La bourgeoisie belge vient d'accentuer brusquement son offensive d'austérité. Le quatrième gouvernement Martens, composé de socio-démocrates et de démocrates-chrétiens, avait convoqué à cet effet une grande Conférence nationale du travail (CNT) dont les conclusions devaient aboutir à un blocage des salaires pour deux ans et une série de mesures anti-sociales portant avant tout sur le chômage. Cette tentative ayant échoué, l'effervescence a rapidement gagné de larges couches de la classe ouvrière.
Les deux bureaucraties syndicales
FGTB et CSC - qui étaient prêtes à s'engager à soutenir cette politique d'austérité sous une forme modérée - ont été obligées de mobiliser les travailleurs. Une mobilisation qui visait à la fois à exercer une pression sur le patronat et le gouvernement, et à constituer une soupape de sécurité pour le mécontentement des travailleurs. Il y avait 20 000 manifestants à
Liège (le 15 décembre), 4 000 à Charleroi
PS : Parti socialiste (francophone, couvrant la Wallonie et Bruxelles).
de Bruxelles).
PSC : Parti social-chrétien.
CVP : Christelyke Volks Party (majoritaire en Flandre).
Ces deux derniers partis sont les principaux partis bourgeois, comprenant chacun une aile liée au syndicat chrétien CSC.
PVV : Parti libéral flamand.
PRL : Parti libéral (côté francophone).
VU : Volksunie, parti nationaliste d'extrême droite et fasciste.
gion bruxelloise (majoritaire à Bruxelles).
partis nationalistes, le plus proche du mouvement ouvrier).
e, mais traversée par des enerants social me Belgique, à dominente réformis
« pur » et révolutionnaire.
CSC : Confédération des syndicats chrétiens, d'orientation réformiste, comprenant une petite minorité « socialiste auto-ges-
Ces deux syndicats sont statutairement indépendants des partis politiques desations professionnelles du patronat belge.
tronat flamand au niveau régional. Des organisations régionales analogues existent en Wallonie et à Bruxelles, mais sans le même poids économique
Forte résistance ouvrière à l'offensive d'austérité
(le 17) et 4 000 à La Louvière (le 16),
2 000 à Quaregnon (région de Mons-Borinage), 1 000 manifestants et 400 participants lors d'un meeting à Anvers, 3 000 manifestants à Roulers (Flandre occidentale). Le 19 décembre eut lieu la « concentration » de 4 000 délégués à Bruxelles.
Toutes ces actions étaient organisées par la seule FGTB. Un début de riposte « à froid » qui cadrait bien dans la stratégie réformiste de peser sur les négociations avec la bourgeoisie. La CSC de son s'était opposée à toute action de rue : elle misait ouvertement sur la discussion au Parlement pour améliorer la « loi de redressement » que le gouvernement veut imposer après l'échec de la CNT
Ce climat de mobilisation a favorisé l'éclosion de luttes revendicatives plus dures. Dans certaines usines, les travailleurs sont partis spontanément en grève contre la loi, notamment à la Fabrique nationale d'armes (FN) d'Herstal (Liège), à Caterpillar (Charleroi), à la CDC (Charleroi)... Débrayage fort spectaculaire également de quelques heures (mais c'étaient les heures
La Belgique en sigles ...
SP : Socialistische Party (flamand, couvrant la Frandre et les Flamands flamand, comprenand une aile
FDF : Front démocratique des francophones, parti nationaliste de la ré-
RW : Rassemblement wallon, parti nationaliste de Wallonie (de tous les
, communiste, svndicalist liée de fait au PSC-CVP,
FEB : Fédération des entreprises de Belgique, regroupe toutes les organi-
VEV : Vlaams Ekonomisch Verbond, organisation représentative du pade pointe du matin) des cheminots en front commun syndical.
Au mois de janvier, les crises du textile et de la sidérurgie ont connu de nouveaux rebondissements dans un climat confus. Les débrayages et la grève illimitée des 20 000 sidérurgistes liégois ont pris un clair contenu de classe, indépendamment des manœuvres chauvines des bureaucraties syndicales (défense prioritaire des entreprises sidérurgiques soit de Liège, soit de Charleroi). Dans le textile, la FGTB de Mouscron s'est prononcée pour la nationalisation du secteur (en opposition au Plan Claes qui prévoit des milliers de licenciements). Plusieurs entreprises textiles sont occupées, des travailleurs font la grève de la faim, provoquant une très large solidarité de toute la région (action spectaculaire, manifestation et paralysie de la ville de Tubize, occupation des chemins de fer internationaux).
Fin janvier, éclatait la bombe British Leyland (Seneffe) dans la région du Centre, déjà durement touchée par la récession de 1966-1967. La fermeture de l'entreprise va entraîner le licenciement de 2 200 travailleurs. Il faut y ajouter un mécontentement croissant mais encore contenu chez les travailleurs qui auraient dû toucher des augmentations salariales conformément aux conventions collectives conclues en 1978-1979, et que la loi sur le blocage des salaires interdit d'appliquer à partir du ler janvier 1981.
Dans plusieurs secteurs et régions, les négociations paritaires se sont tenues dans un climat très tendu : on voit mal comment éviter des luttes qui sortiraient de fait du carcan de la « légalité ». Des préavis de grève sont déposés dans le bâtiment, la chimie (entre autres) à Liège. La métallurgie de Charleroi s'agite.
Dans un tel contexte de fièvre sociale, la FGTB (la CSC ayant refusé de s'y associer) a réuni le 24 janvier 100 000 travailleurs au cours d'une grande manifestation nationale à Bruxelles. Elle a constitué une véritable démonstration de force du mouvement ouvrier. Le mot d'ordre de « grève générale » qui a été avancé - notamment par la LRT - a été repris dans les cortèges et par certaines délégations syndicales. Cette manifestation a mis la bureaucratie de la CSC au pied du mur : certaines délégations ouvrières de la CSC ont ouvertement transgressé l'interdiction formelie de participer à la manifestation (Brabant Wallon, Cockerill Hoboken, Solvay-Anvers, Boel-Tamise sont venues en front commun). Mais des centaines de syndicalistes de la CSC sont
venus sans pouvoir sortir leurs drapeaux. A Liège, la bureaucratie de la CSC a été mise en minorité sur la question de la participation lors de la réunion de son comité exécutif. Une centrale entière — celle des employés (la CNE) — a discuté de sa rupture avee la CSC.
L'effet le plus spectaculaire de ces mobilisations a été la démission du président du PS, André Cools. Celui-ci avait mené au cours des six derniers mois une campagne très virulente en faveur de l'austérité et contre la direction de la FGTB. Il avait notamment mobilisé une partie des syndicalistes de Liège pour empêcher des débrayages et des manifestations au mois de décembre 1980. Il a dû jeter l'éponge : après la scission du vieux Parti socialiste belge en deux partis, sur une base linguistique ; après une stratégie régionaliste sans résultat, si ce n'est le désarroi dans le milleu socialiste wallon ; après une politique de collaboration de classes à outrance, les travailleurs de la FGTB ont eu raison de son délire et de son autoritarisme. Une bataille très âpre s'est engagée au sein du PS dans le cadre de la préparation de son Congrès prévu pour le 22 février, avec un début de polarisation entre la gauche réformiste (Glinne) et la droite réformiste (Spitaels).
Le 5 février, une grève générale s'est développée dans le secteur des transports publics. Dans diverses régions, des grèves de 24 heures, souvent en front commun FGTB-CSC, l'acceptation par les deux Chambres de la « loi de redressement » et après les mobilisations d'envergure, il n'est pas impossible que les directions syndicales et le patronat passent un « accord interprofessionnel » qui permettrait, au prix de quelques compromis, de freiner le mouve-
Néanmoins, il ne fait aucun doute que la Belgique entre dans un nouveau cy. cle de la lutte des classes. La montée ouvrière est désormais incontestable. Mais elle ne fait que débuter avec tout ce que cela comporte de balbutiements en ce qui concerne la formulation de son programme et de sa stratégie. Un nouveau « 1960-1961 » (c'est-à-dire une grève générale à caractère révolutionnaire) est en perspective à terme. Mais bien des batailles devront être menées - y compris et surtout au sein du mouvement ouvrier lui-meme - avant d'y parvenir.
Trois aspects sautent aux yeux si l'on compare la situation actuelle avec celle d'il y a vingt ans :
- une perte de prestige et de crédibilité énorme de la direction syndicale aux
- une volonté unitaire très poussée qui fait qu'on voit difficilement comment la CSC pourrait rester en dehors d'un tel mouvement d'ensemble ;
- une gauche syndicale moins nombreuse qu'en 1960-1961, mais beaucoup plus indépendante par rapport à l'appareil
- une gauche anticapitaliste et révolutionnaire plus nombreuse et plus forte, notamment la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), section belge de la IVe Internationale et l'organisation prochinoise PTB (ex-TPO).
François VERCAMMEN 7 février 1981.