Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EL SALVADOR

La Junte tente de paralyser la population par la terreur

· Inprecor n° 96, 2 mars 1981 · p. 5-6 · 2 119 mots

El Salvador Nicaragua Femmes

San Salvador.— Il est 7 h du soir, et le silence s'abat sur San Salvador. Le couvre-feu commence. Quelques minutes avant 7 h, les dernières voitures se hâtent de rentrer chez elles, en faisant crisser les pneus dans le virage, non loin de la maison où je me trouve. La femme qui habite face, sur le carrefour, arpente nerveusement le trottoir devant l'entrée du garage. Quelqu'un, qui devrait déjà être là, n'est pas encore rentré. 10 minutes plus tard, avec un geste de résignation lasse, elle rentre chez elle. Celui ou celle qu'elle attendait n'est pas arrivé, et maintenant il est trop tard

Les rues se sont totalement vidées. 7 h 30 : les premiers camions militaires font leur apparition dans le quartier. Deux soldats en patrouille débouchent au carrefour. Ils marchent au milieu de la chaussée, le fusil pointé devant eux, prêts à faire feu. Les deux têtes oscillent sous le casque d'acier. Ils n'échangent pas la moindre parole tandis qu'ils remontent la rue et disparaissent au carrefour suivant. A peine se sont-ils éloignés qu'une jeune fille de 18-20 ans apparaît dans la lumiere des lampadaires. Elle porte une robe jaune. Elle regarde autour d'elle apeurée, traverse furtivement la rue, court un instant avant de s'arrêter et de se retourner pour revenir un peu en arrière.

LE SILENCE DE LA NUIT Elle ne semble pas savoir où aller. Seule dans la rue, elle ne voit autour d'elle que des portes et des fenêtres closes. La seule protection demeure l'ombre des maisons silencieuses. A la fin, elle se décide et emprunte la même direction que les deux soldats. Rien ne se passe. De temps à autre, des camions militaires passent. Sinon rien, la nuit est silencieuse. Mais pas comme l'étaient les nuits de San Salvador il y a encore quelques mois, lorsque les rues semblaient également désertées, mais que brusquement des tirs, des explosions, des cris ou des sanglots montraient qu'une vie subsistait derrière l'apparence déserte des rues.

L'offensive déclenchée au début du. mois de janvier par les forces révolutionnaires a marqué un tournant. C'est le début d'un nouveau calendrier dans toutes les conversations. Les gens parlent d'« avant » et d'« après » le début de l'offensive. La situation a changé dans la capitale « après ». Ce n'est pas seulement le couvre-feu et le silence de la nuit. « A-

La Junte tente de paralyser

la population par la terreur

vant », il ne devait pas y avoir beaucoup de villes au monde capables de concurrencer San Salvador pour la quantité des mots d'ordres et de slogans peints sur les murs. Des slogans politiques ou les sigles des organisations révolutionnaires uniquement. Il était courant de voir des murs entiers complètement couverts de slogans, se recouvrant les uns les autres.

UNE CATHEDRALE TRANSFORMEE Le dimanche, je suis allée assister à la messe dans la cathédrale de San Salvador. La dernière fois que je m'y étais rendue, elle était occupée par des militants qui réclamaient la fin de la répression. Ils portaient des foulards sur le visage et certains portaient un pistolet en cas d'attaque. Mais c'était du temps où l'archevêque Romero - celui qui a été assassiné — dé. nonçait l'oppression et utilisait ses sermons pour faire le point de tous les événements qui s'étaient déroulés semaine après semaine.

Le prêtre qui parlait ce dimanche-là n'a pas parlé de la répression. Il a parlé des rapports avec son prochain. Et sa conclusion était assez différente de celles que pouvait tirer Romero. Il expliqua en effet que si Jésus avait dit qu'il fallait donner aux pauvres et accueillir les sans-abris, cela ne signifiait pas n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. Jésus, selon le prêtre, ne parlait que des « prochains » que l'on connaissait, et encore ne fallait-il pas en faire trop. Très important surtout de savoir qui l'on aidait. « Sinon, le prochain pourrait être n'importe qui, expliqua le prêtre en levant les bras au ciel, ce qui pourrait être un voleur qui vous dépouille de tout ! »

Quand Romero faisait son sermon dans la cathédrale, celle-ci était pleine à craquer et il n'était pas rare que l'assistance l'interrompe pour l'applaudir. Mais, ce dimanche-là, la moitié des chaises n'était meme pas occupée et la plupart des gens semblait penser à autre chose.

C'est sûr, San Salvador semble avoir changé. Plus calme et plus paisible diront certains. Plus apathique diront d'autres. Et ils montreraient les magasins vides, aux vitrines desquels pendouillent les pancartes « A louer ». Ou ils vous emmèneraient dans ces quartiers où toutes les maisons semblent avoir été définitivement abandonnées.

L'atmosphère de l'état d'urgence et

EL SALVADOR On a commencé à laver ou à repeincouverts de slogans, qui étaient un peu la « mémoire » des grandes manifestations qui se sont déroulées dans la capitale. Au voisinage de l'Université, qui a été fermée, et dans les zones industrielles, ils subistent. Mais, dans le centre de la ville, la plupart des murs sont repeints. du couvre-feu ne se ressent pas que dans le silence de la nuit. Il y a aussi l'information, ou plutôt le manque d'information. « Avant », il y avait au moins la presse, notamment un journal et une agence de presse, qui vous disaient ce qui se passait dans le pays, en dehors des circuits officiels de l'information contrôlée. Ils n'existent plus. Les propriétaires et les journalistes sont soit en prison, soit en exil. Les colonnes des journaux sont aujourd'hui remplies des derniers potins sur la haute société salvadorienne, mais ne contiennent presque plus d'informations politiques. Encore s'agit-il le plus souvent des communiqués et des rapports officiels donnés par le gouvernement.

Dimanche aprés-midi. Les soldats en faction à l'extérieur de l'hôpital font aligner des jeunes gens contre le mur pour vérifier leur identité. Tout se passe en si-

Ce silence de San Salvador, est-ce un silence de défaite ? Est-ce que les militaires que je croise, sur leurs camions, le fusil braqué vers moi, ont l'air victorieux ? Est-ce qu'ils ont l'air triomphant, ceux qui font s'aligner les jeunes contre un mur pour vérifier leurs papiers d'identité ? Est-ce que ce sont des vaincus qui ont du mal à garder leur équilibre, en appui, mains en l'air sur le mur et les jambes

Rien n'est joué au Salvador. Il ne faut pas faire beaucoup d'efforts pour s'en convaincre. Il suffit de parler à quelques personnes, à celles qui osent rompre le silence.

PAS UNE GUERRE

C'est le cas de dona Matilda. Elle a un petit commerce juste au bout du mar-

C'est une vieille femme. Mais elle pense toujours qu'un jour elle va pouvoir troquer sa modeste échoppe contre un magasin moderne. « Ce n'est pas encore une guerre, m'explique-t-elle, assise sous

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un des départements centraux du Salvador. En octobre dernier, l'armée, avec le concours des membres de l'organisation fasciste paramilitaire ORDEN, a occupart des habitants étaient parvenus à s'échapper dans les collines. Ce n'était pas le cas de Domingo. Il était resté seul derrière, dans le village envahi par la soldatesque. « Quant ils m'ont découvert, ils m'ont attaché. L'un me tenait fermecouturés de cicatrices qui forment deux terribles bracelets autour de ses bras de petit garçon. Il montre ensuite le côté droit de son cou, barré par une cicatrice aussi. Il ne pourra jamais plus tenir sa tête droite. Puis il ôte sa casquette et montre, au sommet de son crâne, une grande plaque dénudée et scalpée. « J'ai que les soldats aient abandonné son corps ensanglanté. Quand on l'a retrouvé, les mouches volaient en groupes compacts au-dessus des blessures faites par la machette et il avait perdu énormément de sang. « Il semblait mort, explique sa sœur, quand nous sommes retournés au village et que nous l'avons trouvé.»

Elle pousse son frère en avant, vers nous, montre ses bras . « Regardez, ils ont essayé de lui couper les mains ! Regardez ! Qu'est-ce qu'ils pensaient donc qu'il

La plupart des réfugiés sont des enfants, des femmes et des vieillards. Pourtant l'insécurité continue de régner. Le président de la Junte militaire et démocrate- chrétienne, Napoleon Duarte, a d'ores et déjà expliqué que ces camps de réfugiés servaient de cachette aux rebelles. Domingo m'a expliqué qu'à trois reprile porche, ils n'osent pas s'en prendre aux jeunes combattants à un contre un. Non, ils les tuent dans l'obscurité. Vous avez vu le couvre-feu ici. C'est à ce moment qu'ils viennent les tuer. Ce n'est pas comme au Nicaragua ici, pas encore, mais cela va venir. Là-bas, il n'y avait qu'un seul homme à abattre. Ici, il faut se débarrasser de tous les militaires. Les jeunes combattants ne vont pas céder jusqu'à ce qu'ils aient pris le pouvoir. C'est le chemin à suiure, vous comprenez?

Quand elle parle, elle regarde de temps à autre par-dessus mon épaule et salue une connaissance ou un passant. Elle parle des affaires qui vont mal, notamment à cause du couvre-feu, avant de lâcher en confidence : « Ici, il n'y a personne qui aime les militaires. Tous les gens que je connais sont favorables aux rebelles. Je me rappelle que cela a été pareil au Nicaragua après l'offensive de septembre 1978. » En effet, malgré les différences, il y a beaucoup de choses en commun. L'offensive de janvier a montré aux révolutionnaires salvadoriens ce que le soulèvement de septembre avait montré aux Sandinistes. A savoir que la question de l'unité était la question centrale, et que celle-ci n'est pas encore assez forte. Elle a également montré, comme au Nicaragua, même si les points de départ sont différents, qu'il faut encore renforcer les organisations de masse. Pour la population, l'offensive a montré, comme le dit dona Matilda, que : « C'est tout ou rien. Des militaires ou de la rébellion, un seul survivra ! »

SANS RETOUR Plus tard dans la soirée, j'écoute la radio. Un commentateur officiel lit le texte de loi sur l'ammistie qui été promulguée en décembre dernier. C'est ensuite une voix de femme. On dirait une mauvaise actrice qui jouerait plutôt mal le rôle d'une mère éplorée. Elle conseille aux jeunes combattants de déserter la guérilla pour bénéficier des mesures d'amnistie. Elle s'adresse à eux sur le ton de la confidence : « Parlez-en confidentiellement à vos camarades pour qu'ils en fassent autant. Si vous avez peur de vos chefs, demandez à un ami d'aller pour vous avec votre demande à la caserne la plus proche. Mais rappelez-vous que la date limite, c'est le 11 mars, qu'après le 11 mars, il sera impossible de bénéficier de l'amnistie. Rappelez-vous le 11 mars, le 11 mars... » Son ton se fait plus menaçant, toujours au milieu des sanglots : « Après le 11 mars, il n'y aura plus de retour en arrière possible ! » Cela dure dix bonnes minutes, et au fur et à mesure qu'elle parle, sa voix se fait plus aiguë.

Ensuite, c'est la voix forte d'un homme qui reprend l'antenne. Il explique que les dirigeants de l'insurrection ont des projets diaboliques, qu'ils vivent à l'étranger pendant que « des gamins se font avoir et sont forcés d'agir », il explique que, derrière les dirigeants de la guérilla, il y a l'Internationale terroriste, dirigée par l'Union soviétique. « C'est après la mort de Staline, explique-t-il d'un ton depé le village.

ment pendant qu'un autre me frappait avec sa machette, là, là et là... » cru que j'étais en train de mourir » explique Domingo.

pouvait bien avoir fait?» venu soudain professoral, que l'Union soviétique a commencé à avoir une politique expansionniste. Avant, sous Staline, l'Union soviétique ne se préoccupait que de son développement national. Mais quand il est mort...»

Comment ne pas s'attendre à tout de

Avoir 12 ans au Salvador ...

Domingo Garcia a 12 ans. Il vient d'un petit village de la région de La Paz,

Le père de Domingo et d'autres villageois ont été assassinés. Mais la plu-

Domingo montre où il a été atteint. Ses deux poignets sont boursouflés et de dix centimètres de long, elle aussi boursouflée. La machette l'a frappé là

« ILS ONT ESSAYE DE LUI COUPER LES MAINS »

Il aurait dû mourir en effet. Il est resté deux jours sans connaissance, après

Maintenant, Domingo et sa sœur survivent - avec 4.000 autres personnes - dans l'un des onze camps de réfugiés qui ont été construits autour de la capitale ses des commandos de militaires et de civils ont fait irruption dans leur camp

« La dernière fois, ils nous ont dit qu'ils reviendraient pour nous tuer tous. »

A. M. H.

la part de la Junte du Salvador, qui présente, dans le silence de la nuit, Staline comme un bon petit camarade...

Ana Maria HERNANDEZ

San Salvador, février 1981.

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