Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

L'héritage du franquisme

Inprecor n° 97, 16 mars 1981 · p. 9-10 · 1 662 mots

État espagnol

Quelques éléments permettent de comprendre ce que représente en 1981, dans l'Etat espagnol, l'« appareil d'Etat hérité du franquisme ».

L'ARMÉE

L'Armée espagnole compte 342 000 hommes, dont 112 000 militaires professionnels ; les autres 230 000 sont les jeunes appelés sous les drapeaux pour le sermilitaire obligatoire qui dure 15 mois. L'armée de terre compte 255 000 hommes, l'armée de l'air 38 000 et la ma-

Il existe un encadrement pléthorique, chiffré à 40 000 personnes au total, avec le cas de l'armée de terre qui compte un officier pour 5,17 soldats. Il existe 23 000 officiers, officiers supérieurs et répartis comme suit: 14 716 officiers, 7 971 officiers supérieurs et 341 généraux. L'âge moyen du personnel d'encadrement est très élevé. Selon des données datant de 1975, l'âge moyen des commandants était de 42 ans, ce qui est l'âge des colonels dans les autres armées des pays impérialistes.

d'« auto-recrutement » (militaires fils de militaires) est très élevé — et supérieur à 80% dans l'armée de terre →, ce qui accentue l'esprit de caste existant chez les officiers.

L'enseignement dispensé dans les académies militaires est ce qu'il y a de plus réactionnaire du point de vue politique. Au cours des dernières années du franquisme, l'amiral Carrero Blanco s'en personnellement, et la situation ne s'est pas substantiellement transformée depuis. Pour ce qui est de l'enseimilitaire supérieur, considérer comme significatif le boycott réalisé récemment par les professeurs de l'Ecole d'état-major contre leur directeur, le général Cano Hevia (considéré comme un « modéré »), en solidarité avec un des professeurs les plus réactionnaires avait été arrêté (El Pais, 11 décembre 1980) ne indication approximative des opinions politiques prévalant au sein de l'Armée peut être fournie par le scrutin des élections de juin 1977, pour lequel les forces armées ont voté un jour avant le reste de la population, « quelqu'un » ayant eu accès aux résultats. En tenant compte du fait que le vote des simples soldats est inclus dans ces pourcentages, le résultat fut le suivant : 15% pour la gauche et entre 25 et 30 % pour les fascistes, la coalition de Fraga Iribarne

L'héritage du franquisme

lUCD obtenant chacune des résultats comparables. Il apparaît évident que, depuis 1977, ces positions politiques ont connu un profond « virage à droite ». C'est pour cela qu'il n'est pas étonnant que la presse de ces dernières semaines ait pu donner des informations sur les réactions favorables aux putschistes au sein de l'Armée, comme par exemple au Commandement supérieur de l'appui logistique (Diario 16, 26 février 1981).

Depuis la répression et la disparition de l'Union militaire démocratique (UMD) qui était parvenue à regrouper un certain nombre de jeunes officiers au cours des dernières années du franquisme, on ne connaît aucune organisation de ce type et il est probable qu'il n'y en a aucune. Les membres de l'UMD n'ont bénéficié d'aucune sorte d'amnistie qui leur aurait permis d'être réintégrés dans l'Armée. Tous les efforts en ce sens faits jusqu'à ces tout derniers mois se sont heurtés au veto de la hiérarchie militaire, et les organisations ouvrières majoritaires ont capitulé à chaque fois en laissant les choses

C'est également au cours des dernieres années du franquisme que sont nées certaines organisations de soldats qui n'ont jamais réussi à se consolider réellement. La plus importante d'entre elles a été l'Union democratica de soldados (UDS), dirigée par le PTE et à laquelle ont participé à un moment ou à un autre la majorité des organisations de gauche (à l'exception du PCE). Cette organisation a été durement réprimée et a disparu sans qu'aucune autre vienne la remplacer ac-

Enfin, il est de notoriété publique que la presse d'extrême droite est très largement diffusée dans les casernes, tandis qu'il y a beaucoup de difficulté pour faire circuler des journaux, même comme El Pais. On commémore dans les casernes l'anniversaire du 18 juillet 1936, l'anniversaire de la mort de Franco, ete. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner de la fréquence des rumeurs de préparatifs de coup d'Etat, sur la base d'une situation de repli dans lequel le mouvement ouvrier

L'affaire la plus connue est l'« Opération Galaxie » de novembre 1978. Le Conseil suprême de justice militaire a rendu son arrêt définitif sur cette affaire le 4 juillet 1980. Il déclare qu'il a pu être établi que « les accusés — le lieutenant-colonel de la Garde civile Antonio Tejero et le capitaine d'infanterie Ricardo Saenz de Ynestrillas - ont maintenu au cours des mois d'octobre et de novembre 1978 des contacts suivis pour préparer un coup de main consistant en l'occupation du palais de La Moncloa au moment où s'y trouverait réuni le Conseil des ministres (...), à prendre comme otage le président du Conseil du gouvernement (Adolfo Suarez à l'époque) et à contraindre à la formation d'un gouvernement de salut national tion ». Pour ces délits, Tejero a été condamné à 6 mois de prison et Saenz à conservé leurs responsabilités au sein de l'Armée et Saenz a même été promu au grade de commandant quelques jours plus tard, selon le rythme d'accession au grade supérieur en vigueur dans l'Armée.

Enfin, les conflits entre les chefs de l'Armée et le gouvernement ont éte constants : à chaque fois, les sanctions ont été plutôt symboliques, même dans le cas d'insubordination comme cela fut le cas vis-à-vis du général Gutierrez Mellado, responsable au plus haut niveau de la Défense dans le gouvernement.

LA GARDE CIVILE

La Garde civile compte 64 000 hommes, sa réputation justifiée de corps de répression spécialement hai par les peuples de l'Etat espagnol - et surtout en Euskadi — se passe de commentaires. Au mois d'avril 1980, un grave conflit a éclaté avec celui qui était le directeur de ce le général Fontenla (considéré « modéré »). Une formule ambiguë de la Loi organique de la Défennationale, approuvée Parlement, laissant planer quelque doute sur le caractère « militaire » de la Garde civile, a provoqué une violente réaction de Fontenla contre l'accord intervenu sur ce sujet entre l'Union démocratique du centre (UCD) et la gauche, l'amenant à déclarer : « Si demain le PSOE entre au gouvernement, il va remettre en cause notre statut de corps militaire ! ». Le général a été relevé de ses fonctions et le caractère militaire de la Garde civile a été réaffirmé par le gouvernement... Le général Aramburu a remplacé Fontenla, et il n'a rien eu de plus pressé que d'exiger, dès son entrée en fonction, que le portrait de Franco soit placé dans tous les bâtiments de la Garde civile. Les partis réformistes n'ont bien sûr élevé que de timides protestations.

LA POLICE

La Police compte, quant à elle,

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40 000 hommes selon les chiffres officiels. La partie de ses effectifs sous l'uniforme (les « grises », actuellement en uniforme marron) sont sous le commandement du général Saenz de Santamaria, ancien chef d'état-major de la Garde civile au cours des dernières années de la dictature (considéré lui aussi comme un «modéré »), et l'un des militaires disposant de la confiance du gouvernement. Pour ce qui est de la police « secrète », c'est probablement le secteur de l'appareil de répression où la continuité la plus scandaleuse a été maintenue avec les tortionnaires de la Brigade politico-sociale (BPS) de l'époque du franquisme, au niveau des postes-clefs pour le moins. Il suffit de rappeler que l'unique membre de la police politique franquiste qui a pu être traîné devant les tribunaux pour tortures et assassinats - l'inspecteur Matute - a été amnistié (à la faveur d'une scandaleuse manœuvre de l'UCD que la gauche a laissée passer au Parlement). Il est actuellement responsable de l'Inspection centrale de la garde (à vue), chargé de veiller au respect des droits des détenus !

Pour finir, le chef de la Sécurité de l'Etat, Francisco Laina (qui a été le « président » du « gouvernement provisoire » nommé par le roi tout le temps qu'a duré la prise du Parlement du 24 février 1981, et dont « l'efficacité et la loyauté » sont couramment citées en exemple), a été auparavant gouverneur civil de Saragosse. Au cours de cette période, les organisaÉTAT ESPAGNOL tions de gauche ont exigé sa démission à plus de six reprises, parce que « ses méthodes administratives ne correspondent pas ce qu'il convient à quelqu'un de son niveau de responsabilité dans le cadre d'un régime démocratique » !

LE SYSTEME JUDICIAIRE

Sans disposer de données d'ensemsur le système judiciaire, il faut cependant tenir compte du fait qu'il n'a à aucun moment été épuré, qu'à l'époque du franquisme il était soumis à un contrôle politique très strict et que, dès lors, il est le théâtre de scandales à répétition du fait du traitement de faveur qu'il réserve aux fascistes, y compris dans les cas d'assassinats, ce que l'on doit mettre en regard avec l'extrême sévérité qui continue à prévaloir non plus seulement pour les savoir qu'au cours des quatre premiers mois de l'année 1980 ont été instruits la liberté d'expression, dans lesquels on fasciste.

LE CORPS DES PRISONS Le Corps des prisons constitue également un solide bastion de la réaction, comme l'ont mis en relief les nombreux et très récents scandales sur les mauvais traitements infligés à des détenus - tout particulièrement dans la « prison-modèle » de Herrera de la Mancha —, et qui se sont terminés à plusieurs reprises par des assassinats, dont le cas le plus connu a été celui du militant anarchiste Agustin Rueda. L'ADMINISTRATION PUBLIQUE

Dans l'administration publique, où les partis et les syndicats de gauche sont parvenus à s'implanter de façon impor tante, le secteur fasciste constitue un secteur minoritaire mais de poids significatif, particulièrement les éléments provenant des syndicats verticaux, de l'appareil du « Mouvement national » franquiste, etc. Dans ce secteur de l'appareil d'Etat, pas plus que dans les autres, l'épuration n'est jamais intervenue, malgré la corruption considérable et l'inefficacité qui ont caractérisé la bureaucratie de la dictature. •

Mardi 3 mars 1981.

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