Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Une tentative sérieuse de pronunciamento

· Inprecor n° 97, 16 mars 1981 · p. 3-5 · 2 515 mots

État espagnol Syndicalisme Euskadi IVe Internationale

Déclaration du Secrétariat unifié de la IVe Internationale / 24 février 1981

Le 23 février dernier, le Parlement espagnol était sur le point de voter la confiance à Leopoldo Calvo Sotelo, proposé par son parti l'Union du centre démocratique (UCD) pour former le gouvernement le plus réactionnaire qu'ait connu l'Etat espagnol d'Arias Navarro à la mi-1976. commencée, la session parlementaire était interrompue par l'assaut mené par deux compagnies de la Garde civile, avec à leur tête le lieutenant-colonel Tejero.

TEJERO N'ETAIT PAS SEUL !

Au même moment, le capitaine-général de Valence, Milans del Bosch - un activiste d'extrême droite qui est l'un des membres les plus influents de la hiérarchie militaire espagnole - décrétait l'état d'exception dans la région sous ses ordres, procédait à son occupation milisait l activite des partis et des syndicat.., établissait le couvre-feu et interditout en promulgant un décret qui reproduisait une grande partie de l'appel lancé par Franco pour proclamer le « soulèvement » du 18 juillet 1936.

Un peu plus tard, une compagnie de la principale division d'intervention de Brunete qui, justement, avait été pendant plusieurs années de Milans del Bosch - s'emparait de la Radio-Télévision espagnole et lui imposait la diffusion exclusive de marches militaires. Il est évident que beaucoup d'autres secteurs de l'armée, et de très importants, restaient alors dans l'expectative.

Le lieutenant-colonel Tejero avait été l'un des principaux instigateurs d'une autre tentative de coup d'Etat qui a été appelée « Opération Galaxie », au cours du mois de novembre de 1978, et malgré

Comment une tentative de coup d'Etat de cette envergure a-t-elle pu se produire ? La réponse à cette question réside dans la nature même du régime politique et des institutions issus de ce que l'on a appelé la « Réforme », commencée à la fin de l'année 1976.

C'est le roi qui a été le principal instigateur ce processus qui devait conduire à l'instauration d'un régime parlementaire, à la condition que soit complètement préservé l'appareil d'Etat hérité du franquisme, et tout spécialement la conservé l'exercice de ses responsabilités dans l'armée.

Au cours des semaines qui ont préévénements, plusieurs chefs militaires s'étaient prononcés publiquement en faveur du « rétablissement de l'ordre » par l'armée.

Enfin, ce même 23 février, la police réalisait une « grève du silence » qui constituait le prolongement de diverses manifestations de rebellion contre le gouvernement, mises en œuvre les jours précédents pour protester contre la campagne de dénonciation de la pratique systématique de la torture, qui avait été lancée à la suite de l'assassinat sous la torture du militant nationaliste basque Arregui.

Ce n'est que plusieurs heures après le début du coup d'Etat qu'on a pu penser que les putschistes étaient en train de perdre la partie. Le discours prononcé par le roi à 1 h du matin le 24 février — plus de 6 heures après la prise du Parlement — montrait qu'il avait fallu un temps appréciable pour parvenir à contrôler la situation dans l'armée. C'est ainsi que ce ne fut qu'à 12 h passées le 24 février qu'était obtenue la reddition de Tejero et qu'étaient libérés les parlementaires et les membres du gouvernement.

Il ne s'agit pas d'une aventure menée par un groupe marginal de gardes civils dirigés par un détraqué, il s'agit d'une réelle tentative de pronunciamento militaire, dont l'histoire de l'Espagne a déjà fourni de nombreux exemples, une sur le roi pour former un gouvernement militaire qui en finirait avec les libertés démocratiques et qui mènerait la répression contre le mouvement ouvrier et les organisations nationalistes UN APPAREIL D'ETAT CONSTRUIT PAR LA DICTATURE hiérarchie militaire, la police et le système judiciaire.

Les partis ouvriers majoritaires, PSOE et PCE, ont accepté en leur temps ce chantage et ont obligé les travailleurs à l'accepter. Depuis lors, ils ne se sont pas seulement refusé à toute action de masse contre les multiples agressions et provocations menées par cet appareil d'Etat. Sous le prétexte de la « lutte contre l'ETA », ils ont aussi donné à plusieurs reprises leur appui à cette pour finir par voter au mois d'octobre dernier une « loi anti-terroriste » ultra-

L'appareil répressif du franquisme est et restera intact, malgré les sanctions inévitables, et probablement bien légères, qui seront prononcées contre une partie des militaires les plus directement impliqués dans la tentative du coup d'Etat.

Il ne s'agit pas là d'un problème posé par l'existence de « quelques fascistes » et qui pourrait se résoudre par quelques petites réformes; il s'agit de d'un appareil de répression construit tout au long de 40 années de dictature et qui doit être radicalement éliminé, pour que disparaissent les menaces qu'il fait peser.

LE ROI GAGNANT

Pourquoi le coup d'Etat échoué ? Tout le monde souligne le rôle qu'a joué le roi et tout le monde paraît se féliciter — à commencer par les directions du PSOE et du PCE - du renforcement que vient de connaître son autorité.

La réalité est que, avec l'occupation du Parlement, c'est l'extrême fragilité des institutions politiques du régime (Parlement, Sénat, gouvernement...) qui a été mise en évidence. Seul le roi conservait quelqu'autorité, bien que les faits aient révélé les limites de son contrôle sur une partie significative de la hiérar-

Par ailleurs, il n'y avait que des secsociaux minoritaires pour haiter un coup d'Etat dès maintenant. L'immense majorité de la bourgeoisie entend continuer à exercer le pouvoir dans le cadre des institutions politiques actuelles. C'est là, de plus, la position des principaux gouvernements impérialistes. Il était donc normal que, dès qu'a été connue l'occupation du Parlement, on ait assisté à des manifestations d'appui incondictionnel au roi de la part des organisations patronales, des partis bourgeois et des gouvernements nationaux de Catalogne et d'Euskadi...

Ce qui est véritablement dramatique et grave pour l'avenir du mouvement ouvrier et des nationalités de l'Etat espagnol, c'est que les syndicats et les partis ouvriers majoritaires aient immédiatement signé un chèque en blanc au roi, appelant expressément - avec quelques hésitations dans le cas du PCE - à la démobilisation la plus absolue.

Dans ces conditions, le roi n'a pas eu la moindre difficulté pour incarner son rôle de chef « constitutionnel » de l'Etat

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égard que les nationalistes catalans, qui LCR dès que la tentative de coup d'Etat bourgeois et de l'armée. Sa fonction de Bonaparte est apparue plus évidente qu'auparavant devant la crise ouverte de la politique de la bourgeoisie. C'est lui qui a présidé les réunions de l'unique instance politique de l'Etat qui soit restée réellement en fonction - y compris une fois les parlementaires renvoyés chez eux - la Junte des chefs d'état-major. C'est lui qui a convoqué dans l'après-midi du 24 février les dirigeants de l'Alliance populaire (AP), de l'Union du centre démocratique (UCD), du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et du Parti communiste espagnol (PCE), pour une « réunion d'information » à la suite de laquelle Santiago Carrillo a exprimé l'« accord total de tous les participants » avec le roi.

Il est donc certain que les pouvoirs du roi s'en sont trouvés confortés, mais cela ne signifie absolument pas que la démocratie en sorte renforcée, comme les dirigeants réformistes s'emploient à le dire. Les menaces que fait peser la réaction sur les masses laborieuses n'ont pas diminué, bien au contraire elles ont augmenté.

Tout d'abord, la capacité de pression politique de l'appareil de répression

LES REFORMISTES DEMOBILISENT Personne ne peut mettre en doute la volonté de la classe ouvrière et des peuples de l'Etat espagnol - qui ont souffert du franquisme jusqu'il n'y a pas si longtemps - de s'opposer à un coup d'Etat réactionnaire. Ils connaissent par expérience propre l'efficacité et la nécessité de la mobilisation de masse pour faire face à ces agressions.

Il est vrai qu'il existe dans le mouvement ouvrier espagnol une certaine démoralisation, ou un désarroi, organisé de longue date par les directions du PSOE et du PCE qui viennent de se montrer incapables de riposter à la tentative de coup que quelques jours que des dizaines de milliers de personnes ont participé à la plus grande manifestation de l'histoire d'Euskadi, contre les tortionnaires de la police. De même, au cours des dernières semaines, des dizaines de milliers de travailleurs ont mené des luttes, que ce soit dans les secteurs industriels en crise ou dans les transports publies...

Les travailleurs espagnols ont conservé capacité d'action et de riposte. Les mêmes des organisations réformistes, à la suite de la tentative de coup d'Etat, le reflètent. Tandis que les

Commissions ouvrières (CCOO) et de l'Union générale des travailleurs (UGT) publiaient leur premier communiqué appelant exclusivement au calme et à la confiance dans le roi, les Commissions appelaient à deux jours de grève générale, communiste d'Euskadi appelait également à la grève générale, et même un premier communiqué, rapidement rectifié, émanant de la direction centrale du PCE, comprenait un appel dans le même sens. A la demande de nos camarades de s'est accrue. Il est vrai que les militaires les plus visiblement impliqués dans la tentative de coup d'Etat ont été sanctionnés. Par contre, ceux qui représentent le danger futur, ce sont les chefs de l'armée « loyaux », et surtout les plus réactionnaires d'entre eux, ceux que le roi a remercié pour leur « loyauté ». Le roi va pour passer compromis avec eux, et ses effets ne vont pas tarder à se faire sentir dans l'Etat

Ensuite, la possibilité pour le nouveau gouvernement de Calvo Sotelo de mettre en pratique son programme s'en trouve renforcée, y compris sous une forme encore plus droitière que celle qui était prévue. Il est symptomatique à cet avaient décidé de s'abstenir lors du vote de la confiance au gouvernement Calvo Sotelo — à la veille du coup d'Etat -, déclare aujourd'hui qu'ils voteront en sa

Enfin, et plus fondamentalement, l'attitude des directions ouvrières réformistes face à la monarchie accentue la désorientation politique des travailleurs. (LCR) de Madrid, le PCE a appelé avec nous à un rassemblement la nuit même du face au Parlement, qu'il annula par la suite. De meme, les directions des Commissions ouvrieres et de l'UGT se voyaient forcées à rectifier quelque peu leur attitude et appelaient à 2 heures de grève pour la journée du 24 février, à lexception des services publics, tout en maintenant leur refus des manifestations de rue et en réitérant leur « confiance » dans le roi.

Ce n'est pas la volonté de lutte qui a manqué. Ce qui a fait défaut, c'est la volonté de le faire de la part des directions majoritaires du mouvement ouvrier. Ce qui ne leur a pas manqué, par contre, c'est la lâcheté. Elles n'apprennent jamais rien de l'expérience, des défaites qu'elles ont provoquées dans le passé et dont elles ont elles-mêmes souffert. Elles n'ont pas appris que l'unique arme, et la plus sûre, contre toute tentative de coup d'Etat réactionnaire, c'est la grève géné. travailleurs dans la rue, le contrôle de tous les services publics par les grévistes... Même ces secteurs qui, dans un premier temps, ont été un peu plus loin — comme la direction du PC d'Euskadi ou des Commissions ouvrières de Catalogne -, sont bien vite revenus de leurs première position, et, dans la pratique, ils n'ont presque rien fait pour mettre en œuvre propres consignes, et ils se sont empressés d'aller se jeter aux pieds du roi en même temps que leurs dirigeants.

Ce sont eux qui sont responsables de ces scènes dramatiques qui se sont déroulées dans tant d'entreprises, où le Comité d'entreprise, avec les éléments les plus décidés et les syndicalistes d'avant-garde, attendaient suspendus à l'écoute de la radio — cette même radio qui, quelques heures auparavant, était occupée par les putschistes — pour savoir ce qu'il fallait faire. Ce sont eux également, une fois de plus, qui vont s'efforcer de justifier leur capitulation en expliquant qu'il n'y avait « pas le rapport de forces », mais ce sont eux qui empêchent que le rapport des forces réel ne s'exprime politiquement, que le mouvement ouvrier ne se mette en position de combattant et non de victime des agressions de la réaction. UNE MOBILISATION UNITAIRE

EST POSSIBLE! Il était nécessaire et possible d'agir d'une autre manière. Comme la fait la a été connue: en mobilisant les travailleurs pour la grève générale, en appelant à l'action unitaire, pour la dissolution des corps de répression, pour l'épuration de l'appareil d'Etat, pour exiger que soient sanctionnés tous les responsables impliqués dans la tentative de coup d'Etat, pour la défense des libertés démocratiques. Les premiers appels à la lutte qu'ont pu entendre les travailleurs espagnols étaient signés par la section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol.

Ce sont les événements importants qui mettent à l'épreuve les orientations politiques et les partis. Dans le cas pré sent, les preuves sont évidentes et les leçons également. Il est vital d'apprendre

Par-delà le climat artificiel et temporaire d'« unité nationale » qui peut prévaloir, seule la mobilisation unitaire de tous les partis et syndicats ouvriers, de toutes les organisations nationalistes révolutionnaires, est capable de défendre les libertés démocratiques et de lutter pour le démantèlement de l'appareil d'Etat hérité du franquisme. C'est seulement en combattant tous les types de pacte avec la bourgeoisie, toute confiance dans les institutions de l'Etat bour geois - et tout spécialement dans la monarchie -, que le mouvement ouvrier pourra retrouver la confiance dans ses propres forces et sa capacité de diriger tous les exploités, et en particulier les des nationalités opprimées. Ce n'est qu'ainsi qu'il sera possible d'affronter et de mettre en déroute les prochaines - et probablement plus graves - tentatives putschistes. VIGILANCE INTERNATIONALE

PERMANENTE! Les événements survenus en Espagne ont pris par surprise le mouvement ouvrier international. Il semblait qu'après la chute des dictatures au Portugal, en Grèce et en Espagne, le danger des coups d'Etat militaires n'était plus à l'ordre du jour en Europe capitaliste.

Mais, bien qu'il existe en Espagne une situation spécifique, due au maintien de l'appareil répressif du franquisme, cette tentative de coup d'Etat doit en tout cas rappeler — et particulièrement au mouvement ouvrier européen —, qu'il

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décidés à défendre l'ordre bourgeois en utilisant la force de l'armée et de la police pour réprimer massivement la classe ouvrière et ses alliés. C'est pour cela que la solidarité avec la classe ouvrière et les nationalités opprimées de l'Etat espagnol, de la part de la classe ouvrière de l'Europe capitaliste, doit démontrer sa détermination de mettre en pièces toute tentative réactionnaire. Elle doit de même servir éduquer l'avant-garde ouvrière sur l'enjeu des batailles de classe à venir.

Enfin, il est nécessaire de diffuser au sein du mouvement ouvrier international la vérité sur ce qui s'est passé en Espagne et sur les menaces qui continuent de peser sur les travailleurs. Il faut être prêt à solidairement à toute atteinte appuyer le mouvement ouvrier dans sa lutte pour en finir avec les restes du franquisme. Il faut rester en état d'alerte permanente pour aider les travailleurs et les peuples de l'Etat espagnol dans tous les moments difficiles qu'ils ont encore devant eux.

Secrétariat unifié de la IVe Internationale

24 février 1981.

ÉTAT ESPAGNOL

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