Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Une « unité nationale » lourde de menaces

· Inprecor n° 97, 16 mars 1981 · p. 5-8 · 4 743 mots

État espagnol Euskadi

Il s'en est fallu de peu que le coup d'Etat ne soit un succès. Le 24 février 1981, la huitième puissance industrielle du monde impérialiste aurait pu se réveiller gouvernée par une « Junte militaire de salut national ». Cinq ans à peine après la mort du dictateur Francisco Franco, les militaires espagnols sont prêts à suivre la voie des militaires tures.

Les événements qui viennent de se dérouler ont profondément bouleversé les travailleurs et les peuples de l'Etat espagnol. Ces derniers ont certes conscience de la pauvreté des conquêtes politiques et de la misère sociale présente, d'autant plus quand elles sont comparées aux espoirs d'il y a cinq ans. Mais ils n'ont pas oublié ce qu'était le franquisme. Il leur a été très facile de s'imaginer ce qu'allait signifier cette « Junte militaire », dont le programme mettait en bonne place, par exemple, la mise hors-la-loi des syndicats et le « contrôle » des partis politiques. Ils ont également pu imaginer, bien évidemment, le programme « non écrit » de ces militaires: les bandes fascistes prenant leur revanche et se vengeant, l'appareil intact de la dictature fonctionnant à nouveau à plein, avec en plus à sa disposition les fichiers remplis des données concernant les militants politiques et syndicaux, les nouvelles techniques de la guerre « sale » (les « disparitions » comme en Argentine, etc.) appliquées dans tout le pays.

C'est pour cela qu'au sein du mouvement ouvrier espagnol se sont réaffirmées la nécessité et la volonté de défendre toutes les conquêtes démocratiques face aux putschistes. Et cette volonté est allée en se renforçant au fur et à mesure que passaient les jours et que l'on commençait à saisir l'ampleur de la tentative de coup d'Etat et la gravité des menaces qui subsistent, y compris à court terme. Cette volonté contient en elle-même un important potentiel de mobilisation anticapitaliste, quelle que soit la forme sous laquelle elle s'exprime dans l'immédiat.

Mais il est non moins certain que la mobilisation est venue bien tard et dans des conditions de confusion dramatique : l'image des dizaines de milliers de travailmadrilènes criant, le 27 février, roi ! », avec le poing levé, est celle qui résume le mieux toute cette

Il est nécessaire de comprendre les raisons de cette confusion. Il faut savoir percevoir, derrière l'écran qu'elle dresse, la volonté de riposte qui existe. Le coup d'Etat du 23 février a eu l'effet d'une mine éclatant en eau profonde contre la « morosité » : pour l'instant, on ne perçoit que les bouillonnements à la surface, mais le plus important se passe en profondeur, dans la conscience des travailleurs et de l'avant-garde.

Comment en finir avec les menaces de coup d'Etat? Telle est et telle va continuer à être la question-clef qui dédans l'avenir immédiat.

LES BATAILLES PERDUES

Il pourra sembler à certains que c'est faire un travail d'archéologue sans intérêt, que de rappeler — alors que les tâches qui nous attendent sont si nombreuses et si urgentes —, le bilan désastreux pour le mouvement ouvrier de toutes ces années qui viennent de s'écouler.

Mais si les putschistes ont été sur le point de l'emporter le 23 février, c'est justement parce que des batailles fondamentales, qui auraient pu être autant de victoires, ont été perdues auparavant. Ceux qui prétendent oublier cela, ou qui falsifient l'histoire telle qu'elle s'est déroulée, s'apprêtent à recommencer les mêmes erreurs. Et, la prochaine fois, c'est en prison qu'il faudra rediscuter des bilans à tirer.

A la suite du 23 février, on peut comprendre toute la signification de ce que nous autres révolutionnaires voulions dénoncer quand nous affirmions que ce régime parlementaire disposait d'un « appareil d'Etat hérité de la dictature ». Il n'est pas jusqu'à Felipe Gonzales en personne qui ne parle aujourd'hui de l'existence de « pouvoirs occultes » d'obédien-

Occultes ? A la mort du dictateur, personne ne pouvait ignorer la loyauté au franquisme et la force très réelle de son appareil d'Etat, et tout spécialement de son appareil de répression. Bien plus, on savait depuis longtemps que l'amiral Carrero Blanco s'efforçait de préparer cet appareil à la « succession ». L'objectif auquel il était impossible de renoncer pour rompre avec le franquisme devait être la liquidation de l'appareil répressif de la dictature. L'expérience qui s'est déroulée toutes ces années au Portugal était là pour en faire la démonstration.

Mais les directions du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et du Parti communiste espagnol (PCE) ont choisi de renoncer à poursulvre cet objectif. Elles ont affirmé que mobiliser les travailleurs pour obtenir le démantèlement de l'appareil franquiste provoquerait un « bain de sang ». Elles ont également soutenu que la majorité de cet appareil pouvait être « gagné à la démocratie » et le reste simplement remplacé par les moyens normalement à la disposition du gouvernement (réformes législatives, changements d'affectation et révocations...). Ces partis, enfin, se sont complètement intégrés à la Réforme. Or, cette opération politique - inspirée par le roi et mise en œuvre par Adolfo Suarez -avait précisément pour objectif de maintenir cet appareil intact, dans le cadre du nouveau régime parlementaire.

1. Le Matin, Paris, 3 mars 1981.

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Les résultats sont là. Le « bain de sang » tout d'abord, ce sont les dizaines de morts de ces dernières années. Confirmation supplémentaire, si besoin était, qu'il est toujours plus coûteux, même en de laisser fonctionner un appareil de répression plutôt que de

La « démocratisation » de cet appareil, en second lieu, a été menée par le général Gutierrez Mellado, responsable de la réforme de l'Armée et de la police. Il était considéré comme « intouchable » par les réformistes. Il ne lui a jamais été fait une seule critique, on l'a tout simple. ment laissé faire, quand on ne l'a pas systématiquement appuyé. L'image de ce général, frappé par les gardes civils et remis brutalement à sa place au cours de l'occupation du Parlement, exprime bien en synthèse ce qu'a été cette « réforme de

Avec des points de vue différents, les directions du PSOE et du PCE se sont fixé comme objectif central d'être « acceptées » par cet appareil d'Etat, et tout particulièrement par l'Armée. Un tel objectif est pour le moins contradictoire avec celui de son épuration. Alors qu'un journaliste lui demandait dans quelle mesure le PSOE était accepté par les militaires, Felipe Gonzales répondit : « Le PSOE est encore moins bien accepté par l'Armée que par les milieux d'affaires, et cela ne changera pas tant que ne sera pas abandonnée la thèse parfaitement stupide de l'antimilitarisme militant (2) ». C'est avec des dirigeants de cette trempe, énergiques pour combattre l'« aintimilitarisme » et faibles devant le fascisme, que le mouvement ouvrier a été profondément dés-

Cette politique néfaste des directions ouvrières majoritaires a eu pour résultat que cet appareil de répression, encore puissant mais hésitant et sur la défensive au cours des années 1976-1977, a pu reprendre confiance en lui-même, se convaincre de son impunité et de la légitimité de sa « mission » de « rétablir l'or-

Mais, pour passer à l'action, il lui fallait encore qu'une condition soit remplie. Pourquoi donc les menaces sérieuses de coup d'Etat ont-elles seulement commencé en 1978 et non pas avant ? Parce que, jusqu'en 1978, il y avait une montée du mouvement de masse. Comme toujours, la réaction a commencé à marquer des points quand le mouvement ouvrier a à reculer. On a tant du Pacte de La Moncloa qu'il n'est pas nécessaire d'y revenir ici et maintenant. La démoralisation et la division des travailleurs qui a commencé à ce moment-là, la ruine et la misère de toute une série de couches populaires qui n'ont pas trouvé un pôle de référence dans la classe ouvrière, a été une deuxième grande bataille de perdue contre les menaces qui pesaient sur les conquêtes démocratiques qui venaient à peine d'être gagnées.

Une troisième bataille fut perdue : la bataille d'Euskadi, qui en symbolise une autre plus générale, la bataille pour placer le mouvement ouvrier à la tête de la lutte contre l'oppression nationale. En 1978, l'organisation ETA recommençait à agir et retrouvait un appui de masse croissant, parce que l'appareil répressif franquisme était demeuré intact et très actif en Euskadi ; parce que le premier parti en Euskadi, qui à ce moment-là était le PSOE, avait accepté l'insulte aux droits du peuple basque qu'a été le régime

« pré-autonomie » approuvé par le gouvernement en décembre 1977 (3).

Une des composantes fondamentales de l'idéologie du franquisme - et donc de son appareil de répression — est le centralisme, l'opposition féroce aux organisations indépendantistes des nationalités opprimées, et spécialement sa haine contre l'ETA. L'appareil de répression a été « anti-basque » avant que d'être « anti-terroriste ». Pour désastreuses qu'aient pu être les erreurs commises par l'ETA, personne ne peut oublier d'où vient le désespoir qui anime un secteur considérable du peuple basque. En cherchant à se faire accepter par l'appareil de répression, les directions du PSÓE et du PCE s'en sont fait les complices en Euskadi. Cette orientation n'a pas seulement favorisé le renforcement de l'appareil de répression, mais également les positions hégémoniques en son sein des secteurs les plus réactionnaires. C'est de la sorte qu'un coup d'Etat de prétoriens, comme celui du 23 dont les seuls appuis sociaux immédiatement déclarés étaient constitués par les fascistes et les « lumpen-capitalistes » enrichis sous la dictature —, a pu avoir des chances de l'emporter.

C'est ainsi que, lorsque la démission d'Adolfo Suarez a ouvert la plus grave crise de direction de la bourgeoisie depuis les débuts de la Réforme, le mouvement ouvrier s'est trouvé dans le désarroi et sans alternative à proposer. Le 18 février 1981, Calvo Sotelo présentait au Parlement un programme de gouvernement ultra-réactionnaire. Felipe Gonzalez y répondit par des propositions « comparables, selon le quotidien El Pais, à ce que racontait l'Union du centre démocratique (UCD) en 1977 » (4). Santiago Carrillo, de son côté, proposait une nouvelle fois la marchandise avariée d'une entrée du PSOE dans le gouvernement de la droite, comme solution à tous les problèmes du pays ! Est-ce qu'il y a vraiment quelqu'un pour croire qu'un gouvernement UCD-PSOE aurait pu empêcher le coup d'Etat ? Y a-t-il quelqu'un qui croit que les blindés du général Milans del Bosch et de la Division Brunete s'arrêtent avec des « réelles majorités parlementaires » ? En fait, la bourgeoisie est en train de glisser plus à droite. Les réformistes s'adaptent à ce cours politique en courant derelle. Mais les blindés ont été plus

LE PLAN DES PUTSCHISTES

Il est difficile de démêler l'entrelacement de l'énorme quantité de projets de coups d'Etat dont la presse espagnole fait désormais état. Il faut s'efforcer de faire la part des éléments authentiques, des spéculations et de l'intoxication destinée à terroriser les travailleurs. Dans tous les cas, il est maintenant clair que le niveau d'autonomie atteint par la hiérarchie militaire par rapport aux autorités est fort important. Mais il faut éviter que l'analyse du coup d'Etat réellement mis en œuvre le 23 février dernier ne se dilue au milieu des autres projets plus ou moins bien organisés, ou en préparation.

Sur la base des éléments dont nous pouvons disposer pour l'instant, on bien obligé de conclure que ce coup d'Etat n'était pas absurde du point de vue militaire et, sur cette base, il faut dire qu'il ne l'était pas non plus politiquement.

Le plan - du point de vue militaire - consistait en l'occupation du Parlement, des points névralgiques de la capitale, de la région militaire de Valence, et probablement de quelques autres, celles qui restèrent « hésitantes » jusqu'au matin du 24 février. Il s'agissait de présenter le fait accompli au roi, et d'obtenir son ralliement, ou bien une forme de compromis acceptable pour les putschistes. A partir de ce moment, les putschistes pouvaient compter sur le ralliement général de l'Armée. Et c'est sur cette base qu'auété recherchés ultérieurement les appuis politiques et sociaux.

Tirons quelques conclusions de ce plan. Les putschistes comptaient sur le fait qu'il n'y aurait pas de mobilisation immédiate des masses et, en particulier, sur le fait que les travailleurs des principaux services publies (télécommunications, énergie et transports...) ne s'opposeraient pas activement au contrôle de l'Armée. Les putschistes comptaient également sur la fragilité extrême des institutions politiques du régime : une fois le Parlement occupé (ce qui a été obtenu, soit dit en passant, sans la moindre difficulté), leur unique préoccupation était l'attitude du roi. Par ailleurs, ils ont évité toute mobilisation des organisations fascistes qui aurait pu porter préjudice à un strict contrôle de la situation et à l'image de « dictature molle » qu'ils étaient intéressés à donner dans un premier temps. Enfin, les putschistes ont estimé que la situation militaire créée au cours de la première phase de la mise en œuvre du plan serait suffisante pour obtenir le ralliement du roi.

Dans l'ordre chronologique, la première faiblesse de ce plan a été d'ordre militaire : la Division Brunete n'est pas parvenue à occuper les points ques de Madrid. La deuxième, qui va être sera d'ordre politique : le roi s'oppose à eux. Il n'est pas très intéressant de se livrer à des spéculations sur la relation entre la première et la seconde de ces faiblesses. Mais il faut dire que l'un des aspects les plus incompréhensibles du déroulement des faits est qu'un militaire de l'expérience du général Armada, l'un des « cadres politiques » de l'Armée, qui

2. El Pais, Madrid, 5 novembre 1980. 3. Lire dans ce même numéro d'Inprecor l'article de José Vicente Idoyaga sur l'Eus-

4. El Pais, Madrid, 21 février 1981.

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connaît le roi personnellement depuis des années, vu qu'il a été l'un de ses précep-

Wait pu faire une telle erreur de caleul sur ce qu'allait être l'attitude du

Une fois obtenu l'appui du roi et en présentant l'affaire comme un « coup d'Etat pour sauver la démocratie », avec maintien partiel de la Constitution et des promesses d'élections, la nouvelle situation une fois consolidée, les putschistes pouvaient raisonnablement penser qu'ils finiraient par rallier les principaux gouvernements impérialistes et les secteurs-clefs du capitalisme espagnol.

Les problèmes qu'aurait rencontré le mouvement ouvrier pour organiser la résistance au coup d'Etat auraient été extrêmement graves. Le coup d'Etat n'était pas l'œuvre de détraqués. Le mouvement ouvrier étant paralysé, beaucoup de choses dépendaient à ce moment du roi. Dès lors, affirmer que le rôle du roi a été décisif est un fait. Il a démontré, pour la secinq ans (la première fut quand il mit en marche le processus de la Réforme), sa capacité à défendre, au cours de situations politiques difficiles, la solution politique qui intéressait le plus la bourgeoisie dans son ensemble et l'impé.

Run gouvernement militaire, et par un soulèvement de l'Armée.

L'AUTRE PRISE D'OTAGES

On a beaucoup parlé de la prise d'otages réalisée par les putschistes au Parlement, mais on a beaucoup moins parlé de la prise en otage du mouvement ouvrier par les directions réformistes. C'est pourtant l'élément le plus dramatique de cette journée du 23 février. Les putschistes avaient fait un pronostic correct: ils n'ont rencontré aucune résistance populaire. A la sortie de son entrevue avec le roi, Santiago Carrillo, l'air satisfait, déclarait avoir fait au monarque la confidence que, sur son fauteuil de parlementaire, il avait pensé que « la seule chose qui nous sépare du fascisme, c'est Votre Majesté ! ». C'est en ayant plus ou moins la même chose en tête qu'à 21 h, le 23 février, les

Commissions ouvrieres (CCOO) et de l'UGT rendaient public un document infâmant, un véritable monument élevé à la lâcheté (5).

Ces directions ont essayé de se justifier par la suite en disant que les travailleurs avaient « peur ». Il est évident que cette peur existait : comment en aurait-il été autrement, après cinq années de capitulations réformistes, de démoralisation et de désorientation. Mais il était possible de vaincre cette peur et, surtout, il était nécessaire de le faire. Il aurait fallu créer un immense mouvement populaire contre le coup d'Etat, déterminé à l'arrêter, qui aurait occupé ces points névralgiques de la capitale qu'a cherché à investir la Division Brunete, étendant la résistance tout le pays. Ni plus ni moins. Il se serait agi de stopper le coup d'Etat réactionnaire seul moyen vraiment efficace: la mobilisation des masses.

Il est certain que la mobilisation aurait servi à freiner le coup d'Etat plutôt qu'à « provoquer » l'extension de l'activité putschiste. Et surtout, il ne fait pas de doute que, si l'on avait agi ainsi, maintenant, deux semaines après la tentative de pronunciamento, nous ne continuerions sous la menace. Heureusement, en Euskadi, en Catalogne comme à Madrid, il y a eu des secteurs militants du PSOE et du PCE, des Commissions ouvrières et de l'UGT - et même de leurs directions dans certains cas —, qui sont allés plus loin. Mais, dans tous les cas, ils sont restés bien en-deçà de ce qui était

Plutôt que de ne rien faire, il était certes préférable d'appeler à la grève gé. nérale (sans manifestation, sans interrompre les services publies, etc.) pour le février, comme le firent certains secteurs du PCE et des Commissions ouvrières. Mais l'on n'arrête pas un coup d'Etat militaire avec des mesures aussi limitées, et avec 12 heures de retard! C'est cette situation qui explique les cris de : « Vive le roi ! » avec le poing levé, lors des manifestations du vendredi 27 février. Ce cri, c'était celui de travailleurs qui commençaient, eux aussi, à refuser d'être des

Il est vital de parvenir au plus tôt à la compréhension, sur la base de l'expérience qui est en train d'être vécue au niveau de l'Etat espagnol, que ce sont les travailleurs eux-mêmes et non le roi, qui peuvent en finir avec les menaces de la réaction.

Il y a un autre élément extrêmement négatif dans les réactions face au coup d'Etat, c'est l'attitude des organisations nationalistes révolutionnaires Euskadi. Durant la nuit du 23 février, l'Euskadi était porteur de beaucoup d'espoirs. De là pouvait naître la riposte de masse ; le rôle du courant nationaliste révolutionnaire dans cette riposte était décisif. Mais Euskadiko Eskerra se fit l'un des principaux partisans de la « prudence » et l'un des dénonciateurs systématiques des « provocateurs » qui, comme les camarades de la LKI, ont appelé à la mobilisation et à la grève générale. De son côté, Herri Batasuna fit des déclarations comme celle qui suit : « Seule la dégénérescence idéologique, produite par la servilipeut amener des partis de gauche et/ou nationalistes à exiger l'épuration, que ce soit de l'Armée ou de la police, dans la mesure où ces forces servent toujours, d'une manière ou de l'autre, à la répression. (6) » Ou bien cette autre déclaration : « En définitive, tout ce qui vient de se passer n'a pas été autre chose qu'un coup d'Etat magistral, sans épanchement de sang, et qui a totalement consolidé une Constitution fasciste et oligarchique. (7) » Ou bien enfin, l'incroyable jus tification de Herri Batasuna pour ne pas appeler en même temps que la LKI (LCR) et l'EMK (MCE) à la manifestation du 27 février : « Pour préserver notre base sociale (sic) ... (8) ». Il est difficile de savoir ce qui est le plus grave, de la capitulation de Euskadiko Eskerra devant les réformistes ou de l'ultra-gauchisme de Herri Batasuna avec, dans la pratique, leurs conséquences de passivité. Jamais comme dans ces moments-la, le role que le nationalisme revolutionnaire basque peut jouer dans la construction d'une alternative pratique d'unité et d'indépendance de la classe ouvrière ne s'est vu aussi compromis. Ceux qui ont représenté au cours de ces journées décisives une alternative ont été la LCR (LKI) et le MCE (EMK), travaillant de manière unitaire à l'échelle de tout le pays.

LE PACTE

DU PALAIS DE LA ZARZUELA

Peu de temps connaissance de la décision du roi de ne pas se rallier au coup d'Etat, le général Armada déclarait : « Le roi a fait une erreur, il met en danger la couronne en se dissociant des forces armées. » Ces paroles ne sont pas liées à l'amertume née de l'échec de la tentative ; ce sont les paroles de quelqu'un qui connaît parfaitement l'Armée et qui attend tranquillement une « prochaine occasion ». La vérité est que l'autorité du roi sur un secteur significatif de la hiérarchie militaire est remise en question. C'est tout le mécanisme complexe de la Réforme qui s'en trouve affecté. Nous pouvons dire schématiquement que, dans ce régime, au niveau institutionnel, il existe deux structures de pouvoir, les « institutions parlementaires » d'un côté et l'Armée et l'appareil de répression de l'autre, dont les contradictions étaient jusqu'à maintenant résolues par un compromis arrangé par le chef reconnu de ces deux structures : le roi. Depuis le coup d'Etat, le roi est plus que jamais le chef indiscuté de la « structure parlementaire », mais il est discuté comme chef de l'Armée ! Quand Felipe Gonzales déclare : « Les institutions démocratiques ne pourront pas résister efficacement à de nouvelles attaques de ce genre » (9), il fait d'une certaine manière le constat de cette réalité.

Le roi en personne en est aussi conscient que le secrétaire du PSOE, mais il est bien incapable de résoudre ce problème. L'unique « solution » qu'il a à proposer est contenue dans l'allocution adressée aux principaux leaders des partis parlementaires (10), ce que l'on commence déjà à appeler « le Pacte de la Zarzuela », du nom du palais où réside le roi et où il a convoqué les principales figures parti de gouvernement comme de l'opposition parlementaire de droite et de gauche. Cette « solution » — il faut le dire des maintenant - constitue le chemin le plus sûr pour conduire à un nouveau coup d'Etat militaire.

5. Lire dans ce même numéro d'inprecor « Petite chronologie de l'Espagne post-franquiste ». « Le déroulement du d'Etat ».

6. Egin, Bilbao, 25 février 1981. 7. Egin, Bilbao, 25 février 1981. 8. Diario 16, Madrid, 27 février 1981. 9. Le Matin, Paris, 3 mars 1981. 10. Lire dans ce même numéro d'Inprecor, « Petite chronologie de l'Espagne post-franquiste », « Le déroulement du coup d'Etat ».

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Le lieutenant-colonel Tejero, à la tête des factieux qui ont occupé le palais des Cortès. Impliqué

Malheureusement, d'une manière littéralement suicidaire, Santiago Carrillo et Felipe Gonzalez affirment accepter les propositions du roi.

Le fond de cette proposition consiste à tenter de reconstruire l'autorité et la légitimité du roi devant les forces armées, par le biais d'un compromis avec l'ensemble de la hiérarchie militaire. La première condition de ce compromis est la réduction à des mesures symboliques des sanctions infligées aux 27 généraux, vificiers supérieurs et officiers actuellement arrêtés pour leur participation au coup d'Etat. La seconde est de couper court à toutes les attaques contre les institutions, qu'elles soient civiles ou militaires (l'« antimilitarisme stupide » selon Felipe Gonzalez). La troisième consiste en des accords politiques concrets avec ce que le gouvernement sera amené à décider pour « rétablir l'ordre ». En résumé, il s'agit de convaincre la hié.

militaire qu'il n'est pas nécessaire de faire un nouveau coup d'Etat, puisque les mêmes objectifs qui sont les siens peuvent être atteints par la voie « constitutionnelle ». Le résultat de cette orientation - si elle est mise en pratique et que le mouvement ouvrier ne s'y oppose pas — sera, à n'en pas douter, une variante, formellement plus « convenable », de coup d'Etat. Ainsi, les modalités qui ont permis de bloquer le premier coup d'Etat (l'absence de mobilisation des masses et le choix opéré par le roi) débloquent le mécanisme qui peut faire triompher le

Il n'est pas facile de dire tout cela dans la situation que connaît l'Espagne actuellement. Le climat d'« unité nationale » a atteint un degré d'hystérie. Même journal traditionnellement mesuré dans le complot « Galaxie », temps de préparer ce nouveau coup d'Etat (DR).

comme El Pais, qui a informé à longueur de colonne ssur l'ampleur du coup d'Etat, a publié un éditorial en date du 27 février où, après s'être félicité de la présence de tous les partis de l'« are constitutionnel » dans les manifestations, il est écrit : « En dehors de cet espace politique, il ne reste que les deux extrêmes opposés de l'éventail politique qui aiment plus la mort que la vie, qui préfèrent les abstractions totalitaires aux libertés et qui haissent le bonheur, sans doute parce qu'ils sont incapables d'y parvenir. Nous nous devons d'empêcher avant tout que ces fanatiques, qui haïssent certainement plus encore les institutions démocratiques que leurs ennemis de l'autre extrême de l'éventail politi-

One transforment ce beau et vieux pays en un champ de bataille, en un cimetière ou en un camp de concentration. »

L'enthousiasme lyrique et la diarrhée idéologique de l'éditorialiste de EL Pais ne vont bien évidemment pas empêcher les révolutionnaires de dire la vérité aux travailleurs. De leur dire, par exemple, de lire l'édition de El Pais de quatre jours plus tard. On y apprend que les putschistes sont triomphalement dans les casernes où ils sont théoriquement aux arrêts; qu'au moment où il avait été mis aux arrêts, on a prétendu rendre les « honneurs de subordonnés » au général Armada; que les séditieux reçoivent des encouragements en provenance de toutes les casernes du pays ; que le dirigeant d'extrême droite Blas Pinar peut affirmer tranquillement que : « Les prisons se sont transformées en temples de l'honneur ! » et, enfin, pour ne pas rendre cette liste interminable, qu'un des premiers gestes du nouveau gouvernement a été de réaffirmer son opposition à l'amIl avait été rapidement libéré et réintégré dans ses fonetions... le nistie des membres de l'UMD (Union militar democratica) (11).

Cette situation ne se résoudra pas par des déclarations de bonne volonté, ni par aucune sorte de mécanisme parlementaire. La direction du Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), qui est le PC catalan, vient de faire la démonstration des limites de sa « rupture » avec l'eurocommunisme. Elle déclare que son «principal objectif » était l'« unité de toutes les forces de l'arc constitutionnel » et affirme la nécessité d'un « travail de rapprochement entre la société et les forces armées ». Les directions du PSOE et du PCE cherchent à concentrer les illusions des travailleurs sur la perspective d'une coalition UCD-PSOE, ou même d'une coalition élargie jusqu'à l'Alliance populaire (AP) d'extrême droite. Que va done faire cette coalition de l'« are constitutionnel » au-delà, face à la question des grèves, à la question de l'entrée dans l'OTAN, à la question de la loi sur le divorce ? Quel soutien populaire pourrait done rencontrer un programme de gouvernement négocié avec Fraga Iribarne et Calvo Sotelo, quand l'objectif actuel de la droite est de parvenir à faire prendre en charge par les civils une bonne partie des objectifs que les généraux Armada et Milans del Bosch voulaient imposer par la force armée ?

Cette coalition n'est viable que sur la base de l'appui du PSOE aux projets fondamentaux de la droite. La défense de démocratie, menaces putschistes, exigent au contraire mouvement ouvrier reconstruise son unité, sa confiance en lui-même et en sa force en luttant contre le gouvernement Calvo Sotelo. Les réformistes nous traitent de « doctrinaires ». Qu'ils nous traitent comme ils veulent: nous ne sommes pas, quant à nous, disposés à ce que les travailleurs perdent leurs syndicats, leurs partis, leurs droits si précaires et leurs libertés si fragiles... pour essayer de sauver une couronne !

Une étape extrêmement difficile et risquée s'ouvre pour les révolutionnaires. Une étape d'énorme responsabilité également. Ou bien la volonté de combat qui a ressurgi chez des milliers et des milliers de travailleurs dans tout l'Etat espagnol est fécondée par les révolutionnaires, ou bien elle avortera des mains mêmes de l'« unité de l'are constitutionnel ».

Il faut nous ouvrir un chemin, malgré leurs craintes et leurs illusions, jusqu'à l'indignation des masses, en luttant avec intelligence contre les tentatives de nous isoler.

Autour de l'objectif d'« En finir avec les putschistes ! », il est possible de reconstruire une volonté de lutte comme il n'y en a plus eu en Espagne depuis 1976. Il faut aider les travailleurs à la forger.

Angel MUNOZ 5 février 1981. 11. Lire dans ce numéro d'Inprecor. « L'héritage du franquisme ».

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