Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EL SALVADOR

Crise économique et accentuation de la répression minent les positions de la Junte

· Inprecor n° 98, 30 mars 1981 · p. 8-11 · 4 467 mots

El Salvador Économie mondiale

Crise économique et accentuation de la répression minent les positions de la Junte pression que l'on en retire est qu'il est qui décident de ce genre de choses.

ELSALVADOR Lars PALMGREN

San Salvador. - A en juger par sa dénomination, le ministère de la Planification - ou plus précisément le ministère de la Planification et de la Coordination développement économique et social - devrait done être l'un des ministères les plus importants au Salvador ; or, après la visite que nous y avons faite, l'iml'un des plus coupés de la réalité.

Le ministre Antilio Vieytez est relativement jeune. Il a été formé dans les universités américaines. Comme bon nombre d'officiels du gouvernement, il est très nerveux, ses mains tremblent, ses yeux sont continuellement en mouvement, et c'est d'une voix altérée qu'il essaie d'expliquer les résultats déjà atteints par le prétendu Plan d'urgence de 1980-1983

Le but de ce Plan est de stimuler l'économie, renverser le cours inflationniste et créer des emplois. Jusqu'à ce jour, il est difficile pour le ministre Antilio Vieytez de présenter des résultats

UN PLAN ECONOMIQUE « POUR 20 ANS » Pourtant, le président de la Junte militaire et démocrate-chrétienne, Napoleon Duarte, a décrit dans une interview le « Plan de 20 ans » comme un aspect central, une espèce de « conclusion » - selon sa propre expression - du programme politique des démocrates-chrétiens.

La description de Napoleon Duarte ne correspond pas du tout à celle que m'a faite le ministre de la Planification, mais il est néanmoins résolument optimiste... Selon lui, le Salvador est sur la voie de la stabilité politique. « Les militaires ont maintenant le contrôle total du pays. Pour remettre en état de marche le pays, ce n'est plus qu'une question de nettoyage ! » En pensant faire la preuve de ses affirmations sur la base d'une simple observation, il souligne : « Comme vous le savez, depuis un an, les rues de San Salvador étaient presque toujours vides, mais maintenant elles sont pleines de gens qui font leurs achats. » Ce qu'il oublie de dire, c'est que les gens doivent faire leurs courses pendant les quelques heures où le couvre-feu n'est pas en vigueur. Et, quoi qu'en dise Napoleon Duarte, les rues de la capitale étaient loin d'être vides tout au long de l'année qui vient de s'écouler. En fait, San Salvador est l'une des villes les plus animées d'Amérique centrale. Sauf, concrets. « Pour que le Plan puisse être réalisé, nous explique-t-il, il faut que le secteur privé recommence à investir. Pour ce faire, il faut un climat politique stable, mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas comment y arriver, car je ne suis responsable que de la planification ! » Comme pour insister là-dessus, il hausse les épaules, indiquant par là qu'il ne tient pas à ce qu'on le mette dans le même sac que ceux

Sur le mur de son bureau, une affiche au titre ronflant: « Plan de 20 ans pour le développement économique et social du Salvador », et sur la droite de l'affiche, toutes les flèches convergent en une même vision d'« un Salvador développé industriellement et socialement égalitaire en l'an 2000 ». Je lui demande si prétendre planifier l'économie sur 20 ans n'est pas un peu optimiste, il hausse à nouveau les épaules avec un raclement de gorge pour seule réponse. S'il n'y avait pas les mains tremblantes et la nervosité du ministre, on pourrait s'imaginer que le ministère est complètement coupé de la réalité du Salvador. bien sûr, lorsque les forces de répression se lancent à la chasse aux « subversifs ».

Mis à part les faibles arguments de Napoleon Duarte, la situation politique a-t-elle vraiment changé depuis l'offensive lancée par le FMLN-FDR (1) le 10 janvier dernier? Y a-t-il, comme le prétend Napoléon Duarte, un début de stabilisation ? Est-il exact, comme le disent certains - à commencer par l'archevêque Arturo Rivas y Damas — que la Junte aurait gagné en influence, alors que la guérilla verrait son influence version des faits présentée par la Junte, qui analyse l'offensive du 10 janvier comme une lourde défaite militaire pour les forces révolutionnaires ? Est-il possible, enfin, que la politique économique de la Junte puisse faire ses preuves ?

PROPAGANDE INTENSIVE

Aujourd'hui, l'ensemble des mass media - journaux, radios et télévision -par l'affirmative à toutes ces questions. Aucune voix venant de l'opposition n'est tolérée. Le gouvernement a même fait fermer les radios privées, pour empêcher l'échange de messages entre auditeurs durant la diffusion des programmes. Non seulement parce que ces messages peuvent être des messages codés pour les révolutionnaires, mais aussi parce que les informations sur la situation réelle risqueraient d'être diffusées de cette manière.

Il serait erroné de sous-estimer les effets de cette campagne intensive de propagande sur la population, surtout en raison des possibilités limitées de contrer cette propagande, d'autant plus que les moyens d'information les plus importants de l'opposition, Radio Venceremos et Radio Liberacion, sont difficiles à capter.

On met sa vie en danger en diffusant des tracts, ce qui ne peut être fait que lors d'actions de grande envergure, ou alors il faut les distribuer de la main à la main. La diffusion de la presse révolutionnaire est trop limitée pour constituer une réponse efficace à la propagande officielle. Les effets de la propagande gouvernementale sont renforcés par un certain découragement au sein de la population, né de deux ans de répression sauvage et d'un espoir sans cesse déçu dans une fin rapide de la guerre. « Le peuple aspire à une solution rapide », expliquait un commandant de l'ERP (Armée révolutionnaire du peuple), Alejandro Montenegro, dans une interview (2). Il suggérait, au cours de cette même interview, qu'il ne fallait pas s'étonner qu'une certaine frange de la population, tout particulièrement la petite bourgeoisie, soit désappointée par l'absence de résultat immédiat de l'offensive du 10 janvier, et soit donc tentée de croire tout ce que raconte la Junte.

Malgré tout, il est bien rare de rencontrer des gens qui acceptent la ligne du gouvernement. Il est par contre moins rare de s'entendre dire que le gouvernement ment, et qu'il faut écouter Radio La Havane, Radio Moscou, La Voix du Nicaragua, la BBC et même La Voix de l'Amé rique « afin d'obtenir des informations », comme me l'expliquait un employé de l'Institut de la réforme agraire (ISTA).

Un aspect de la réalité qui est parti1. Sur le processus d'unification de la direction révolutionnaire au Salvador. lire dans Inprecor, numéro 89, du 17 novembre 1980, Pierre Sylvain, « L'anniversaire du coup d'Etat militaire : un an de meurtres, d'exactions et de massacres ».

2. Lire Inprecor, numéro 97, 16 mars 1981, « Disputer le pouvoir à l'ennemi sur tous les fronts ! », un entretien avec le commandant Alejandro Montenegro, membre de l'état-major conjoint du FMLN, propos recueillis par Ana Maria Hernandez.

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culièrement ressenti, c'est la répression continuelle. Au cours du seul mois de janvier, 2 644 personnes ont été assassinées par les forces de sécurité, selon des chiffres fournis par le Service d'aide juridique de l'archevêché, et ces chiffres n'incluent que des civils. Les morts résultant des affrontements armés n'en font pas partie. Le chiffre des morts de février serait «meilleur », mais le même Service a établi que, du 10 janvier à la fin de février, environ 3 000 personnes avaient été tuées durant les heures du couvre-feu. Les personnes qui s'occupent de ce Service estiment que la répression a récemment changé de caractère et qu'elle est plus généralisée et plus violente que jamais. La plupart des victimes de janvier et de février étaient

LES MORTS, LES DETENUS ET LES REFUGIES Depuis quelque temps, au lieu de tuer ou d'arrêter une personne qu'ils recherchent, les militaires arrêtent toute la famille ou la suppriment physiquement, pour ne laisser aucun témoin. De ce fait, nombre d'enfants en bas âge trouvent la mort ou restent orphelins.

Beaucoup de gens se retrouvent détenus sans trop savoir pourquoi. Le décret 507 permet à la police d'emprisonner n'importe qui pour une durée de six mois pour « enquête », sans qu'aucun chef d'inculpation ne soit nécessaire. Aucun juge, aucun avocat n'a le droit de voir la victime. Le secret de l'arrestation doit rester bien gardé...

Une autre conséquence de la répression est le nombre croissant des réfugiés. A San Salvador même, ils sont environ 5 000, pour la plupart des femmes, des enfants et des vieillards, réfugiés dans les camps protégés par l'Eglise catholique. Tous et toutes ont fui la terreur de l'armée et d'ORDEN (Organisation démocratique nationaliste), le groupe terroriste d'extrême droite (3) qui agit de concert avec l'armée. Beaucoup d'autres ont quitté la capitale. Selon le Service d'aide juridique, environ 100 000 personnes sont entièrement à la charge de l'Eglise, qui dispense son aide principalement en province. Il faut également ajouter les 100 000 personnes qui ont fui le pays pour se rendre au Honduras, au Costa Rica ou au Mexique.

Il y a une autre catégorie de réfugiés qui ont un statut privilégié aux yeux du gouvernement et de la Croix-Rouge, ce sont les réfugiés qui soutiennent la Junte. La plupart sont membres DEN, et ont fui devant les forces révolutionnaires. Leur nombre est évalué entre 25 000 et 50 000 personnes... Ces chiffres sont significatifs de l'état de désintégration d'ORDEN depuis un an. Les statistiques de la répression ne parlent guère de stabilisation dans le sens où l'entend le président Napoleon Duarte. Mais, même si la répression n'a pas amené la stabilité ou le soutien des populations au régime, peut-on affirmer qu'elle a au moins rassuré la bourgeoisie ? Ou prétendre qu'elle a le secteur privé à réinvestir, comme le souhaite le ministre de la Planides gens qui n'avaient pas de lien direct avec une quelconque activité politique C'étaient simplement des personnes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Un membre de l'équipe de ce Service rapporte l'histoire d'une bande de sept gosses d'environ 13 ans, qui rentraient chez eux après une ballade dans le centre de la capitale San Salvador. 20 minutes avant l'heure du couvre-feu, ils se sont fait arrêter par l'armée. Bien que ré. sidant beaucoup plus loin, ils auraient pu rejoindre leur foyer en se pressant, mais les soldats en ont décidé autrement en disant ceci : « Autant qu on vous prenne maintenant ! ». Il n'y a eu qu'un seul survivant. fication, Antilio Vieytez? C'est loin

La fuite massive des capitaux du Salvador a eu pour conséquence qu'à la fin 1980, le capital fixe privé était de 47,6 % inférieur à ce qu'il était en 1978, (l'année que le Plan d'urgence cherche à industrielle du pays n'étaient utilisées qu'à 50% fin 1980, avec une courbe en baisse, ce qui implique évidemment une croissance du chômage.

Selon les chiffres officiels, environ 20.000 travailleurs ont perdu leur travail l'an dernier par suite des fermetures d'usines. Un exemple dramatique est celui de la zone franche de San Salvador, qui avait été ouverte dans le cadre du Marché commun centro-américain. En temps « normal », 4 500 personnes y travaillent. Aujourd'hui, il n'y en a guère plus que

Une autre expression de la crise économique, c'est la chute de la consommation, de 3,2 % depuis 1978, alors que la population a augmenté dans le même temps de 3,5 %. Le Plan d'urgence de la Junte essaie, entre autres choses, d'atténuer les effets catastrophiques de la crise sociale. 60% des fonds qui étaient assignés à des projets à long terme, ont été investis dans des programmes à court terme, tels que la réfection des routes. Les emplois immédiatement créés par ces investissements sont en fait précaires et ne peuvent en aucune manière résorber le nombre des chômeurs.

L'accroissement des investissements publics a été financé par des crédits et des emprunts étrangers, ce qui fait que la dette extérieure du pays a atteint un niveau sans précédent. Et il n'y a pas la moindre indication que l'on aille dans le sens d'un changement. Aucun capitaliste ne considère la situation comme étant suffisamment stable pour permettre des investissements, ce serait plutôt le contraire. Le elimat défavorable aux investissements est aggravé, à leurs yeux, par les réformes entreprises par le gouvernement: la réforme agraire, la nationalisation des banques et du commerce extérieur (4).

INSTITUT DE LA REFORME

AGRAIRE La première phase de la réforme agraire implique que les terres de tout domaine agricole de plus de 500 ha soient distribuées aux paysans qui la travaillent, et ceci par la constitution de coopératives. Celles-ci verseront de l'argent à l'E tat, sur une période de 15 ans, et c'est l'Etat lui-même qui indemnisera les anciens propriétaires. Durant cette période de 15 ans, l'ISTA (Institut de la réforme agraire) sera propriétaire de la terre. En complément de la réforme, le décret 207 permet aux petits propriétaires de voir le loyer versé compté pour l'achat de la terre. Le décret 207 est l'œuvre de Roy Prosterman, ancien responsable du projet « La

3. Lire dans Inprecor, numéro 74, du 3 avril 1980, un document, « ORDEN, les dessous d'une organisation terroriste ».

4. Lire dans Inprecor, numéro 72-73, du 20 février 1980, Michel Rovère, « Les réformes de la Junte et le renforcement du dispositif militaire impérialiste dans la région ». La découverte des cadavres des quatres religieuses US assassinées (DR).

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Au cours du mois de février, plu- dent Napoleon Duarte annonçait que la terre à celui qui la cultive » au Vietnam du Sud... Selon un représentant de la

Antonio Morales Ehrlich, l'objet de la réforme est de « prendre de vitesse les révolutionnaires ».

Il est possible que la Junte ait eu mais ce qu'il faut dire, c'est que la Junte a mis en branle, avec cette réforme, un programme réformiste des plus avancés, sans avoir été capable de le mener à bien, c'est-à-dire sans avoir pu modifier en aucune manière le rapport des forces à son avantage. Le problème principal se situe dans la façon dont la réforme a été mise en œuvre. L'armée, qui est présente sur le terrain, contrôle non seulement l'élection des nouveaux dirigeants des coopératives, mais profite aussi de l'occasion pour exterminer les travailleurs soupçonnés d'être des sympathisants des organisations po-

Le lien entre la réforme agraire et la répression a été si étroit dès le début, qu'au lieu de créer chez les paysans l'espoir de voir se résoudre leurs problemes, elle a créé un climat de scepticisme et conséquence - qui s'est accentuée depuis la dernière offensive - de voir s'installer de nouvelles personnes sur les haciendas touchées par la réforme agraire. Beaucoup des premiers bénéficiaires de la réforme ont été tués, forcés de partir ou ont dû fuir devant la répression. Et l'on a vu s'installer sur ces haciendas membres d'ORDEN ou des sympathisants de la Junte. Les directions des coopératicomposent de plus en plus de membres d'ORDEN, ou de contremaîtres d'administrateurs des anciens la situation économique comme la précipitation avec laquelle la ré. forme agraire a été décidée, ont signifié qu'il n'a pas été possible d'aider économiquement ces nouvelles « coopératives ». Les seuls crédits attribués l'ont été pour les moissons. Ce qui a poussé de nombreux paysans à vendre ou à abattre leur Une paysanne et un insurgé (DR).

bétail, ou à vendre leur matériel agricole. Plusieurs haciendas affectées par la réforme en dehors des zones de contrôle de l'armée sont devenues des bastions du mouvement révolutionnaire où les agronomes de l'ISTA ne peuvent entrer.

En ce qui concerne les autres grandes réformes - la nationalisation du commerce extérieur et celle des banques -, elles n'ont en rien changé le sort des ouvriers et des paysans. En résumé, la situation économique catastrophique ne montre aucun signe de redressement et le programme de réformes constitue un échec. De plus, le soutien du secteur privé, tant attendu par la Junte pour résoudre la crise économique, ne s'est pas manifesté et on a même vu, depuis l'offensive du 10 janvier, l'opposition de la bourgeoisie aux ambitions « réformistes » du gouvernement se faire plus ouverte. sieurs groupes de pression bourgeois ont fait connaître leurs positions à San Salvador, par voie de presse. Le 9 février, le comité qui regroupe tous ceux dont les doété affectés par la réforme agraire a protesté, dans un langage agressif et menaçant, contre les effets de la réforme en se plaignant de ce que les membres n'avaient encore, à ce jour, reçu aucun dédommagement pour leurs terres. Ils terminaient leur déclaration en insistant sur le fait que toute réforme est illegale tant qu'elle n'est pas sanctionnée par un vote d'une future Assemblée constituante. Le 12 février, les propriétaires plantations de café ont élevé une protestation. Ils constituent sans doute le groupe économique le plus influent du

Ils n'ont pratiquement pas été touchés par la réforme agraire, la plupart de leurs terres étant en dessous de la limite des 500 ha. Mais cela ne les a pas empêchés de protester contre les impôts qui les frappent. Ils ont menacé de suspendre toute production si la Junte ne modifiait pas les barêmes fiscaux.

Après les propriétaires des plantations de café, ce sont les éleveurs de bovins qui ont protesté, le 19 février, dans un communiqué de presse s'étalant sur toute une page de journal. Ils se sont efforcés de démontrer que la production de viande dans le pays était vouée à la ruine, par la faute de la réforme agraire. Ils concluaient leur communiqué mant qu'il fallait revenir au statu quo ante.

Le même jour, un long appel était signature du parti bourgeois traditionnel du Salvador, le Parti de conciliation nationale (PCN), aceusant la Junte de mener le pays au bord de la faillite par une politique peu claire et incohéplus claire quant au type de société qu'elle veut bâtir », affirmait le PCN, et son appel se terminait par ces mots lourds de menaces : « Nous devons changer de cours politique maintenant! »

Quelques jours plus tard, le présideuxième phase de la réforme agraire, qui aurait achevé le processus de transformation des campagnes salvadoriennes (la première étape n'incluait que de 10 à 15% de la population paysanne) ne prendrait pas effet avant 5 à 10 ans. l'appel à l'unité nationale lancé par Napoleon Duarte n'a rencontré aucun écho. Non seulement parce que le soutien social que la Junte aurait éventuellement pu gagner au travers de la réforme agraire et des programmes de travaux publies ne modifie en rien le manque de confiance qui persiste dans de larges secteurs de la population, mais encore parce qu'une grande partie de la bourgeoisie déclare ouvertement qu'elle n'est pas prête à apporter son soutien à la Junte tant qu'elle ne modifie pas son orientation économique

La grève qui a accompagné l'offensive du 10 janvier a également démontré que la Junte n'a pas une assise très ferme au sein de l'appareil d'Etat. A San Salvador, les secteurs où la grève a été la plus suivie ont été les ministères, où des sabotages ont même eu lieu. La répression qui s'est abattue au lendemain du 10 janvier a été principalement dirigée contre les employés des ministères, sous la forme de contrôles permanents et de fouilles systématiques pour rechercher la propagande subversive. Loin de promouvoir le soutien à la Junte, cela a renforcé l'opposition.

DES FORCES ARMEES

PEU HOMOGENES Même au sein des forces armées, quelles que soient les rodomontades de Napoleon Duarte sur la « victoire totale » et sur le « contrôle total » de la situation par l'armée, les effets des affrontements du 10 janvier n'ont pas eu pour résultat de les stabiliser ou de les homogénéiser. Le fait que les soldats de plusieurs garnisons aient exprimé leur appré. hension et leur respect face aux capacités militaires des groupes révolutionnaires — phénomène observé dans plusieurs endroits -, est loin d'être l'expression d'un esprit combatif élevé.

La propagande triomphaliste de la

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selon des sources émanant du du FMLN, les révolutionnaires ont su pré-

Junte a eu un effet démoralisateur chez les simples soldats, parce qu'ayant participé aux affrontements militaires, ils savent que les groupes révolutionnaires sont loin d'être ces « petites bandes désespérées » décrites par la propagande officielle. Ils savent pertinemment que les rapports selon lesquels le taux en pertes humaines de l'armée est bas, alors que celui de la guérilla est élevé, sont du bluff. Ils savent aussi que les opérations de nettoyage lancées contre les zones libérées ont échoué. Ils ont vu que l'armée, la Garde nationale et la police ne peuvent pénétrer dans ces zones qu'au prix d'un engagement massif, ce qui a alors pour effet de voir les révolutionnaires se retirer en bon ordre. Et toutes ces forces militaires de la Junte ne peuvent maintenir leurs positions dans ces zones que peu de temps.

savent que la Junte ment lorsqu'elle prétend que, chaque jour plus nombreux, des révolutionnaires se constituent prisonniers et demandent à être amnistiés. Ils savent également que la combativité des révolutionnaires durant les affrontements est élevée, qu'ils ont le soutien de la population, qu'ils ne combattent pas pour de l'argent mais pour d'autres valeurs. Tout cela les effraie litté-

Beaucoup de soldats n'ont que 14 ou 15 ans. Ce sont des garçons dont le moral dépend très directement de l'état d'esprit de leurs supérieurs. On a pu le constater lors des événements du 10 janvier à Santa Ana, ou le capitaine Sandoval a appelé à se rebeller contre la Junte : 200 soldats, pour la plupart sans lien politique direct avec les groupes révolutionnaires, l'ont suivi. Le reste des soldats de la garnison a déserté. Ils s'en sont retournés chez eux, ont disparu ou se sont réfugiés à l'étranger.

Depuis le 10 janvier, les désertions se poursuivent. L'armée et la Garde nationale ont été forcées de lancer une grande campagne de recrutement. La plupart de ces nouvelles recrues proviennent des éléments lumpen les plus marginaux, pratiquement criminels, ou bien sont des membres d'ORDEN. Les révolutionnaires prévoient que ces nouvelles recrues feront certainement preuve de plus de brutalité au cours des actions auxquelles elles participeront, mais qu'elles seront aussi des élétrès instables et indisciplinés au sein des forces armées bourgeoises.

A la suite de l'offensive du 10 janvier, un accord a été formellement conclu entre le FMLN et la JMD qui est le Mouvement démocratique de la jeunesse miliqui comprend dans ses rangs le capitaine Sandoval et le colonel Adolfo Majano, ex-membre de la Junte militaire et démocrate-chrétienne. L'importance de l'accord avec la JMD ne doit pas être sous-estimé ; la JMD est un mouvement hétérogène mais ses membres sont liés par une grande loyauté entre eux. Lorsque récemment le colonel Majano a été arrêté, pression de la JMD qui a empêché les militaires de l'inculper pour trahison et soutien aux « subversifs ». Le sort qui lui sera réservé n'est pas encore connu

FMLN-FDR, la situation au sein des forces armées est très tendue, ainsi qu'entre le président Napoleon Duarte, le chef d'état-major, le colonel Abdul Gutierrez, ministre de la Défense, Guillermo Le simple fait que ces tensions se manifestent est une indication dont on peut déduire que le contrôle prétendument exercé par Napoleon Duarte sur les forces armées n'est pas très serré. Une autre indication des tensions à l'œuvre est la présence à San Salvador d'un tortionnaire extrémiste de droite, le colonel Roberto d'Aubuisson, qui est revenu au pays pour appeler l'armée à prendre le contrôle total du gouvernement. Rien ne permet donc de penser que la situation, au lendemain du 10 janvier, ait gagné en stabilité. Et le haussement d'épaules accablé du ministre de la Planification, dont nous avons fait mention au début de cet article, prend dès lors tout son sens.

Les révolutionnaires ont beaucoup appris de l'offensive du 10 janvier. C'était la première offensive militaire généralisée jamais conduite au Salvador. C'était également la première action menée cadre unitaire du FMLN, dont elle a démontré les grandes capacités militaires, ainsi que la grande mobilité des troupes, aussi bien dans l'offensive que dans la défensive, de même que dans la mise en cuvre de tactiques plus traditionnelles propres à la guérilla. L'erreur la plus grave a sans doute été que l'offensive s'est réduite presque exclusivement à des mouvements d'unités militaires. Le fait que l'offensive n'ait pas pris un caractère insurrectionnel, à l'exception de la ville de Santa Ana, et que l'appel à la grève générale n'ait pas été suivi à l'échelle nationale, n'est pas dû erreurs de coordination ou à la sous-estimation de la capacité répressive de l'ennemi. Cela est dû pour l'essentiel au fait que les plans de campagne n'ont pas été dressés en étroite relation avec les organisations de masse. Cette erreur serait tactique. Par rapport à leur potentiel de combat à la veille du 10 janvier, les forces révolutionnaires ont décidé ce repli tactique sans avoir vu leurs forces entamées ni leurs capacités diminuées. Certes, elles ont utilisé la plus grande partie de leurs munitions mais, d'après des représentants server leurs lignes d'approvisionnement en munitions et en armes, ce qui peut permettre de renforcer l'armement de la population civile. Cette possibilité était d'ailleurs ouverte dès avant l'offensive du 10 janvier, qui a montré que l'unité des révolutionnaires avait fait d'importants progrès. Il faut cependant encore la consolider. Des contradictions subsistent, bien qu'elles n'aient pas la même acuité que celles qui existaient entre le FARN (5) et les autres groupes. Elles sont centrées autour de la stratégie de la guerre populaire prolongée que soutiennent les FPL (6), et une position qui soutient que la guerre doit être courte, et que l'aspect insurrectionnel doit jouer un rôle central, position qui, avec quelques variantes, est celle de la plupart des autres groupes.

Néanmoins, cette discussion, de même que la discussion pour la création d'un parti unifié de la révolution salvadorienne, ont été suspendues. Les discussions qui se déroulent actuellement au sein du FMLN sont centrées autour de l'accord et de la coordination à réaliser dans le cadre d'un plan commun pour une nouvelle offensive, indépendamment — si possible - des divergences qui subsistent entre les révolutionnaires autour de la question de savoir si la prochaine offensive sera ou non l'offensive finale.

Il est clair que le gouvernement est totalement dépendant du soutien de l'impérialisme américain et de ses alliés. Le ministre de la Défense, Guillermo Garcia, a également admis que l'armée n'aurait probablement pas été capable de se maintenir si l'aide des Etats-Unis n'avait pas été renouvelée après l'offensive. Le seul moyen dont la Junte dispose pour établir ce qu'elle appelle la « stabilité politique » est aujourd'hui de poursuivre ses méthodes terroristes et d'étendre toujours plus la militarisation du pays. La question reste de savoir si cela peut être fait sans une intervention militaire directe des EtatsUnis.

Lars PALMGREN, San Salvador, début mars 1981. 5. FARN, Forces armées de la Résistance nationale (RN).

6. FPL, Forces populaires de libération * Farabundo Marti ».

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