Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

La crise de la concertation sociale

· Inprecor n° 96, 2 mars 1981 · p. 15-19 · 4 879 mots

Belgique Syndicalisme Économie mondiale

La crise de la c François VERCAMMEN

La Conférence nationale du travail (CNT), réunie à la fin du mois de novembre 1980, s'est terminée par un échec. Rassemblant en grande pompe quelque 80 délégués du gouvernement, du grand capital, des classes moyennes, des mutualités et des organisations syndicales, elle avait comme but de donner le coup d'envoi d'une grande offensive patronale. Son objectif était la conclusion d'un accord de programmation interprofessionnelle valable pour tous les travailleurs du pays, qui ferait du mouvement syndical le défenseur systématique de l'austérité au sein de la classe ouvrière.

Or, tant à la FGTB qu'à la CSC, la réponse fut : « Non ! ». Malgré la présence

La Belgique a connu une grande stabilité politique et sociale ces vingt dernières années grâce à un mécanisme qui est profondément ancré dans son histoire : le troc d'avantages financiers et sociaux importants pour les travailleurs, en échange de la passivité du mouvement ouvrier en ce qui concerne les grandes décisions économiques du grand capital ; le tout couronné par un système de concertation très développé et très structuré.

Les travailleurs belges sont parmi les oncertation socia de ministres socio-démocrates et de démocrates-chrétiens (liés à la CSC) et la complicité évidente de l'appareil syndical national interprofessionnel, le morceau était trop gros pour être avalé en une seule fois. Une fois de plus se confirme une donnée de base de la lutte des classes en

Belgique : l'énorme poids du mouvement

La empêché jusqu'à présent à la fois une riposte ouvrière d'ensemble face à la crise et le succès de l'offensive patronale.

Jusqu'à quand ? C'est la question que tout le monde se pose. Car il est évident que la nouvelle récession qui s'amorce ne fera qu'aggraver la situation économique et radicaliser les positions politiques de part et d'autre. 20 ANS DE STABILITE POLITIQUE GRACE A LA « CONCERTATION SOCIALE » mieux payés du monde, ils jouissent d'un sociale (chômage, maladie-invalidité, pension, familiales) des plus avancés. Ils sont représentés, par le biais du mouvement syndical, dans à peu près 250 organes de concertation au sommet avec le patronat

Get dans 3000 conseils d'entreprises et 5900 comités d'hygiène et de sécurité. Les dirigeants réformistes sont passés maîtres dans la capacité de canaliser les mouvements le en Belgique grèves (très militants et très fréquents) et de se servir du formidable poids social de la classe ouvrière organisée pour négocier des concessions substantielles de la part des patrons. La bourgeoisie, de son côté, a appris à vivre avec cette situation, dans la mesure où l'expansion économique des années 1960, jusqu'au début des années 1970, lui permettait de faire des concessions financières et d'avoir, en contre-partie, les mains libres pour ses grandes décisions économiques. Tout se négocie en Belgique ; toute position tranchée au départ finit par prendre une demi-teinte ; tout conflit s'amortit dans les méandres de la concertation sociale...

Ce pragmatisme, condition indispensable à la survie du système de concertation, a présidé à la tactique patronale du début de la crise, en 1974, jusqu'à la mi1979, afin d'éviter un affrontement politout au long de la première phase de la crise actuelle, la bourgeoisie a face à la classe ouvrière. En premier lieu, elle a joué sur le mécanisme spontané, aveugle et « dispersé » de l'économie de marché. Cela a eu comme résultat - en absence d'une riposte décidée et globale du mouvement ouvrier dès le départ - la création d'un très important volant de chômage. De 71 000 chômeurs (chiffre considéré comme « normal ») en 1971, le chômage a grimpé jusqu'à 160 000 en

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Source : Bulletin hebdomadaire, Kredietbank, 35e année, numéro 34, 19 septembre 1980, p. 2.

1974, pour atteindre 350 000 chômeurs indemnisés, chiffre le plus élevé proportion - de la CEE (en fait, il y a 600 000 demandeurs d'emploi réels selon les syndicats). Dans l'industrie, 227 000 emplois ont été supprimés, dont 80 000 emplois féminins (soit 25 % du travail féminin industriel).

Parallèlement, la Belgique a battu plusieurs records en ce qui concerne l'augmentation de la productivité: 7,7 % en moyenne par an entre 1970 et 1973 (contre 4,0% en RFA et 5,0% pour la CEE) et 4,4 % entre 1973 et 1979 (contre 4,5 % pour la RFA et 2,9 % pour la CEE). En 1979, on produit plus qu'en 1974 avec 16% de travailleurs industriels en moins. Cela a eu pour conséquence une baisse des coûts salariaux unitaires dans le secteur manufacturier (en francs belges (FB) sans tenir compte des réévaluations

1970 : 94,8; 1971: 96,8; 1972 : 98,8 ; 1973 : 100,4 ; 1974 : 99,3 ; 1975 : 106,6 ; 102,1; 1978: 96,5 ; 1979: 93,2 (1).

Une redistribution du revenu national s'est opérée. Selon un récent communiqué de l'Institut national de statistique (INS), les revenus nominaux ont évolué de la manière suivante pour la période 1975-1979 : salaires et traitements des travailleurs assujettis à la Sécurité sociale, plus 38,6 % ; revenus des professions libérales, plus 56,8 % ; revenus de la propriété échéant aux particuliers, plus 53,5 %. Pas étonnant donc qu'en 1978 et 1979 le bé. néfice brut (avant amortissement) se situait à 17,0 % et et à 24,4% (1979), niveau jamais atteint depuis la Deuxième

Cette relance du taux de profit n'a cependant pas abouti à un véritable redémarrage des investissements industriels, mais il est évident que le capitalisme belge n'en est pas pour autant aux abois. Durant toute une période, cette politique d'exploitation accrue des travailleurs n'a pas suscité des luttes d'envergure. Des ba-

BELGIQUE - POPULATION ACTIVE CIVILE en milliers 1970 1971 1972 1973 1974 1975 tailles très dures ont pourtant eu lieu - comme la lutte victorieuse, après 13 mois d'occupation de la raffinerie RBP à Anvers pour empêcher sa fermeture →, mais elles sont restées limitées et fragmentées, même dans les secteurs où un démantèlement important s'est développé, comme dans la métallurgie et le textile.

La bourgeoisie a utilisé l'arme traditionnelle du chômage pour peser sur la combativité des travailleurs. Le chômage touche avant tout les jeunes, les femmes et des travailleurs de petites et moyennes faillite : c'est-à-dire les couches ouvrières les moins organisées. Le patronat a étroitement associé la bureaucratie syndicale aux grandes restructurations industrielles (sidérurgie, construction et réparation navales), en échange d'une politique de compensation très développée (pré-retraite, fonds sociaux) et d'un replâtrage du « secteur mixte » (Etat en association avec le secteur privé). La perte de pouvoir d'achat et le recul du niveau de vie sont réels, mais ils restent limités en ce qui concerne les couches décisives du prolétariat, c'est-à-dire les générations ouvrières masculines entre 40 et 65 ans, qui constituent trés souvent aussi l'essentiel des cadres du mouvement ouvrier organisé.

Le deuxième aspect de la tactique bourgeoise face à la classe ouvrière a été un grignotage progressif des acquis sociaux à travers la politique gouvernementale. De 1974 à 1979 se sont succédé quasi-annuellement des lois « budgétaires », « de redressement », « de relance », des « lois-programmes », etc., qui s'articulent autour de certains axes stables :

- réduction du déficit budgétaire en comprimant les dépenses de la Sécurité sociale, avant tout le chômage;

- augmentation des taxes, souvent qualifiées de « luxe » (tabac, alcool, auto-

4 000 Chomage en milliers

-3,000 1,000 Emploi 1976 1977 1978 1970 1971 1972 1973

- augmentation des prix des services publics (transports en commun, postes, téléphone, etc.) ;

- réduction du niveau de vie des travailleurs des services publies (blocage des salaires depuis 1975).

A trois reprises, les gouvernements s'en sont pris « ponctuellement » à la liai. son des salaires à l'indice : par le blocage sélectif des prix en mai 1975 ; par le « coup de la pomme de terre » (qui fut retirée de l'indice pendant deux mois, août-septembre 1976) et la non-adaptation à l'indice des salaires supérieurs à 42 000 FB par mois ; et récemment par une tentative (avortée) d'introduire un textile, blocage des salaires de 2% dans les services publics par deux retenues successives de 1% à l'occasion des rattrapages des sa-

Les axes de la politique patronale apparaissent donc clairement :

- attaque contre le salaire direct (chômage, productivité, lente dégradation des conditions de travail, blocage de fait des salaires) ;

- attaque contre la liaison des salaires à l'indice du coût de la vie (mode de calcul, automaticité, élévation des indicespivots, étalonnement dans le temps des rattrapages);

- attaque contre le salaire indirect par un démantèlement de la Sécurité sociale (état de besoin, « chef de famille », ticket modérateur, reprivatisation partiel-

Bien sûr, le patronat ne vise pas à une contraction brutale de la demande intérieure qui, dans des conditions d'exa-

1. F. G. Prades, Bulletin de conjoncture, Weekberichten Kredietbank, 26 sepBELGIQUE - CHOMEURS COMPLETS

Men milliers 250 Total 200 Hommes - 150 100 Femmes 50 0

1974 1975 1976 1977 1978 1979

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Le 25 janvier 1975. les 600 travailleurs des cristalleries du Val Saint Lambert près de Liège occupaient leur entreprise menacée de disparition et continuaient la production et la vente. Une des innombrables initiatives militantes des travailleurs belges contre les conséquences de l'austérité cerbation de la concurrence sur le marché mondial, a été un soutien important à la conjoncture. Son offensive est done prudente. De plus, il s'est heurté à trois obstacles importants qui l'ont empêché de mener une offensive globale et percutante. 1.- La crise de l'Etat bourgeois unitaire

La Belgique est un Etat comprenant deux peuples (wallon et flamand), une petite communauté de langue allemande (conquête impérialiste de 1914-1918) et une capitale - Bruxelles - qui, pour des raisons historiques, économiques et urbanistiques, n'a pas seulement un rôle administratif. La question nationale est donc complexe et multiforme.

L'échec de la grève générale de décembre 1960-janvier 1961, apogée toute une période de radicalisation ouvrière, marquait aussi la défaite de la classe ouvrière wallonne dans sa lutte pour un fédéralisme directement lié à un programme ouvrier radical. La bourgeoisie en a profité pour refondre son appareil d'Etat en fonction des nouveaux rapports forces en son sein (entre d'un côté le secteur traditionnel des holdings « belges » et, de l'autre, le secteur flamand du patronat, gonflé par la prospérité des années 1960, et composé d'intermédiaires financiers et d'industriels étroitement liés aux multinationales allemandes, américaines et hollandaises).

Même sans une pression ouvrière très forte, la bourgeoisie, en cette fin du XXe siècle, rencontre des difficultés réelles pour procéder à une telle réforme démocratique fondamentale. Tous les partis bourgeois ont éclaté (au moins en deux : PSC et CVP ; parfois en cinq ou six tronçons, comme la famille libérale ; des partis se sont développés sur une base « linguistique » : VU, FDF, RW). Il y a eu six gouvernements en dix ans. De 1970 à 1980, toutes les formules gouvernementales ont été utilisées et usées. Le fait que la priorité de la vie politique « institutionnelle » a été orientée vers la question « communautaire » et que le monde politique bourgeois a éclaté, constituent un sérieux handicap pour la bourgeoisie, au moment où elle doit affronter la plus importante crise économique depuis la Deuxiême Guerre mondiale. 2.- Le poids énorme du mouvement ouvrier organisé et de la classe ouvrière

Il y a 9855 000 habitants en Belgique, dont 4 137 500 forment la population active. Parmi celle-ci, il y a 3 131 100 salariés-appointés (83,3 %). Les syndicats revendiquent 2 500 000 membres (80%). Certes, ceux-ci sont sous domination réformiste (social-démocrate et démocrate-chrétienne), mais c'est un mouvement très diversifié, en radicalisation lente, traditionnellement combatif (trois pré-révolutionnaires : 1936, 1950, 1960-1961) et sous la pression d'une classe ouvrière nombreuse, revendicative et insolente.

Les directions réformistes ont refusé d'organiser une riposte immédiate dès le déclenchement de la crise économique, mais elles ont été obligées de riposter ponctuellement, chaque fois que le patronat ou le gouvernement allaient « trop nationale « symbolique » d'une heure en front commun syndical FGTB-CSC (pour la première fois dans l'histoire) en mars 1975 ; « grève des vendredis » FGTB-CSC qui a provoqué la chute du gouvernement, fin février-début mars 1977 ; grève wallonne d'un jour, débouchant sur une énorme manifestation de 80 000 travailleurs FGTB-CSC à Namur (mars 1979) ; mobilisation de 4 000 délégués FGTB à Bruxelles pour les élections sociales (mais qui a pris la forme d'un défi à la politique gouvernementale) ; 7 décembre 1979, journée de grève nationale de la seule FGTB, mais qui est parvenue à entraîner dans le mouvement certaines délégations d'entreprises et régio. nales de la CSC.

Cette dialectique « bourgeoisie-bureaucratie réformiste-base ouvrière» empêché que la bourgeoisie belge n'obtienne ce que ses homologues italiens ou allemands ont obtenu de « leurs » réformistes : qu'ils se fassent les défenseurs acsein de la classe ouvrière, d'une politique globale d'austérité. Les chefs réformistes belges semblent dire : « Complices tacites ? D'accord ! Monter en première ligne ? Non merci ! Allez-y vous-mêmes ! » Or, la bourgeoisie n'est capable ni de contourner la classe ouvrière et ses organisations ni de les attaquer de front. 3.- Les divisions au sein de la bourgeoisie

Cette division est un facteur de moindre importance, mais il est bien réel et il résulte en partie des deux facteurs précédents. Cette division ne porte pas sur le fond de la politique d'austérité, mais sur la manière d'affronter le mouvement ouvrier organisé. Elle met aux prises la FEB, l'organisation patronale qui regroupe l'ensemble des associations professionnelles belges, et la VEV, qui regroupe les chambres patronales des seules provinces flamandes. Alors que la FEB procède graduellement, combine les mises en gardes et l'obtention de mesures pratiques (c'est-à-dire préfère avoir raison en pratique dans la mise en place de l'austérité), la VEV globalise les différents éléments de l'offensive patronale, met toutes les données sur la table, les projette en perspective (parle, par exemple, de la possibilité « réaliste » de 500 000 chômeurs complets indemnisés en 1985, ce qui ferait 700 000 à 800 000 demandeurs d'emploi, soit 25 % de la population salariée) et lance la discussion sur le « choix de socié-

Ces divergences reflètent une réalité sociale flamande particulière : un capitalisme qui échappe pour une partie aux holdings traditionnels ; une majorité de la CSC droitière dans la classe ouvrière ; un patronat moins expérimenté ment, en plein développement ; un appareil de production beaucoup moins vétuste qu'en Wallonie. Cela gêne la formulation d'un projet bourgeois cohérent à l'échelle nationale, d'autant plus que ces différents secteurs de la bourgeoisie ne disposent pas (encore) d'un appareil d'Etat homogène et de partis politiques dotés d'une stratégie cohérente. Les partis chrétiens (CVP et PSC) sont des partis bourgeois interclassistes, donc obligés - dans une certaine mesure - de faire jouer en leur sein la concertation sociale qui imprègne toute la société belge. Les partis libéraux veulent avant tout - pour le moment - renforcer leur poids électoral et préconisent donc une politique poujadiste

UNE OFFENSIVE PATRONALE

D'ENVERGURE A DEMARRE

A la rentrée de septembre 1979, le patronat a fait un premier pas pour accen-

3. Discours de clôture de M. Stouthuysen, président du VEV, au Congrès de Hasselt, mars 1980.

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tuer et globaliser son offensive. Profitant de oui, 5,8% d'abstention et 1,6 % contre.

des « recommandations » de l'OCDE et de la CEE, il a mis l'ensemble des données d'une politique d'austérité sur la table ; mais la crise gouvernementale, une fois de plus provoquée par la crise communautaire, a empêché la mise en œuvre d'une action coordonnée dès cette date. Dorénavant, c'est fait. Sous la pression de la nouvelle récession internationale, le début de la solution dela crise « communautaire » (loi sur la « régionalisation » d'août 1980), et la mise en place d'un nouveau gouvernement de collaboration de classe entre socio-chrétiens et socio-démocrates, la bourgeoisie a opéré un changement tactique important par rapport à la période 1974-1979. Elle est passée à l'offensive afin d'introduire une politique d'austérité globale avec la collaboration des directions réformistes du

Dès lors, une bataille de longue haleine a commencé à l'intérieur du mouvement ouvrier, afin de gagner pratique. ment ses directions à une telle politique, et ensuite au sein de la classe ouvrière, pour que celle-ci l'admette.

Dramatisant l'ampleur de la crise (et aussi pour trouver une majorité spéciale afin de réviser la Constitution dans une optique régionaliste), la bourgeoisie avait réussi à imposer à la social-démocratie et CVP/PSC une gestion gouvernementale tripartite d'union nationale avec les libéraux (mai 1980). Le Premier ministre avait tout de suite annoncé la couleur en prévoyant une loi budgétaire comportant 80 milliards de FB d'économies, avec une réduction salariale de 2% pour les travailleurs des services publics. Certains patrons ont voulu profiter de l'exemple, notamment dans la réparation navale ( - 2% du salaire), à la Banque Bruxelles-Lambert (- 5 % en deux ans). Le gouvernement avait lancé une invitation aux organisations syndicales pour négocier une politique de l'emploi et une refonte globale de la Sécurité sociale. Les directions réformistes des partis politiques avaient, encore une fois, avalé ce pro- gouvernemental qui introduisait une austérité renforcée, essentiellement axée sur la réduction du budget de l'Etat.

Mais il fallait passer par une nouvelle crise gouvernementale (octobre 1980), avec l'expulsion des libéraux du gouverne. ment, pour que puissent « librement » (c'est-à-dire sans le harcèlement anti-fiscal et l'arrogance antisyndicale des libéraux) accepter la grande innovation du quatrième gouvernement Martens : le blocage deux ans. Cela était accompagné de la proposition d'organiser une grande Conférence nationale du travail (CNT) où l'ensemble du programme gouvernemental serait discuté. Les Congrès des partis se sont tenus avant cette CNT. Au PS, où le président Cools a mené une virulente campagne publique en faveur de l'austérité, le programme du gouvernement est passé, non sans un violent débat contre Yerna, secrétaire de la FGTB-Liège : 87% de oui. Au SP (flamand), il obtient 93 %

Dans les deux partis socio-démocrates, la volonté d'imposer l'austérité est manifeste. Mais cette vitoire était un peu formelle. Le vote était d'abord influencé par la satisfaction d'avoir expulsé les libéraux du gouvernement et mis fin à la gestion gouvernementale tripartite d'union nationale (une formule qui « passe » difficilement dans le mouvement ouvrier réformiste, même chez les démocrates-chrétiens). En même temps, le vote « provisoire », dans un double sens: le mouvement syndical — en l'occurrence la FGTB - devait encore être consulté lors de la CNT et à cette fin il était en train d'élaborer une Note commune FGTB-CSC. De plus, les deux présidents des partis, Cools et Van Miert, ont dû promettre un nouveau Congrès immédiatement après la CNT, pour apprécier les résultats de

LA RESISTANCE DE LA BASE

SYNDICALE Au sein des directions syndicales, il existe un accord de fond sur le caractère inévitable de l'austérité, y compris sur le terrain sur lequel elle devrait porter : salaire direct, aménagement de la Sécurité sociale (le ministre De Wulf - SP - édicte en plein été 1980 ses « dix commandements », véritable chasse aux chômeurs). Mais on insiste sur le maintien de la liaison des salaires à l'indice ; sur le caractère équilibré de l'effort d'austérité (notamment les grosses fortunes, fraude fiscale) ; la nécessité de créer des emplois ; les limites à ne pas dépasser en ce qui concerne l'attaque contre la Sécurité sociale.

Les deux directions FGTB et CSC rédigent - sans la moindre consultation démocratique de leurs membres Note commune droitière et technocratique aux caractéristiques suivantes :

- elle se tait sur le blocage des salai- elle cautionne l'analyse patronale de la crise économique et du budget de l'Etat ;

— elle propose une politique économique qul va dans le sens des documents de la FEB (restructuration industrielle, soutien à l'exportation, baisse des taux elle accepte les restrictions budgétaires en matière sociale ;

- elle formule d'une manière très timorée des exigences en matière de réduction de la durée du travail, de la lutte contre la fraude fiscale et la fuite des caelle demande même un « impôt spécial de crise », fourni par un effort de « toutes » (sic) les couches sociales (4).

Les directions syndicales ont done décidé d'aller à la CNT sans programme d'action propre du mouvement ouvrier et sans créer au préalable un (minimum de) rapport de forces sur le terrain. Dans le fond, elles étaient prêtes à exercer une pression accrue après coup, avant tout par le biais de leurs « amis politiques » au gouvernement. Pourtant, l'effervescenct avait augmenté d'un cran au sein du mouvement syndical lui-même.

Dès début septembre 1980, l'ensemble des travailleurs des services publics (830 000) ont exigé le retrait immédiat des 2% contenus dans la loi budgétaire. Ils ont annoncé une grève nationale de 24 heures et commencé à mettre en place toutes les mesures pour en faire une démonstration de force. Des grèves spontanées ont d'ailleurs éclaté tout de suite : chemins de fer à Charleroi et Liège, communaux à Liège, innombrables motions de toutes les régions du pays..

Martens dut suspendre la mesure et autocritique publique pour « non-concertation ». Différents congrès syndicaux, surtout à la FGTB, prenaient position dans le courant du mois d'octobre 1980 contre la politique d'austérité : la Centrale générale (CG, première centrale industrielle de la FGTB ; la seconde, après la Centrale des services publies) l'attaque durement, par le biais de son nouveau président, et vote une longue résolution contre le blocage des salaires, contre l'immixtion gouvernementale dans les conventions collectives, contre la gendarmerie, pour les 36 heures. A la FGTB, l'appareil est manifestement divisé sur la tactique à suivre : son secrétaire général Debunne essaye d'adopter une position moyenne entre la CG et l'Inter-régionale wallonne de la FGTB (dont le président est Gayetot) d'un côté, et les secteurs plus modérés de l'autre. A la CSC, le président Houthuys mène depuis des mois une campagne publique en faveur de l'austérité ; les voix discordantes à la CSC sont de fait plus limitées.

La Note commune FGTB-CSC ; les avatars de la CNT mis en avant dans l'opinion publique au moment où les affrontements entre les « partenaires sociaux » sont manifestes ; les déclarations intempestives de Cools, président du PS, contre la FGTB ; la position d'amendements qu'adopte le SP (flamand) face à un gouvernement dont il fait partie ; la multiplication des assemblées syndicales et quelques grèves d'entreprises importantes (à l'AMP, distribution de la presse, les travailleurs obtiennent même des augmentations de salaire) ; tout cela fait monter la température dans la classe ouvrière. Cela crée un flottement important au sein de l'appareil social-démocrate et démocrate-chrétien (au niveau politique et syndical) et suscite parmi les militants syndicaux un débat sur la stratégie. La tentative d'imposer l'austérité au mouvement syndical derrière le dos de la classe ouvrière échoue lar-

Fin novembre 1980, la préparation des Congrès nationaux FGTB et CSC (prévus pour le 2 décembre) se déroulait dans une grande confusion au niveau régional : parfois, il n'y avait pas de documents soumis à la discussion ; parfois, il y

4. A ce sujet, lire La Gauche, hebdomadaire de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), section belge de la IVe Internationale, 11 janvier 1981.

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avait à peine une introduction et pas de vote ; dans certains Congrès, il y eut des affrontements avec des délégués de base ; dans d'autres, l'appareil prit les devants et se montra « sceptique » quant aux résultats de la CNT, laissant la porte ouverte à un vote négatif ; ailleurs encore, la bureaucratie introduisait « positivement », mais concluait « négativement » le Congrès sous la pression des délégués de base ; finalement, il y eut des Congrès régionaux ou des comités exécutifs de centrales qui se sont prononcés clairement contre (Anvers, Liège, métallurgistes, services publics, employés). Et, à certaines occasions, l'idée de la riposte immédiate est lancée : à Liège, Gillon lance la proposition d'une grève d'« au moins quatre heures »... Des délégués de base interviennent pour proposer la préparation de la grève générale.

Au Congrès national de la CSC, le président Houthuys qui, jusqu'au bout, avait sans doute cru convaincre ses troupes d'approuver les conclusions de la CNT, faisait une introduction « neutre ». Il est obligé de réintervenir après que cinq orateurs aient rejeté l'accord : il est aussi contre... A la FGTB, Debunne avait renoncé à convaincre : il rejette dans des termes assez durs les conclusions de la CNT, mais prend la défense des ministres socialistes. Le Congrès mandate le bureau pour élaborer un plan d'action...

En fait, la bureaucratie syndicale n'a pas renoncé à renouer les contacts avec le gouvernement. Celui-ci semble prêt à faire quelques concessions lorsque les conclusions générales de la CNT devront être transformées en projets de loi. Mais le gouvernement est pressé : il veut imposer le blocage des salaires dès le ler janvier 1981, sinon il devra imposer à des dizaines de milliers de travailleurs qui obtiendront des augmentations à cette date dans le cadre de leurs conventions, un blocage « rétroactif » de leurs salaires, c'est-à-dire un remboursement des augmentations salariales.

PREMIERES CONCLUSIONS

En premier lieu, le gouvernement n'a pas réussi dans sa première tentative d'impliquer le mouvement syndical dans une politique d'austérité globale et renforcée, impliquant le blocage des salaires « autoritaire » (c'est-à-dire par l'intervention dans la libre négociation entre patrons et syndicats).

Il est maintenant obligé de poursuivre ce combat, puisqu'il est entamé. Il n'est pas sûr que ce gouvernement de collaboration des classes survivra à ce premier choc. La bourgeoisie a de toute façon un autre fer au feu (un gouvernement bourgeois homogène sans la social-démocratie), mais elle sait par expérience qu'un tel gouvernement n'est pas nécessaire. ment le plus fort (Tindemans fut renversé en 1977 par deux grèves interprofessionnelles provinciales, menées chaque fois par des travailleurs d'une province flamande et d'une province wallonne le vendredi). Un début d'affrontement sur le terrain semble désormais inévitable, afin de tester les rapports de forces au sein même du mouvement ouvrier organisé.

Deuxièmement, dès le moment où celui-ci a mis le doigt dans l'engrenage de l'austérité, les risques de division sont énormes à tous les niveaux. La division la plus spectaculaire est celle entre le secteur politique et le secteur syndical de la social-démocratie. Au Congrès de la FGTB-Liège, le PS a été gravement attaqué, comme dans les années 1961-1962, à l'époque de la rupture organisationnelle de l'Action commune socialiste (regroupant syndicat, parti, mutualité, coopérative). Du côté flamand, le SP a manœuvré plus habilement, mais le fond de l'affaire percera bientôt l'écran des manœuvres tacticiennes : le PS/SP approuvera-t-il la poliexplicitement rejetée par le mouvement syndical ? Ses conseils généraux (en lieu et place des Congrès) ont déjà dit « oui ».

Troisièmement, l'opposition à l'austérité au sein de la FGTB et de la CSC est une combinaison de plusieurs facteurs qui la rendent confuse : un mécontentement diffus des travailleurs, difficile mesurer en période « passive » ; car il est d'autre part évident — tous les délégués syndicaux combatifs parlent dans sens -, que la masse ouvrière a été désarçonnée par la crise et par la politique des réformistes (d'où scepticisme, passivité, réactions de corporatisme et, en même culpabilité : « Vivre au-dessus de ses moyens ») ; une réaction des délégués de base qui n'étaient pas prêts à lâcher des avantages sociaux et financiers souvent conquis de haute lutte et qui ont traduit de la sorte ce mécontentement ainsi que leur propre conscience syndicale ; une partie de l'appareil syndical lui-même (y compris aux sommets) qui comprend que l'austérité ne mène pas à une politique de création d'emplois (l'exemple de la Grande-Bretagne revient dans les dis-

Les usines Cockerill-Ougrée à Seraing en Belgique (DR). cours), que le capitalisme belge n'est pas aux abois (les pétroliers par exemple), que les travailleurs « ont déjà donné » (chômage massif dans la sidérurgie, la métallurgie et les services publics), qu'il y a des gaspillages scandaleux de la part du patronat (fraude, fuite des capitaux), que cette politique d'austérité n'ira qu'en se renforçant (on parle déjà d'un déficit budgétaire amplifié de 150 milliards de FB), que le gouvernement veut commencer à limiter la capacité d'action svndicale en bloquant les conventions collectives.

Le rejet de la CNT au sein du mouvement syndicat est avant tout le résultat de l'opposition des centrales (métallurgie, Centrale générale, services publics, syndicats des employés), et beaucoup d'une lutte politique entre la gauche et la droite, telle que la Belgique l'a connue dans les années 1950-1960.

En même temps, le fait que la CSC refuse aussi l'austérité (débordant ainsi sur sa gauche la direction interprofessionnelle très droitière) est important; d'autant plus que la CSC est majoritaire en Flandre et qu'à la FGTB même l'oppositin à l'austérité était loin de se limiter à la

Quatrièmement, un nouveau cycle dans la lutte des classes commence. Un premier choc politico-social a secoué un patiemment construit par vingt ans de collaboration de classes, de concertation sociale, et d'une stratégie réformiste « efficace » fondée sur la « dialectique des conquêtes partielles ». Il y a de moins en moins à négocier ; il faudra se battre. Mais ce combat rend nécessaire un débat sur la stratégie qui s'ouvrira nécessairement avec une augmentation de l'auto-activité de la classe ouvrière, et d'une instabilité accrue sur le terrain politique et *social.

François VERCAMMEN 15 décembre 1980.

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