A vaste offensive menée par l'impérialisme américai pour défendre le pouvoir menacé de la dictature et de classes possédantes au Salvador est la plus importante escalade contre-révolutionnaire depuis sa défaite au Vietnam en 1975. Elle se développe à plusieurs niveaux.
Tout d'abord, l'administration Reagan accentue l'aide militaire, économique et politique à la Junte militaire et démocrate-chrétienne. Ensuite, elle cherche à préparer l'opinion publique américaine à accepter cette politique. Elle veut effacer de sa mémoire - notamment parmi la classe ouvrière ou les couches les plus opprimées et les plus touchées par la crise — le souvenir du « traumatisme vietnamien ». Enfin, au travers d'une grande offensive diplomatique, elle vise à obtenir la neutralité, sinon l'appui des principaux alliés régionaux et internationaux de Washington.
Avant tout, Washington veut l'écrasement militaire de l'essentiel des forces de la guérilla et des organisations de masse ouvrières et paysannes de la résistance salvadorienne. Mais, il a aussi d'autres objectifs. Pour l'administration américaine, il s'agit non seulement de faire du Salvador un « exemple », mais de « contenir » puis de refouler toute la vague révolutionnaire qui a commencé à déferler en Amérique centrale depuis le renversement révolutionnaire de Somoza en juillet 1979. Washingpense pas mener la « contre-révolution dans un seul pays ». Au-delà des attaques, qui militairement se concentrent aujourd'hui contre les masses salvadoriennes et leurs organisations, c'est la révolution nicaraguayenne et l'Etat ouvrier cubain - accusés d'aider directement la guérilla au Salvador -qui sont menacés.
INTOXIQUER
Aux Etats-Unis, une étude faite par l'école de journalisme de la célèbre Université de Columbia a révélé que, à la fin du mandat de Carter, des consignes discrètes mais suivies ont été données par les cercles officiels de Washington moyens de communication. Il fallait présenter systématiquement les guérillas salvadoriennes comme étant des « terroristes » face à une Junte qui veut, elle, opérer des « réformes ». La même étude révèle que sur dix informations parues dans les plus grands médias américains sur le Salvador et présentées comme objectives, huit ont pour source les gouvernements de Washington et de San Salvador.
Un film de 25 minutes intitulé Attaque contre les Amériques, financé par un groupe de pression ultra-réactionnaire — le Conseil de sécurité américain — a déjà été diffusé sur les chaînes locales de télévision de plus de 31 villes. Ronald Reagan, Henry Kissinger et Jane Kirkpatrick, ambassadeur des USA à l'ONU, en sont les vedettes et dépeignent les « dangers » encourus par les Etats-Unis en Amérique centrale (Latin American Weekly Report, 20 février 1981).
Cette campagne d'intoxication doit cacher le fait, pourtant si évident, que Washington porte à bout de bras le pouvoir d'une oligarchie exerçant une terreur de masse, et qu'il n'admet pas que les peuples puissent prendre en mains leur destin dans la « chasse gardée » des Etats-Unis que devrait être, selon lui, l'Amérique centrale.
Le nouveau secrétaire d'Etat, le général Alexander Haig, a d'ailleurs expliqué que le principal objet de la mission américaine envoyée en Europe était de combattre la campagne de propagande accusant les Etats-Unis d'entamer une « interven-
ÉDITORIAL tion directe au Salvador » (International Herald Tribune, 20 février 1981).
LA DIPLOMATIE AU SERVICE DE LA CONTRE-REVOLUTION Sur le plan diplomatique, l'administration républicaine a engagé de vastes manœuvres. Laurence Eagleburger, ancien adjoint de Kissinger, a visité Bruxelles, Londres, Paris, La Haye et Bonn, pour rechercher T'appui des gouvernements européens, apres avoir « démontré » l'acheminement au Salvador d'armes en provenance de Cuba, du Nicaragua et même du Vietnam... Alexander Haig a réuni à Washington, le mercredi 18 février, les ambassadeurs américains en Nouvelle-Zélande, Australie, Japon et Espagne afin qu'ils s'occupent de « construire un soutien international aux initiatives à venir de l'administration Reagan » (International Herald Tribune, 23 février 1981). Enfin, Vernon Waters, ancien sous-directeur de la CIA, doit faire le tour des capitales sud-américaines pour expliquer les plans de l'impérialisme.
Tout ce branle-bas doit permettre d'empêcher un isolement international de la Junte et éviter que ne se reproduise un phénomène qui avait atteint toute son ampleur dans les derniers jours du régime Somoza. Dans cet essai de « redorer » le blason du gouvernement salvadorien, les émissaires de Reagan utilisent à la fois l'apport et la « carte de visite » que continue de représenter la participation des démocrates-chrétiens à la Junte. Ceci est vrai non seulement pour certains pays latino-américains comme le Venezuela, la Colombie et le Costa-Rica, mais aussi pour des secteurs importants de la bourgeoisie européenne. On se rappelle comment le giscardien Jean Lecanuet a salué l'action de son homologue Napoleon Duarte. En outre, la carte démocrate-chrétienne nourrit la démagogie impérialiste sur les « plans de réformes » que Napoleon Duarte et ses pairs mettraient en œuvre dès que la guérilla d'extrême-gauche serait liquidée.
Une partie de l'argumentation nord-américaine s'évertue à démontrer — à des gouvernements qui ne demandent d'ailleurs qu'à être convaincus - les dangers de contagion et de la chute successive des dominos dans toute l'Amérique centrale. Elle insiste sur la situation de difficulté extrême dans laquelle se retrouvent l'impérialisme et les bourgeoisies nationales une fois que l'insurrection populaire a fait voler en éclats — comme au Nicaragua lors de l'insurrection du 19 juillet 1979 — les corps de répression de l'Etat bourgeois.
Il s'agit ensuite de faire « endosser », dans une certaine mesure, toute politique d'intervention américaine au Salvador et en Amérique centrale par les alliés de l'Amérique. Il faut reconnaitre que, par exemple, la tournée européenne de Laurence Eagleburger n'a pas été sans lendemain. Outre le prévisible soutien du gouvernement conservateur britannique de Margaret Thatcher, le ministre belge des Affaires étrangères Charles-Ferdinand Nothomb a condamné les « envois clandestins d'armes ». Le gouvernement français, qui livre des armes (notamment des hélicoptères) au gouvernement salvadorien, a récemment contribué encore au renforcement du potentiel militaire de l'armée hondurienne en lui fournissant une dizaine d'avions Mystère IV (Guardian, 14 février 1981). Selon le International Herald Tribune, citant des sources gouvernementales françaises, le gouvernement Giscard-Barre « n'aurait aucune objection à un accroissement de l'aide américaine au
Salvador selon le modèle de l'aide apportee par la France à des pays africains amis » (20 février 1981). Quand on se rappelle l'envoi des troupes françaises au Tchad, au Zaïre, à Djibouti et en Centrafrique, on mesure jusqu'où va le soutien français... Les bourgeoisies européennes pourraient aussi répondre positivement aux appels à l'aide économique lancés par Napoleon Duarte.
Enfin, ces « grandes manœuvres » diplomatiques doivent isoler au plan international les forces révolutionnaires salvadoriennes. En particulier, l'administration républicaine entend contrecarrer les initiatives internationales menées avec un certain succès par le FDR et le FMLN, notamment auprès de secteurs de la social-démocratie.
Cette dernière, au-delà des dénonciations qu'elle a pu faire de la Junte et de la politique américaine, poursuit des objectifs propres. La Frankfurter Allgemeine Zeitung du 14 février 1981 écrivait : « Les responsables influents latino-américains de l'Internationale socialiste se sont réunis secrètement à Paris pour convaincre l'opposition salvadorienne d'accepter une solution négociée ». Le quotidien madrilène El Pais du 18, février expliquait que des contacts étaient en train d'être établis entre l'Internationale socialiste et l'Union mondiale démocrate-chrétienne pour tenter d'engager un tel dialogue. Enfin, le 23 février, on indiquait de « source informée » à Bonn que des dirigeants du SPD et du CDU envisageaient la tenue en territoire allemand, pour le début mars, d'entretiens qui pourraient impliquer Napoleon Duarte et le président en titre du FDR, Guillermo Ungo, qui est membre de l'Internationale socialiste (Le Monde, 24 février 1981). Cette « solution négociée » ne peut qu'avoir les faveurs de secteurs bourgeois européens et latino-américains, en premier lieu au Mexique. Ainsi, la bourgeoisie mexicaine voudrait éviter une extension de la révolution socialiste à ses frontières, mais elle ne désire pas pour autant voir sa démagogie anti-impérialiste être mise à la rude épreuve d'une escalade de l'intervention américaine indirecte, voire directe, à ses portes.
Une « solution négociée » n'a de chances d'être mise en œuvre que s'il y avait un recul très important des forces politiques et militaires de la révolution sur le terrain. Les secteurs les plus modérés du FDR - social-démocrate et chrétien-social - tenteraient alors de remettre en cause l'hégémonie conquise par les forces révolutionnaires, grâce à leur action, leur implantation et leur puissance d'organisation.
RONALD REAGAN
ET LA « POLITIQUE DES 100 000 MORTS » La mise en condition de l'opinion publique américaine et internationale et l'activisme diplomatique de Washington n'ont pour l'heure qu'une seule fonction : abaisser au maximum le prix politique que l'impérialisme américain devra payer pour remplir l'objectif prioritaire qu'il s'est fixé, celui de casser les reins de la guérilla et du mouvement populaire. Dans l'état actuel de polarisation sociale et des rapports de forces politiques et militaires au Salvador, cela signifie donner à la Junte le feu vert et les moyens pour mener la « politique des 100 000 morts » qu'impliquerait l'écrasement de la révolution dans ce pays. La véritable escalade militaire est, à cet egard, impressionnante. Quelques Jours avant l'entrée en tonction de Reagan, c'est Carter qui a relancé l'aide à la Junte en débloquant un crédit de 64 millions de dollars gelé après le meurtre sauvage de quatre religieuses américaines, et en le rallongeant de 10 autres millions.
Depuis des mois, l'armée salvadorienne envoie ses officiers se former dans les bases US de la Zone du canal de Panama, comme la fameuse école de contre-insurrection de Las Americas.
Des militaires honduriens et guatémaltèques (de la 3e Division), spécialistes de la « guerre spéciale », entraînent l'armée salvadorienne. Celle-ci a été renforcée par des mercenaires, souvent d'ex-gardes nationaux somozistes. Selon le FMLN, il y aurait déjà au Salvador plus de 800 conseillers nord-américains, chargés d'encadrer les forces armées, d'assurer les transmissions et l'entretien des armes les plus sophistiquées (hélicoptères de combat anti-guérilla) et d'organiser les renseignements, avec les méthodes de tortures mises au point par la CIA. Des dizaines d'avions cargos Hercules C 130 déposent sur les bases d'Ilopango et de Espiritu Santo leur matériel de
La coordination entre les armées hondurienne, guatémaltèque et salvadorienne se resserre. L'escalade militaire américaine vise également la révolution nicaraguayenne. Washington accentue l'étranglement économique du Nicaragua. L'octroi des derniers 15 millions du prêt de 75 millions de dollars est suspendu, alors que le besoin en devises est très grand. Washington réclame en outre une enquête détaillée pour savoir si,. comme il était convenu, les 60 millions de dollars déjà versés sont bien allés prioritairement au renforcement du secteur
Parallèlement, montée avec le concours de tous les grands médias impérialistes, se développe la campagne calomniatrice montée par José Esteban Gonzales, président de l'officine privée intitulée « Commission permanente des droits de l'homme » au Nicaragua. Ce dernier a affirmé que des prisonniers politiques sont torturés, et que le nombre des disparus avait atteint 800. Faut-il rappeler que la très officielle « Commission internationale des juristes », dont le siège est à Washington, a dû reconnaître récemment que les droits de l'homme étaient respectés de façon exemplaire par le gouvernement sandiniste ?
Les attaques militaires conduites sur la frontière hondurienne par les commandos d'anciens gardes somozistes démontrent, au-delà de l'écrasement des forces révolutionnaires salvadoriennes, que Washington cherche à exploiter toutes les opportunités pour tenter de faire tourner à l'envers la roue de l'histoire au Nicaragua.
Par la voix d'Alexander Flaig, le gouvernement et la presse américaine affectent de découvrir — au bout d'un an de guerre civile - que l'armée salvadorienne serait « gravement sous-équipée n. Le sénateur républicain Percy, qui s'était rendu à Moscou, au nom de l'équipe de transition de Reagan, pour expliquer le point de vue de la nouvelle administration aux Soviétiques, multiplie les déclarations dans le même sens. Leur but est évident : préparer un engagement plus important des Etats-Unis. Washington veut couvrir à l'avance les crimes plus monstrueux encore que prépare la dictature salvadorienne, qui a déjà assassiné plus de 3 000 personnes depuis le début de l'année 1981.
Plus de 15 000 morts depuis l'arrivée au pouvoir de la Junte ! Dans un pays de 4,5 millions d'habitants, cela dépasse déjà le prix terrible qu'a dû payer le peuple iranien pour mettre à bas la dictature Palhavi. Ces chiffres macabres permettent de comprendre que l'impérialisme et les classes possédantes d'Amérique centrale sont prêtes à écraser, torturer et massacrer tout un peuple pour garantir leurs intérêts.
Renforcer sans délai le mouvement international de solidarité avec la révolution au Salvador, défendre la révolution nicaraguayenne, dénoncer les menaces de blocus contre l'Etat ouvrier cubain doivent devenir les tâches quotidiennes du mouvement ouvrier et révolutionnaire à l'échelle internationale !
23 février 1981.