RÉPUBLIQUE POPULAIRE DE CHINE Ernest MANDEL
Depuis la victoire de la Révolution chinoise en 1949, les différentes fractions et alliances de fractions qui se sont succédées à la tête du Parti communiste chinois (PCC) et du gouvernement ont été confrontées à une stratégiques qui découlent de l'état arriéré du pays. Ces choix-clés concernent no-
- la manière de nourrir la population qui croît d'année en année d'au moins 10 millions sinon de 15 millions d'unités, et ce alors que l'agriculture traditionnelle était déjà une des plus productives du monde, et qu'une modernisation radicale de la production agricole prend trop de temps pour pouvoir résoudre ce problème avant longtemps ;
- la manière de réduire, puis de résorber graduellement, l'énorme sous-emploi à la campagne et le non moins énorme chômage urbain, provoqué par le mouvement démographique et par un exode rural inévitable à la longue ;
- la répartition du revenu national entre fonds de consommation et fonds d'accumulation, et du fonds d'accumulation entre l'agriculture, l'industrie lourde et l'industrie légère, ainsi que les incidences des proportions choisies sur la solution des deux premiers problèmes cruciaux ;
- les techniques de planification et de gestion et leurs incidences à la fois sur le taux de croissance, le taux de satisfaction des besoins alimentaires et le degré d'égalité (et d'inégalité) sociale, le degré de tensions sociales, réciproques de ces incidences sur le fonctionnement de la planification, sur le taux de croissance, etc. ;
- le rythme et les formes d'industrialisation et de modernisation du pays, l'un n'allant pas sans l'autre, malgré toutes les mystifications idéalistes qui proclament le contraire. Cette modernisation est indispensable non seulement à des fins de défense nationale, mais encore pour la satisfaction des besoins les plus élémentaires de la population, comme l'alphabétisation, l'assurance d'un minimum de soins médicaux garantis l'élévation générale du niveau de culture
- le choix entre divers rapports avec le marché mondial, qui s'articulent de la façon la plus cohérente avec les choix précédents (entre les deux extrêmes de l'autarcie quasi totale d'un côté et d'une intégration totale dans ce marché de l'autre, qui signifierait la détermination des formes de développement par la logique du profit capitaliste et des surprofits impérialistes).
Schématiquement, en simplifiant de manière excessive, nous pourrions résumer ces choix de la manière suivante : grosso modo le paysan chinois produit une tonne de céréales par année-travail. Quelle partie de cette tonne de riz ou de blé reste destinée à sa propre consommation, qui oscille actuellement entre 300 et 350 kg par an, ou à celle du village en général ? Quelle partie reste au village à des fins d'accumulation dans l'agriculture ? Quelle sera l'incidence de ces rations croissantes ou décroissantes, de manière absolue ou relative, sur la productivité du travail agricole et sur le taux de croissance de la production agricole, sur le degré de tolérance par la paysannerie du régime de la propriété socialisée (c'est-à-dire, objectivement, sur l'alliance ouvrière-paysanne)?
Quelle partie de cette tonne de riz ira à la ville, pour nourrir ouvriers et bureaucrates, pour être exportée (échangée) contre des biens d'investissements industriels ? Quelle sera l'incidence de ces proportions sur le taux de croissance industriel, sur le rythme de l'industrialisation, sur la productivité du travail industriel,
Les politiques économiques successives de la bureaucratie chinoise On sait comment Staline a finalement tranché des dilemmes analogues mais non identiques, qui se posaient à PURSS après la défaite de la première vague de révolution mondiale (1919-1921). Il opta en faveur d'une industrialisation extensive axée sur la priorité accordée à l'industrie lourde, et marquée par un transfert massit de main-d'œuvre de la campagne à la ville. Cette option fut combinée avec la collectivisation forcée de l'agriculture, une planification et une gestion industrielle bureaucratiquement centralisées, dans lesquelles l'intérêt matériel des bureaucrates fut le moteur principal - sinon unique -pour la réalisation de ce Plan. Cela impliquait une croissance monstrueuse des privilèges de la bureaucratie et l'inégalité
La direction du PC chinois commensur la résorption du chômage? Sous quelle forme le surproduit agricole sera-t-il enlevé au village? Par les livraisons forcées ? Par des mécanismes de marché ? Quelles seront les incidences de ces formes sur la satisfaction des besoins alimentaires, sur le degré d'inégalité (croissante ou décroissante) au sein de la paysannerie elle-même ?
Ces choix se seraient imposés à n'importe quelle fraction, parti ou alliance de partis, gouvernant un pays arriéré comme la Chine, y compris un courant marxiste-révolutionnaire. Le rejet de l'utopie réactionnaire de la possibilité de parachever « la construction du socialisme dans un seul pays », n'implique en rien l'abandon d'un effort constant pour le développement économique, en attendant la victoire de la révolution mondiale. Telle avait été la position de l'Opposition de Gauche,
Get apres son expulsion du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) en 1927. Telle est restée la position de Léon Trotsky jusqu'à la fin de ses jours. Seule la bureaucratie stalinienne a calomnié les oppositionnels trotskystes en affirmant que ceux-ci avaient choisi « la fuite en avant » d'aventures militaires, voire « l'exportation de la révolution à la pointe des baïonnettes » comme solution de rechange à un développement économique de l'URSS. Rien n'est plus éloigné de la vérité historique. ça par s'engager d'abord dans une voie assez proche de celle de l'URSS, tout en traitant de manière beaucoup plus prudente la paysannerie. Mais il s'avéra rapidement que le poids qualitativement plus grand du sous-développement de la Chine rendait inopérante une industrialisation à la stalinienne. Pour pouvoir offrir un emploi urbain à 200 millions de salariés en plus (le « surplus » de la population rura-
1. Selon Mme Chen Muhua, vice-Premier 60 % de la population d'âge scolaire ne peut aller à l'école : 20 % des élèves diplômés du primaire ne peuvent accéder au secondaire inférieur : 50 % des diplômés du secondaire inférieur ne peuvent accéder au secondaire supérieur : et seulement 5 % des bacheliers peuvent entrer à l'Université (Renmin Ribao, 11
le - le nombre de jeunes cherchant un emploi en ville en l'espace de 10-15 ans), à 2 000 dollars d'investissement par emploi pour la période 1955-1965 (chiffre certainement pas surévalué), il aurait fallu investir 400 milliards de dollars dans l'industrie pendant deux à trois Plans quinquennaux, somme manifestement hors de portee dont le revenu national est évalué à 50 milliards de dollars en 1957 (2). Par ailleurs, vu le niveau élevé de productivité de l'agriculture traditionnelle chinoise, malgré sa haute intensité de travail, nourrir 200 à 300 millions de bouches de plus avec 100 millions de producteurs agricoles en moins était tout aussi irréalisable. D'ores et déjà, la productivité marginale de l'agriculture chinoise est en chute désastreuse, précisément en fonction du fait que, sur une grande partie de la surface utile, le paysan chinois est un véritable jardinier, dont le rendement ne peut plus augmenter sans une augmentation radicale des investissements : travaux d'irrigation et emploi d'engrais chimiques (3). On tournait donc manifestement rond : pas d'accroissement radical de la production industrielle sans accroissement radical des investissements et de la production agricoles. Pas d'accroissement radical de la production agricole sans accroissement radical des investissements. Pas de ressources disponibles pour un acaugmentation radicale de production industrielle et agricole, Il fallait donc changer de cours. On a vu se succéder les modèles suivants de politique économique :
- Pendant la période 1958-1962, celle du « Grand Bond en avant » et des communes populaires « pures » : concentration des efforts sur « l'investissement-travail », c'est-à-dire l'utilisation, essentiellement sur place, du potentiel de travail sous-employé de la paysannerie pour des activités qui tendent à augmenter par la suite la production agricole (travaux d'irrigation, « hauts fourneaux nains », industrie de petits outils agricoles, etc.). L'idée de départ n'était pas fausse. Mais elle fut accouplée rapidement à une ponction et une centralisation excessives du surproduit, et même du produit agricole, et à des méthodes de direction bureaucratiques. D'où mécontentement de la paysannerie, chute grave de la production, etc.
- La période de la « rectification » et de la modernisation prudente : 19621966. Sous la direction de Liu Shaoqi et de Deng Xiaoping, on abandonna la centralisation du travail agricole dans des communes géantes. Les brigades (plusieurs villages) - voire l'équipe de travail (un village) - et non la commune, furent constituées en unités de production de base axées sur la coopération et l'entraide. Une liberté de commerce restreinte fut rétablie pour le surplus agricole. Une modernisation limitée de l'industrie fut envisagée. En même temps, commença l'autarcie, sous l'effet combiné du blocus impérialiste et de celui du Kremlin.
- La période de la « Révolution
1966-1971, jusqu'à la première réhabilitation de Deng Xiaoping. Le secteur privé fut durement frappé, bien que pas complètement supprimé (surtout pas à la campagne). La méthode de l'investissement-travail fut transférée à l'industrie, notamment l'industrie pétrolière qui connut un premier essor, grace a de la main-d'œuvre (expérience de Daqin). L'autarcie arriva à son paroxysme. La modernisation fut arrêtée net. Il y eut sans doute désinvestis-
- La période 1971-1976. Zhou Enlai et Deng Xiaoping réussissent à mettre fin à l'autarcie en faisant des ouvertures nettes à l'impérialisme. La Chine recommence à importer de la technologie moderne, mais sur une échelle encore restreinte. La liberté du commerce pour le surplus paysan, qui reste dans les mains de la paysannerie, est partiellement rétablie. Mais ce « cours nouveau » est contesté. La ligne médiane entre celle de la « Révolution culturelle » et celle de la « rectification » est tâtillonne et peu efficace.
- Depuis la mort de Mao Zedong : tournant plus radical vers les « Quatre modernisations » chères à Deng Xiaoping, réintégration accélérée de la République populaire de Chine dans le marché mondial, quête de crédits capitalistes, démantèlement des communes populaires, réhabilitation pleine et entière des « stimulants matériels ». Mais l'ampleur même du tournant fait de nouveau perdre l'équilibre à l'économie dès 1979. Un nouvel ajustement s'impose.
Ajoutons que, pendant près de deux But et contenu des « Quatre modernisations » L'option en faveur des « Quatre modernisations » signifie avant tout une prise de conscience de la part de la bureaucratie chinoise qu'il est impossible de faire de la Chine « une grande puissance moderne d'ici l'an 2 000 » par la voie principale de « l'investissement-travail », si on veut éviter que les tensions sociales n'atteignent un point d'explosion. On ne pouvait ni augmenter le rendement du travail agricole ni celui du travail industriel en bloquant - ou même en réduisant - le niveau de vie des producteurs pendant un quart de siècle.
Par ailleurs, il était également impossible de réussir une intégration de la mas-
2. Jacques Guillermaz, le Parti communiste chinois au pouvoir, Payot, 1972, p.
3. Dans le fameux village modèle de Dachai, l'effort immense de travaux de terrassement entrepris par des milliers de paysans entre 1970 et 1974 n'a en définitive accru la surface emblavée que de 3 ha et le rendement moyen de moins de 1% (Pierre Péan, Après Mao, les managers. Fayolle, 1977, p. 113). On a (presque) oublié qu'un des premiers chefs d'accusation adressés à la « Bande des Quatre » en 1976 fut celui d'avoir « saboté Dachal'». C'est Hua Guofeng (suivant l'exemple de Mao) qui avait décennies, il y eut pratiquement blocage des salaires et des revenus réels des travailleurs (avec salaires de famine pour le personnel de « surplus » des communes, loué aux entreprises industrielles à des salaires inférieurs aux normes officielles). Lorsque ces pauvres parmi les pauvres, les « coolies de Mao », manifestèrent contre ce scandale durant la « Révolution culturelle », ils furent accusés... d'« économisme » par la fraction maoïste extrémiste, et durement réprimés.
Il y eut une légère réduction (mais pas suppression ! ) des privilèges bureaucratiques sous la « Révolution culturelle » (4), réduction du poids de la couche « technocratique » de la bureaucratie au profit d'un poids majeur de la couche po-
Get militaire. Mais, malgré les promesses de Mao et les exigences des Gardes rouges, il n'y eut aucune institutionnalisation d'un pouvoir ouvrier dans les entreprises, pour ne pas dire dans le pays. Puis il y eut une répression dure contre les couches les plus militantes de jeunes et de travailleurs, répression dirigée par la « Bande des Quatre », ce qui explique pourquoi celle-ci n'a joui d'aucun appui de masse lorsqu'elle fut écartée
1976, il y a eu des concessions matérielles faites aux travailleurs (augmentation des salaires) et quelques institutionnelles que nous mentionnerons plus loin. Mais le pouvoir de l'aile technocratique de la bureaucratie s'est aceru. L'inégalité sociale s'accentue. Aisance et pauvreté se côtoient dans les villes, comme à aucun moment depuis le début des années 1950.
des chômeurs (dans les villes) et des paysans sous-employés à la campagne dans l'industrie moderne, dans un délai prévisible. dès lors la combinaison dema tique paru
Run développe. ment accéléré de l'industrie moderne avec aide étrangère, et d'un développement du secteur privé ou coopératif à faible productivité, mais permettant de résorber partiellement le chômage.
Il ne s'agit done pas d'un retour au modèle stalinien, pas plus d'ailleurs que le modèle maoïste n'avait grand-chose de commun avec le modele stalinien. S'il y a des « précédents » à la politique de été le grand propagateur de « l'exemple de Datchal », dont on peut affirmer d'ailleurs maintenant que les résultats ont été falsifiés.
4. Vers 1975-1976, le salaire mensuel minimum est de 30 yuan dans l'industrie (36 yuan à la Papeterie de Canton). Les ouvriers les plus qualifiés gagnent 120 yuan, les techniciens et ingénieurs les mieux rémunérés 200 yuan, quelques cadres économiques et les dirigeants politiques 300 yuan (à quoi s'ajoutent d'importants avantages en nature), des artistes chevronnés 400 yuan (Pierre Péan, op. cit., p. 53). Ces chiffres n'avaient pas varié depuis dix ans.
Deng Xiaoping, c'est plutôt en Yougoslavie (mais avec l'autogestion ouvrière en moins) ou, mieux encore, dans les « reformes hongroises » qu'il faut les chercher. C'est la réhabilitation de l'économie de marché et des stimulants matériels qui sont à la base de la stratégie de Deng Xiaoping, ou plus exactement de la stratégie de Hu Qiaomu, de Zhao Zhiyang et de Chen Yun, les véritables initiateurs de
« réforme économique C'est le marché qui est censé relier des « industries en pointe » devant permettre la modernisation graduelle de toute l'infrastructure du pays, les « industries d'exportation » (surtout le pétrole, le charbon et les textiles, mais aussi maintes industries en concurrence avec HongKong et Taïwan), l'agriculture stimulée par un approvisionnement accru en engrais chimiques (5) et en biens de consommacoopératif en expansion rapide.
Le nouveau Premier ministre de la République populaire de Chine, Zhao Zhiyang, avait largement expérimenté ce nouveau modèle de développement économique dans la province la plus peuplée de Chine, le Sichuan, qu'il administra entre 1975 et 1979, en tant que premier secrétaire provincial du PCC. Il y démantela le système des communes populaires plus fortement qu'on n'a encore osé le faire nulle part en Chine. La famille pay-
Surchauffe et dérapage Après un départ en trombe — il y aurait eu augmentation de la production industrielle de 14,3 % en 1977 et de 13,5 % en 1978 - la politique des « Quatre modernisations » s'est rapidement heurtée à des obstacles et des contradictions intrin-
1.- Les exportations n'ont pas pu se développer au même rythme que les importations de technologie moderne. Notamment l'extraction du pétrole est en stagnation relative, justement faute de technologie moderne et de méthodes de gestion adéquates. Le grave accident qui s'est produit dans le golfe de Bohai, où la plate-forme de forage de pétrole numéro 2 s'effondra, causant la mort de 72 travailleurs (7), en témoigne.
En fait, les exportations de pétrole vers le Japon seraient en voie de diminution : elles passeraient de 9 millions de tonnes en 1980 à 8,3 millions de tonnes en 1981 et à 8,1 millions de tonnes en 1982, alors qu'une augmentation à respectivement 9,5 et 15 millions de tonnes avait été fixée par contrat (8).
Maintenir le rythme de modernisation prévu en 1975-1976 aurait abouti à un endettement colossal de la Chine, au même niveau que celui de la Pologne, voire du Brésil. Le déficit de la balance commerciale avec les pays impérialistes est passé de 1,2 milliard de dollars en 1977 à 3.5 milliards de dollars en 1978 et 4,5 milliards de dollars en 1979 (compensé, il est vrai, par une balance créditrisanne (plutôt que la brigade ou l'équipe de production) est responsable de la réalisation des objectifs (quotas) de production. Elle jouit des « Trois libertés » : celle d'étendre ses lopins privés; celle d'étendre le marché libre pour ses surplus, et celle de créer des entreprises privées non agricoles (essentiellement artisanales commerciales.
Paradoxalement, Zhao Zhiyang est en même temps à une des idées maîtresses de la politique économique de Mao durant le « Grand Bond en avant » et la « Révolution culturelle » (idée que Mao avait lui-même abandonnée de manière de plus en plus nette à partir de 1970): l'idée de l'industrie rurale axée sur les besoins des paysans et de l'agriculture, et foncièrement financée par l'expansion agricole (voire par « l'investissement-travail » à la campagne). A la différence de Mao, il essaye d'atteindre le but
# stimulants matériels » assez grossiers mais efficaces et non par la mobilisation politique, l'endoctrinement ou la coercition (6). Mais l'option de base reste la même, et foncièrement différente de celle de Staline et de Khrouchtchev : il est impossible de drainer le surplus de main-d'œuvre des campagnes chinoises vers la ville et la grande industrie moderne. Il faut trouver une autre voie pour le faire disparaître. ce avec Hong-Kong de respectivement 1,7 milliard, 2,2 milliards et 2,6 milliards de dollars). Les projections de l'endettement brut de la République populaire de Chine, élaborées par l'US Department of Commerce (juillet 1980), voyaient passer la dette extérieure brute de 3,5 milliards de dollars en 1980 (avec un service annuel de la dette de 2 milliards de dollars) à un de 16 milliards de dollars en 1985 (avec un service annuel de la dette de 3,2 milliards de dollars).
Cela, les dirigeants de la bureaucratie chinoise - trop pragmatiques et prudents - n'en ont pas voulu. Il a donc fallu réduire l'ambition, supprimer quelques-uns des projets grandioses, ralentir le rythme de l'expansion. De nombreux projets d'importation d'usines « clés en main »
5. L'importation d'usines et de technoloessentiellement axée sur le développement rapide de la production d'engrais chimiques. Celle-ci serait passée de 8,7 millions de tonnes en 1965 à 28 millions en millions en 1979 (Thierry PaiLes politiques Notes et Etudes Documentaires, la Documentament, la surface irriguée passe de 16 millions ha en 1949 et de 35 millions en 1957 à 45 millions
6. La presse bourgeoise internationale a accordé une grande importance à « l'expérience Far Eastern Economic Review du 21 novembre 1980. Le Christian Science Monitor du 13 octo-
1980 rapporte comment la presse du Sichuan discute du cas du « paysan riche » Luo furent annulés (9). En démissionnant comme chef du gouvernement, Hua Guofeng proclama officiellement devant le Congrès national du peuple le 7 septembre 1980 que le Plan décennal de 1976-1985, qui avait incorporé les objectifs les plus ambitieux des « Quatre modernisations », ne serait pas appliqué (10).
2.- De nombreux projets de « modernisation » mis en chantier depuis le début de l'ère Deng Xiaoping ont échoué, ou n'ont pas donné les résultats escomptés, par manque de personnel compétent, erreurs de planification, incurie bureaucratique, indifférence des travailleurs non concernés, c'est-à-dire des phénomènes similaires à ceux de l'ère Edward Gierek en Pologne, mais aggravés par l'étendue du pays et l'immensité de son sous-déve-
Deux scandales ont symbolisé ces échecs : celui de l'aciérie de Wuhan, destinée à produire 4 millions de tonnes d'acier et achetée au prix fort en Allemagne fédérale, mais pour laquelle on avait tout simplement oublié de prévoir l'approvisionnement nécessaire en électricité ; et celui de l'aciérie de Baoshan, près de commandée au Japon, d'une capacité de six millions de tonnes, destinée à être construite (littéralement)... sur des sables mouvants (11).
D'une manière plus générale, les objectifs d'expansion en matière de sidérurgie, de production pétrolière et de production de machines agricoles, ont été considérablement donnée à l'acier (« céréales et acier » furent les sous Mao) a été abandonnée. L'objectif de 60 millions de lingots d'acier pour 1985 semble avoir été remplacé par celui de 45 millions. De même, l'idée de « réaliser l'essentiel de la mécanisation rurale en 1980 », encore réaffirmée en janvier 1978 (12), qui aurait impliqué la fabrication de l'équivalent de 3,5 millions d'unités de tracteurs et de motoculteurs de 15 ch en l'espace de 3 ans, est abandonnée. Cet objectif ne sera sans doute atteint qu'en l'espace de 6 à 8 ans.
Par contre, une forte priorité est accordée au charbon, dont l'expansion doit servir de relai pour les exportations pétrolières vers le Japon, ainsi que pour couvrir qui, grâce à 1 000 yuan d'économies et à un prêt bancaire (mais oui !) de 3 000 yuan, acquit un camion de 2,5 tonnes qu'il loua ensuite à * sa » commune, ce qui lui rapporte 400 yuan de profits par mois...
7. Far Eastern Economic Review. 10 octobre 1980.
8. Far Eastern Economic Review, 26 septembre 1980.
9. Voir notamment Neue Zürcher Zei. tung. 7 novembre 1980 ; Financial Times, 4 décembre 1980 : le Monde, 10 janvier
10. Far Eastern Economie Review, 12 septembre 1980.
11. Thierry Pairault, les Politiques économiques chinoises, Notes et Etudes documentaires, la Documentation française, 1980, p. 84, 86.
12. Thierry Pairault, ibid., P. 112.
le déficit énergétique en Chine même, qui risque d'aller en s'aggravant au cours des années à venir (13).
3.- Les concessions faites aux paysans et aux travailleurs sous forme d'augmentation des prix d'achat des produits agricoles et des salaires des ouvriers n'ont pas pu être harmonisées. Il en est résulté une pression inflationniste d'une part, une crise d'approvisionnement pour certains produits de première nécessité d'au-
Le Far Eastern Economic Review a consacré deux études aux pressions inflationnistes en Chine (14). Au milieu de l'année 1980, le taux d'inflation était évalué à 6-7 % ; en fin d'année, il est question d'un taux d'inflation de 15 à 20% (15). Si cette inflation se traduit surtout. par un renchérissement prononcé des vivres dans les villes, sa cause fondamentale réside dans le fort déficit budgétaire qui est apparu pour la première fois en République populaire de Chine. Le Times (16) parle d'un déficit de l'ordre de 10 milliards de dollars, soit 15 % des dépenses budgétaires totales en 1979. La politique d'austérité et de réajustement des projets d'investissements a notamment pour but de réduire ce déficit.
4.- La résistance sourde qu'une partie de l'appareil politique - et surtout militaire - a opposée à la réalisation des « Quatre modernisations » a retardé, freiné ou même empêché la réalisation d'une série de réformes, augmentant encore les déséquilibres. Cette résistance sourde est d'ailleurs probablement autant le fruit d'une incompétence, de la part d'un appareil sélectionné dans les luttes fractionnelles face aux problèmes de gestion et de production, que de désaccords politiques proprement dits.
5.- L'ampleur des joint ventures avec le capital étranger a été beaucoup plus limitée que prévue. Pour l'essentiel, dans un premier temps, ce sont surtout compris ceux de Hong-Kong) qui se sont engagés dans cette voie, en échange de concessions considérables : la récupération par la « bourgeoisie nationale », partiellement expropriée sous la « Révolution culturelle », de tous ses comptes en banque, y compris les arriérés de hauts traitements de la période 1966-1976. Il y eut en outre un échec retentissant, celui du premier joint venture : la Filature de laine de Jiang Sho, construite en 1978 dans la province du Guandong, en association avec une firme de Hong-Kong et une firme de Macao, dont la production recula au lieu d'augmenter (17). Au total, sur 800 projets soumis de joint ventures, seuls 13 ont été approuvés définitivement et sont opérationnels (18). Pour réduire le manque-à-gagner, le régime Deng n'hésite d'ailleurs pas à exporter directement de la main-d'œuvre à bon marché (19). Mais le nouveau médiocre, du moins jusqu'ici.
Si l'on veut faire la synthèse de toutes ces contradictions, on pourrait dire que les « Quatre modernisations » ont péché exactement par le même biais par lequel avait péché la politique de Mao : la démesure, c'est-à-dire la tentative de réaliser trop, trop vite, fût-ce par une voie différente de celle de Mao (20). Mais cela ne peut être l'effet du hasard. Si certaines erreurs se répétent avec une telle constance, elles ne sont pas seulement dues à une tare innée de la bureaucratie. Elles résultent encore de l'énorme pression des problèmes objectifs. Assurer que 900 millions, voire un milliard de bouches soient nourries, logées, assurées d'un minimum de soins, constitue un problème dramatique pour un pays arriéré comme la Chine.
Répétons-le, n'importe quel gouvernement au pouvoir à Pékin, s'il ne sert d'une classe possédante subordonnée à l'impérialisme, se verrait confronté avec le même drame. Les responsables historiques de ce drame ne sont pas les dirigeants du PCC. Les responsables
Des tensions sociales significatives Parallèlement aux contradictions de la politique « Quatre modernisations », une série de tensions sociales se sont manifestées à tous les niveaux de la chinoise. Ces tensions existaient déjà, en partie, pendant les phases précédentes du développement économique de la République populaire de Chine. Mais la « libéralisation » économique les a incontestablement accentuées, alors que la « démocratisation » limitée de 19781979 et le scepticisme croissant des travailleurs et de la jeunesse à l'égard de toutes les fractions du PC chinois, leur a permis de se manifester de manière plus ouverte. Parmi ces tensions sociales, il faut noter :
1.- La montée du chômage des jeunes dans les villes.
Ce chômage, qui constitue déjà en bonne partie l'explication « matérialiste » du phénomène des Gardes rouges, avait été résolu de manière particulièrement cruelle lors de la liquidation de la « Révolution culturelle » par Lin Biao et la « Bande des Quatre ». Les jeunes furent massivement déportés à la campagne,
13. Christian Science Monitor, 21 1980 ; Financial Times, 17 septembre 1980. méros du 6 juin et du 26 septembre 1980.
15. Le Monde, 17 décembre 1980. Financial Times, 10 octobre 18. Financial Times, 26 novembre 1980. 19. Il s'agit surtout de travailleurs de la dont 1 200 furent recrutés par deux compagnies japonaises exécutant des projets de génie civil en Irak (Business Week, 28
1980). Selon Newsweek du 14 septembre 1980, le gouvernement chinois aurait souscrit 40 contrats de fourniture de main-d'œuvre pour un total de 100 millions de dollars de sa-
20. Thierry Pairault (op. cit., p. 75) dresse concept des « Quatre modernisations », d'abord historiques, ce sont les militaristes et impérialistes japonais qui ont dévasté le pays et, avant eux, les impérialistes britanniques, américains, français, tsaristes, japonais, qui l'avaient pillé, démantelé, bloqué dans son sous-développement. Les responsables historiques, ce sont Staline, Khrouchtchev et Brejnev, ce sont les dirigeants du mouvement ouvrier européen, japonais, américain, qui ont refusé d'alléger ce poids colossal du sous-développement par une aide large, généreuse, désintéressée, que la révolution socialiste victorieuse dans leurs pays aurait pu accorder à la Chine.
révolution mondiale comblera cette lacune. Mais, en attendant la victoire de la révolution mondiale, il faut nourrir ce milliard de bouches, tout de suite, année après année, mois après mois. C'est là, et pas ailleurs, que se trouvent les racines des soubresauts qu'a connu la politique économique des dirigeants du PCC depuis qu'ils sont au pouvoir. avec interdiction de rentrer en ville. Mêidéologique (« servir le peuple ») permit d'atténuer temporairement le choc pour une partie des victimes, ceux-ci comprirent bien vite de quoi il en retournait, surtout vu le fait que l'accueil des paysans fut plus que tiè de (le moins que l'on puisse dire, c'est que l'agriculture chinoise ne manque guère de bras ! ).
Il s'en est suivi un mouvement massif de retour illégal des jeunes vers les villes, donnant lieu à une vague de criminalité inquiétante. Ces jeunes ne pouvaient vivre que d'expédients, puisqu'ils n'avaient ni autorisation de séjour ni autorisation de travail. Il semble bien que l'attentat à la gare de Pékin du 29 octobre 1980 soit le fait d'un jeune desperado de ce genre, Wang Zhiqang (21). La réaction des autorités fut étonnamment modérée, parce que - dans les conditions actuelles — la fraction Deng Xiaoping ne veut pas paraitre partager la responsabilité de la déportation massive des jeunes de la période. 1968-1970 (22). employé par Liu Shaoqi au VIlle Congrès (1956), puis par Mao lui-même en 1957, dans son discours sur les contradictions (il est vrai que Mao ne classe pas la technologie parmi les « Quatre modernisations » mais bien la culture). On a l'impression d'une véritable alternance entre accès de fièvres et mouvements de réajustement : « Grand Bond en avant ». puis réajustement en 1962-1965 ; « Révolution culturelle », puis réajustement en 1971-1974 : « Quatre modernisations » avec surinvestissements et surchauffe suivies d'un nouveau réajustement en 1979-1981 ou même en 1979-1982.
22. Deux livres parus en français, fondés sur des documents chinois authentiques, rendent compte de la misère, de l'amertume, de la révolte et du désarroi de la jeunesse chinoise : Avoir vingt ans en à la campagne. Le Seuil, 1978 ; le Printemps de Pékin, Archives-
Rappelons d'ailleurs que, le 9 décembre 1978, il y eut une grève de 50000 jeunes travaillant dans les fermes d'Etat de la province du Yunnan, suivie d'une manifestation de milliers de jeunes chômeurs à Shanghai les 11-13 décembre 1978. Au début de tevrier 1979, il y eut une véritable émeute de jeunes de la grande métropole chinoise, qui bloqua le trafic ferroviaire pendant 12 heures. Deux « meneurs » de ces émeutes furent d'ailleurs condamnés respectivement à neuf et cinq années de prison dans un procès tenu le 10 décembre 1979 (23).
Tout cela explique à la fois l'inquiétude et la prudence de la bureaucratie devant le problème du chômage des jeunes. Pour se faire une idée de l'ampleur du problème, citons deux chiffres : on évalue le nombre de jeunes déportés à la campagne à la fin des années 1960, au début des années 1970, à 16 millions. On évalue le nombre de jeunes qui quittent l'école et cherchent un emploi dans les villes chinoises en 1979 à 12 millions, dont 7 millions auraient trouvé un emploi (24).
La bureaucratie a cherché à réduire ce chômage par deux moyens, qui combinent de nouveau de manière typique les traits fondamentaux de la politique de Deng Xiaoping. Elle utilise les « stimulants matériels » (et le « marché libre ») pour essayer d'écarter le problème du secteur public. Les jeunes ont reçu l'autorisation de fonder de petites entreprises comme artisans, revendeurs, réparateurs (c'est l'explosion de « l'emploi dans le tertiaire » qu'on connait fort bien dans les pays sous-développés capitalistes). Certes, on encourage des initiatives sous forme de petites coopératives, mais l'initiative purement privée n'est pas non plus récusée.
Par ailleurs, on continue à encourager un retour à la campagne, mais de nouveau en employant des « stimulants matériels ». Une dépêche de l'Agence Chine nouvelle publiée fin 1979 (25) affirme que 1 million de jeunes ont organisé quelque 30 000 fermes collectives, dans lesquelles ils restent entre eux, ou leur revenu serait le double de ce qu'il est dans les communes populaires, et « presque égal aux revenus dans les villes ».
2.- La différenciation accentuée à la campagne.
Le démantèlement graduel des communes populaires, le retour accéléré à une économie rurale dans laquelle le marché joue un rôle prépondérant, ne pouvait pas ne pas accentuer les différenciations sociales à la campagne. Comme en URSS dans les années quarante et cinquante, « communes riches » et « communes pauvres » - sans parler de « brigades riches » et de « brigades pauvres », voire de « paysans riches » et de « paysans pauvres » se côtoient de nouveau, après l'échec de l'effort de nivellement qui avait entraîné un ralentissement trop dangereux de l'accroissement de la production alimentaire.
Les thuriféraires du nouveau Premier ministre Zhao Zhiyang montent en épingle le fait que des paysans du Sichuan amènent maintenant leurs porcs (privés) par bicyclette (privée), motorette (privée)
ou camion (coopératif) pour y être vendus sur le marché libre. Le mot d'ordre connu : « Enrichissez-vous ! » Mais combien de communes populaires, pour ne pas dire quelle fraction de la paysannerie chinoise, peuvent se permettre
Nous avons déjà vu que, selon les sources officielles, le revenu moyen d'un agriculteur correspond à 50 % du revenu moyen d'un salarié des villes, qui est de 75 yuan par mois. Comparons le chiffre de 40 yuan par mois au profit de son seul camion de 400 yuan obtenu par le fameux paysan Luo... On s'imagine sans peine dans quelle misère croupit encore une bonne partie de la paysannerie chinoise, celle qui a pourtant « porté » la 3e Révolution chinoise vers la victoire, il y a trente ans. Le vice-Premier ministre Yao Yilin a reconnu que 10 % des paysans ne mangent pas à leur faim. Et là encore, le mécontentement n'est plus passif. En janvier 1979, des dizaines de milliers de paysans avaient manifesté à Pékin. Un de leurs mots d'ordre était : « A bas la fami-
En fait, dans une analyse délibérément noircie pour aggraver le bilan du maoisme, un dirigeant de la fraction Deng a meme affirmé que la consommation paysanne moyenne de céréales aurait été inférieure en 1978 à ce qu'elle fut en 1957 (26). Cette affirmation est peu cré-
Le journaliste américain Felix Butterfield (27) rapporte que, d'après des sources gouvernementales chinoises, l'espérance de vie serait passée de 32 ans en 1949 à 68 ans en 1978 en République populaire de Chine. Quand on sait que la consommation moyenne en 1957 ou en 1937 n'était pas supérieure à 2000 calories par jour par personne dans les familles paysannes, une réduction de ce minimum n'aurait certainement pas permis pareille augmentation de la durée moyenne de vie, dans un pays ou 80 % des habitants vivent encore à la campagne... L'argument vaut encore davantage pour l'affirmation du professeur américain Nicholas Lardy, selon laquelle la consommation alimentaire par tête d'habitant aurait été inférieure à celle des années 1930 pendant toute la période 1958-1978 (28).
En favorisant l'éclosion du marché, la politique de la fraction Deng a d'ailleurs provoqué des réactions que Mao avait corprévues et redoutées: riches », les « brigades riches », voire les « équipes de travail ri-
Keesing's Contemporary Archives. p. 30 491.
24. Ibid., p. 30 941-2. 25. Agence Chine nouvelle, 2 novembre 26. Revue chinoise Recherches économiques, numéro 12, 1979, citée par Thierry Pairault, op. cit., p. 97.
York Times, 1er janvier 1981. 28. New York Times Magazine, 28 décembre 1980.
29. De 1977 à 1979, la production de céréales n'augmente que de 8,5 % en moyenne annuelle, alors que celle des oléagineux augmente de 16,5 % en moyenne annuelle, celle ches , préfèrent développer des cultures qui rapportent davantage sur le marché que les céréales, livrées à prix fixe à l'Etat. Il s'ensuit une dangereuse stagnation, voire une régression de la production de céréales, malgré l'accroissement de la production agricole dans son ensemble (29). D'après des sources officielles, 14,6 % de la production agricole fut vendue sur le marché libre en 1978 (30). Le dilemme pour le gouvernement est particulièrement cruel : soit augmenter de nouveau le prix d'achat des céréales aux communes (ce qui augmenterait le déficit budgétaire et accentuerait l'inflation), soit en revenir au système des quotas fixes, c'est-à-dire restreindre sévèrement la « liberté du marché » à peine accordée.
3.- L'inégalité croissante en milieu urbain.
L'inégalité croissante en milieu urbain est le produit combiné de l'augmentation de la rémunération des cadres supérieurs, du rétablissement des privileges de la « bourgeoisie nationale-patriotique », de l'extension du secteur privé et de l'apparition massive sur la scène chinoise, après une interruption de trente ans, de bourgeois (et petits bourgeois cossus) étrangers ; techniciens étrangers, touristes, etc. Ce qui était réduit (et caché) pendant la « Révolution culturelle », et même lors de sa liquidation, s'étale aujourd'hui sur la place publique : magasins de luxe, publicité pour produits de luxe, restaurants de luxe, marché noir, prosti-
Comme en Europe de l'Est et en URSS, la question des devises étrangères joue un rôle-clé dans l'extension et la consolidation de l'inégalité sociale. vaste marché noir en dollars-Hong-Kong, US-dollars, yen et autres devises fortes s'est installé, donnant accès aux produits de luxe importés (souvent illégalement) ou fabriqués sur place. Les touristes, qui sont considérés comme une des sources d'approvisionnement de ce marché, ont été obligés d'échanger leurs devises contre une « monnaie spéciale » chinoise, ce qui est censé empêcher l'extension du marché noir. En fait, cela a simplement abouti à un trafic supplémentaire, celui de ces « bons spéciaux » (31). Et, de même que les « magasins spéciaux en devises étrangères » en Europe de l'Est, ce double circuit monétaire a provoqué des protestations, y compris des manifestations de la part de secteurs de la population chinoide la canne à sucre de 10,5 % et celle des betteraves sucrières de 12,5 %.
Financial Times, ler octobre 1980. 31. The Guardian, 9 octobre 1980. 32. Une dépéche de l'AFP. datée de Pékin le 2 janvier 1981, indique que le journal Jeunesse chinoise dénonce le trafic de marché noir qui règne dans le train Pékin-Canton (Canton étant la ville-transit pour Hong-Kong). Selon ce jourdes voyageurs ne prennent le train qu'à des fins de commerce illicites. Entre janvier et septembre 1980, 410 caisses de pièces de monnaie précieuses, de bijoux d'or et d'argent et de barres d'or auraient été saisies par la police.
Le régime tente d'utiliser les politiciens arrivés aux « postes de commande » après la « Révolution culturelle » comme boucs émissaires de l'inégalité croissante. Leur corruption (réelle) est dénoncée. Celle de la bureaucratie du parti sous Liu Shaogi/Deng Xiaoping (non moins réelle) avait été dénoncée lors de la « Révolution culturelle ». Mais, lorsque les jeunes chômeurs et les ouvriers travaillant durement pour un salaire des plus modestes voient
Le nouveau modèle de gestion Deng avait proclamé lors de la deu xième session de la Ve Assemblée populaire les principes de démocratisation de la gestion des entreprises, qui devait accompagner la « libéralisation économique ». Mais 1l avait insiste lourdement sur l'indispensable union entre « démocratie » et « direction centralisée ». A la direction centralisée du PCC aux niveaux national et provincial correspond la direction centralisée du directeur au niveau de l'entreprise. Les ouvriers acquièrent le droit d'élire les chefs d'équipe et les chefs d'ateliers. Il n'est pas question qu'ils élisent les directeurs d'entreprise.
De même, tous les commentaires occidentaux concernant la « réhabilitation du profit », voire le retour à « l'économie de marché », sont tout aussi faux que lors des fameuses réformes Liberman-Trapeznikov en URSS. Le véritable débat concerne le critère par lequel les autorités centrales jugeront la performance de l'entreprise : soit production brute ; soit chiffre d'affaires (chiffre de vente) ; soit « valeur ajoutée » ; soit « profit ». Loin de devenir un moteur autonome du développement économique, le profit est simplement un instrument de la réalisation du Plan. Les entreprises n'ont ni la liberté de fixer (ou de changer) les prix ni, pour les produits considérés comme essentiels, la liberté de modifier l'assortiment fabriqué. Dans une certaine mesure, comme le re. marque à juste titre Thierry Pairault (33), malgré les apparences, le contrôle des instances centrales sur les grandes entreprises se renforce encore sous le nouveau systè me de gestion. Car, bien que les entreprises reçoivent l'autorisation de choisir leurs fournisseurs, et qu'il y ait donc des rapports contractuels qui s'établissent entre elles, toute dépense de fonds doit maintenant passer par le système bancaire, qui devient - comme en URSS - le principal instrument de vérification de la réalisation du Plan. Aucune dépense, sortant du cadre des plans de production et d'approvisionnement prévus pour les principaux produits, ne reçoit l'autorisation des banques et ne peut donc être effectuée. Le rôle du profit, outre son aspect comptable, se réduit donc à celui d'un lé-
« stimulant matériel », c'est-à-dire d'augmentation des primes, dont le montant reste modeste pour les ouvriers, en moyenne 10 % du salaire. Il n'en sera sans doute pas ainsi pour les bureaucrates, mais cela n'est pas encore manifeste.
l'ancienne plage de luxe de Beidaihe redevenir une plage de luxe réservée aux étrangers, aux « nouveaux riches », aux « bourgeois patriotes » sans parler des hauts fonctionnaires et technocrates actuellement au pouvoir, l'exutoire du procès de la « Bande des Quatre » et de procès analogues est de peu d'efficacité. De graves tensions sociales sont en train de s'accumuler en Chine. Une explosion à la polonaise n'est pas exelue dans les années à venir.
Finalement, on a l'impression que les changements profonds ne se situent pas tant au niveau de la grande industrie qu'à celui de l'industrie locale et rurale. C'est domaine qu'il y eut véritable décentralisation sous la « Révolution culturelle », avec l'idée d'une autosuffisance très fortement poussée pour chaque province (en partie dictée par des considérations de défense nationale). Cette idée fut accompagnée de celle d'un développement parallèle de l'industrie de base (avant tout sidérurgique, mais aussi énergétique) dans chaque province, avec provinciales et locales du parti.
Le changement qui a été introduit par la présente réforme va donc, une fois de plus contrairement aux apparences, plutôt dans le sens de la centralisation que dans celui de la décentralisation. L'idée des « hauts fourneaux nains » est définitivement abandonnée. L'autosuffisance de chaque province l'est également. L'accent est mis sur la diversité des ressources naturelles et d'une plus grande division du travail entre industries locales à l'échelle nationale. Inévitablement, le poids et le pouvoir des autorités locales s'en trouvent réduits, en faveur de celui des managers d'une part, de celui des administrations centrales de branches d'autre part, sans qu'on en revienne pour autant au vieux système stalinien des ministères de branche qui contrôlent tout d'en haut. Il est possible qu'elles soient d'ail-
BERE
des « trusts » à l'échelle nationale. L'initiative locale et provinciale pour développer les possibilités spécifiques de chaque zone est encouragée. Mais elle se trouve encadrée et
Bilan Si l'on dresse un bilan général de toute l'évolution économique de la Chine depuis le « Grand Bond en avant », pour ne pas dire depuis la victoire de la Révolution de 1949, deux conclusions générales se dégagent :
1.- D'abord, la justification historique de la révolution socialiste est plus que la Révolution socialiste d'Octobre, celui contrôlée par l'autorité centrale.
Il ne faudrait pas en conclure que le poids du marché ne se trouve pas effectivement accru dans l'économie chinoise sous le nouveau système de gestion, ou que des « réformes à la hongroise » soient largement fictives. Tout d'abord, il y a élargissement du secteur coopératif et privé, c'est-à-dire du secteur de l'économie échappant au contrôle étatique, tant à la ville qu'à la campagne. En outre, le système d'« autogestion » — non d'autogestion ouvrière impliquant que le choix de décision ultime, y compris l'embauche et le licenciement du directeur de l'entreprise, revient au conseil ouvrier - introduit avec prudence, et d'abord dans les entreprises les plus rentables, donne une marge de manœuvre plus large aux managers et utilise des éléments de concurrence et de coopération entre entreprises pour améliorer la productivité. Mais ni le cadre général de la planification centralisée par en haut (c'est-à-dire bureaucratiquement centralisée), ni la détermination bureaucratique, par un tout petit nombre de personnes, des priorités dans la répartition et le développement des ressources
One sont remis en question. Il en découle une contradiction fondamentale qui était déjà apparente en URSS, lors des réformes Liberman-Trapeznikov : le profit est « aux postes de commande », mais les « entreprises » (c'est-à-dire les managers) n'ont pas la possibilité d'influencer les déterminants essentiels du profit : prix d'achat des matières premières et des machines; masse salariale ; prix de vente des produits finis. Aussi, l'aile technocratique de la bureaucratie veut-elle étendre les réformes dans le sens d'accorder aux directeurs le droit de licencier la main-d'œuvre, comme elle cherche à le faire en Hongrie et en Pologne (le directeur d'une aciérie de Tchungking qui occupe actuellement 40 000 salariés (34) voudrait réduire ce chiffre de moitié ! )
En outre, les pressions inflationnistes, qui se sont accentuées fin 1980, et la reprise en main budgétaire qui est décidée, se traduisent par une claire politique d'austérité. Les salaires ne seront pas augmentés de 10 ou 15%. Et toute la question des primes sera réexaminée à la lumière des besoins de la « reprise main ». général qui a produit les changements les plus importants et les plus bénéfiques pour le plus grand nombre d'êtres humains, malgré les coûts et les sacrifices démesurés, en partie évitables et inutiles, qui découlent des méfaits de la bureaucratie.
Aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les milieux impérialistes d'une part,
33. Thierry Pairault, op. cit., voir note 11. 34. Far Eastern Economie Review, 21 novembre 1980.
(Les chiffres de 1952 et de 1979 sont ceux des statistiques officielles chinoises. Les chiffres de 1959 sont ceux de Jacques Guillermaz, le Parti communiste chinois au pouvoir,
Payot, 1972, c'est-à-dire corrigeant les falsifications admises plus tard par les autorités le Kremlin et ses agents d'autre part, qui le contestent, mais encore une partie des dirigeants chinois eux-mêmes, aveuglés par leur fractionnisme antimaoïste. Mais les faits sont têtus.
Contrairement à une légende actuellement mise en circulation, le progrès économique de la Chine, au cours des trente dernières années, est largement supérieur à celui de l'Inde. Sur la base des statistiques officielles publiées par la direction actuelle du PC chinois, en 1978, pour l'indiçe 100 de la production par tete d'habitant en Chine, l'Inde se situait à l'indice 68 pour la production de céréales, à l'indice 60 pour la production d'électricité, à l'indice 48 pour la production d'acier et à l'indice 46 pour la production de ci-
La situation sociale peut, en Chine, varier considérablement l'autre, ou même d'une localité à l'autre. La pauvreté profonde est toujours présente. Mais le progrès historique n'en est pas moins indiscutable. Le journaliste américain Felix Butterfield, doté d'un minimum d'objectivité, que nous avons déjà cité plus haut, résume le progrès réalisé grâce à la révolution de la manière sui-
« Chaque jour, juste après l'heure de dans les bureaux de Pékin, beaucoup d'employés dégagent soigneusement leurs tables et y étendent des sacs de couchage. Ils se préparent pour un des rites les plus importants et les plus satisfaisants de la vie chinoise, la longue sieste du midi, le xiu-xi.
« (...) Un ingénieur américain qui visita une plate-forme d'exploration de pétrole dans la mer de Chine du Sud fut étonné de constater que les ouvriers finirent de forer à l'heure du déjeuner. Ils arrêtèrent toutes les machines, puis allè-
LA CROISSANCE ECONOMIQUE
Acier (millions de tonnes)
Charbon
Pétrole brut
Ciment
Engrais chimiques
Filés de coton (millions de balles)
Bicyclettes (unités)
Postes de radio
Montres-bracelets
Electricité (milliards de kWh)
Céréales (millions de tonnes)
Coton
Sucre
Porcs (millions en fin d'année)
elles-mémes.)
rent dormir (...).
« Le xiu-xi est un des conforts que la révolution communiste a apportés. Il est même codifié dans la Constitution, dont
49 affirme : "Le peuple travailleur a le droit au repos."
« A la place de menaces constantes de famine, de banditisme et d'épidémies pestilentielles qui ont hanté le pays avant 1949, les communistes ont créé ce qui ressemble parfois à un gigantesque Etat de bien-être (Welfare State).
« En plus du temps de repos généreux, il y a l'emploi garanti à vie. un système appelé « le bol de riz de fer » : il est presqu'impossible pour une usine de licencencier un ouvrier s'il n'est pas voleur ou assassin. Les soins médicaux et l'enseignement sont gratuits. Le logement urbain est fortement subuentionné, le loyer moyen est de l'ordre de 2,7 dollars (10 francs français) par mois. »
On pourrait objecter que tout cela se très basse productivité moyenne du travail, ce qui est incontestable. Mais elle n'était guère plus élevée à l'époque de l'ancien régime, avec cette double différence qu'elle était accompagnée d'un effort physique insupportable et d'une misère noire pour la masse des producteurs. Le progres est incontestable et global (37). Ce progrès résulte du fait que la force de travail n'est plus une marchandise, qu'il n'y a pas de marché du travail, que — malgré l'énorme masse de chômeurs - les travailleurs ont la sécurité d'emploi et le salaire minimum assuré. Il moyens de production et de l'existence de l'Etat ouvrier, fût-il hautement bureaucratisé. Il prouve que le capitalisme n'a pas été restauré en Chine, que ce pays conserve une structure économique comparable à celle de l'URSS, des « démoDE LA REPUBLIQUE POPULAIRE DE CHINE 1952 1959 1979 1,3 13,3 35 66,5 347,8 635 0,4 5,5 106 2,9 6,0 73,9 0,2 2,0 53,5 3,5 8,2 14,7 80 000 10,1 millions
13,8 millions ? 17,1 millions 7,3 41,5 282 164 185-200 332 1,3 2,4 2,2 0,45 1,1 2,5 90 140 319 craties populaires », de la Yougoslavie, de Cuba, du Vietnam, ce qui détermine une même dynamique économique à long terme, des contradictions économiques si-
2.- Ensuite, l'énorme poids du sous-développement impose des contraintes rigides au développement économique de la Chine, qui sont restées étonamment immuables au cours des trente dernières années, malgré les tournants politiques les plus violents. Si l'on fait abstraction de la phraséologie et du poids relatif de différentes fractions de la bureaucratie (politique, militaire, technocratique), ainsi que du niveau fluctuant des mobilisations de masse, ce qui frappe, ce sont les constantes et non les fluctuations de la politique économique de la bureaucratie.
Confrontées avec les choix fondamentaux en matière de développement économique, toutes les fractions de la bureaucratie ont donné carrément la priorité au développement de l'industrie lourde, ont systématiquement sous-développé, sinon sous-employé, l'industrie légère, qui constitue pourtant la partie la plus développée de l'industrie chinoise, la plus importante et pour la satisfaction des besoins de la population et pour le développement des exportations. Cela ressort clairement du tableau suivant :
PART DES INVESTISSEMENTS BUDGETAIRES TOTAUX ATTRIBUES
A L'INDUSTRIE LEGERE 1er Plan quinquennal 1953-1957 5,9 % 2e Plan quinquennal 1958-1962 3,9 % 3e Plan quinquennal 1966-1970 4,0 % 4e Plan quinquennal 1971-1975 5.4 % Année 1978 5,4 % Année 1979 5,8 % (Les chiffres des quatre premiers plans quinquennaux d'après Renmin Ribao, 25 mai 1979. Les chiffres de 1978, d'après les rapports de You Jiuli et de Jiang Jingfou, Renmin Ribao, 29 et 30 juin 1979).
Il est possible que cela change maintenant. Mais attendons...
Confrontés avec les problèmes posés par la grande industrie chinoise perdue dans l'océan de la production archaique, toutes les fractions de la bureaucratie ont maintenu et cherché à renforcer la tutelle de l'autorité centrale sur les entreprises, fût-ce par des moyens différents. Nous l'avons déjà souligné pour la politique de la fraction Deng Xiaoping. Ce fut également le cas durant la « Révolution culturelle », fait volontiers ignoré par les maoïstes occidentaux, mais
35. Thierry Pairault, op. cit.. pp. 13-16. 36. New York Times, ler janvier 1981. 37. Dick Wilson, dans sa biographie de Mao - la plus complète parue jusqu'a jour —, est sévère pour le bilan politique de l'action de Mao, mais reconnaft également que les 900 millions d'habitants de la République populaire de Chine jouissent d'un niveau de vie largement supérieur à celui des générations précédentes (Mao, The People's Emperor, Futura Publications, London, 1980, p. 452).
Et devant la marge étroite qui sépare la satisfaction des besoins alimentaires de la population chinoise d'une réapparition de la famine, toutes les fractions ont pratiqué une politique systématique d'importation des céréales.
IMPORTATIONS CHINOISES
DE CEREALES en millions de tonnes par an 6,2 1971 3,0 4,0 1972 4,8 4,0 1973 7,7 5.2 1974 7,0 5,2 1979 10,0 5,0 1980 10,0 estimations 4,0 1981 10,5 3,9 (Les chiffres de 1961 et de 1969-1974 sont de Pierre Péan, Après Mao, les managers, Fayolle, 1977, p. 156 ; ceux de 1962-1967 sont de Jacques Guillermaz, le Parti communiste chinois au pouvoir, Payot, 1972, p. 448. Les estimations pour 1979, 1980, 1981 sont du New York Times, 28 décembre 1980, et de World Business Weekly, 20 octobre 1980.)
On pourrait supposer que ces constantes résultent automatiquement des contraintes du sous-développement. Il n'en est rien. Le seul résultat inévitable des contraintes, c'est que la marge des variantes possibles et réalisables est étroite. Aucune politique économique ne peut assurer à un milliard de Chinois — que ce soit à présent ou dans dix ans — un niveau de consommation et de culture comparable à celui des pays industrialisés, voire semi-industrialisés.
précisément parce que cette marge est étroite, la gestion et la planification bureaucratiques, les choix erronés, les erreurs désastreuses en matière d'investissements ou de priorités, le gaspillage des ressources, l'étouffement du potentiel d'initiative des masses, ont en Chine des conséquences encore plus néfastes que dans des pays plus développés. Ce sont de véritables crimes contre le prolétariat et la paysannerie pauvre, des crimes contre le peuple chinois, des crimes contre l'hu-
La crise de l'économie chinoise est une crise de la gestion bureaucratique et non de l'économie socialisée, exactement comme en URSS et en Pologne. C'est une crise de sous-production des valeurs d'usage, non une crise de surproduction des valeurs d'échange, comme on en connaît dans les pays capitalistes. C'est une crise de sous-utilisation de ressources physiques (matérielles et humaines), non une crise de sur-accumulation de capital. Celui qui ne comprend pas ces distinctions n'a pas compris l'ABC de l'analyse économique marxiste.
L'exemple chinois confirme ce que les marxistes révolutionnaires n'ont cessé d'affirmer depuis un demi-siècle. La démocratie socialiste n'est pas un pour les pays riches ». Elle n'est pas une « norme idéale » à réaliser « après l'élimi: nation finale de l'impérialisme », devant forcément s'effacer entre-temps devant les impératifs de la Realpolitik. Elle est une exigence matérielle, immédiate, dans tous les Etats ouvriers, pré-condition indispensable pour un emploi un tant soit peu rationnel des ressources matérielles et humaines, seul cadre qui permet un fonctionnement un tant soit peu harmonieux de la planification, seul moyen de réduire de manière un tant soit peu suffisante les gaspillages, les impérities et la gabegie dans la gestion des moyens de production collectivisés. Sans démocratie socialiste, il est impossible de recenser réellement les besoins de la masse des consommateurs et leurs priorités. Il est encore moins possible de recenser les capacités de production réelles des entreprises et de contrôler couramment leur emploi effectif. Toute planification efficace devient impossible dès lors que les bureaucrates ont un intérêt matériel à occulter une fraction des ressources des entreprises. Toute la vie économique devient opaque.
Dans ce sens, le dilemme dramatique de la Chine, en tant que pays beaucoup moins développé que l'URSS, que les « démocraties populaires », que Cuba ou que la Yougoslavie, en tant que pays où le prolétariat est beaucoup moins développé et beaucoup moins qualifié, c'est que la démocratie socialiste y est beaucoup plus difficile à réaliser. Mais en fonction du même sous-développement, la démocratie socialiste y est plus nécessaire encore. Son absence impose à l'économie des déséquilibres - et aux masses des sacrifices beaucoup moins tolérables - justement parce que des soupapes de sûreté, qui existent ailleurs, y font défaut. Nous sommes convaincus qu'un nombre croissant de travailleurs, de jeunes rebelles, de communistes critiques en République populaire de Chine, en tireront toutes les conclusions qui s'imposent. Signe des temps : le
Mouvement démocratique chinouveau nois a fait son drapeau de la « Cinquième Modernisation » : la démocratie, dont dépend la réalisation des quatre autres, scientifiques et économiques.
Ernest MANDEL 15 janvier 1981. PS : La crise économique et sociale s'est encore aggravée en janvier 1981. Le gouvernement semble avoir décidé d'accentuer sa politique d'austérité par des fermetures d'entreprises et des licenciements massifs décidés au niveau central. Cela créera pour la première fois un chômage adulte de grande envergure dans les villes, avec une réduction des revenus des chômeurs de l'ordre de 25 à 50 %, vu le bas niveau des allocations de chômage prévues (38). Une source nouvelle de mé. contentement des masses s'ajoutera ainsi à celle résultant de la vie chère.
E.M. 27 janvier 1981. 38. Le Monde, 27 janvier 1981.