Szczecin. - Extension, mais aussi approfondissement du mouvement, comme en témoigne le contenu des bulletins syndicaux qui frappent par leur caractère de plus en plus directement politique.
Cet automne, l'essentiel des bulletins locaux était consacré à la reproduction des communiqués de la direction de « Solidarité ». Maintenant, ce sont des articles de débat sur la censure, sur l'autogestion ouvrière, voire des attaques directes contre le pouvoir. Sont visés, les discours délirants d'Olszowski à propos des « éléments anti-socialistes », la presse soviétique et la campagne qu'elle mène en accusant « Solidarité » de provoquer le
Maintenant, de nombreux bulletins régionaux tirent à 30 000 ou à 50 000 exemplaires, et la moyenne pour les autres s'établit quand même entre 10 000 et 15 000 exemplaires.
A Szczecin, e'est d'un véritable hebdomadaire, Jednosc (Unité), qu'il s'agit, qui tire sur un format de quotidien à 100 000 exemplaires par semaine.
L'appel lancé par le nouveau Premier ministre, le général Jaruzelski, afin que le syndicat observe une trêve de trois mois et suspende toutes les grèves, pour laisser au nouveau gouvernement le temps de « faire ses preuves », a provoqué des réactions diverses au sein du mouvement.
Plusieurs dirigeants de « Solidarité » m'ont expliqué que « les gens ont besoin de calme. Ils respecteront cette période de paix sociale ». La plupart d'entre eux semblent par ailleurs convaincus que le syndicat lui-même a besoin de cette trêve, pour se renforcer, se construire et discuter du programme à avancer, des nouvelles tâches de l'heure, plutôt que de s'épuiser dans des efforts pour empêcher les luttes menées en ordre dispersé de déboucher sur une confrontation centrale avec le pouvoir, alors que le syndicat dans son ensemble n'y serait pas encore préparé.
D'où l'appel de la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité » aux divers comités syndicaux inter-entreprises (MKZ) locaux, leur demandant de ne lancer aucune grève sans discussion préalable et accord avec la direction nationale de « Solidarité » (1).
Les dirigeants les plus lucides de « Solidarité » ne cachent pas leur préoccupation devant les tentatives du pouvoir de mettre à profit cette période de trêve pour tenter de diviser le syndicat: « La manière dont le pouvoir joue sur la fibre patriotique des travailleurs, en essayant de les effrayer par la perspective d'une intervention soviétique ; le sabotage économique auquel se livrent les autorités auquel s'ajoute une certaine fatigue des militants les plus combatifs: voilà autant d'éléments qui risquent de signifier que ces 90 jours seront 90 jours pour Jaruzelski », m'explique un membre du présidium du MKZ de Gdansk. Mais il ajoute aussitot : « Je ne vois pourtant pas ce qu'on pouvait faire d'autre que de lancer l'appel de la KKP, sans risquer d'aller vers l'éclatement du mouvement. »
« Je crois que, d'une certaine façon, s'est fait avoir avec cette histoire de sociale pendant trois mois, déclare de son côté l'un des rédacteurs de Jednosc à Szezecin, d'abord, parce que le syndicat n'a pas de programme clair, notamment sur la question de l'autogestion, et qu'il risque d'être vulnérable face aux manœuvres du gouvernement. » Lui aussi estimait nécessaire un certain répit. Mais il demeurait préoccupé par l'orientation générale de la KKP, « trop influencée par le pouvoir », et le risque de la voir intervenir au niveau des régions pour arrêter un mouvement, même en cas de confrontation grave.
« Il ne s'agit pas de prôner la grève pour la grève mais, s'il s'avère par exemple que nous avons un conflit avec les autorités au sujet de la mise en place de nouvelles structures d'autogestion au niveau local et régional à Szczecin — je ne pense pas que l'autogestion puisse se limiter au seul niveau de l'entreprise → il peut être justifié d'appeler à la grève. Et je crains que la KKP ne joue alors un rôle
«Il faut se rappeler que tout ce que nous avons obtenu jusqu'à maintenant, c'est par la grève que nous l'avons obtenu », dit de son côté Stanislaw Wondolowski, membre du MKR (Commission inter-entreprises) de Szczecin, lors d'une réunion avec les paysans de la région. Certes, la déclaration du 12 février de la KKP réaffirme que « Solidarité » n'hésitera pas à employer l'arme de la grève si ses revendications n'étaient pas satisfaites. Mais l'inquiétude dont font état un certain nombre de dirigeants — une minorité - provient du caractère un peu trop conciliant des propos tenus par certains représentants nationaux du syndicat.
Ainsi, Karol Modzelewski (2) déclarait dans Zycie Warszawy du 16 février 1981, dans la première interview officielle du syndicat parue dans la presse officielle : « Je pense que la nomination du nouveau gouvernement, sa composition et les principes politiques qui ont été exposés par le Premier ministre Jaruzelski ont créé une chance réelle de renverser le cours dangereux des événements, qui s'était particulièrement aggravé au cours des dernières semaines (...). Il me semble que les changements qui sont intervenus signifient un renforcement réel du pouvoir, de notre système de gouvernement. On dit parfois que "Solidarité" représente un deuxième pouvoir en Pologne; je suis convaincu que c'est faux (...). Nous ne voulons pas d'un pouvoir faible ; d'abord parce que c'est dangereux pour le pays, et ensuite parce qu'un tel pouvoir ne pourrait être un partenaire fiable pour la société, un partenaire à même de réaliser les accords. Nous ne sommes pas un pouvoir alternatif. Nous ne voulons être qu'un partenaire social, reconnu et respecté... » COMMENT TRAVAILLE LA KKP
« La KKP travaille mal, c'est la pre mière conclusion qu'on peut tirer de la réunion-marathon qui a duré trois jours, du 6 au 8 janvier à Gdansk, explique un correspondant du bulletin NTO de Varsovie, un représentant du MKZ de Torun a d'ailleurs déclaré qu'au cours des deux derniers mois, la KKP n'avait produit qu'une dizaine de résolutions — transformées ensuite en plusieurs tonnes de papier — pour exiger à chaque fois que le pouvoir respecte ses engagements. (3) »
Au cours d'un meeting des paysans de la région de Szczecin, qui s'est tenu à la fin février, plusieurs intervenants ont rapporté les difficultés qu'ils avaient rencontrées pour faire inserire la question du syndicat paysan indépendant à l'ordre du jour de la KKP, au moment même où la dans le sud de la Pologne.
Par ailleurs, de nombreux militants et dirigeants locaux de « Solidarité » commencent à prendre conscience du rôle plus qu'ambigu que jouent certains experts, qui subissent très fortement l'influence du pouvoir et dont le rôle n'est pas mineur lors des réunions de la KKP.
Ces critiques sont justifiées, mais on ne peut pas oublier les difficultés objectives que rencontre dans son action et sa ré. flexion la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité ». Elle n'a cessé d'être confrontée aux coups de force du pouvoir, tandis qu'il lui restait presque tout à apprendre sur comment construire une véritable direction, après 35 ans de passivité forcée de la classe ouvrière polonaise. Il faut ainsi souligner le proque constitue la reconnaissance - aujourd'hui largement répandue — qu'il est nécessaire de se doter d'une véritable direction et non d'une simple coordination, alors que les résistances à l'idée mê me de centralisation du mouvement étaient encore très fortes il y a deux ou trois mois.
Le débat sur ce que doit être cette direction, sur sa composition et sur ses tâches, commence même à être abordé dans la presse de « Solidarité »...
Correspondance de Jacqueline ALLIO Szczecin, le 15 mars 1981. 1. Lire dans Inprecor, numéro 97, du 16 mars 1981, « Résolution de la Commission nationale de coordination (KKP) de "Solidarité" sur les buts et méthodes d'action du syndicat ». Gdansk, le 12 février 1981.
2. Inprecor a publié dans son numéro 91. du 15 décembre 1980, « Une conversation à batons rompus avec Karol Modzelewski ».
3. NTO, 25 janvier 1981, Varsovie.