvaldo Dorticos mentionne la crise des chemins de fer, dont le rôle est vital, notamment durant la zafra pour le transport de la canne. Sur un parc de 300 locomotives, seules 134 sont en état de marche. Les autres - en général récentes - sont inutilisables à la suite d'un mauvais entretien prolongé (15).

Tous ces exemples renvoient à deux grands types de problèmes : a) l'état chaotique de la planification, pour ne pas dire l'absence de planification à la suite de la politique des « mini-plans ». Rapidement, cette politique sera abandonnée. Formellement, le JUCEPLAN retrouvera ses prérogatives et ses fonctions et, avec l'aide technique de l'URSS, des Plans intermé. diaires seront préparés, dans la perspective du ler Plan quinquennal prévu, dès cette époque, pour 1976-1980 ; b) le bas niveau de « conscience économique » des travailleurs cubains.

12. Cf. les indications détaillées en note 7. 13. Fidel Castro, sélection hebdomadaire. 5 décembre 1971.

Economia y Desarrollo, numéro 12.

Page 66

Faible productivité du travail : retour au dividuels système des normes et sa généralisation

L'ampleur du problème est révélée par une enquête dont les résultats sont publiés par la revue Bohemia, 1970. Dans 200 entreprises de différentes tailles, appartenant à tous les secteurs de l'activité économique, et localisées dans les différentes provinces de la République, il apparaît que, en moyenne, un tiers de la journée de travail est perdu ; les cas où il s'agit de la moitié de la journée de fréquents. Deux raisons sont avancées : le fait que beaucoup d'entreprises emploient des travailleurs en surnombre et l'abandon - depuis 1966 — de tout système de normes (ce qu'un travailleur doit produire en un temps déterminé).

Des directeurs d'entreprise, des responsables de la production ou du personnel ont commenté les résultats de cette n'ont, dans leur entreprise et en l'absence de normes, aucun moyen de contrôler réellement la productivité des ouvriers.

Fin 1970-début 1971, des commissions composées de directeurs d'entreprises, de responsables de la production, de d'ouvriers qualifiés membres du parti seront reunies pour discuter de la reintroduction du systeme des normes. L'une des questions les plus souvent abordées dans les débats est de savoir si un tel système est contradictore non avec les « stimulants moraux ». En filigrane, il y a la crainte que les mesures constituent un véritable tournant. Dans le cadre de ces débats,

Risquet, à l'époque ministre Travail, refusera de se prononcer. Il défendra seulement l'idée que la réintroduction des normes est indispensable, les sont le seul instrument permettant de mesurer l'effort du travailleur.

Du second semestre de 1971 à la fin de l'année 1973, le système des normes sera progressivement rétabli. Lorsque, du 11 au 15 novembre 1973, se tient le XIlle Congrés de la CTC, la centrale syndicale, « 70% de la force de travail employée par l'Etat utilise le système du travail normé ». Dans un rapport fait à ce Congrès, il est même affirmé que la productivité du travail aurait augmenté 21 % durant la seule année 1972 grâce à ment, ces résultats ne concernent que l'industrie. La très faible productivité du travail reste la règle dans l'agriculture : Raul Castro, dans son discours au Congrès de fondation du Syndicat national des travailleurs de l'agriculture et de l'élevage, en septembre 1973, en donnera des exemples saisissants : selon lui, il est trés fréquent que dans les fermes d'Etat les seuls coûts salariaux excedent largement la valeur de la production. Il en conclura notamment à la nécessité d'éliminer la main-d'œuvre inutile qui constitue un pourcentage appréciable de la main-d'œuvre totale employée dans les fermes d'Etat (16). Réorganisation de la politique des salaires : priorité aux stimulants matériels in-

Le XIlle Congrès de la CTC de la fin 1973, dont il vient d'être question, marque un réel tournant. L'une des thèses centrales adoptées à ce Congrés concerne « le renforcement du système socialiste de distribution en fonetion du travail », lopposant au « système en fonction des besoins ». C'est d'ailleurs lors du discours de clôture prononcé à ce Congrés que Fidel Castro fera une sévère critique des conceptions prévalant à la fin des années soixante : « Payer le même salaire pour le même type de travail sans prendre en compte l'effort productif impliqué est un principe egalitare que nous devons corriger. » Dans le même discours, il annoncera que des voitures allaient être importées afin d'étre vendues aux cadres techniques but d accroitre leur productivité ». Quelques mois plus tard, dans le courant du premier semestre de 1974, sera annoncé le déblocage de 132 millions de pesos (environ 600 millions de franes français) pour améliorer les revenus des techniciens et des dirigeants d'entreprises, « en reconnaissance de leurs qualifiautre thèse approuvée par le XIlle Congrès de la CTC traite de l'organisation du travail et des salaires. Les salaires sont à nouveau liés aux normes partiellement le cas entre 1963 et 1966, puis cela avait été aboli). Si le travailleur remplit son quota, il recevra l'intégralité du salaire qui lui correspond. S'il ne le remplit pas, son salaire sera ré duit en proportion du non-accomplissement du quota. S'il dépasse le quota, son ment, et avec un bonus (égal au 100 % du dépassement). Par ailleurs, les heures supplémentaires volontaires et non payées sont remises en question : une heure supplémentaire non payée reviendrait plus cher qu'une heure régulière de travail normalement payée, vu la très faible productivité des travailleurs dans ces circons. tances, et alors que les autres composantes du coût de production ne varient de toute façon pas...

Le nouveau système d'« émulation socialiste » approuvé par le XIIle Congrès de la CTC prévoit d'autres types de « stimulants matériels » et le maintien de stimulants dits « moraux ». Ils se situent dans le cadre d'une « compétition », le plus souvent individuelle et parfois collective. Les « stimulants matériels » pour les individus consistent, par exemple, en une priorité pour les vacances (lieux de jours, etc.), ou pour les programmes ré-

16. Raul Castro, * Palabras en la clausura del acto de constitucion del Sindicato Nacional

Agropecuarios ». Granma, 10 septembre 1973, p. 2-3.

17. C'est toujours la manière selon laquelle sont répartis la plupart des appareils électro-ménagers, même si on commence à en trouver en vente libre, mais à des prix beaucoup plus élevés et sans posibilité de crédit.

18. La crise du logement est l'un des problèmes les plus aigus auquel est confrontée la - en matière de construction - aux infrastructures sociales (écoles, hópitaux, etc.), à l'induscréatifs. Pour les collectivités, il s'ag d'allocations pour l'amélioration ou construction d'installations à usage socia culturel ou sportif dépendant de l'entre prise. Ce qui est appelé « stimulants mo raux » consiste en diplômes, médailles e titres, tel que celui de « héros national d

Tant dans les résolutions du XIII Congrés de la CTC que dans les déclar: tions gouvernementales faites postérieur ment, est soulignée l'importance de lie étroitement les nouveaux stimulants ma tériels individuels à la productivité. La r solution sur la distribution des article électro-ménagers, le « Plan CTC » comm on l'appelle encore maintenant à Cub: est un bon exemple de cette liaison. Le biens de consommation durables ne sor pas disponibles dans le commerce, ma sont répartis par le ministère du Comme ce intérieur dans les différentes entrepr ses (17). La liste des produits disponible est affichée. C'est un comité de travai leurs élus, ou dans certains cas l'Assemblé des travailleurs, qui détermine les prior taires, en fonction d'abord de leurs. mér tes (respect ou dépassement des quota productivité) et, secondairement, de leu besoins. Dans une large mesure, c'est si lon les mêmes critères que sont faites l attributions de logements (18).

Les dirigeants cubains toujours le XIIle Congrès de la CT comme le Congrés décisif : celui de l réactivation et de la démocratisation d mouvement syndical. Dans les limites a signées à l'activité syndicale quotidienn - essentiellement veiller à la bonne appl cation des lois sociales —, cela est vra Mais l'importance de ce Congrès résid ailleurs. C'est un Congres consacré à l bataille pour l'augmentation de la produ tivité du travail. Les résolutions adoptér constituent le tondement de la politiqu suivie jusqu a maintenant en matière d'o ganisation et de rétribution du travail • d'émulation socialiste.

Systématisation des normes, salairı liés à leur accomplissement, privilège à qualification, « stimulants » essentiell ment matériels et individuels, et liés dire tement à la productivité : ces grandi orientations forment un ensemble coh rent dont on ne voit pas, en l'absence c mécanismes de participation démocrai que, comment il pourrait contribuer élever le niveau de « conscience économ que » des masses. On pouvait difficil ment imaginer, par ailleurs, rupture pli nette avec l'« égalitarisme » mis en ava: durant la période antérieure. Les résol tions adoptées pour aider à la politiqi trie et aux transports. Malgré un plan massif construction de logements, prévu pour les p chaines années, le retard pris est tel — par ri port à l'accroissement démographique et au • tions - qu'il ne semble guêre possible d'arri à une situation satisfaisante avant la fin de siècle. Les nombreuses conséquences sociales cette situation mériteraient à elles seules u etude spécifique ; signalons la plus évidente, poids que garde trés souvent la famille, puisq: est trés courant que trois générations coha tent sous un même toit et dans un espace ‹ plus restreints.

Page 67

Fidel Castro en visite dans une exploitation agricole, au temps des « mini- plans » anarchiques...

systématique de produits autrefois desti- La population aurait done pu théoriquede la réduction de la quantité de monnaie en circulation en sont une illustration. Réduire la demande et accroître la pro-

Dès les premières grandes mesures sociales prises par la révolution, le pouvoir d'achat de la population avait augmenté de façon importante. Le plein emploi, la garantie de salaire annuel pour les travailleurs du sucre, l'augmentation très substantielle des bas salaires, des pensions, l'extension des services sociaux gratuits (éducation, santé, sécurité sociale, téléphone, eau...), la réduction du prix des loyers, et de nombreux services tels que l'électricité, le gaz et les transports y ont contribué à des degrés divers.

Par ailleurs, le faible développement de la production nationale de biens de consommation, combiné à l'exportation nés à la consommation interne (tabac, alcools, par exemple), et surtout à la réduction des importations, a signifié dans les faits une très forte réduction de l'approvisionnement en biens de consommation.

Face à cette situation, a été introduit dès 1962 un système de rationnement rapidement généralisé à l'ensemble des biens de consommation, afin qu'une répartition égalitaire des biens disponibles puisse avoir lieu. En règle générale, toutefois. les revenus des familles excédaient largement ce qu'il était possible d'acheter chaque mois. D'où une croissance considérable de la quantité de monnaie en circulation.

Selon Osvaldo Dorticos dans son Analyse et perspective de l'économie cubaine, il y avait, en 1970, 3 478 000 000 de pesos en excès, et le revenu total de la population était égal à deux fois la valeur de ce qu'il était possible d'acheter.

ment vivre un an sans travailler. D'où un inévitable marché noir. Afin de réduire la quantité d'argent, décision a été prise à la fois de réduire la demande et d'accroitre la production de biens disponibles. Certains prix sont donc augmentés, l'abolition des loyers déjà repoussée définitivement annulée, ainsi qu'une nouvelle augmentation des salaires les plus bas. C'est dans ce cadre qu'au XIIIe Congrès de la CTC certains avantages obtenus par les travailleurs durant période précédente sont remis en question : la garantie de 100 % de ressources pour les « travailleurs d'avant-garde » en cas d'incapacité ou de retraite est éliminée, de même que la garantie d'un salaire annuel pour les ouvriers du sucre qui, au maximum, travaillent six mois dans l'année.

Parallèlement, un effort était fait pour augmenter la quantité de biens de consommation mis à la disposition de la

Page 68

population et élargir ainsi le cadre draconien des restrictions. Il s'agit là d'une politique cohérente avec la nouvelle orientation sur les salaires. Quel effet sur la productivité pourrait bien avoir un salaire « en fonction de la norme et avec bonus », s'il n'y avait rien à acheter ? Les effets de ces mesures ont été rapides : le pourcentage de surplus monétaire par rapport au revenu annuel de la population a été réduit de 87% en 1970 à 47% en 1973.

DE NOUVEAUX LIENS

AVEC L'URSS

L'ADHESION AU COMECON

L'échec de la « Zafra des 10 millions de tonnes » et ses conséquences vont impliquer un ensemble de rapports économiques qualitativement nouveaux avec l'Union soviétique. Selon la JUCEPLAN, le déficit commercial cumulé avec la seule Union soviétique est, en 1970, d'environ 2 milliards de dollars (19).

En 1971, les importations en provenance d'URSS augmentent en valeur d'environ 5 %, tandis que les exportations cubaines, toujours vers l'URSS, baissent de près de 40%. Pour cette seule année, le déficit commercial est de 427 millions de pesos (environ 500 millions de dollars), et, en 1972, il frôle les 500 millions de pesos (soit presque 600 millions de dollars). A cette époque, c'est environ 50 % du commerce extérieur qui se fait avec l'URSS (voir Tableau VII).

L'augmentation considérable du déficit est due à la baisse de la production sucrière à partir de 1971, et à l'incapacité dans laquelle Cuba se trouve d'honorer les accords commerciaux bilatéraux passés antérieurement.

Il convient toutefois d'ajouter à cette raison essentielle le prix payé alors par l'Union soviétique pour les livraisons de sucre (6,11 cents la livre), le même depuis 1963. Il avait été fixé cette année-là dans le cadre d'un accord bilatéral régulièrement reconduit depuis. Entre-temps, les prix pratiqués sur le marché mondial ont beaucoup fluctué ; mais, si durant les années 1965-1968, le prix fixé en commun avec l'URSS était supérieur de trois fois à celui du marché mondial, en 1972 il lui était de 15 % inférieur (voir Tableau I).

Les importations en provenance de l'URSS étant pour l'essentiel incompressibles (énergie, biens d'équipement), une renégociation de l'ensemble des rapports économiques et commerciaux bilatéraux s'imposait. Elle est menée alors que Cuba n'avait aucune marge de manœuvre et s'est conclue en deux temps.

D'abord par l'entrée officielle de Cuba dans le COMECON, le 11 juillet 1972, lors de la 26e Session de cet organisme. Carlos Rafael Rodriguez, chef de la délégation cubaine, s'engage dans som intervention à assurer de façon stable l'approvisionnement du « camp socialiste » en sucre. Il demande en retour une aide pour le développement de l'industrie du nickel, ainsi que pour la mise en place de nouvelles méthodes de planification. Dans sa réponse, Alexis Kossyguine insistera sur la nécessité de travailler à la coordination du futur Plan quinquennal cubain (1976-1980) avec les plans des pays du COMECON. Ainsi se trouvait esquissé le cadre général d'une coordination et d'une intégration qui n'a cessé de se renforcer depuis lors.

Le deuxième temps de conclusion de ces négociations décisives se situe six mois plus tard, en décembre 1972. Fidel Castro et Leonid Brejnev signent alors, à Moscou, cinq accords économiques bilatéraux. L'URSS paiera immédiatement un prix plus élevé pour le sucre et surtout, dans le futur, ce prix sera indexé, selon un système assez complexe, sur le prix de vente du pétrole soviétique à Cuba. Une aide technique considérable est prévue pour mécaniser la récolte de la canne à sucre, développer l'industrie du nickel, augmenter la production électrique, moderniser les raffineries de pétrole et réorganiser les méthodes de planification, notamment en développant l'utilisation des ordinateurs. La dette accumulée entre 1960 et 1972 voit son remboursement différé de 25 ans, de 1986 à 2011. Un crédit pour compenser le déficit prévisi- mite de robes .

ble des années 1973-1975, d'un montant les mêmes conditions. Enfin, un accord commercial de trois ans est signé (20).

Ces accords sont d'une importance capitale. Dans l'immédiat, ils donnent à l'économie cubaine les moyens de traverser une passe extrêmement difficile. A moyen et à long terme, ils scellent la place déterminante de la production de sucre dans le cadre d'une « division du travail » et d'une coordination des planifications entre pays du COMECON. A partir de là, ils définissent certaines des autres priorités que l'on retrouvera dans quinquennal et aussi dans le Ile Plan (mécanisation de la coupe de canne, nickel...). Enfin, la réorganisation des structures centrales de la gestion économique et de la planification se fera avec spécialistes soviétiques et du Il s'agit d'un véritable tournant dans les rapports entre Cuba et l'Union sovié. tique. Le blocus organisé par l'impérialisme américain en réponse au surgissement de l'Etat ouvrier avait, au début des années soixante, conduit celui-ci à dépendre largement pour sa survie des rapports économiques avec l'Union soviétique. Les accords de 1972, non seulement traduisent un accroissement considérable de cette « dépendance » « dépendance » d'un type particulier, mais ils l'institutionnalisent, la planifient à long terme ; ils jettent les bases d'un combat contre le sous-développement s'accommodant de ce cadre.

En ce sens, il n'est pas exagéré d'affirmer que ces accords constituent l'élé. ment le plus décisif de ces années difficiles de remise sur pieds de l'économie cubaine, la toile de fond aussi des orientations et des mesures prises alors, et analy-

La mise en pratique systématique de l'ensemble de ces orientations et mesures - telles que les normes de travail, les stimulants matériels individuels, les nouvelles méthodes de gestion - va se trouver facilitée par une très rapide et considérable augmentation des prix du sucre sur le marché mondial: le prix moyen pour l'année 1974 atteindra 29.66 cents la livre, presque sept fois son prix moyen pour 1971. Ce facteur, combiné aux facilités contenues dans les accords URSSCuba, va permettre de maintenir un taux très élevé d'accumulation, tout en prenant des mesures permettant d'améliorer quelque peu la consommation individuelle. Passée l'étape initiale de réorganisation, immédiatement après 1970, la productivité ne fera pas quant à elle de grands progres.

Les améliorations vécues quotidiennement par la population, et rendues en grande partie possibles grâce à la conjoncture sucrière favorable, seront avant tout mises au compte de ces nouvelles orientations qui n'en seront que plus populaires.

Dès lors, le terrain était particulièrement favorable à leur systématisation et leur approfondissement: ce sera l'adoption par le ler Congrès du PCC du nouveau « Système de direction et de planification de l'économie ».

LE « SYSTEME DE DIRECTION

ET DE PLANIFICATION DE L'ECONOMIE » On ne peut étudier, dans le cadre de cet article, l'ensemble de ce nouveau « Système de direction et de planification de l'économie », puisqu'il s'agit, selon les résolutions du ler Congrès du PCC, de « l'ensemble de principes, sous-systèmes, méthodes et procédures à partir et à travers lesquels se réalisent l'organisation, la planification et la gestion des activités économiques ».

De plus, si les principes généraux en ont été adoptés dès décembre 1975, ce n'est que durant l'année 1978 que ceux-ci ont commencé à être appliqués de maniè. re expérimentale à un groupe d'entreprises sélectionnées et représentatives d'un large éventail d'activités productives et de services. Et ce n'est qu'après la mise en place, ces dernières années, de tous les nouveaux organismes de gestion économique, apres la restructuration du réseau d'entreprises, avec l'entrée en vigueur du Ile Plan quinquennal, où sont introduites pour la première fois des catégories telles que « profit » et « rentabilité », que l'on peut parler d'une mise en pratique généralisée de ce nouveau système.

Aucune étude d'ensemble des modalités de cette mise en pratique n'est jusqu'à maintenant disponible, bien que de très nombreux articles sur des points limités et spécifiques soient publiés dans la presse quotidienne. Quant à ses effets sur l'activité économique, sur la productivité en particulier, il faudra examiner le degré

19. JUCEPLAN, cité par Carmelo Mesa Lago, op. cit.

20. « Report to the People on the Economic Agreements Signed with the Soviet Union ». Granma, Weekly Review, January 14, 1973.

Page 69

de réalisation des étapes initiales du Plan quinquennal pour disposer d'une première appréciation d'ensemble, à partir d'indicateurs sérieux.

Nous nous limiterons done à ce qui apparaît essentiel : la volonté de mettre en place un système économique planifié « fondé sur les lois économiques objectives qui agissent dans l'étape de construction du socialisme (21) », notamment sur la loi de la valeur et des « relations monétaro-mercantiles généralisées ». Un système fondé non plus à partir de directives administratives hyper-centralisées, mais de « leviers » économiques relativement décentralisés. Un systeme dont toute la logique consiste à faire du profit l'indice essentiel du Plan, de sa réalisation. Un système qui implique une autonomie importante des entreprises dans le cadre de ce que l'on appelle à Cuba la « décentralisation économico-opérative » ; c'est-àdire, en particulier, une autonomie plus grande dans l'utilisation des fonds mis a leur disposition par l'Etat.

Préalablement, trois éléments doivent être rappelés pour préciser la signification et l'importance de l'installation de ce nouveau « Système de direction et de planification de l'économie ».

La. - La mise en place de ce « systène » a signifié un bouleversement des tructures étatiques chargées des quesions économiques. Pour en mesurer "importance, il suffit de rappeler qu'ont té créés ces cinq dernières années un Comité d'Etat des Finances, un Comité l'Etat des Prix, un Comité d'Etat pour Approvisionnement matériel et techniue, un Comité d'Etat de Normalisation, in Comité d'Etat des Statistiques, un nstitut d'informatique, tandis que l'enemble de l'appareil bancaire était réorganise (22).

L'ampleur de la restructuration du réseau d'entreprises a signifié que de 3050 entreprises d'Etat en 1976, on est revenu ì 2 420 à la fin de 1980 (23). Petit à peit, les relations entre ces entreprises sont devenues contractuelles, c'est-à-dire effectuées sur la base de contrats bilatéraux négociés dans le cadre des objectifs fixés par le Plan. Dans cette perspective, un système de crédit à court terme à été insauré pour les entreprises. Un règlement général des entreprises a été adopté qui ixe le degré d'autonomie dont celles-ci ›énéficient pour leur gestion économique. Cela s'applique tant pour les entre›rises de production que pour celles charrées de la distribution. En d'autres ternes, les rapports entre usines et magasins leviennent eux aussi de type contractuel. Dans le domaine des biens de consommaion notamment, cela devrait permettre ux entreprises productrices de mieux teir compte des goûts du consommateur.

Mb. - La mise en place de ce « systèae », telle qu'elle s'est faite à Cuba, est atimement liée au processus d'instituionnalisation parallèlement au ours des années 1976-1977 (24). L'insauration du « pouvoir populaire », à partir de la mise en place des assemblées populaires au niveau municipal, régional et national, a signifié une réelle décentralisation, au niveau des activités économiques d'intérêt local ou régional. Les entreprises concernées dépendent maintenant des organismes locaux ou régionaux du « pouvoir populaire », devant lesquels leurs directeurs sont responsa-

Gc. — Cette mise en place enfin, se fait à partir d'une réaffirmation et d'un nouvel approfondissement des normes et des stimulants matériels - surtout individuels - liés à la productivité. Plus généralement, ce sont l'ensemble des theses adoptées par le XIIIe Congrès de la CTC qui sont reprises dans le nouveau système. Système de direction de l'économie et loi

Dans le cadre d'une économie comme celle de Cuba, c'est-à-dire l'économie encore « sous-développée » d'un pays qui a réalisé une révolution socialiste, la référence à la loi de la valeur comme étant l'une des lois économiques objectives sur lesquelles doit se fonder le nouveau « Système de direction et de planification de l'économie » implique de réels dangers.

Jusqu'à maintenant, et compte tenu des choix faits dans la période 1971-1974, les priorités économiques et sociales ont toujours résulté de choix politiques conscients. Choix politiques ayant le dessus par rapport à la loi de la valeur pour dicter les décisions économiques, en particulier les choix d'investissements.

Ainsi, la priorité a été en particulier accordée au plein emploi dans les villes et les campagnes, à l'éducation pour tous et aussi à la réduction des retards technologiques. Elle n'a pas été accordée à un quelconque « rendement maximum ». Le choix (politique) de ces priorités a été nécessairement fait en violation de la loi de

Si tel n'avait pas été le cas, si les investissements avaient été faits, durant cette même période, non pas en fonction de choix politiques, mais en fonction de la loi de la valeur, ils auraient dû être faits dans les secteurs où la rentabilité est la plus grande d'après les prix sur le marché mondial; dans le cadre des caractéristiques de l'économie cubaine (sous-développement, monoculture), cela impliquait nécessairement le développement de la monoculture pour l'exportation. Ce n'est évidemment pas ce que veulent les dirigeants cubains lorsqu'ils expliquent aujourd'hui que la permanence de la loi de la valeur dans l'étape de construction du

21. Primer Congreso del Partido Comunista Cubano, Tesis y Resoluciones. « Resolucion sobre el sistema de direccion y de planificacion de la economia ». p. 189-207.

22. Un « Comité d'Etat » est en fait équivalent a. en cabo, deapponent meconte du PCC ». Granma, résumé hebdomadaire, 28

24. Pour une description de l'ensemble de ce processus, lire Martha Harnecker, Cuba, diesocialisme doit être un des éléments de base du nouveau « Système de direction planification de l'économie ». Ils veulent en premier lieu, et cela est positif, que la loi de la valeur ne soit plus ignorée comme ce fut fréquemment le cas, en particulier durant la première décennie de la révolution. Ne pas ignorer la loi de la valeur signifie notamment un calcul sérieux des coûts de mes allouées aux secteurs auxquels il a été préalablement décidé de donner la priorité. Ne pas ignorer la loi de la valeur, dans cette perspective, ne signifie donc nullement faire des choix en fonction de la loi de la valeur. Mais, les priorités étant préalablement déterminées selon des critères autres (politiques et sociaux), il s'agit, à partir d'une stricte évaluation des coûts, d'éviter les gaspillages et pertes que, en dernière instance, les masses devront payer de sacrifices inutiles. Cela est d'autant plus une nécessité dans le cas de Cuba que l'économie — sources d'énergie, biens d'équipement - dépend largement du commerce extérieur.

Mais, s'il est correct et positif de la part des dirigeants cubains de ne plus ignorer la loi de la valeur, et en ce sens et dans ces limites d'en tenir compte, il peut être dangereux et lourd de conséquences de ne pas réaffirmer en même temps que la loi de la valeur doit être, à l'heure du choix des orientations, violée délibérément et de façon permanente. Ne pas le réaffirmer, maintenir une certaine confusion (« Une des lois économiques sur lesquelles doit se fonder le nouveau système de direction... ») tend à accréditer l'idée que la loi de la valeur peut aussi avoir une fonction de régulation de la production, être done un facteur largement déterminant du choix des investissements. Loi de la valeur et autonomie des « entreprises socialistes »

Dans le contexte actuel de l'économie cubaine marqué par de profondes réformes encore « inachevées », il ne s'agit pas d'une question d'ordre académique : elle est intimement liée au contenu réel de l'autonomie de décision des entreprises. Au plan des textes, bien que les formules restent assez générales, les limites sont assez clairement établies : l'« entreprise socialiste » sera dotée d'une « indépendance relative permettant de la différencier des autres unités de base de l'économie et se concrétisant dans une autonomie économico-opérative dans sa gestion (25) ». En même temps, « les tature ou démocratie ?, Cahiers libres numéro

Cf. Assembleas Municipal del Poder 1979 : et Primer Congreso del Partido Comunista Cubano, Tesis y Resoluciones, « Resolucion sobre los organos del Poder Popular », p. 167-

25. Primer Congreso del Partido Comunista Cubano, Tesis y Resoluciones, p. 199.

Page 70

organismes superieurs doivent équiper les entreprises avec les moyens technico-matériels et financiers adéquats pour l'accomplissement du Plan (26) ».

En d'autres termes, les investissements restent intégralement faits par voie budgétaire dans le cadre des choix centralisés déterminés lors de l'élaboration du Plan. Mais la porte semble laissée ouverte pour que, dans le cadre de leur autonomie accrue, les entreprises aient ultérieurement la possibilité de disposer d'une partie du surproduit (leur surproduit net) pour auto-investir. Selon plusieurs informations concordantes, il s'agit d'une question qui a été débattue entre certains économistes du JUCEPLAN et qui continuerait à l'être.

Par ailleurs, la démarcation entre cette question de l'auto-investissement et celle des « fonds décentralisés de stimulation économique des entreprises » n'est toujours pas clairement établie. Il s'agit là « des fonds recueillis sur les bénéfices réalisés par l'entreprise après déduction de la part revenant au budget national». Ces fonds sont affectés à :

- l'amélioration des conditions socio-culturelles des travailleurs de l'entreprise (stimulants matériels collectifs) ;

- l'alimentation d'un système de primes individuelles aux travailleurs en relation avec les résultats de la gestion de l'entreprise, système qui inclut le personnel dirigeant et administratif (stimulants matériels individuels):

l'amélioration des « conditions technico-productives de l'entreprise (27) ».

C'est à propos du troisième point qu'il y a confusion. Il s'agit d'une sorte de fonds d'amortissement pour la modernisation des équipements productifs, leur amélioration technique ; il semble cependant que certains économistes et directeurs d'entreprise soient tentés de voir là une ouverture potentielle vers de futures possibilités d'auto-investissement. aborde là un des problèmes essentiels posés par le nouveau « Système de direction de planification de l'économie ».

Les primes du personnel - et notamment des dirigeants - dépendant des résultats de l'entreprise, ces derniers tendront logiquement à rechercher les conditions permettant de réaliser le maximum de profit. L'un des facteurs d'accroissement du profit, ce sont bien évidemment les investissements, leur efficacité et leur ampleur. Dans la mesure où ils y ont un intérêt matériel, les dirigeants chercheront donc à contrôler et à déterminer de plus en plus l'ampleur et les objectifs de ces investissements (comme d'ailleurs la quantité et la qualité des marchandises à produire et leur prix). Ils le feront d'autant plus systématiquement que leurs pouvoirs, en particulier ceux des directeurs, ont été largement amplifiés dans le cadre de la nouvelle autonomie des entreprises. Responsable de l'ensemble de la marche de celle-ci, de l'organisation de la production, des relations avec les autres unités de production et avec les autorités administratives, le directeur ne partage réellement son pouvoir de décision avec les délégués des travailleurs (syndicat) que sur la répartition du fonds social et du fonds de prime.

Or, si la logique des principes et des mécanismes du nouveau « Système de didevait conduire à la possibilité pour les entreprise - en l'occurrence les directeurs — de réaliser sytématiquement et de façon décentralisée des « auto-investissements » productifs à partir des bénéfices préalablement réalisés, les conséquences ne manqueraient pas d'être désastreuses.

- Dans la mesure où une économie encore « sous-développée » - comme l'est l'économie cubaine - compte de grandes inégalités de productivité entre entreprises d'un même secteur ou de secteurs différents, dans la mesure où les entreprises à haute productivité sont très peu nombreuses, il suffit qu'elles gardent à leur disposition une partie de leur surproduit net pour que l'inégalité de développement et de revenus entre entreprises anciennes et entreprises croisse au lieu de diminuer.

— Si les entreprises disposent de possignificatives d'auto-investissements, elles (là encore les directeurs) auront tendance, devant la pénurie généralisée de produits industriels, à orienter leurs investissements de façon à accroître la production de marchandises leur faisant le plus défaut, ou faisant localement le plus défaut par exemple.

Autrement dit, des critères d'intérét sectoriel, d'intérêt local, pourraient rapidement prendre le dessus, s'imposer par rapport à des priorités nationales, dès lors qu'est « appliquée » la loi de la valeur ; les inegalités entre secteurs d'activité - et donc entre secteurs de la classe ouvrière -allant croissant par ailleurs (28).

Encore une fois, on n'en est pas à ce stade à Cuba, et l'autonomie accrue des entreprises dans l'utilisation des fonds mis à leur disposition par les organismes supérieurs, telle qu'elle est actuellement pratiquée, ne remet nullement en cause le fait que les investissements productifs soient intégralement faits par voie budgétaire, dans le cadre de choix centralisés. Mais l'accroissement de l'autonomie « économico-opérative » des entreprises, le profit en tant qu'indice essentiel de fait, par rap- fonction de ce profit - et pour tous, ouvriers et « dirigeants », le rôle accru de ces derniers - directeurs et leurs collabo-

-, se combinent pour pousser fortement dans le sens de l'auto-investissement décentralisé ; le flou théorique quant au champ d'application de la loi de la valeur créant de plus un terrain extrémement favorable.

Et cela d'autant plus que l'argument de « bon sens », de l'efficacité immédiate

26. Ibid, p. 200. 27. Raul Martell, La Empresa Socialista, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana, 1979, p. 96-97.

28. Sur l'ensemble de ces problèmes, lire en particulier Ernest Germain, « La loi de la valeur, l'autogestion et les investissements dans l'économie des Etats ouvriers ». Quatrième Internationale, numéro 21, 22e année, févriermars 1964. article traitant de la polémique ne peut manquer de jouer fortement : dans un pays où l'hyper-centralisation de la première décennie est assimilée à l'idée de chaos économique et de privation ; où décentralisation est assimilée à efficacité accrue depuis l'instauration du « pouvoir populaire local », à mieux-être aussi, dans la mesure où les premières décisions dans ce sens ont coincidé avec le boom suerier ; dans un pays, enfin, où la pénurie des marchandises industrielles reste très grande, comment imaginer que l'idée d'auto-investissement décentralisé ne soit pas en général populaire, sans parler de l'enthousiasme de ceux qui, à l'avance, sont assurés d'en profiter ?

Le nouveau « Système de direction et de planification » étant totalement mis en place, les premiers effets positifs de ses mesures de rationalisation technique se faisant sentir (ce fut déjà le cas durant l'année 1980), c'est dans cette dangereuse logique que risque alors d'être entraînée l'économie cubaine. Ce ne serait là, au fond, que la poursuite du cours suivi depuis dix ans. Prises séparément, nombre des mesures ponctuelles adoptées au long de la décennie achevée peuvent être tout à fait justifiées et peu discutables dans leur contenu. Mais, de l'ensemble qui va de la réintroduction généralisée du système des normes au nouveau « Système de direction et de planification » en passant par le XIIIe Congrès de la CTC, il y a une logique profonde et qui est erronée.

Cette logique correspond notamment à la volonté de remédier au problème central qu'est la très faible productivité du travail ; mais d'y remédier en faisant l'économie d'un véritable pouvoir ouvrier organisé. Cela est illusoire : au-delà des progrès immédiats - fruits de meilleures techniques de gestion ou de planification, de nouveaux acquis technologiques, des effets de stimulants matériels individuels -, une amélioration durable de cette productivité ne pourra étre acquise sans s'attaquer à l'essentiel : la faible « conscience économique » des travailleurs. Et dans une économie collectiviste, planifiée, seule la participation des travailleurs aux grands choix économiques ainsi qu'à la ainsi qu'à la significative de cette conscience. La planification démocratique, l'autogestion au niveau des unités de production ou de distribution en sont les instruments.

Les dirigeants cubains ne sont pas l'expression d'une couche bureaucratique privilégiée, aux intérêts antagoniques à ceux des masses, comme c'est le cas dans un « Etat ouvrier dégénéré » tel que l'Union soviétique, actuellement en Pologne. Ils expriment généralement à travers leurs choix les intérêts immédiats et aussi à plus long terpublique à Cuba entre Ernesto Che Guevara et Alberto Mora (ministre du Commerce extérieur). Les articles fondamentaux de cette polémique ont été publiés dans Nuestra America, revue économique publiée par le ministère de l'Industrie, numéro 3, octobre 1963, La Havane. Lire également Ernest Germain, « Les réformes Liberman-Trapeznikov de la des entreprises soviétiques ». Quatrième Internationale, numéro 24, 23e année, mars 1965.

Page 71

ntre les effets sociaux des nouvelles orientations économiques et son engagement en Amérique centrale, la Révolution cubaine est e des masses cubaines. C'est là d'ailleurs raison essentielle de l'appui considérae dont ils continuent à jouir, 22 ans près le triomphe révolutionnaire.

Les choix faits depuis dix ans quant l'organisation de la vie économique ne ent pas le produit d'une décision délibéie visant à accroître des privilèges exisints, à les étendre, afin de consolider ulcaste bureaucratique our le moment inexistante. Ils créent ceendant un terrain favorable à une telle volution. A terme, et en combinaison otamment avec des facteurs de politique iternationale (un recul de la révolution atino-américaine par exemple), ils peuent la précipiter. Deux facteurs princiaux sont à l'origine de ce type de choix :

- l'importance du rôle de l'Union oviétique par rapport à l'économie cul'heure des choix cruciaux... (DR).

baine, l'absence de traditions et de recherches à Cuba en ce qui concerne la planification et l'organisation de l'économie, ont conduit assez naturellement - et bains à se tourner vers les expériences et les modèles mis en place par la bureaucratie soviétique afin de mieux servir ses intérêts propres ;

- la conception « verticaliste », « paternaliste », que les dirigeants cubains ont de leurs rapports aux masses et d'où est absente une véritable conception d'auto-organisation ouvrière, à partir de laquelle s'articulent autogestion et planification démocratique.

L'élévation du niveau de conscience économique des masses passe nécessairepar l'auto-organisation, la gestion ouvrière, le contrôle des masses. Cela implique la libre discussion publique, la possibilité de débats ouverts au sein du parti et des organisations de masse.

C'est au fond cette alternative que les choix économiques de la décennie 1970-1980 ont voulu repousser. A terme, pourtant, après avoir usé de toutes les ressources offertes par ces choix partiels et ces réformes techniques, la direction cubaine devra trancher : ou auto-organisation démocratique des masses ou confiscation de la révolution par des couches bureaucratiques. Couches que les choix antérieurs - et leurs prolongements sociaux - auront contribué à créer...

Jean-Pierre BEAUVAIS 3 février 1980.

Page 72

INPRECOR — 2, rue Richard-Lenoir, 93 100 Montreuil - France

Une erreur sur cette page ?