Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La France à la veille des élections présidentielles

· Inprecor n° 98, 30 mars 1981 · p. 3-7 · 5 818 mots

France Syndicalisme Économie mondiale Grande-Bretagne

Contrairement aux pronostics, rien n'est joué. Ceux qui étaient convaincus de la victoire inéluctable de Valéry Giscard d'Estaing il y a quelques mois, compte tenu de la division totale des partis ouvriers et des syndicats, font aujourd'hui preuve d'une grande prudence. L'un des traits les plus marquants de la situation française est - comme l'ont montré les tests électoraux les plus récents - l'imde la volonté de changement et, en dernière instance, le maintien du rapport des forces entre les classes. Cela, François Mitterrand l'a compris; c'est pourquoi il s'est refusé à un changement d'alliances. L'échec de Michel Rocard n'est pas dû à autre chose, même s'il sem-

La différence essentielle avec 1974, évidemment l'ampleur de la crise économique et ses conséquences (2). Pour la première fois depuis longtemps, des poches de pauvreté sont apparues en France. « La crise économique a plongé des centaines de milliers de ménages dans l'endettement et la pure et simple assistance. On souffre encore de la faim dans la France de 1981. (3) »

Le Rapport sur la pauvreté demandé par Giscard, et le « Groupe d'évaluation des situations de détresse » constitué par le préfet de Paris, témoignent en cette veille d'élection de l'importance du phénomène, en particulier depuis 1978. Des indices précis sont là pour le montrer et indiquer les groupes sociaux et les régions les plus concernées : les chômeurs de longue durée qui n'ont plus droit aux indemnisations et qui sont responsables de familles nombreuses ; les femmes seules et sans profession stable avec enfants à charge ; les jeunes sans travail et sans famille ; les victimes de l'intérim et des contrats d'embauche temporaires (4) sont les catégories les plus frappées par la progression considérable du chômage. Des enquêtes menées par le Secours populaire français ou le Secours catholique font état des élé. ments suivants : « Dans le Nord, à la Caisse d'allocations familiales de Roubaix, on recense 12 000 enfants issus de familles dont le quotient familial imposable était en 1979 égal ou inférieur à 12 F par jour et par personne. (5) » En novembre 1980, il y a eu dans les HLM de la ville de Lille 45 % de retards de paiements de loyers allant d'un mois à 6 mois. Des régions en-

L'emploi au centre de la campagne

ble de plus en plus clair que la campagne de François Mitterrand sera peu différente de celle que Michel Rocard aurait pu

Malgré la division des partis ouvriers et des syndicats, Giscard et Mitterrand recueillent, selon les sondages, environ 50 % des voix chacun, et les élections partielles tendent à prouver que le PS et le PC, quel que soit le discrédit qui les frappe, recueillent les voix de tous ceux qui veulent chasser le président sortant (1). L'élection va done se jouer de nouveau dans un mouchoir de poche, comme en 1974 avec, y compris, un désavantage au départ pour Giscard, qui doit justifier de ses sept ans de présidence. Or, au-delà de cette similitude, la situation a beaucoup changé. LE BILAN ECONOMIQUE ET SOCIAL DU SEPTENNAT tières sont particulièrement touchées. A Marseille, le Bureau d'aide sociale a distribué, en 1980, 125 000 colis, 63 000 bons de repas et 20 000 secours en espèce.

Mais la situation est pire dans des régions comme la Bretagne ou les Vosges. Toujours d'après le Secours catholique, en Bretagne, le nombre des moins de 30 ans touchés par la misère a triplé en trois ans. A Rennes, un millier de chômeurs sont sans indemnisation depuis 1980 et au moins 15 % « sont dans l'indigence la plus totale. » Quant au département des Vosges, où sévit une grave crise du textile, R. Spiller, conseiller général de droite rallié à la majorité, parle d'« une misère épouvantable ». Tous les élus du Conseil général jugent la situation dramatique : dans certains secteurs, le chômage a progressé de 300 à 400 % entre 1974 et 1981.

Même si ces exemples restent sectoriels et limités, la progression du chômage et l'arrêt ou la limitation des indemnisations commencent à faire sentir leurs effets. L'emploi sera au centre de la campagne électorale. A la différence de la première récession de 1974-1975, alors que la classe ouvrière connaissait une situa-

1. Lire dans Inprecor, numéro 90, du 3 décembre 1980, Pierre Frank, « Le PCF et l'é-

2. L'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) estime à 4 ou 5% la baisse de la production industrielle fin de l'année 1980, mais le point 3. M. Castaing, Le Monde, 6 mars 1981. 4. Le nombre de contrats de travail tem-

FRANCE électorale tion de relatif plein emploi (6), cette fois-ci, elle entre dans la récession après 6 ans de chômage : plus de 1 700 000 chômeurs fin 1980, selon l'INSEE, près de 2 millions

Le flux d'entrée en chômage a, d'après l'INSEE (février 1981) évolué ainsi : en 1973, il y avait 1,6 million de nouvelles demandes d'emploi ; 2,5 millions en 1975 ; 2,8 millions en 1978 et près de 3 millions en 1980. L'INSEE prévoit une forte augmentation des demandeurs d'emploi au premier semestre 1981. Premières victimes du chômage avec les femmes, les jeunes sans travail sont passés de 600 000 à 700 000 en un an. La réforme récente de l'indemnisation du chômage fait apparaître, avec la suppression de l'aide publique, que 560 000 personnes ne reçoivent aucune indemnité, dont 300 000 jeunes.

L'ampleur des restructurations industrielles en cours et les améliorations de productivité qui en découleront ne peuvent qu'aggraver la situation. 1980 a marqué en France un tournant dans le rythme de réorganisation et de concentration du capital. BSN (Boussois-Souchon-Neuvesel) s'est retiré du secteur verrier pour se renforcer dans la production alimentaire. Rhône-Poulenc s'est dégagé de la chimie lourde au profit d'ElfAquitaine, afin de s'engager dans la chimie fine. La Cofaz (Compagnie française de l'azote) a pris une participation majo. ritaire dans une mine de phosphate, ainsi

(Pechiney-Ugine-Kuhlmann) dans une mine de bauxite en Australie. St Gobain-Pont-à-Mousson s'engage dans l'électronique avec la prise de contrôle des Machines Bull et l'achat de 23 % du groupe italien Olivetti. Paribas prend le contrôle d'Empain-Schneider. La CGE s'est renforcée dans la bureautique en reprenant la firme britannique Roneo. Matra pénétre dans les communications en entrant chez Hachette, etc. Le patronat appelle à renforcer les points forts de l'industrie française, à favoriser « l'intégration verticale », à développer la diversification géographique vers les Etats-Unis, et sectorielle vers les secteurs d'avenir. Cette poraires conclus en 1979 par rapport à 1975 est Passé de 1 004 824 a 2 073 002, soit le double.

5. Le Monde, 16 mars 1981. 1974 et 839 700 en 1979 (Eurostat 1979).

7. Les chiffres offiels sous-estiment nettement le nombre des chômeurs. Il faut en moyenne les multiplier par 1,3 pour obtenir

Page 4

Quelques-unes des affiches anti-Giscard de la LCR, section française de la IVe Internationale (DR).

restructuration vers des industries nouvelles de pointe, « l'industrie de performance » selon le ministre de l'Industrie, s'accompagne d'une restructuration des industries traditionnelles.

Après la suppression de plus de 20 000 emplois dans la sidérurgie entre 1979 et 1980, la productivité de la main-d'œuvre a augmenté de 10 % en 1980. On estime que la chute de la production automobile devrait être de 9% pour l'ensemble de 1980 ; les nouvelles technologies devraient entraîner une réduction de des emplois chez Renault d'ici à 1990, avec des conséquences dans l'industrie du pneumatique (Kléber-Colombes serait absorbé par Michelin). Il faut ajouter les chutes continues d'effectifs dans le textile depuis longtemps en crise. Même dans la téléphonie - dont Giscard avait dit en avril 1979 que « ce serait un scandale » qu'il y ait des suppressions d'emplois - il y a eu, en deux ans, 6 800 postes supprimés chez Thomson-CSF, CII-Alcatel et la CGCT. Thomson annonce un plan de suppression de 5 000 emplois d'ici à 1983.

A la faveur de cette situation, l'objectif du patronat est clair : « En libérant l'esprit d'entreprise et d'initiative des

GISCARD CHAMPION DU CHOMAGE

TOUTES CATEGORIES

2 MILLIONS DE CHOMEURS 1988 ? +00 000 CHOMEURS Unité contre Giscard la crise !

Voter Alain Krivine g)

LIGUE COMMUNISTE REVOLUTIONNAIRE / Tout de suite heures

TRAVAILLER MOINS

TRAVAILLER TOUS

Voter Alain Krivine ()

LIGUE COMMUNISTE REVOLUTIONNAIRE

Français », il vise à redresser les profits en utilisant la reconstitution d'une armée de réserve industrielle qui pèse sur l'évolution des salaires, alors que l'inflation est de 15 %. Même si les objectifs gouvernementaux n'ont pu être atteints, la progression du SMIC en 1980 (de 13,7 %) est en retard sur la hausse des prix et sur la hausse moyenne des autres salaires progression du salaire horaire des ouvriers à été de 15,4 %). Il faut évidemment tenir compte de la baisse de la durée du travail pour ceux qui sont payés à l'heure, des incidences du chômage partiel, de la baisse des effectifs industriels qui compriment les revenus réels moyens. Cette évolution correspond aux souhaits du gouvernement et du patronat : le SMIC ne doit plus jouer de rôle moteur dans l'évolution des salaires moyens.

On peut compléter ce tableau par les données suivantes: en 1980, le pouvoir d'achat des fonctionnaires a diminué de 2% ; une femme sur deux, un homme sur cinq gagnaient moins de 3 000 F par mois. En résumé, si l'on tient compte du relèvement des cotisations sociales, les salariés ont vu leur pouvoir d'achat stagner dans certains cas et baisser le plus souvent (8). C'est le Premier ministre qui l'a dit :

LES DIAMANTS C'EST POUR LUI! Unité contre Giscard le fric!

Voter Alain Krivine g

LIGUE COMMUNISTE REVOLUTIONNAIRE

GISCARD:

7 TROUS EN PLUS

A LA CEINTURE

Unité contre Giscard l'austérité!

Votez Alain Krivine

LIGUE COMMUNISTE REVOLUTIONNAIRE

« Le gouvernement a obtenu, dans le respect des relations conventionnelles et sans troubles sociaux, un infléchissement de la hausse des rémunérations. (9) » patronat, cette régression Ses objectifs de modification du partage profit-salaire, en faveur du premier terme, sont loin d'être atteints. C'est l'échéance des présidentielles — si l'issue lui est favorable - qui devrait permettre à la bourgeoisie de passer à une offensive d'une autre ampleur. Ce que Raymond Barre a annoncé : « Les prochaines années seront les plus dures depuis la Deuxième Guerre mondiale. »

LES PROJETS EN SUSPENS

« Le maintien du pouvoir d'achat est un objectif très ambitieux plus qu'une quasi-certitude. Nul ne peut exclure que les circonstances internationales ne nous obligent à y renoncer temporairement », affirmait il y a peu le Premier ministre Raymond Barre. Il est certain que, si Giscard est vainqueur, le gouvernement entend bien s'en prendre à des conquêtes ouvrières gagnées de haute lutte. Les négociations sur la durée du travail - provisoirement suspendues - ont pour objectif de remettre en cause la loi de 1936 concernant la législation sur le temps de travail. Le patronat veut ainsi encourager une utilisation plus intense de la force de augmenter la durée d'utilisation des équipements par la remise en vigueur du travail les samedis et les dimanches, par l'extension du travail de nuit, de la pratique des horaires variables et l'étament des vacances.

Certaines de ces mesures s'appuient sur les aspirations à plus de temps libre et à des horaires moins contraignants, en particulier chez les femmes. Conseil des ministres vient de décider de développer le temps partiel, les emplois à temps réduit, et de privilégier le chômage partiel plutôt que les licenciements. Il s'agit de réduire la durée du travail sans compensation salariale, de faciliter l'utilisation plus souple de la main-d'œuvre qui reste à disposition de l'entreprise, tout en affaiblissant le niveau d'organisation de la

Comme ailleurs en Europe, les besoins de mobilité de la main-d'œuvre ont conduit au développement de toutes les précaire : intérim, renouvelables, constitution d'un double marché du travail doit rendre plus difficile la lutte pour la sauvegarde de l'emploi. Mettant à profit la division du mouvement ouvrier, le gouvernement tente d'introduire une division sociale parmi les travailleurs, entre les titulaires d'un emploi stable (les « nanpartiels. Cela est concrétisé par un projet

8. Le pouvoir d'achat des salaires nets (après paiement des cotisations de Sécurité sociale) aurait baissé de 0,1% en masse et de 0,2 % par tête (L'année économique et sociale, Le Monde).

9. Le Figaro, 29 février 1981.

Page 5

L'année 1980 n'a pas connu de qui condense des enjeux de classe imde loi qui n'attend que l'après-élection pour être voté. L'idée vient notamment du mouvement patronal « Entreprise et Progrès » qui propose de « faire adopter qui ont un emploi assuré des attitudes de solidarité à l'égard de ceux qui sont menacés ou victimes du chômage. Par exemple, en instituant une cotisation des fonctionnaires (organisme gestionnaire des allocations-chômage) ». Cette idée est reprise par la bourgeoise et fait l'objet d'une campagne sur les thèmes de la solidarité nationale et de l'égalitarisme.

Plus largement, ce qui est en cause, c'est une attaque radicale contre le droit au travail tel qu'il a existé jusqu'à présent. Le développement de l'insécurité et de la précarité de l'emploi remettent en cause la notion même d'emploi permanent. La remise en cause des limites au droit de licenciement dans les entreprises, du droit de grève dans les services publics, les menaces ouvertes qui pèsent sur le statut de la fonction publique, constituent des projets à court terme de la majorité gouvernementale, si elle est reconduite.

Pour compléter ce dispositif, il faut ajouter les attaques contre la Sécurité sociale et les mesures d'austérité draconiengrandes grèves revendicatives d'ensemble. Quelles en sont les raisons essentielles ? La profondeur de la division des partis ouvriers et des syndicats, les effets de la économique, tions présidentielles ressenties comme un enjeu majeur par la classe ouvrière.

Malgré cela, une combativité s'est exprimée par de nombreuses grèves dures et prolongées, même si elles restent fragmentées : le conflit des marins-pêcheurs, des poseurs de rail, des mineurs des charbonnages, de Manufrance et de Dufour, des nettoyeurs du métro (travailleurs immigrés), des employés tures de la confection, des mineurs marocains... En l'absence de toute perspective de centralisation, ces conflits sont évidemment restés localisés. Il est cependant frappant de voir que, dès que le gouvernement a lancé les premières attaques contre la Sécurité sociale, les premières ripostes ont eu un caractére centralisé, favorisé par le caractère national de l'attaque. Le gouvernement fut contraint de reculer et d'abandonner provisoirement ses projets. Comme toujours en France, la politisation des luttes et le fait qu'elles se heurtent directement au gouvernement expliquent que, conjoncture actuelle, les travailleurs soient pas prêts à user leurs forces dans des combats dispersés et sans perspecti-

La combativité s'exprime au niveau où elle peut agir, souvent de façon catégorielle. C'est l'absence de perspective de généralisation qui est l'obstacle maà l'expression centralisée de la combativité des travailleurs. Dès lors, les élections présidentielles sont ressenties comme une échéance politique décisive nes qui affectent la qualité des soins donnés dans les hôpitaux. L'enseignement est aussi une cible privilégiée. Le but est de mettre sous la tutelle du patronat la formation professionnelle, de privatiser les filières de formation, de développer les « séquences éducatives en entreprises » (autrement dit l'apprentissage des jeunes sur le tas avec un salaire dérisoire et une exploitation éhontée), d'accentuer sur le plan universitaire la sélection en justifiant de façon à peine voilée l'inégalité des chances devant l'école. Les attaques les enseignants et leurs visent à confier le recrutement des enseignants à des agences régionales, avec un engagement à durée limitée, afin d'adapter la formation à la situation de l'emploi régional en tenant compte des besoins des

Les femmes enfin, premières victimes du chômage et des bas salaires, sont politique combinée: une offensive nataliste pour un troisième enfant, couplée avec des propositions d'emplois au rabais pour celles qui voudraient travailler tout en élevant leurs enfants en bas âge. Voilà le contenu réel de la démagogie féministe de Giscard. PREMIERS EFFETS DE CETTE POLITIQUE SUR LA CLASSE OUVRIERE portants parce que, dans la conjoncture actuelle, les problèmes économiques et politiques font corps. Mais elles contribuent provisoirement à paralyser la riposte ouvrière.

Il est indéniable que l'ensemble de ces raisons a eu pour résultat une régression du nombre de journées de grève. Les chiffres publiés par le ministère du Travail sont les suivants :

3 034 conflits (- 0,2% par rapport établissements 1 755 100 personnes salariées dont 399 800 grévistes ( - 21,6 %) ;

1 511 300 journées de grève perAutrement dit, si le nombre global des conflits demeure quasiment stable, cedes établissements touchés diminue. Mais il faut remonter à 1965 pour trouver un niveau plus bas de journées perdues pour faits de grève.

constatations doivent compte de la nouvelle politique du patronat. Dans les secteurs ou les attaques ont été massives et où les risques d'explosion étaient les plus graves, la politique d'incitation aux départs volontaires avec primes d'indemnisation importantes a permis de diviser et de désamorcer la riposte. Dans la sidérurgie, les primes étaient de 50000 F (plus 10 000 F de prime au retour pour les immigrés). Les dernières propositions de Thomson-CSF, pour atténuer les effets de son plan de suppression d'emplois, sont de 65 000 F par salarié (en moyenne 15 mois de salaire). Cela n'est rien au regard de la difficulté à retrouver un emploi mais, à première vue, de telles primes apparaissent comme une somme alléchante.

L'USURE DU REGIME

Dans ces conditions, comment la bourgeoisie française apprécie-t-elle ses marges de manœuvre face au mouvement ouvrier, treize ans après 1968 ? De prime abord, le bilan qui précède pourrait indiquer que le gouvernement Giscard-Barre ne s'est pas mal tiré d'affaire. Aux attaques économiques et sociales se sont ajouMargaret Thatcher, ou la politique dont revent Giscard, Chirac, Debré and Co... (DR).

Page 6

tées des provocations ouvertes contre les fonctionnaires et les enseignants. Des atteintes importantes aux libertés démocratiques ont eu lieu : fait sans précédent, un procès a été intenté au Monde, journal bourgeois « éclairé » ; ce procès sanctionne en réalité la dénonciation par ce journal du scandale des diamants donnés par Bokassa à son « ami » Giscard et mettant ce dernier directement en cause. Enfin, le vote du projet de loi « Sécurité et Liberté » marque un tournant dans le renforcement du dispositif répressif franÇaIs.

Cette politique est destinée à pré. parer une dure riposte contre une classe ouvrière qui ne va pas accepter passivement des coups de plus en plus violents. Elle est également une façon de tester les réactions du mouvement ouvrier organisé. Or, de ce point de vue, non seulement la réponse a été dérisoire, mais on peut même dire que chaque provocation n'a fait qu'accentuer la division qui fait rage entre les organisations politiques et syndicales.

Néanmoins, la crainte d'explosions ouvrières et de débordements - voire d'un nouveau Mai 68 - est partout présente. Les résultats électoraux, les élections dans les entreprises, montrent la contre Giscard-Barre. La polarisation des forces sociales n'a jamais été aussi grande. C'est pourquoi les secteurs bourgeois les plus éclairés sont inquiets : le gouvernement est affaibli, éclaboussé de scandales et ses deux principaux soutiens — le RPR et l'UDF - sont divisés. Giscard bénéficie de la force que lui conférent les institutions de la Ve République, mais il doit justifier, sept ans après, les « choix de société » qu'il proposait en 1974. Tous les indices montrent que son crédit a largement baissé et l'impopularité de Raymond Barre est telle que tout est fait pour le faire oublier.

En 1974, Giscard fit campagne pour le « changement » et la « décrispation ». La France devait « être gouvernée au centre ». Cette volonté d'ouverture s'est traduite par un échec, à l'exception de Robert Fabre, ex-radical de gauche nommé médiateur après avoir fait un rapport sur le chômage tombé dans les oubliettes. Seules quelques réformes, sur l'avortement, le droit de vote à 18 ans et le divorce, ont modernisé à peu de frais quelques archaïsmes législatifs. Les projets visant à établir une convergence avec des secteurs du PS n'ont pas abouti, parce que le maintien du rapport des forces entre les classes ne le permettait pas. Par contre, la politique présidentielle s'est dé placée de plus en plus vers la droite, au point que l'extrême droite ne se manifeste plus guère pour l'instant.

Giscard n'a pu régler l'un des problèmes politiques clés pour la bourgeoisie française : construire un parti de droite à large base de masse qui fait défaut depuis la fin du gaullisme première manière. A l'UDR, sorte de Société du Dix-Décembre (10) fondée sur le clientélisme, qui bénéficiait des restes de la popularité de de Gaulle, a succédé l'UDF, groupuscule sans audience, qui n'existe que par la grâce présidentielle et les prébendes de l'appareil d'Etat qu'elle monopolise. L'un des problèmes de Giscard a précisément été, au cours du septennat, le fait qu'il n'ait jamais pu disposer d'une majorité parlementaire à la hauteur de ses ambitions. Ses conflits croissants avec le RPR ont accru la nécessité de renforcer l'autorité présidentielle. On ne peut exprimer plus clairement cette situation que ne l'a fait Giscard lui-même. A la question de Louis Pauwels qui lui demandait si « la Constitution de la République qui donne de grandes responsabilités au président ... est la meilleure garantie de la démocratie », Giscard a répondu : « C'est bien la seule ! La question est de savoir si elle est solide. Il n'existe entre la désorganisation politique de la France et la situation actuelle que le mince rempart des institutions ; nous verrons si ce rempart est suffisamment efficace. (11) » C'est une analyse lucide : la droite, sans les institutions (et les modalités inégalitaires du système électoral) risque d'être balayée.

Pour se présenter comme le seul recours, à la faveur de la crise, Giscard intensifie ses attaques contre les partis politiques, jouant sur le discrédit qui les frappe, en particulier à gauche depuis la division, et surtout sur la nécessité de resserrer les rangs autour de l'Etat en ces moments difficiles. Il se pose en rassembleur dégagé des étiquettes et des idéologies, et utilise à fond présidentialistes de la Ve République. Il relativise l'UDF et privilégie les comités de soutien au « citoyen-candidat ». Il y

Il est paradoxal que Chirac, qui fut Premier ministre jusqu'en 1976 et qui a approuvé l'essentiel des décisions prises par le gouvernement, puisse prétendre incarner une solution nouvelle et le « changement sans risque ». Comment expliquer sa dureté de ton à l'égard de Giscard et le fait même d'évoquer « la défaite du président de la République » ? Le candidat du RPR se refuse y compris à donner, pour l'instant, une consigne de vote claire pour le deuxième tour, en prenant ainsi effectivement le risque de faire élire Mitterrand. Certaines personnalités chira-

Sont même déjà déclaré publiquement qu'en tout état de cause elles ne voteraient pas pour Giscard au deuxième tour. Ce qui permet de comprendre cette politique du RPR, c'est en premier lieu la politique de liquidation du gaullisme menée par le président de la République. Le

RPR et ses partisans sont au pied du mur, car « ils ne trouvent plus eux-mêmes leur aliment dans l'Etat », comme l'a fort justement remarqué Mitterrand. Le personnel politique du RPR, écarté peu à l'appareil d'Etat et des institutions, ne se fait aucune illusion : la réélection de Giscard signifie son élimination pure et simple. Pour un rassemblement de ce type, la mise à l'écart des institutions signifie la perte de sa crédibilité, la perte de sa clientèle et le passage, à terme, de ses élus du côté de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir.

a une résurgence des thèmes de droite classiques: le rassemblement, le nationalisme, la sécurité, la critique des partis, la nécessité d'un pouvoir fort capable de lutter contre la désorganisation qui menace.

Pour la bourgeoisie, Giscard peut se targuer d'avoir marqué des points sur le plan économique et contre le mouvement ouvrier. Il ne cesse de souligner qu'il n'y a pas eu, sous sa présidence, de nouveau Mai 68 ni d'explosions, que ce soit à l'école, à l'usine ou à l'Université. L'ordre règne dans l'armée (reclassement dans la hiérarchie et mise au pas - selon lui - des comités de soldats). Ce sont des atouts non négligeables pour la bourgeoisie. Mais deux problèmes d'ordre différent mettent Giscard en position de faiblesse. Il s'agit d'abord des scandales qui l'ont mis en cause personnellement : l'affaire des diamants, la mort du prince et député de l'Eure Jean de Broglie, et le rôle peu elair joué par le ministre de l'Intérieur de l'époque Michel Poniatowski, le suicide du ministre du Travail Robert Boulin mis en cause dans des affaires immobilières douteuses.

Le deuxième problème c'est l'emploi. Le président sortant a du mal à convaincre que les choses vont changer, alors que les perspectives s'assombrissent de jour en jour. Cela explique que la candidature de Jacques Chirac rencontre un écho plus important que prévu et apparaisse comme une éventuelle solution de CHIRAC : LE CHANGEMENT SANS RISQUE?

Il est étonnant qu'après la mort de de Gaulle et celle de Pompidou, le gaullisme n'ait pas disparu et qu'il ait même manifesté une forte résistance lors des dernières élections partielles de fin 1980. En effet, les antagonismes anciens au sein de la droite française, sur l'Europe, l'indépenance nationale. la politique de particip:

on. les rapports avec le mouvement ou vrier, sont largement atténués, et le seul qui les représente encore est Michel Debré.

La raison première de la politique du RPR réside dans sa volonté de défense des positions qu'il détient encore dans les institutions. Elle trouve cependant sa force dans les effets de la crise sur certaines catégories sociales qui votent traditionnellement à droite, qui ont voté Giscard en 1974, mais qui sont victimes de la politique que ce dernier a menée. Cet électorat potentiel concerne même quelques couches populaires dans la mesure où il n'y a pas de dynamique unitaire dans la classe - sans parler du PC - se garde bien d'impulser.

Sur le plan économique, la politique d'intégration européenne, le développement prioritaire des secteurs exportateurs, l'appui aux secteurs de pointe, met en difficulté les PME (les 2 millions de

10. Cf. Karl Marx. Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, p. 69 et s.

11. Le Figaro Magazine, 28 février 1980.

Page 7

petites et moyennes entreprises). Les dépôts de bilan se multiplient (le nombre de faillites a progressé de 42% en un an). C'est entre autres à ces PME que Chirac, le maire de Paris, s'adresse en leur promettant la suppression « des carcans fiscaux, juridiques, sociaux, financiers et bureaucratiques ».

Chez les agriculteurs, Congrès de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles) a mis en lumière le mécontentement qui règne à l'égard de la politique du gouvernement et de la Commission européenne. Alors que les propositions d'augmentation des prix agricoles faites par la FNSEA sont de 15,3 %, celles de la Commission de Bruxelles sont de 7,8%. Le candidat du RPR a demandé que les revenus des agriculteurs soient revalorisés de 15 %, ce qui correspond à l'inflation française ; il s'en est pris violemment « aux capitulations du gouvernement français à Bruxelles devant les exigences de Mme Thatcher », et il a redit ses préventions à l'égard de l'entrée de l'Espagne et du Portugal dans le Marché commun. Ces efforts ne sont pas restés vains au moment où la Commission de Bruxelles est impopulaire. Les commentaires faits au Congrès de la FNSEA montraient l'audience croissante du dirigeant du RPR parmi les exploitants agricoles, ce qui ne peut manquer de préoccuper fortement giscardiens: 60 % des agriculteurs ont voté Giscard en

Enfin, Chirac peut toucher des couches populaires « arriérées », victimes de la crise, qui veulent voter contre Giscard sans être amenées à voter pour le candidat d'un parti ouvrier. De plus, la démagogie de Chirac sur la nécessaire réduction du train de vie de l'Etat et la réduction des impôts peut séduire une frange de l'électorat traditionnellement abstentionniste, sensible aux attaques contre l'Etat trop centralisateur et interventionniste.

LES PROPOSITIONS DU RPR

Quelles sont les propositions du RPR ? Bernard Pons, secrétaire général du mouvement, se référant ouvertement à Ronald Reagan, propose d'« utiliser à plein l'outil de production dont disposent les entreprises en recherchant la voie d'une croissance vigoureuse » et en arrêtant le processus de « collectivisation de l'économie ». Ce qui implique des allègefiscaux pour stimuler l'investissement produetif. Où trouver l'argent ? En réduisant les gaspillages de l'Etat, en diminuant les effectifs de la fonction publique (en ne remplaçant qu'un fonctionnaire sur deux lors des départs à la retraite ), en limitant les concours de l'Etat aux entreprises publiques ainsi que les aides à l'industrie et au secteur privé.

L'orientation du candidat RPR est contestée par les giscardiens et Raymond Barre. Mais, ce qui est plus surprenant, ses propositions sont reprises pour l'essentiel par Les Echos, journal du patronat français qui a jugé bons les choix de Chirac et a repris à son compte les principaux éléments : la limitation des dépenses de l'Etat et la réduction des prélèvements collectifs, la simplification des réglements « entravant » l'industrie et le commerce, la suppression des subventions accordées à divers secteurs industriels, le gel des emplois dans la fonction publique, etc.

C'est pourquoi la contre-attaque de Raymond Barre et des giscardiens est de grande ampleur. Le Premier ministre, mettant en cause la crédibilité d'un tel programme, a d'abord souligné que son gouvernement n'avait pas augmenté les taux de l'impôt sur les sociétés, qu'il les avait même réduits - pour les cinq prochaines années - par des mesures d'aide fiscales à l'investissement. Il a contesté la proposition d'augmentation de la TVA pour compenser la réduction des impôts, en faisant valoir qu'il s'agit d'un impôt indirect non progressif et qui frappe donc en priorité les bas salaires. Enfin, il s'est interrogé sur les résultats qu'une telle politique pourrait avoir pour réduire l'infla-

L'orientation de Chirac jette de la poudre aux yeux grâce à des propositions qui touchent une fibre vivace en France, masquant la substance des choses. En ne remplaçant chaque année que la moitié des 40 000 fonctionpartent à la retraite, on ne contribue pas à créer des emplois. En proposant de supprimer les subventions accordées à l'industrie et au secteur privé, on ne peut déboucher que sur la liquidation des « canards boiteux », l'élimination des entreprises les plus faibles, concentrant l'aide à l'investissement sur les entreprises les plus compétitives. Tout ceci ne peut qu'accélérer les fermetures d'entreprises et donc augmenter encore davantage le chômage. Enfin, en supprimant les aides aux entreprises nationales, on ne peut que provoquer une augmentation rapide des tarifs publies, ce qui ne contribuera pas à diminuer l'inflation (12).

En réalité, ces propositions ne sont qu'une accentuation d'une politique déjà à l'œuvre, et dont de nombreux éléments sont en débat dans la majorité qui soutient le gouvernement. Jean-Pierre Fourcade, ancien ministre de Economie et des Finances de Giscard, préconise lui aussi la limitation des interventions directes de l'Etat dans l'industrie : « Il faut encourager l'esprit d'entreprise (...) et ce mouvement doit toucher la société tout entière: l'enseignement, l'Université, les administrations, la fiscalité. » Plus consé quent que Chirac (et surtout moins concerné par les résultats électoraux), il propose de renforcer la concurrence dans la distribution en supprimant les réglementations restrictives, dont la loi Royer, ce dont le candidat RPR ne dit mot car il toucherait là aux intérêts d'une partie de

Sur quoi porte donc le débat au sein de la bourgeoisie ? Se référant à Ronald Reagan, cité par Chirac, Barre a souligné que les actions proposées par le préaméricain « ne constituent rien » une innovation par rapport à celles qui sont mises en œuvre en France : la différence « tient à leur ampleur ».

En fait, le fond du débat est politique. Pour le journal patronal Les Echos, le prochain président élu devra « rendre aux entreprises leur liberté et ramener l'Etat dans le droit chemin de l'économie libérale (...). La grande affaire du septennat ne sera ni l'affirmation renouvelée de l'indépendance de la France, ni la lutte contre les inégalités sociales, ni même la recherche d'une croissance sans heurts, mais la redistribution des rôles et des fonctions des différents acteurs de la vie économique, le reflux de l'Etat. »

Mais quelles seraient les conséquences d'une telle politique ? Quelle est l'appréciation des rapports de forces avec le mouvement ouvrier qui en découle ? Manifestement, une partie du patronat français croit le temps venu d'en découdre avec la classe ouvrière à la faveur de la crise et de la division ; elle pense qu'il n'est plus nécessaire de temporiser. La réponse d'autres technocrates bourgeois est différente. Giscard l'a dit : « On peut réduire massivement le taux d'inflation, mais en acceptant 500 000 chômeurs de plus. Une politique monétaire restrictive pourrait aboutir à ce résultat (...) mais nous n'avons pas suivi la politique extrême qui eût consisté à "casser" l'inflation à n'importe quel coût social. Car la politique du freinage brutal, c'est l'antichambre du Front populaire ou l'antichambre du Programme commun effectivement appliqué. (13) » Ou bien c'est Mai 68 comme l'a dit Raymond Barre. Un certain nombre de dirigeants bourgeois français suivent de près l'expérience Thatcher en Grande-Bretagne, et ils conclusions prudentes (14)...

Le poids de la crise et du chômage se fait sentir. Mais la classe ouvrière n'a pas été défaite. Son potentiel de riposte demeure globalement intact. En cas de faux pas, la division ne sera pas un rempart suffisant pour endiguer des explosions ouvrières (ce qui ne préjuge pas de leur issue, par ailleurs).

Tels sont aujourd'hui les termes du débat, et l'enjeu des élections françaises dont la portée est, à l'évidence, internationale.

Jeannette HABEL 16 mars 1981. 12. La théorie de l'offre (supply side) d'Arthur Laffer, adoptée par Reagan et Stockmann aux Etats-Unis, et dont Chirac tente de se faire le porte-parole électoral consiste, grosso modo, à impulser l'épargne et les investissements privés. Pour cela, il s'agit d'accorder au patronat des dégrèvements fiscaux liés a des coupes sombres dans le budget et d'alléger les réglementations étatiques afin qu'ils opérent des investissements de modernisation et d'accroissement des équipements productifs. De là est censé découler un accroissement sur le marché de l'offre de biens et services. La diminution de l'impôt sur les revenus et la fortune (de ceux qui en ont d'importants...) devrait encourager à la fois des achats (de ceux qui peuvent acheter) et les placements boursiers et annexes.... ce qui devrait aider au financement des entreprises. Tout cela peut se résumer ainsi : assurer les profits privés et les revenus des gros... sur le dos des salariés (NDLR).

13. Le Figaro Magazine, 28 février 1980. 14. Lire Inprecor, numéro 92, du 2 janvier 1981, Pat Kane, « A l'appel des travaillistes a Liverpool, 150 000 manifestants contre Thatcher ».

Une erreur sur cette page ?