Les face ar Jacqueline ALLIO
« L'Union soviétique ne peut restor indifférente à ce qui se passe en Pologne... » Petite phrase répétitive apparemment anodine mais qui en dit long sur la préoccupation de la bureaucratie soviétique confrontée depuis plus de six mois à un mouvement qui ne désarme pas, mais va au contraire s'approfondissant, touchant toutes les couches sociales, toutes les régions du pays, jusqu'au fin fond des campagnes. « Tous les vrais patriotes polonais déclarent avec une détermination farouche que la Pologne est et restera partie intégrante de la grande famille des pays du socialisme. Nous, le peuple soviétique, nous sommes en complet accord avec eux », déclarait Piotr dans une interview à la télévision ouest-allemande le 9 février 1981, le jour même où se tenait le plénum du Comité central du parti communiste polonais (POUP) qui devait porter le général Jaruzelski à la tête du gouvernement en remplacement de Pinkowski.
S'il est une grande famille menacée, c'est celle des bureaucrates staliniens de toutes nationalités qui, au-delà de leurs divergences, se trouvent toujours d'accord pour épauler un lointain cousin lorsque celui-ci voit ses privilèges et son pouvoir mis en cause par les masses. L'accélération depuis deux mois des communiqués soviétiques, faisant alterner les déclarations de « confiance dans le peuple polonais » avec les menaces plus ou moins voilées d'intervention militaire, en dit long sur la grande peur de la bureaueratie stalinienne devant le caractère de plus en plus politique des revendications mises en avant par le prolétariat polonais.
Le Kremlin fait de moins en moins confiance à l'équipe polonaise en place pour maîtriser la vague de fond qui n'arrête pas de déferler. Au point que la « confiance » initiale s'est transformée rapidement en simple « espoir » que le peuple polonais sache s'en sortir seul. « Nous espérons toujours, nous espérons encore que les camarades polonais seront capables de surmonter les difficultés actuelles » devait notamment déclarer en Italie Vladimir Zagladine, porte-parole du gouvernement soviétique dans une interview reproduite dans la Repubblica du 11 dé. cembre 1980.
Quel est le bureaucrate qui pourrait se sentir à l'aise dans sa peau, alors que pas un jour ne passe sans apporter son lot de nouvelles sur les derniers « déplacements », sur les dernières « démissions », partis communistes
1 soulèvement polonais
quand ce ne sont pas carrément les exclusions de dirigeants locaux ou nationaux polonais accusés de prévarication ou d'incompétence ? Et cela parce qu'on ne parvient tout simplement plus à contenir les informations sur les passe-droits, petites combines et grandes erreurs de gestion dont ces messieurs sont déclarés coupables par une population qui sait de quoi elle parle.
Face aux exigences de la classe ouvrière polonaise montrant toujours plus clairement qu'elle aspire à prendre elle-même ses affaires en mains sur tous les plans, face à la crise de contestation qui traverse le POUP jusque dans ses sphères les plus élevées, la direction polonaise, profondément ébranlée par l'explosion du mois d'août 1980, se montre de plus en plus divisée et incapable de parvenir, par des mesures strictement politiques, à reprendre la situation en mains.
Pour tous les pays du Pacte de Varsovie, la question qui se pose depuis le mois d'août est donc de parvenir à limiter les dégâts. Cependant, l'élargissement du mouvement et son impact bien au-delà des frontières polonaises en font un évé nement ment commenté par la presse, les radios et les télévisions du monde entier. Ce qui a contribué à renforcer les obstacles auxquels les Soviétiques se trouveront confrontés s'ils décident d'intervenir. Qu'il s'agisse de l'ampleur de la résistance qu'ils s'attendent à rencontrer, et donc de l'importance des troupes à immobiliser en quer d'avoir sur les relations politiques et économiques de ces pays avec les pays occidentaux en cas d'intervention. Qu'il s'agisse enfin des nouvelles ruptures au sein du « camp socialiste » que cela risque fort d'entraîner. Ce sont tous ces facteurs qui font que les Soviétiques hésitent à prendre une telle décision.
SOUFFLER
LE CHAUD ET LE FROID « Les pays membres du Pacte de Varsovie sont convaincus que le Parti ouvrier unifié, la classe ouvrière et le peuple travailleur sauront surmonter leurs problèmes actuels. (...) La Pologne est et restera des pays socialistes. Elle peut compter sur la solidarité et l'aide fraternelle des pays socialistes », affirmait le communiqué ré digé à la suite d'une réunion au sommet des dirigeants de ces pays, le 5 décembre 1980.
On pourrait en trouver d'innombrables du même acabit dans la presse des pays de l'Est ces derniers mois. Il faut noter toutefois que ces déclarations d'amitié - au ton quelque peu menaçant — ont alterné avec des menaces plus directes et d'un tout autre ordre. Depuis les bruits de bottes aux frontières polonaises en novembre et décembre jusqu'à la mise en état d'alerte de ces troupes, en passant par la retransmission à la télévision polonaise d'« exercices » effectués par telle ou telle unité dans les régions frontalières, ce sont là autant d'avertissements qui n'ont pas échappé aux travailleurs polonais en
Tout comme les mesures prises successivement par les gouvernements est-allemand et tchèque pour tenter de limiter le trafic des voyageurs entre leurs pays et la Pologne. En effet, depuis le mois d'octobre 1980, la RDA exige qu'une invitation personnelle soit adressée à ceux des citoyens polonais ou allemands qui désirent se rendre dans l'autre pays, alors qu'une circulation illimitée et sans visa avait été instaurée il y a huit ans. A leur tour, les autorités tchèques imposaient le 20 novembre 1980 un délai de 90 jours entre deux opérations de change permettant de se procurer des zlotys, afin de limiter les allées et venues dans le pays voiin. Ces décisions en disent long sur la volonté des autorités des « démocraties populaires » d'établir un cordon sanitaire autour de la Pologne, pour tenter de pré. venir tout risque de contagion avec les travailleurs de leurs pays.
sommet de Moscou lui-même, quel que soit le ton bénin adopté dans le communiqué cité plus haut, ne pouvait pas être interprété autrement que comme une menace de « protection par la force ». Il est d'ailleurs significatif qu'il ait donné lieu à toutes sortes de bruits en Pologne immédiatement après. On racontait que les dirigeants du Pacte de Varsovie avaient décidé de laisser au POUP jusqu'au début février pour faire la preuve qu'il était capable de reprendre la situation en mains...
Ce genre de guerre psychologique est typique des méthodes adoptées par les Soviétiques depuis maintenant plus de six mois, consistant à souffler le chaud et le froid, à faire alterner les déclarations d'amitié, chantages et pressions politiques ou économiques. Soulignons toutefois, propos de ce sommet, qu'il fit l'unanimité de tous les pays du Pacte de Varsovie, y compris des Roumains qui n'avaient plus
sur les décisions prises par les directions d'entreprises », affirment les dirigeants hongrois, qui sont les seuls des pays du Pacte de Varsovie à avoir réellement informe es travailleurs de leur pays, et qui espèrent sans doute donner ainsi le nomique, mais une dimension politique plus large », déclarait des août 1980 la presse yougoslave, seule de tous les pays dits « socialistes » à avoir publié dans leur intégralité les 21 points de revendications des travailleurs de la Baltique.
septembre 1980 : « Il est évident que les revendications initiales, dont la formulation est consignée dans le procès-verbal des négociations, étaient inspirées des avant durant les négociations, les travailleurs faisant preuve de leur civisme et se montrant plus ouverte aux concessions. » Peur des dirigeants de Belgrade de voir le prolétariat yougoslave prêter une oreille trop attentive aux exigences de assisté à un sommet de ce genre depuis 1968, et des Hongrois dont les positions sur l'affaire polonaise sont pourtant plus nuancées que celles des Etats voisins. Leur point d'accord fondamental, c'est leur peur de voir la crise polonaise s'étendre à leurs propres pays. Aussi tous déclaré leur solidarité avec le POUP - à Gierek d'abord, à Kania ensuite -dans l'espoir que ces derniers parviendraient à éteindre l'incendie. C'est ce qui explique la similitude des déclarations d'« amitié et de confiance » que l'on retrouve dans la presse de chacun de ces pays, même si les positions adoptées et le type d'information donné sur les événements diffère d'un pays à l'autre.
LA CHASSE A L'« ENNEMI »
« Divers pays communistes ont des jugements différenciés à propos de la crise polonaise, ce qui reflète une diversité dans les relations historiques et la proximité géographique avec ce pays », affirmait un dirigeant hongrois dans une déclaration reprise par l'International Herald Tribune du 22 décembre 1980.
Pour chacun d'entre eux, néanmoins, l'un des problèmes essentiels auquel ils se trouvent confrontés, c'est le caractère international de cette crise et l'incapacité où ils sont de contrôler l'information qui circule. C'est pourquoi les dirigeants du Pacte de Varsovie ont ressenti le besoin de resserrer leurs rangs et d'homogénéiser la ligne de leurs partis respectifs. Chose difficile à réaliser quand on voit la différence de points de vue, émis respectivement par l'URSS et par la Hongrie, sur une question qui n'est pas secondaire en ce moment : celle du rôle des syndicats.
« Dans une société socialiste, il n'y a pas de fondements sociaux ni de raisons pour une confrontation politique entre les syndicats et l'Etat et, en conséquence, les syndicats n'ont pas besoin de recourir à des grèves ou à d'autres mesures extrêmes pour défendre les intérêts de la classe
La position des Hongrois et des Yougoslaves cours si nécessaire. Chez nous, les syndicats exercent de fait un droit de veto
Les autorités yougoslaves ont toutefois cru bon de préciser, dans Polytika du 6 slogans des dissidents. Mais cette tonalité disparut des revendications mises en de leur maturité idéologique, dans la discipline et l'organisation, et la direction l'opposition de leur propre pays ?
ouvrière. (...) Les syndicats agissent toujours sous la direction idéologique et politique du parti communiste et des partis ouvriers », déclarait notamment la Pravda du 26 décembre 1980.
« Si le syndicat participe, en tant que représentant des travailleurs, social, il ne doit pas s'identifier avec les organisations de l'Etat ou du parti, ni être subordonné à ces organismes », affirmait de son côté Sandor Gaspar dans son rapport au Congrès des syndicats hongrois qui s'est tenu ce même mois de décembre 1980 (voir encadré).
Nul étonnement, dés lors, à ce qu'ils aient dû se mettre d'accord sur la base du plus petit dénominateur commun, en loccurrence celui de la dénonciation des « éléments anti-socialistes ». Encore que, là aussi, des divergences existent. « Plu-
"Solidarité" ont comcampagne de remplacement des syndicalistes par des individus s'en tenant fermement à des positions anti-gouvernementales. Ces faits, et bien d'autres, montrent que la contre-révolution a opté pour la déstabilisation progressive de la Pologne, pour l'aggravation de la lutte politique », affirmait l'Agence Tass le 8 décembre 1980. Pour les dirigeants hongrois en revanche, même s'ils admettent que certaines forces de l'Ouest encouragent l'existence d'éléments anti-socialistes en Pologne, c'est aux autorités qu'il faut imputer la responsabilité de la crise : « Nous ne cherchons pas des boucs émissaires dans l'autre camp. » Comme quoi, même au sein des pays du Pacte de Varsovie, la « défense du socialisme » n'a pas la même signification partout...
LES PC OCCIDENTAUX
L'affaire polonaise, après celle de l'Afghanistan, a servi de révélateur à la crise du mouvement stalinien - et de son courant « eurocommuniste » - en donnant une publicité plus large que jamais aux divisions en son sein. C'est ainsi «Dans notre pays, la grève n'est pas interdite, et les travailleurs y ont re« Les exigences des travailleurs n'ont pas seulement un caractère socio-écoqu'on a vu les communistes yougoslaves et chinois lancer des anathèmes contre le Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) qui critiquait lui-même le Parti communiste italien (PCI), lequel a riposté aux attaques du Parti communiste français (PCF), qui vient de subir un camouflet de la part du Parti communiste chinois (PCC) (voir encadré).
Or, si la défense du « socialisme réel » représente un point commun permettant aux PC du Pacte de Varsovie de maintenir un minimum d'homogénéité entre eux, il n'en est pas de même des PC occidentaux. Certes, les liens de ces derniers avec Moscou restent un élément déterminant de leur profil politique par rapport aux partis socio-démocrates, mais la défense du modèle soviétique ne joue plus le même rôle que par le passé. Leurs positions sont au contraire largement déterminées par leur rapport au reste du mouvement ouvrier et à la bourgeoisie de leur propre pays. Selon qu'il s'agit de PC de masse tels que le PCI, le PCE ou le PCF, ou de groupes marginaux confrontés à une social-démocratie au pouvoir, comme le PC autrichien, les fondements de leurs réactions aux événements de portée internationale ne sont évidemment pas les mêmes.
Du suivisme inconditionnel du petit PC d'Allemagne fedérale (DKP) vis-à-vis de l'URSS, aux déclarations du PCI affirmant voir une confirmation de la ligne « eurocommuniste », de la « 3e voie », dans la crise polonaise, en passant par les silences embarrassés du PC de GrandeBretagne ou du Parti du Travail suisse, qui se contentent de reproduire des dépêches d'agences, il y a peu de choses en commun. Si ce n'est l'incapacité où ils se trouvent tous de tirer les véritables leçons de l'été polonais, car cela les obligerait à remettre en cause les rapports bureaucratiques qu'ils entretiennent avec les masses de leur propre pays et, partant, toute leur politique de collaboration de classes.
LES ABOYEURS PRO-MOSCOU
Parmi les petits partis, tels ceux de RFA, d'Autriche ou des USA, qui restent dépendants de l'URSS dans leur existence même - sur le plan matériel notamment —, celui d'Allemagne fédérale se distingue par le caractère hystérique de ses attaques contre les éléments « anti-socialistes », reprenant et en rajoutant sur les commentaires les plus virulents de RDA et de Tchécoslovaquie. « Une lutte de classes, plus aiguë que jamais, se développe », titre un article de Unsere Zeit du 28 janvier 1981, faisant référence aux attaques du POUP contre certains membres de « Solidarité » accusés d'avoir partie liée avec des centres impérialistes. Et les extraits de la presse polonaise publiés sont plutôt sélectifs : lettre de lecteur à Tribuna Ludu accusant la direction du syndicat « Solidarité » de tout faire pour semer le désordre; lettre ouverte d'un membre du POUP de Jastrzebie qui a dû démissionner de ses fonctions dans la direction locale de « Solidarité » face aux reproches qui lui étaient faits de servir les intérêts du parti avant ceux des travail-
que porter préjudice à l'atmosphère de coopération dont nous parlions dans lisme prolétarien divise la classe ouvrière internationale face à la bourgeoisie, et il ne fait pas de doute que l'affaiblissement du principal pilier de la lutte antiimpérialiste est mortel pour la solidarité internationale de toutes les forces dépropos des tensions Est-Ouest ne pouvaient et ne peuvent toujours amener à passer sous silence certains aspects de la politique de l'URSS, qui a sous-estimé les problèmes et les difficultés des pays du "socialisme réel"', ce dont les événesens des responsabilités », affirme l'Unità du 17 décembre 1980, en réponse à
Georges Marchais, qui avait reproché au PCI d'accréditer « l'idée qu'une menachais — une responsabilité historique et de l'accuser de péché mortel pour n'avoir considéré qu'une simple hypothèse », répliquait la Ligue des communistes leurs, et qui accuse en retour d'autres membres du comité d'« avoir des contacts avec des groupes contre-révolutionnaires », etc.
La situation même de ce parti en Allemagne fédérale, dont l'implantation dans la classe ouvrière ne fait pas le poids face à un SPD tout-puissant, et ce, dans une Allemagne divisée, explique en partie cette attitude hyper-sectaire. Mais on n'en reste pas moins les bras ballants à lire le compte rendu de voyage de deux dirigeants étudiants du DKP qui se sont rendus en Pologne cet automne. Pour eux tout est simple : « Solidarité » est entièrement manipulé par le KOR, par l'Eglise et par les experts qui décideraient systématiquement des questions importantes à la place des travailleurs. Les accords de Gdansk sont inapplicables, et les étudiants qu'ils ont rencontré à Cracovie sont tous anticommunistes. En bref, il faut que le POUP impose ses vues...
LES CHANTRES
DE LA DEMOCRATIE Pour les partis qui se réclament de près ou de loin de l'« eurocommunisme », l'angle d'attaque est tout autre : partant du constat de faillite économique de la direction évincée (Edward Gierek), les PC italien, espagnol, belge, finlandais, suédois, anglais, mexicain ou japonais tombent tous d'accord pour constater que la question principale a trait au manque de démocratie. Image de marque oblige ! Le problème auquel sont confrontés beaucoup de ces PC - dans leur bataille pour marquer des points face à la social-démocratie —, c'est justement de se débarrasser de l'étiquette de stalinien, avec tout ce qu'elle a de repoussant pour la masse des travailleurs des pays occidentaux, avec tout ce qu'elle évoque du point de vue des méthodes bureaucratiques et autori-
Aussi évitent-ils de produire des anamachiavéliques la situation. « Cette détérioration accentuée de la situation économique est-elle due aux grèves de l'été et à leur suite ? Personne ne songe sérieusement à l'affirmer, même si, à l'occasion de l'affaire des samedis libres, on a vu le gouvernement tenter de rendre les syndicats responsables d'une aggravation éventuelle des conditions de vie » affirme un rédacteur du Drapeau Rouge, quotidien du PC belge, le ler février 1981. De même, beaucoup d'entre eux mettent-ils une sourdine aux attaques contre les « ennemis intérieurs et extérieurs », préférant mettre l'accent sur les erreurs passées de la direction polonaise : « Il faut procéder à des réformes économiques, il faut élargir la démocratie. » Propos vagues visant à convaincre de ce qu'ils n'ont plus rien à voir avec le stalinisme, mais qui ne les engagent pas très
En effet, ce qui ressort des déclarations de ces PC « libéraux », c'est d'une part l'insistance sur le danger d'une confrontation prolongée entre la classe ouvrière et la bureaucratie polonaise : ils
Une petite guerre des communiqués notre communiqué commun de 1978 », écrit la Pravda du 29 août 1980.
mocratiques. » ments polonais de la semaine dernière témoignent de façon inquiétante.» ce extérieure pèse sur la Pologne. » yougoslaves quelques jours plus tard. poussent un soupir de soulagement à chaque compromis. « L'essentiel est que le regain de tension enregistré ces derniers jours dans ce perpétuel foyer d'ébullition que demeure Gdansk paraisse apaisé, que soit écartée la menace de nouvelles grèves d'occupation sporadiques » écrivait ce même Drapeau Rouge quelques semaines plus tôt, le 18 novembre 1980. Et c'est d'autre part l'absence totale de perspectives quant aux modalités qui pourraient permettre aux travailleurs de prendre vé. ritablement leurs affaires en mains, que ce soit à l'Est ou à l'Ouest. « Loin de devoir être considérées comme une maladie du socialisme, les grèves peuvent au contraire consolider la construction d'un nouveau système » déclare un communiqué du PC mexicain de la fin août 1980 ; mais sans aller plus loin...
Tous ces PC se prononcent vigoureusement contre toute perspective d'intervention de la part des Soviétiques. « Les Polonais doivent résoudre leurs problèmes eux-mêmes » répètent-ils de manière incantatoire, mais très rares sont ceux qui donnent la parole aux membres de « Solidarité » dans leur presse (à croire qu'aucun de leurs militants ne s'est rendu en Pologne depuis l'été dernier), pour expliquer quels sont les débats traversant les syndicats indépendants tions sont mises en avant par les travailleurs eux-mêmes. Ce serait beaucoup plus instructif pour les lecteurs qu'une suite d'articles commentant la politique « au sommet », en général repris des agences de presse bourgeoises.
Mais il est vrai que, si ces PC se montrent aussi déterminés sur la question de l'intervention soviétique, c'est plus à cause de l'atteinte que cela représenterait à l'image du type de socialisme qu'ils prétendent défendre, que par rapport aux véritables intérêts du prolétariat polonais.
Le PC suédois, quant à lui, tente d'aller un peu plus loin dans ses analyses. Constatant que le mouvement de grève a une dimension directement politique et
«Il faut noter que certaines interventions de nos amis italiens ne peuvent Elle devait écrire, quelques semaines plus tard : « Le rejet de l'internationaCe à quoi l'Unità du 30 août 1980 à rétorqué : « Les préoccupations à « Nous croyons que notre position a été, et reste, marquée par un grand « Il est inacceptable d'imputer à un parti — comme l'a fait Georges Marnon seulement économique, Ny Dag, le quotidien du PCS, affirme dès le 20 août 1980 : « Les travailleurs exigent une démocratisation de la société et une plus grande participation à la solution des affaires nationales. Ce sont là des exigences fondées, et la seule réponse fructueuse à y apporter, c'est l'introduction de réformes de structures ayant un caractère économique et politique à la fois. » Selon lui, la participation des travailleurs aux décisions ne devrait pas seulement toucher à la production, mais également à la répartition des profits, ce qui ne saurait être fait qu'au travers de « formes institutionnalisées ». Mais il ne dit pas lesquelles.
Quant au PCE et au PCI, on constate qu'ils tiennent à plusieurs reprises des super-progressistes concerne la lutte des travailleurs polonais et que le PCE — en particulier — va jusqu'à remettre en cause une série de schémas des PC traditionnels. Mais cela ne fait qu'éclairer sous un jour plus cru la faillite du courant « eurocommuniste », cela ne fait que rendre plus explosive la contradiction qui saute aux yeux entre ce type de discours et la pratique qui est la leur dans leurs pays respectifs.
LES AUDACES THEORIQUES
DE SANTIAGO CARRILLO Ayant affirmé dès le début du conflit que celui-ci ne provenait pas seulement de difficultés économiques, mais « peut-être aussi de l'existence d'un système politique dans lequel les gens n'ont pas le sentiment que leurs dirigeants les écoutent réellement », Santiago Carrillo s'appuiera ensuite sur les appréciations de la nouvelle direction du POUP pour émettre un jugement très positif sur les accords de Gdansk, saluant au passage le rôle modéré joué par l'Eglise dans cette affaire.
En ce qui concerne le rôle des éléments accusés d'« anti-socialisme », il affirme dans Mundo Obrero du 19 septembre
geoise, mais nous ne pouvons fermer les yeux devant une réalité : (en Pologne)
je pense que c'est la même chose pour ce qui est du parti. Le pouvoir finit par gels disait qu'il y a des moments où l'Etat s'autonomise de la société et se situe au-dessus d'elle. Dans le cadre de la société capitaliste, cela arrive rarement, et tie socialiste à l'œuure dans d'autres pays soient exactement celles que l'eurole contenu démocratique de la critique, du pluralisme, de la participation réelle
1980 : « Ce serait une aberration de considérer que des événements de la profondeur et de la force de ceux auxquels nous avons assisté en Pologne, ou en d'autres occasions antérieurement, puissent être fondamentalement le produit d'activités de l'ennemi. Ils sont avant tout le produit de contradictions réelles, du malaise réel et profond qui existe chez les travailleurs. » La conclusion qui, pour lui, est la suivante : « Les événements de Pologne viennent confirmer la eurocommuniste sur la nécessité socialisme d'être une application effective de la démocratie, et non une restriction. » (Santiago Carrillo, déclaration à la presse reprise dans le Monde, 3 septembre 1980).
Il va cependant plus loin que ces simples considérations, dans cet article de
Mundo Obrero paru le 19
1980 (voir encadré), tentant de mettre à jour les causes fondamentales qui font
Le PC espagnol et la Pologne la démocratie socialiste est fondamentalement une démocratie formelle, une démocratie dans les textes, mais inexistante dans la réalité. Une couche bureaucratique dirige, décide au nom de la classe ouvrière, mais sans s'appuyer sur elle. On ne peut pas dire que la classe ouvrière en tant que telle soit au pouvoir du seul fait que ceux qui dirigent sont membres du parti communiste.
ne plus être un instrument du parti et des syndicats, de la classe ouurière et du peuple, pour mener à bien la révolution : surgit alors une technocratie et une bureaucratie de l'Etat qui transforme le parti et les syndicats en simples engrenages de l'appareil d'Etat pour exercer leur contrôle sur la classe ouvrière et le elle-même. » que, dans un pays où domine la propriété collective des moyens de production, les travailleurs se voient pourtant dépossédés de tout pouvoir sur le plan tous les « eurocommunistes » qui ont abordé cette question, il est le seul
- à notre connaissance - à avoir posé aussi explicitement le problème de l'Etat comme problème central.
Et pourtant, c'est le même Santiago
Carrillo qui, quelques semaines plus tard, réagira comme un véritable bureaucrate à la contestation du PC catalan qui a mené au renversement de l'ancienne direction à
« eurocommuniste » lors du congrès du PSUC réuni à Barcelone. C'est propos de cette affaire (Mundo Obrero,
16 janvier 1981, « Sobre los problemas que plantea el Vo Congreso del PSUC »), soutiendra que la politique de collaboration de classes scellée par le PCE au travers des Pactes de la Moncloa était et reste l'u-
« Nous avons toujours critiqué les aspects formels de la démocratie bour-
« Les syndicats se sont transformés en courroie de transmission de l'Etat et
« L'abolition de la propriété capitaliste, les réformes dans le domaine social, celui de la culture et de la santé, que ces systèmes ont mis en œuvre, constituent, sans aucun doute, un grand progrès en direction du socialisme, mais elles ne sont pas encore le socialisme réalisé et encore moins le début du
« La vérité est que, dans ces pays, le travailleur ne se sent pas vraiment propriétaire des moyens de production. Les moyens de production appartiennent à l'Etat et le travailleur ne considère pas encore cet Etat comme sa chose. Enseulement au cours de crises graves ; dans ce qu'on appelle le « socialisme réel », le phénomène paraît devenir permanent, et c'est ainsi que des conflits comme ceux qui agitent la Pologne mettent en relief cette dissociation entre l'Etat et la
« A la limite, il se pourrait que ce soit là la racine des conflits et même des guerres entre Etats qui se proclament socialistes, alors que ces guerres ne correspondent pas aux intérêts des masses, ni aux principes du véritable socialisme.
Nous devons reconnaître que ces réalités produisent chez des camarades, qui ne sont pas peu nombreux, l'impression qu'ils sont orphelins ; et si aujourd'hui nous ne pouvons pas nous identifier pleinement avec le cours pris par ces révolutions qui nous ont donné naissance, il semblerait que nous ayons perdu notre
« Quant à nous, nous ne pouvons pas affirmer que les formes de démocracommunisme préconise dans les pays développés. Le processus révolutionnaire s'est développé dans les pays de l'Est par d'autres voies, et c'est à eux de trouver leurs propres formes de démocratie et de pluralisme. Ce qui est décisif, c'est des diverses couches populaires, et en tout premier lieu de la classe ouvrière
Rapport de Santiago Carrillo devant le Comité exécutif du PCE,
Madrid, 8 et 9 septembre 1980,
Mundo Obrero, 19 septembre 1980.
nique solution, « personne n'ayant défini de politique alternative » et parce qu'« on ne voit pas d'autre chemin aujourd'hui pour affronter la crise économique de manière démocratique ».
C'est lui qui tentera d'imposer un Congrès extraordinaire - contre la volonté de la nouvelle direction du PC catalan - « pour que le PSUC retrouve sa physionomie et son image » - aussi faut-il prendre ses considérations sur la démocratie dans les pays de l'Est pour ce qu'elles sont : des mots, exactement ce qu'il reproche aux bureaucrates des pays de l'Est de faire de leur côté.
Au-delà de la personnalité de Santiago Carrillo, cet exemple des contradictions à l'œuvre dans la ligne vaut pour toute la direction du PCE, comme en témoigne la presse de ce parti. Alors qu'elle est prête à faire - à peu de frais — des discours « éclairés » sur la crise qui sévit en Pologne, la direction du PCE use de tout autres instruments lorsqu'il s'agit de défendre son espace politique face à un PS envahissant et face à une base en ébul-
Cependant, les tensions qui ont commencé à se faire jour dans le PC andalou et dans le PC basque - après le PC catalan —, et la démission de certains dirigeants andalous, dont l'orientation politique et les méthodes bureaucratiques se trouvaient mises en cause par la base, montrent que les militants du PCE ne restent pas indifférents aux conséquences de la politique de la direction Carrillo, et qu'ils sont décidés à en découdre pour que leur voix soit entendue.
Dans ce sens, la question de la Pologne ne manquera pas d'être un test pour les divers courants qui s'affrontent au sein du PCE. Et il y a tout à parier qu'elle contribuera à mettre à nu l'hypocrisie de dirigeants qui discourent sur l'« eurocommunisme », qui prétendent même donner des leçons de démocratie au mouvement communiste du monde entier, mais dont toute la politique consiste — en dernière instance — à passer des alliances avec la bourgeoisie sur le dos de la classe ouvrière et à tenter de préserver leurs fauteuils de dirigeants au travers de luttes d'influence et de batailles de cliques.
LES MENACES DE RUPTURE
DU PCI AVEC MOSCOU La contradiction dans laquelle se trouve la direction communiste espagnole est peut-être encore plus évidente dans le cas du PCI, qui a pourtant été le premier et le plus déterminé des PC à déclarer qu'il romprait avec Moscou si les Soviétiques intervenaient militairement en Pologne. « Le PCI ne pourrait que tirer toutes les conséquences d'une intervention extérieure et d'une épreuve de force contre la Pologne », affirmait l'Unità du 10 décembre 1980 à l'occasion de la visite de Vladimir Zagladine à Rome, Giorgio Napolitano parlant de son côté des « conséquences irréparables » que cela aurait.
Après une approche plutôt prudente des événements et un appel du Comité
re montre d'ingénuité et de peu de clairvoyance de n'y voir qu'un phénomène leurs mécanismes de direction et leurs méthodes de communication internes comme une attaque contre le socialisme, la recherche et la définition d'un sopourquoi nous sommes très préoccupés par la menace d'intervention militaire.
Nous le sommes également parce que nous pensons que même la simple hypoconscience que nous avions que ces problèmes ne sont pas résolus », déclare Alfredo Reichlin en faisant allusion aux grèves polonaises et à l'exigence des traveloppement social, économique et culturel que l'on peut dire remarquable (...)
tout créatif, il faut développer la démocratie et la participation. Et il ne suffit central à celui du POUP, pour que ce dernier respecte la liberté d'organisation de la classe ouvrière, après avoir salué le fait que le POUP n'ait « pas condamné les grévistes » et souhaité une solution rapide du conflit, le ton s'est en effet durci, et la direction du PCI s'est retrouvée engagée dans une polémique avec l'URSS aussi bien qu'avec le PCF l'accusant de soutenir es « contre-révolutionnaires » (voir enca-
Qu'avait dit de si choquant le PCI, outre qu'il était opposé à toute intervention ? Que la crise polonaise révèle une absence de démocratie non seulement en Pologne mais dans l'ensemble des pays de l'Est. Qu'il soutenait le droit des travailleurs à s'organiser en syndicats indépenque leur revendication n'aient dit avant ou après lui. Sauf qu'il s'agit du parti communiste de masse le plus important d'Europe et que le Kremlin est obligé de compter avec lui et avec l'impact de ses prises de position - tout comme celles du PCE ou du PCF - dans le jeu des relations internationales.
De plus, le PCE — en dépit des considérations théoriques un peu plus osées formulées par Carrillo - ne s'en est pas pris aussi frontalement à l'URSS. Sa presn'a pas été jusqu'à publier des articles favorables au KOR, comme l'a fait Rinascita au mois de novembre 1980 : « Né en tant que Comité de défense des travailleurs, le KOR s'est doté plus tard d'une structure plus politique, adoptant un programme minimum pour tenter de développer des "institutions indépendantes". 1) Aujourd'hui, beaucoup de ses membres pensent que le temps est venu de changer la société (tout en respectant la situation politique du pays et son caractère socialiste) dans le sens d'une plus grande démocratie et du pluralisme. C'est là le programme (...) que deux jeunes communistes, Jacek Kuron et Karol Modzelewski, avaient mis en avant dans leur Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais en 1964. »
La presse du PCE n'a pas non plus engagé de polémique aussi directe avec les PC du Pacte de Varsovie sur l'appréciation à porter sur les « fauteurs d'anarchie ». « Il est normal que les aspirations des vastes masses populaires se manifestent dans un premier temps, y compris au travers d'événements tumultueux.
voir un ennemi du socialisme dans chaque dissident » écrit notamment Bufalini dans un rapport au Comité central du PCI reproduit dans l'Unità du 18 décembre 1980. Enfin, dans les causes qui ont conduit à la crise actuelle, relève non seulement les considérations habituelles sur les problèmes économiques et sur le manque de démocratie, mais l'Unità parle explicitement de la politique répressive l'encontre l'Eglise. Autant d'éléments qui ne peuvent faire plaisir aux Soviétiques...
Toutefois, une chose devrait rassurer Moscou, c'est la vision profondément réformiste et la manière prudente avec lesquelles la presse du PCI aborde la question des changements à opérer. Par étapes, sans bousculer personne... La ligne pas d'aujourd'hui et qu'il ne faut pas oublier. » atteinte intolérable à la souveraineté de la Pologne. » cations du choix de l'eurocommunisme et de la vailleurs de pouvoir s'organiser de façon indépendante.
« eurocommuniste », dont Enrico Berlinguer se targue de trouver la confirmation dans la crise polonaise, se traduit en clair par des recommandations pour que le
« mouvement ouvrier (soit) dirigé dans le sens d'une plus grande co-responsabilité
Le PC italien et la Pologne
« Si nombre des problèmes posés sont spécifiques à la Pologne, ce serait faipurement polonais. (...) Ce qui nécessite que les sociétés d'Europe de l'Est, évoluent, certes graduellement, mais réellement. C'est un problème qui ne date
Giuseppe Boffa, l'Unità, 27 août 1980.
« Nous sommes convaincus que la pire des myopies serait de considérer cialisme différent de celui qui a été mis en œuvre jusqu'à présent. (...) C'est thèse de cette intervention, telle qu'elle est agitée, constitue d'ores et déjà une
Editorial de l'Unità, 10 décembre 1980.
« Toute notre réflexion critique sur le "socialisme réel", toutes les impli-
"3e voie", ont surgi de la
« Cela vient du fait qu'il existe maintenant une contradiction entre un déet une structuration politique qui a grandi de façon rigide, dans un cadre hiérar-
« Cela signifie que, pour intéresser les gens à l'effort productif, et avant pas, pour ce faire, de l'ouverture d'esprit d'un groupe de dirigeants éclairés.
« En outre, un tel processus ne peut se limiter au Parti, à un parti qui, en
Alfredo Reichlin, l'Unità, 19 août 1980.
économique et politique, en tenant compte de la phase difficile que traverse l'économie du pays. » (Unità, 12 décembre
1980).
En revanche, si la direction du PCI met en cause le monolithisme dominant à
Le monument édifié à Gdansk aux victimes des grèves de 1970.
gne le ton du télégramme adressé en dé pour apparaître comme un parti de goul'Est, elle ne souligne jamais - et pour cause - que les intérêts de la bureaucratie et ceux des travailleurs sont radicalement contradictoires et que, dès lors, « exercer le pouvoir » implique — pour la classe ouvrière - d'exercer un contrôle direct sur les choix économiques et l'échelle nationale. Elle n'indique jamais quelles pourraient être les voies qui permettraient d'aller dans ce sens. Elle ne donne jamais la parole aux principaux concernés : les membres de « Solidarité ».
Elle se contente de déclarations solennelles sur les séparations à établir entre le Parti, l'Etat et le syndicat, sans bien sûr aborder
UNE CONTRADICTION INSOLUBLE
Les multiples tournants de la direction du PCI dans le conflit de la FIAT et la manière dont elle a finalement trahi les ouvriers, après avoir soutenu l'occupation, en appuyant des positions syndicales débouchant sur l'acceptation des licenciements massifs, avaient déjà passablement secoué le PCI ces derniers mois. Et la question de la Pologne, dont la direction a pu croire - dans un premier temps - qu'elle permettrait de resserrer les rangs, s'avère être un nouveau facteur de crise interne. En effet, les articles autocritiques parus dans l'Unità sur 1956 et sur le stalinisme, les critiques adressées à la direction du POUP pour n'avoir pas compris ce qui s'est passé en 1976, de même que le libéralisme affiché par la presse communiste italienne à l'égard du
KOR et de l'Eglise, reflètent les contradiction réelles dans lesquelles se trouve enfermée l'équipe Berlinguer. La pénétration du PCI dans l'Etat bourgeois entraîne notamment des pressions croissantes d'une partie de sa base dans le sens d'une rupture avec Moscou.
Mais outre le fait qu'une rupture avec
Moscou provoquerait un ébranlement du parti jusque dans ses fondements, la direcsonge pas sérieusement. Elle continue à se situer dans le cadre de la coexistence pacifique, comme en témoin'entendons pas nous aligner sur aucun parti : pas plus le Parti communiste italien que sur aucun autre parti, y compris le Parti communiste de l'Union soviétique. Mais nous ne le ferons pas, encore plus précisément, pour trois raisons esgne menée sur le prétendu danger d'une intervention soviétique en Pologne.
Depuis le début des événements, les dirigeants du Parti ouurier unifié polonais, les dirigeants soviétiques, les dirigeants des pays membres du Traité de Varsovie n'ont cessé — chacun pour leur part ou ensemble - d'affirmer clairement et nettement que c'est au peuple polonais lui-même, à son gouvernement, à son parti communiste qu'il appartient de résoudre les difficultés que connaît leur pays en ce moment. C'est tout à fait l'avis du Parti communiste français... » la question de l'autogestion ni des conseils Rien d'étonnant chez une direction dont tout le problème est d'arriver à faire passer dans son propre pays une ligne préconisant une attitude « responsable » des travailleurs devant les mesures de restrucl'économie pour faire face à la crise, ainsi que la mise en place d'un gouvernement autoritaire en Italie pour mettre fin au « désordre », et cela tout en conservant son emprise sur le prolétariat italien, tout en gardant son image de premier parti ouvrier et de parti qui « se bat pour la démocratie ». cembre 1980 aux six partis du Pacte de Varsovie, le contenu du rapport de Bufalini au Comité central, ou les commentaires défensifs de Pajetta après la venue de Zagladine à Rome : « Les journaux mettent tout l'accent sur le problème des conséquences de l'intervention. Mais l'intervention n'a pas encore eu lieu et nous faisons, au contraire, tout ce qui est en notre pouvoir pour l'éviter. En gros, vous cherchez à nous décrire comme les victimes d'un tremblement de terre avant même que les sismographes n'aient commencé à bouger. » Pajetta sait bien - et quelle que soit la position adoptée vis-à-vis de l'URSS - qu'une intervention soviétique serait un coup sévère porté à la politique d'alliance du PCI avec la bourgeoisie, il sait que le parti perdrait un peu plus de terrain par rapport au PS et il craint la réaction de la base qui n'est deja que trop portée à remettre en cause l'acceptation de la politique d'austérité de la part de la direction du parti. Toute la politique d'Enrico Berlinguer, prétendant faire du PCI un parti « indépendant » par rapport à Moscou, ses relations privilégiées avec la Chine et la Yougoslavie, ses flirts avec Mitterrand et d'autres leaders de la social-démocratie, Le PC français et la Pologne « Au fond, on nous reproche de ne pas prendre la même position que nos Eh bien, je vais être très franc avec vous : il est exclu que Evidemment, parce que, jaloux de notre indépendance, nous « Premièrement, parce que nous considérons que rien ne justifie la campaGeorges Marchais, « Journal inattendu » de RTL, repris par l'Humanité du 15 décembre 1980.
vernement crédible, tout cela péserait de peu de poids dans la balance pour maintenir la cohésion du parti face au séisme que provoquerait dans le PCI - comme dans les autres PC - une intervention soviétique en Pologne. Ce qui explique, pour une grande part, l'absence de cohérence dans la ligne adoptée sur la question
Il faut cependant souligner que l'orentation défendue par les militants du PCI au sein de la centrale syndicale CGIL - qui s'est traduite par l'envoi en Pologne d'une délégation syndicale unitaire dès la fin août et qui a permis le caractère unitaire de l'accueil fait à la direction de « Solidarité » en décembre à Rome - est un facteur positif vi ne saurait être sousposition adoptée par le PCI, tout comte par le PCE et les autres partis « eurocommunistes », représente un obstacle à l'intervention soviétique et joue finalement en faveur de la classe ouvrière polonaise, en ce sens qu'elle lui permet de gagner du temps et de progresser dans son organisation.
Mais, pour le reste, le prolétariat polonais n'a pas grand chose à attendre de directions qui, dans leurs propres pays, appliquent une ligne dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'arme pas les travailleurs contre leur ennemi de classe. LE PCF ENTRE DEUX CHAISES
Le PCF, pour sa part, qui ne se revendique plus guère de l'« eurocommunisme », voudrait bien faire croire qu'il a une orientation politique différente de celle de ses deux voisins. La campagne systématique contre le « tournant à droite du PS », les coups de gueule de Marchais, la dénonciation du « grand capital » auquel est opposé le « Produisons français ! », tout cela s'efforce de donner Fimage d'un parti « plus révolutionnaire ». Là-dessus, les travailleurs de Manufrance et d'autres entreprises peuvent témoigner de ce que la ligne du PCF reste, comme par le passé, une ligne de collaboration de classes et qu'en ce qui concerne les résultats, ils n'ont rien à envier aux travailleurs de la FIAT...
Pourtant, Enrico Berlinguer et Georges Marchais se séparent sur la question polonaise. comme ils se sont séparés sur l'Afghanistan. Non que Marchais soit favorable à l'intervention soviétique en Pologne. Quant on l'interroge à ce propos, il dit qu'il n'y croit pas et réaffirme la position du PCF selon laquelle : « Il revient au peuple polonais, à son gouvernement, au POUP, et à eux seuls, de mener à bien les réformes. » Il ne dit pas non plus qu'il s'y opposerait si cela arrivait.
Mais la façon dont le PCF se réfère systématiquement au POUP et au PCUS pour commenter la crise polonaise témoigne bien des liens étroits qu'il entend maintenir avec les PC du Pacte de Varsovie. Cela se traduit notamment par le contenu des articles de l'Humanité s'appuyant avant tout sur les dépêches de l'Agence PAP et sur les déclarations du POUP.
Non seulement l'Humanité a soutenu
pation des communistes italiens à propos de la situation en Pologne et des dangers que représentent les ingérences étrangères et les conséquences très graves qu'aurait une intervention militaire dans ce pays ". Rappelons, si besoin est, que, pour sa part, le Parti communiste français a depuis le début des évéla campagne alarmiste développée par tous les adversaires du socialisme sur le de nature à freiner le renouveau, est dénoncée à la fois par le Parti ouvrier uni-
Elle est utilisée pour justifier l'arrivée de nouveaux matériels militaires améri cains en République fédérale d'Allemagne, exiger l'alignement inconditionnel des gouvernements européens sur Washington et obtenir à tout prix l'accroissement de dépenses militaires qui constituent déjà un fardeau insupportable pour
Edward Gierek sans aucune réserve durant tout le conflit et jusqu'à sa destitution - comme la plupart des PC occidentaux d'ailleurs -, non seulement elle a
Uses énergies durant cette période dans la dénonciation des « anti-socialistes », mais on pouvait entendre une dirigeante du parti interviewée à la télévision insister, trois jours après les accords de Gdansk, sur l'absence de chômage, sur l'augmentation du niveau de vie allant jusqu'à 50 % et sur l'ouverture au dialogue, sans dire un mot sur le contenu des accords ni sur les revendications des grévistes. D'ailleurs l'Humanité à ce moment-là, parler d'« artravail » et s'est depuis toujours refusée à publier le texte des 21 points, en dépit de protestations nombreuses par-
Contrainte de tourner après les accords, la direction du PCF célébra ces derniers comme une « victoire pour la démocratie ». Ce qui ne l'empêcha pas de rester totalement muette sur « Solidarité » durant des semaines et de maintenir la confusion - entretenue dans la presse polonaise durant tout le mois de septembre et jusqu'en octobre - entre cette organide masse et les prétendus « nouveaux syndicats indépendants » (de branches) impulsés de toutes pièces par la bureaucratie pour tenter de faire échec à l'élargissement de « Solidarité ».
Cette volonté de minimiser le rôle de « Solidarité » s'est d'ailleurs confirmée beaucoup plus tard dans le rapport de trois dirigeants de la CGT s'étant rendus en Pologne au début janvier 1981. Insistant sur le fait que « "Solidarité" n'est pas la seule force syndicale », ces dirigeants - qui sont aussi des responsables du PCF — ont tout fait pour tenter d'accréditer l'idée d'un « pluralisme syndical » en parlant des 57 autres syndicats en dehors de « Solidarité », et en allant jusqu'à prêter 5 millions de membres aux syndicats de branches. L'Humanité n'a d'ailleurs pas craint de mentir en d'autres occasions, affirmant dans son édition du ler décembre: « Les émissions d'information (de la TV) donnent largement la parole aux travailleurs porteurs de badges de "Solidarité". »
Forte de l'appréciation du PCF sur le « bilan globalement positif des régimes communistes », la presse du parti ne cessera de se féliciter tout au long de ces mois de ce que « le rôle dirigeant du parti n'a pas été mis en cause ». Sauf, bien sûr, par les « éléments anti-socialistes » auxquels elle réserva toute sa vindicte. En effet, l'Humanité a pris soin de reproduire fidèlement toutes les attaques contre les « fauteurs d'anarchie » - et contre « Solidarité » — parues dans la presse soviétique comme dans la presse polonaise. En revanche, l'espace accordé depuis six mois au point de vue des membres de « Solidarité » se réduit à la portion congrue. Le correspondant de l'Humanité à Varsovie se contente de citer Lech Walesa ; probablement parce que lui au moins c'est un chef, et qu'il tient souvent des propos modérés. Il a pourtant trouvé le temps d'interviewer longuement le nouveau dé-
Le PCF polémique contre le PCI nements de Pologne une position claire. (...)
fié polonais, les syndicats — y compris « Solidarité » — et l'épiscopat polonais les travailleurs. » puté catholique Ozdowski lors de sa nomination en décembre, de rendre compte à plusieurs reprises des positions de dignitaires ecclésiastiques et des réactions que cette nomination suscitait. « Il y a des raisons nationales et politiques pour que les forces des deux côtés trouvent une plate-forme de coopération pour la réalisation de buts humanitaires communs » affirmait récemment un membre du Comité central du POUP dans l'Humanité du 3 février 1981. Modération, quand tu nous tiens...
Au travers de la polémique qu'il entretient avec le PCI, le PCF manifeste tout particulièrement sa volonté de ne pas être confondu avec ceux qui sément le trouble et accréditent « l'idée d'une menace extérieure sur la Pologne ». Cependant, de même que les déclarations tonitruantes du PCI contre l'intervention cachent mal son anxiété de ne pas rompre avec la « maison-mère », les professions de fidélité du PCF au « camp communiste » cachent mal son inquiétude devant la perspective d'une intervention soviétique. Car, quel que soit le sectarisme dont il a fait preuve ces derniers mois à l'égard des autres courants du mouvement ouvrier, le PCF n'en craint pas moins pour ses résultats électoraux. A preuve, les appels indirects au calme qui transparaissent systématiquement au travers des titres et des sous-titres des articles de l'Humanité sur la Pologne, et les numéros d'équilibriste qu'il effectue sur cette ques-
Bien plus encore que le PCI, qui n'est confronté qu'à un petit parti social-démocrate, il sait que ses possibilités de mordre sur l'électorat du PS seraient fondamentalement remises en cause s'il devait répondre de l'intervention soviétique. C'est ce qui explique qu'il préfère affirmer contre toute évidence : « Ils n'ont aucune raison d'intervenir ! ». Ce qui lui évite de surcroît d'avoir à définir publiquement quelle serait son attitude en cas d'intervention (voir encadré).
D'autre part, même si elle a plus ou moins volontairement provoqué le départ de nombreux militants intellectuels, et de
« La direction du Parti communiste italien vient d'exprimer " la préoccu« Dans le même temps, le Parti communiste français repousse avec vigueur " la menace de l'intervention soviétique en Pologne ". Cette campagne, de Parti communiste françai Paris, le 12 décembre 1980 militants de base sans doute encore bien plus nombreux, en désaccord avec les positions adoptées ces derniers mois sur la question de l'immigration et sur l'affaire de la drogue, la direction du PCF craint surtout les effets ravageurs que pourrait avoir une intervention soviétique en Pologne dans ses propres rangs. Car celle-ci ne manquerait d'élargir l'audience des oppositionnels qui entendent refuser à la direction du PCF le droit d'affirmer qu'elle exprime le point de vue de tous les communistes. Alors qu'ils ont pu admettre - même à contre-cœur - la position adoptée sur l'Afghanistan, il ne fait aucun doute que des milliers de membres quitteraient le parti si une intervention soviétique en Pologne se déroulait sans une prise de position nette de la direction pour la condamner.
Dans tous les cas de figures, qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest, les PC ressentiraient profondément dans leurs rangs les conséquences d'une intervention sovié
Ceux du Pacte de Varsovie et des autres pays « socialistes », parce qu'ils ne manqueraient pas d'être confrontés à des mouvements de solidarité avec la classe polonaise, dont tout le monde s'attend à ce qu'elle résiste avec acharnement, et parce qu'il y a tout lieu de penser qu'une telle initiative renforcerait les courants d'opposition, à l'intérieur comme à l'extérieur des PC au pouvoir.
Et les PC occidentaux - les PC «eurocommunistes » en particulier -, parce qu'une telle intervention réduirait à néant les efforts désespérés qu'ils font depuis des années pour concilier l'inconciliable : continuant à se référer à la coexistence pacifique et sans remettre en cause la théorie du « socialisme dans un seul pays », tout en tentant d'apparaître en même temps comme des partis défenseurs démocratie, du pluralisme, d'un « autre socialisme ».
Jacqueline ALLIO 18 février 1981.