à la lumière du Ile Congrès du PCC veau président américain, Ronald Reagan ; Cuba au mois de décembre 1980 par Jean-Pierre
CUBA
Le Congrès du Parti communiste cubain (PCC), qui s'est tenu à La Havane à la fin du mois de décembre 1980, était le deuxième depuis le triomphe de la révolution en 1959, et la constitution formelle de ce parti en 1965.
Le Ier Congrès s'était déroulé exactement cinq ans auparavant, en décembre 1975. Il fut avant tout un Congrès de biréaffirmation d'orientations adoptées antérieurement. Le rapport-fleuve de Fidel Castro et les thèses et résolutions votées à cette occasion constituent - aujourd'hui encore - des documents de référence essentiels pour les révolution-
Rappelons qu'à ce Congrès fut dressé un bilan des quinze années écoulées depuis la chute du dictateur Batista, et esquissée une synthèse des spécificités et des acquis de la révolution cubaine. C'est ce même Ier Congrès qui a adopté les principes et défini les mécanismes du Poder popular (Pouvoir populaire) sur la base desquels allait rapidement se réaliser une « institutionnalisation d'ensemble de la révolution » cubaine. Au niveau économique, il vit l'adoption du ler Plan quinquennal élaboré depuis 1959 et concernant les années 1976-1980, ainsi que les lignes générales du nouveau « Système de direction et de planification de l'économie » impliquant une réforme d'ensemble des mécanismes de la gestion économique. Enfin - et pour nous en tenir à l'essentiel —, y furent votés les principes et les statuts régissant la vie du parti lui-
La fonction du Ile Congrès était a priori plus modeste. Il s'agissait de réaffirmer les orientations et les acquis du ler Congrès à partir d'un bilan de leur application ces cinq dernières années. Surtout, il fallait dresser un état de l'économie cubaine à partir d'une analyse du degré de réalisation du Ier Plan quinquennal, et adopter les grandes lignes du Ile Plan (1981-1985).
Les problèmes cruciaux que pose la situation internationale actuelle, l'analyse qu'en font les dirigeants cubains, les réponses qu'ils donnent ont constitué l'autre volet du Congrès. La réaffirmation de la solidarité combattante avec le Nicaragua, Grenade, ainsi qu'avec les masses mobilisées du Salvador et du Guatemala ; la riposte ferme et sans concessions face aux risques accrus que font peser sur l'Etat ouvrier cubain les orientations du nou-
La société cubaine le rôle important assigné au Mouvement des non-alignés, à nouveau défini comme ayant un « caractère anti-impérialiste » et une « position indépendante » ; la position convergente avec celle de l'Union soviétique à propos de la situation en Pologne et de l'Afghanistan ; une appréciation d'ensemble, enfin, mondiaux avec, dans ce cadre, une analy. se spécifique de la situation latino-améri caine ; tels ont été les principaux chapitres consacrés aux questions internationales dans le rapport de Fidel Castro.
« Production et défense ! », ce mot d'ordre n'a « jamais été aussi vital que dans les circonstances actuelles », devait déclarer Fidel Castro devant l'Assemblée nationale du Poder popular, quelques jours après la clôture des travaux du lle Congrès, synthétisant dans cette formule la double tâche assignée par son rapport central et les deux dimensions essentielles de ce Congrès.
Inprecor, rappelons-le, a déjà publié deux articles consacrés précisément à cette double tâche, à cette double dimension. Dans l'article intitulé « Face aux menaces impérialistes en Amérique centrale, Cuba relève le défi » (1), les positions internationales des dirigeants cubains ont été examinées à partir du rapport de Fidel Castro. Et dans l'article « Les 20 ans de l'économie cubaine : Un premier bilan, de nouvelles orientations », publié dans le récent numéro spécial consacré à l'éco-
(2), les données actuelles de l'économie faiblesses, ont été analysées, notamment à partir du bilan dressé devant le Congrès par Fidel Castro ; elles l'ont été aussi à la lumière des orientations adoptées depuis dix ans en matière économique.
L'article de Fred Feldman, publié dans Intercontinental Press du 9 février 1981 et reproduit dans ce numéro d'Inprecor, nécessite que l'on revienne sur certaines de ces questions et, au-delà, sur quelques caractéristiques de la révolution cubaine et de sa direction. Il s'agit en effet d'un article qui tend à faire une présentation d'ensemble des orientations de
1. Lire Inprecor, numéro 93, du 20 jancubain : Cuba relève le défi en Amérique centrale ».
Lire Inprecor, numéro 94-95, du 16 Jean-Pierre Beauvais, « Les 20 ans de l'économie cubaine : Un premier bilan, de nouvelles orientations ».
3. Lire dans Rouge le reportage réalisé à
Concernant la révolution cubaine, nous ne pouvons que partager les préoccupations et l'état d'esprit de Fred Feldman; les articles précédemment publiés et que nous venons de citer, d'autres encore (3), en témoignent. Nous nous revendiquons de l'énorme acquis historique de cette révolution, la première révolution socialiste de l'hémisphère occidental.
Nous nous revendiquons de sa lutte contre les effets de l'exploitation impérialiste et du sous-développement économique ; de la preuve qu'elle administre - par ses acquis sociaux considérables - de la supériorité décisive, dans ce combat, d'une économie planifiée, libérée de l'exploitation directe de l'impérialisme et de la logique du profit.
Nous considérons que la direction castriste est révolutionnaire dans la mesure où, rejetant tout compromis durable avec la bourgeoisie nationale, elle a conduit le processus révolutionnaire qui a brisé le mécanisme d'accumulation capitaliste et détruit le pouvoir de toutes les classes exploiteuses ; dans la mesure aussi où elle soutient l'extension de la révolution dans certains pays, comme aujourd'hui en Amérique centrale.
Enfin, et plus que jamais, nous somrévolutionnaires cubains dans leur décision d'accepter les plus grands sacrifices pour défendre les acquis de la révolution et l'Etat ouvrier, face aux menaces impérialistes.
Traiter des problèmes de fond posés par le Ile Congrès du PCC est une tâche difficile. Fred Feldman a choisi de construire pour l'essentiel son article sur une alternance de synthèses et de « morceaux choisis » du rapport de Fidel Castro. Or, dans les paragraphes de synthèse s'entremêlent les résumés des discours - eux-mêmes entrecoupés de phrases et d'expressions reprises de Fidel Castro — et des caractérisations de Fred Feldman lui-même. Dans ces conditions, il n'est pas toujours facile de distinguer avec précision, à la lecture de l'article, ce qui revient à la pensée de Fidel Castro... de ce qui revient à la pensée de Fred Feldman. Beauvais. Numéro 951, 9-16 janvier 1981, « Cuba: Extension de la révolution et défense de la bureaucratie soviétique » ; numéro 952, 16-22 janvier 1981, « Cuba : "Pouvoir populaire" et démocratie socialiste »: numéro 953, 23-29 janvier 1981, « Cuba : Acquis et choix économiques » : numéro 954, 30 janvier-5 février 1981, « Cuba: Déformations bureaucratiques, réorganisation démocratique ».
Surtout, cela contribue à donner à cer- débats ont été réduits à quelques intertains passages du discours de Fidel Castro - ainsi synthétisés - un contenu implicite qui n'est toujours pas le leur.
Dans notre article, nous tenterons de saisir les rapports entre les développements réels de la société cubaine et le contenu du Ile Congrès du PCC. Cela nous conduira à reprendre plusieurs questions traitées par Fred Feldman.
UN CONGRES
DÉMOCRATIQUE ? Les cinq lignes indirectement consacrées par Fred Feldman à cette question suggèrent une réponse positive : « Le rapport (de Fidel Castro) était le fruit d'un travail collectif, reflétant les discussions au sein du Bureau politique et du Comité central du parti. Les points fondamentaux en avaient été discutés tout au long de l'année, dans toutes les instances de base du parti. »
Qu'il y ait des formes de travail collectif et des discussions entre les membres du noyau central de la direction cubaine - essentiellement regroupé au sein du Bureau politique et du Secrétariat du PCC — est peu douteux. Que le rapport de huit heures fait par Fidel Castro en soit le produit, et qu'il ait également été discuté par le Comité central, cela est plus que proba-
Pourtant, il n'y a rien qui permette de suggérer que le Parti communiste cubain connaît une vie démocratique, et que son Congrès a été préparé démocratiquement. L'essentiel est que ces discussions, ces débats au sein du groupe dirigeant, au sein des instances statutaires de direction, ne sont malheureusement pas connus reste du parti. Seules les conclusions, une fois les débats terminés, sont portées à la connaissance de l'ensemble des militants sous la forme d'un discours ou, dans le cas d'un Congrès, d'un rapport ultérieurement synthétisé par une résolution.
Les préparatifs des Ier etIle Congrès du PCC ont été sur ce plan exactement semblables. Les congrès préparatoires des instances intermédiaires (congrès provinciaux notamment), qui gués au Congrès national, ont à chaque fois un caractère purement formel. Aucun texte n'est discuté, aucun débat politique n'y a lieu. C'est l'occasion, par contre, de traiter une série de problèmes purement locaux, de confirmer la confiance placée dans les principaux dirigeants provinciaux ou nationaux (et issus de la province) et, finalement, de ratifier la liste des délégués au Congrès national. Les comtes rendus en sont publiés avec beaucoup de détail dans la presse cubaine.
Ainsi, quelques semaines avant le Ile Congrès, plusieurs articles ont rendu compte du congrès préparatoire de la province de La Havane. Les principaux dirigeants nationaux y assistaient. Les interventions du secrétaire provincial et celle de Fidel Castro, la réception des pionniers et d'Arnolfo Tamayo, le premier cosmonaute cubain, ont occupé la majorité du temps des sessions du congrès. Les ventions portant sur des problèmes immédiats et d'ordre technique, tels que la modernisation d'une usine...
Toutefois, il n'est pas faux de dire qu'avant le Congrès des discussions ont eu lieu dans les structures de base du parti. Fred Feldman parle de la discussion des « idées fondamentales du rapport ». En fait, le cadre de ces discussions s'apparente plus à une consultation faite par la direction sur certaines des questions - et pas toutes - qui seront traitées dans le rapport central, qu'à un débat démocratique sur les orientations proposées.
Des cadres intermédiaires du PCC, rencontrés à La Havane dans les semaines qui ont précédé la tenue du Congrès, nous ont même précisé que ce sont principalement les questions d'ordre économique qui avaient été soumises à cette procédure : les structures de base du parti sont organisées sur les lieux de travail et les débats ont avant tout porté sur les objectifs fixés pour la branche d'activité des militants concernés par le projet du le Plan quinquennal. Ces mêmes sources nous ont affirmé qu'en plus, de nombreuses discussions spontanées avaient eu lieu sur la situation en Amérique centrale et au Salvador. C'est donc dans ce cadre limité qu'il faut replacer les « amendements » visant à préciser et, plus rarement, modifier certains aspects des questions soumises à consultation. Ces « amendements » sont transmis par les instances de base du parti à une commission ad hoc composée de membres de la direction, qui du sort à leur réserver. Cette commission n'est pas une commission du Congrès, mais une commission de la direction dont le travail, en fait, s'achève avant l'ouverture de celui-ci.
Mais c'est le déroulement du Congrès lui-même qui illustre le mieux son caractère et sa fonction : celle de sanctionner officiellement et jusque dans le détail ce qui était déjà acquis et établi précédemment. Non seulement il n'y a eu aucune discussion, mais le temps consacré aux interventions des délégués était largement inférieur au temps consacré au rapport. Dans son discours final, Fidel Castro précisera que « les invités étrangers ont été plus nombreux à prendre la parole que les délégués cubains ». Et ces quelques délégués cubains qui ont pris la parole avaient été sélectionnés longtemps auparavant, en fonction de critères professionnels et géographiques, et leurs interventions étaient des illustrations du rapport, parfaitement complémentaires entre elles. En Congrès », des « conclusions du Congrès » ne correspond à aucune réalité. Tant dans l'article de Fred Feldman qu'ici même, il faut à chaque fois lire « Congrès », « rapport de Fidel Castro » ! Indépendamment son importance beaucoup plus grande, le déroulement du Ier Congrès fut absolument identique.
Au-delà du Congrès, il serait facile de multiplier les exemples illustrant la question essentielle que tente de contour-
Fred Feldman: statutairement, le parti est conçu comme une entité monolichique. Le droit de tendance y est exclu de même que le droit de répercuter dans l'ensemble de l'organisation des positions alternatives ou divergentes. On ne peut pas faire un bilan sérieux d'un congrès du PCC en ne rappelant pas cela ou, pire, en suggérant le contraire.
Clairement replacés dans ce cadre, on ne peut qu'être d'accord avec les commentaires et les synthèses ultérieures de Fred Feldman sur le développement, le renforcement du PCC, ou les changements intervenus dans sa composition
Mais, par ailleurs, cet accroissement du nombre d'ouvriers dans les rangs du PCC et dans ses instances doit être replacé dans le cadre d'une conception et d'un fonctionnement du parti comme une entité monolithique. Cela a évidemment des implications, en particulier lorsque Fred Feldman parle d'une orientation visant à « accroître le contrôle ouvrier et la démocratie ouvrière ».
« PODER POPULAR » Il est étonnant que, tirant cette conclusion sur la volonté d'« accroître la démocratie ouvrière », Fred Feldman consacre si peu de place au Poder popular. Le rapport de Fidel Castro dresse pourtant un premier bilan de son fonctionnement. Et pratiquement, lorsqu'à propos de la lutte contre les dangers bureaucratiques Fred Feldman ne qu'évoquer cet aspect essentiel de la réalité politique cubaine qu'est le Poder popular, il s'en remet aux caractérisations par Fidel Castro devant les délégués : « Les organes du Poder popular ont créé les meilleurs conditions possibles pour l'exercice de la démocratie socialiste, la plus haute forme de démocratie, en facilitant de façon institutionnalisée la participation des masses au gouvernement de la société, à la fois au niveau local et national. » En l'absence de tout commentaire ou précision, le lecteur ne peut en effet que conclure que l'auteur de l'article fait sienne cette caractérisation.
La réalité du Poder popular - c'est-à-dire, selon la définition qu'en donnent les dirigeants cubains eux-mêmes, l'ensemble des institutions de l'Etat ouvrier mises en place depuis 1976 — est autre. Il s'agit d'un système organisé au niveau local d'une part, régional et national d'autre part.
Les assemblées municipales (au nombre de 174 pour l'ensemble du pays) sont la structure locale et de base du Poder popular. Elles sont chargées de faire appliquer les lois, d'organiser et de réglementer la vie municipale. Elles ont, à ce niveau, la responsabilité de l'organisation et du fonctionnement des administrations, notamment celles chargées des différents secteurs de l'activité économique. Les assemblées municipales désignent, substituent ou destituent les directeurs administratifs et les directeurs d'entreprises à caractère local. Elles élisent et révoquent également les juges des tribunaux
populaires de leur ressort. Ce sont là les fonctions les plus importantes et les plus significatives de ces assemblées, qui délèguent par ailleurs de nombreuses tâches à des commissions spécialisées élues en leur sein.
Ces assemblées sont composées de délégués (de 30 à 400) représentant chacun une circonscription. La moyenne nationale est de 500 à 600 électeurs par circonseription. Lorsqu'avant les élections est ouverte la procédure de désignation des candidats, les circonseriptions sont subdivisées en zones qui recoupent généralement la (ou les) zone(s) d'activité d'un (ou de plusieurs) CDR (Comité de défense de la révolution).
Chaque zone doit proposer un candidat-délégué, élu par l'assemblée générale des électeurs de la zone sur la base des propositions faites au cours de cette assemblée par les électeurs et eux seuls. La trajectoire individuelle, la biographie sont les critères essentiels de ce choix. Les candidats proposés par les différentes zones de la circonscription constituent la liste des candidats pour la circonscription dans son ensemble. C'est par un vote à deux tours, si aucun candidat n'a recueilli une majorité absolue de votes au tour, que le délégué sera élu après une « campagne électorale » centrée, elle aussi, sur la biographie des candidats.
Elu, le délégué devra exercer son activité - non rémunérée - en dehors de ses heures de travail. Cette activité a un caractère double : celui de membre de l'assemblée municipale du Poder popular, avec toutes les activités d'assemblée ou déléguées par l'assemblée ; d'autre part, celui de représentation de la zone dont le délégué est l'élu. Chaque trimestre environ, le délégué doit rendre compte à ses électeurs, dans le cadre d'assemblées gé. nérales les regroupant, de l'activité de l'assemblée municipale dans son ensemble et de son activité spécifique de repré sentant de la circonscription.
La réalité et le contenu du Poder popular au niveau local sont indissolublement liés à l'activité des CDR, les Comités de défense de la révolution. Plus de vingt ans après leur création pour mobiliser le peuple dans la perspective d'une attaque impérialiste, les CDR, avec leurs cinq millions de membres (soit plus de 80% de la population entre 14 et 65 ans) sont aujourd'hui encore l'organisation de masse fondamentale à Cuba. Fidel Castro, dans son rapport au Ile Congrès, a présenté les CDR comme étant une contribution originale de Cuba à l'expérience du mou. vement ouvrier international. Ils n'ont, en effet, guère d'équivalents dans d'autres Etats ouvriers : c'est en leur sein que, rue par rue, les masses sont structurées et se mobilisent, qu'elles participent régulièrement à des activités sociales ou de « vigilance », à des réunions de formation ou de discussion politique.
Ce ne sont donc pas des « électeurs passifs », mais plutôt des « citoyens organisés en CDR » qui proposent et élisent le débattent de ses activités ou même le révoquent, tant il est vrai que le droit de révocation n'existe pas seulement en principe ; il a été exercé effectivement dans un nombre de cas non négligeable. Les questions débattues par les délégués au sein de l'assemblée municipale et sur peuvent agir, comme les questions débattues entre le délégué et ses électeurs, sont d'ordre strictement local : approvisionnement, voirie, transport, loisirs, par exemple. Mais toutes sont des questions qui affectent quotidiennement la vie de la population, et il ne fait guère de doute que les instances du « Pouvoir populaire » municipal, surtout grâce aux interventions de leurs délégués, ont remédié de façon significative aux difficultés les plus criantes de la vie quotidienne à Cuba. Au niveau municipal, et sur des problèmes locaux et de vie quotidienne de la population, le Poder popular stimule donc une participation plus grande des masses et favorise indéniablement leur intervention active. Dans ce cadre précis, et toujours au niveau municipal, le caractère démocratique du Poder popular est illustré par le système électoral qui assure des possibilités de choix aux électeurs et le droit permanent à la révocation des élus, qui n'est pas formel.
Régionalement et surtout nationalement, la réalité du Poder popular est tout autre. Les députés à l'Assemblée nationale du Poder popular de même que les délégués aux assemblées régionales, sont élus au second degré par les membres des assemblées municipales. Ils ne sont pas nécessairement issus de ces dernières, qu'ils sont pourtant censés représenter. Des personnes qui n'ont pas été élues par le suffrage populaire au niveau municipal peuvent donc en être membres. C'est ainsi qu'une proportion importante des candidats députés (proportion qui ne peut cependant être supérieure à 50%) est désignée par l'appareil central du parti au nom d'une nécessaire « compétence ».
Dans ce contexte, les comptes rendus et le contrôle d'activité, la procédure de nomination comme la possibilité de ré. vocation, n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils sont au niveau municipal : ils sont ici pour l'essentiel formels, et surtout ils échappent à tout contrôle réel des masses. C'est en fait l'appareil central du parti qui, à ce niveau, dispose de l'initiative
Il faut done en conclure que, si localement le « Pouvoir populaire » favorise une participation réelle des masses, régionalement et surtout nationalement cette participation, avec des pouvoirs de décision effectifs, n'existe pas. En lieu et place, c'est le rôle de direction du parti — en pratique, de son appareil central - qui est institutionnalisé.
Cela est à la fois illustré et renforcé par deux aspects. Le premier est le critère qui, à tous les niveaux, préside au choix des candidats. et jamais critères d'orientation politique, inconcevables dans la mesure ou le débat d'orientation n'existe pas. C'est d'ailleurs pourquoi ce même critère biographique a présidé au choix des délégués du Congrès. Au niveau municipal, tant les procédures de sélection que les fonctions du délégué s'accomodent de ce critère. Au niveau national, en l'absence de toute possibilité de contrôle des masses, la bonne biographie, le « dévouement à la révolution », sans pour autant être dépourvus de contenu, ne peuvent que se confondre très rapidement avec un dévouement jusqu'au par rapport à l'appareil central du parti.
Le second aspect est le mode de fonctionnement des assemblées régionales et surtout de l'Assemblée nationale. Les sessions pleinières de cette dernière ont lieu deux fois par an et pour quelques jours. Les questions les plus importantes sont traitées sans discussion aucune, ce qui confère à cette Assemblée nationale du « Pouvoir populaire » toutes les caractéristiques - à un point caricatural même - d'une chambre d'enregistrement. Dans son article, Fred Feldman cite le discours prononcé par Fidel Castro lors de la session de l'Assemblée nationale pour l'année 1980. Il ne lui a sans doute pas échappé que cette session de deux jours a voté - sans aucun débat - un nombre important de textes qui n'étaient au fond que les décrets d'application des orientations adoptées (là encore sans débat) par le Ile Congrès du PCC quelques jours plus tôt...
Dans les municipalités, dans les quartiers, le Poder popular, se combinant avec les CDR, exprime et favorise la permanence de la mobilisation des masses cubaines. De façon peut-être plus significative que les marches ou les rassemblements gigantesques, il prouve dans son fonctionnement que le soutien dont bénéficie la direction castriste est toujours aussi massif.
Il est l'illustration de la volonté de cette direction de maintenir et même d'accroître cette mobilisation; de conscience que là réside la force essentielle de la révolution, notamment face aux menaces impérialistes, comme l'a dit et répété Fidel Castro durant le Ile Congrès.
Grâce aux instances locales du Poder popular enfin, les dirigeants cubains espèrent lutter plus efficacement contre l'inefficacité administrative, les gaspillages, l'incompétence, les « petits privilèges » de cadres locaux, en un mot ce qu'ils appellent le « bureaucratisme » et
S'agit-il pour autant d'un véritable système de démocratie socialiste, comme semble vouloir nous le faire croire Fred Feldman lorsque, sur ce point, discrètement, il disparaît derrière Fidel Castro ? Evidemment pas. Il n'y a pas de réelle démocratie socialiste s'il n'y a pas participation effective des masses à la direction politique et à la détermination des choix fondamentaux, économiques, sociaux, internationaux, culturels, etc., à tous les niveaux, s'il n'y a pas l'assurance que divers points de vue puissent s'exprimer comme nous le montre en positif l'expérience des soviets durant les premières années de la révolution russe. Il n'y a rien de tel à Cuba. Le Poder popular, au-delà du niveau local et de ses problèmes, ne permet pas une véritable participation des masses,
a fortiori avec des pouvoirs de décision
En ce sens, le système de Poder popular, dans ses contradictions apparentes, dans ses limites, illustre et à bien des égards synthétise la situation faite aux masses cubaines quant à leur organisation et leur rapport avec la direction castriste.
Si nous considérons les principales organisations de masse surgies de la révolution, des conclusions analogues à celles que nous avons tirées sur le Poder popular s'imposent. Elles enregistrent le plus souvent une participation active, et même enthousiaste dans les périodes d'intense mobilisation. Elles ont en principe fonctionnement démocratique au niveau local et sectoriel, mais elles n'impliquent en rien la possibilité pour ces masses de sous quelque forme que soit, aux décisions centrales. En dernière analyse, cette possibilité appartient au seul groupe dirigeant du Parti communiste cubain.
Qu'il s'agisse du syndicat, la Centrale des travailleurs de Cuba (CTC), de l'Association nationale des petits agriculteurs (ANAP), de la Fédération des femmes cubaines (FMC), de la Fédération des étudiants (FEU), de la Fédération des élèves de l'enseignement secondaire (FEEM) ou, à un autre niveau, d'organisations dites « sociales » aussi diverses que l'Union des écrivains et des artistes (UNEAC) ou que l'Union des journalistes de Cuba (UPEC), ce schéma se répète au-delà des spécificités de chacune de ces organisations.
Mais c'est sans doute au niveau des CDR que la contradiction est la plus éclatante et la plus symbolique. D'un côté, ils rassemblent - comme nous l'avons vu -la grande majorité de la population potentiellement active ; ils sont une structure où s'organisent, se mobilisent et aussi s'éduquent les grandes masses. Ils sont, entre autres, un maillon essentiel pour la participation de celles-ci aux institutions locales du Poder popular. D'un autre côté, ils n'ont tenu leurs premières assises nationales que 17 ans après leur fondation, et il ne s'agissait que d'un rassemblement formel, sans véritable contenu po-
En fait, le Poder popular correspond bien à la conception « verticaliste » et « paternaliste » que les dirigeants cubains ont de leurs rapports aux masses. Fidel Castro et le noyau dirigeant central qui l'entoure ne sont pas l'expression d'une caste bureaucratique . privilégiée aux intérêts antagoniques à ceux des masses. Une telle couche, à la différence de l'Union soviétique, n'existe d'ailleurs pas de façon cristallisée à Cuba.
Au contraire, à travers leurs choix, ils tendent généralement à prendre en compte les préoccupations, les besoins et les intérêts des masses cubaines. Cela explique le soutien massif dont ils continuent à bénéficier vingt-deux ans après le triomphe révolutionnaire. Dans ce cadre, ils sont profonfément convaincus que la mobilisation des masses est la force principale de la révolution, la meilleure garantie non seulement de sa survie, mais aussi de son extension. L'actuelle campagne d'organisation sur une grande échelle de milices territoriales, et le contenu des discours récents prononcées par Fidel Castro afin d'impulser cette campagne, en sont une preuve convain-
Mais l'organisation autonome des masses, l'auto-organisation ouvrière, sont étrangères à la conception qu'ont les dirigeants cubains de ce que doit être cette mobilisation. C'est pourquoi, s'ils la favorisent et l'impulsent, ils considèrent aussi qu'il leur revient d'en fixer les objectits, les modalités et, si nécessaire, les limites.
pourquoi, s'ils ont encouragé ces dernières années une véritable renaissance de plusieurs organisations de masse premier lieu la CTC depuis son congrès de 1973 -, cette renaissance est fondamentalement limitée aux instances de base, au niveau local ou sectoriel. C'est pourquoi l'institutionnalisation réalisée depuis 1976 apparaît si contradictoire, avec ses structures locales de Poder popular qui favorisent à ce niveau l'intervention active des masses ; par ailleurs, avec ses structures nationales qui institutionnalisent le rôle d'initiative et de contrôle du parti — en fait de son noyau dirigeant — sur tous les choix essentiels.
En ce sens, lorsque, dans le passage que Fred Feldman reprend à son compte, Fidel Castro explique que « les organes du Poder popular ont créé les meilleures conditions possibles pour l'exercice de la démocratie socialiste », il cohérent : sa conception de ce qu'il appelle la « démocratie socialiste » exclut l'organisation autonome et démocratique des masses de type soviétique, l'auto-organisatior de la classe ouvrière, seules garanties pourtant de leur réelle possibilité de décisior. à tous les niveaux. En ce qui concer ne Fred Feldman, sée : ignore-t-il les quelques réalités du Poder popular cubain rappelées ci-dessus, ou partage-t-il réellement l'analyse selon laquelle il s'agit-là des « meilleures conditions possibles pour l'exercice de la démocratie socialiste » ?
Coupeurs de canne (DR).
Cette référence aussi brève que un ensemble cohérent qui sera à l'origi-
En outre, il ne faut pas oublier que le pluralisme théorique, idéologique, politique et culturel fait partie intégrante de la démocratie socialiste (4). Dans ses discours les plus conséquents contre la bureaucratie, dans le courant des années 1960, Fidel Castro avait souligné — à juste titre - que la révolution devait être une école de pensée libre, sans entraves (« unfettered thought »). Cela correspondait dans une large mesure à la réalité observable à Cuba au cours de la période 1959-1967.
Aujourd'hui, cela a bien changé. Il «DANGERS BUREAUCRATIQUES » ET CHOIX ECONOMIQUES malheureuse au Poder popular apparaît à la fin du passage censacré, dans l'article, bureaucratiques » et à « l'arme la plus puissante » poar les combattre, « la mobilisation d'une classe ouvrière consciente de ses intérêts de classe et internationaliste ». On ne peut qu'être d'accord avec Fred Feldman lorqu'il commence par souligner les bases objectives qui, « dans un Etat ouvrier économiquement sous-développé » et relativement isolé conduisent à d'« inévitables inégalités et à un certain degré de différencia-
Mais on ne peut plus l'être lorsque, exemple de facteur objectif ce qui est un choix politique de la direction cubaine : « Par exemple, écrit-il, certaines des mesures qui ont été rendues nécessaires pour stimuler la productivité et élever le niveau de vie - telles que le développement des primes et stimulants matériels - vont contribuer à accroître les différences de revenus parmi les ouvriers et les paysans ».
Il ne fait guère de doute que les me. sures prises - pas seulement les plus rémais depuis plusieurs années -pour stimuler une productivité dramatiquement basse, contribuent à l'accroisse. ment des différences de revenus, non seulement chez les ouvriers et les paysans, mais surtout entre ouvriers industriels et agricoles, et cadres techniques et administrateurs. Mais ces mesures, contrairement à ce que l'argumentation de Fred Feldman laisse croire, ne sont pas, répétons-le, une donnée de la situation objective, elles sont le produit des choix politiques d'ensemble faits par la direction cubaine en matière d'organisation et de gestion éco-
Un peu plus avant dans son analyse, Fred Feldman rappelle correctement que c'est après l'échec de la zafra des 10 millions de tonnes de sucre en 1970 que les dirigeants cubains « ont pris des mesures pour institutionnaliser la participation des masses » et pour « mettre de l'ordre dans l'économie ». De cette « remise en ordre de l'économie », il ne dira rien de plus. Et c'est dommage, car l'analyse des mesures prises prouve qu'il s'agit là d'autant de choix politiques.
Mises en pratique au cours des an1971-1972-1973, elles constituent n'y a pas de débats publics, ni oraux ni écrits. Dans les librairies publiques, on ne de la littérature officielle, cubaine ou soviétique. Plus aucun ouvrage d'auteurs marxistes étrangers, non-membres d'un PC pro-soviétique (sauf les Sandinistes) n'est mis en vente. Cela ne s'applique pas seulement aux auteurs se réclamant du marxisme révolutionnaire, mais même aux auteurs des PC italien, mexicain, français, qui se permettent la moindre critique à l'égard de la bureaucratie ne de l'instauration progressive, après le Ier Congrès du PC cubain et jusqu'à maindu nouveau « Système de direction et de planification de l'économie ». C'est dire leur importance. En fait, ces mesures ont été le produit d'une nouvelle orientation économique, réaffirmée systématisée depuis lors, notamment par les deux Congrès du PCC. On peut ramener ces mesures à quatre grandes caté-
La.- Le retour, sous l'autorité de la Junte centrale de planification (JUCEPLAN) à une planification centralisée qui avait été abandonnée les années précédentes au profit de la politique des « mini-plans » non coordonnés entre eux et concernant des secteurs spécifiques de l'activité économique. Il s'agit maintenant de mettre fin au gaspillage et à l'inefficacité des investissements.
Mb.- Une révision de l'ensemble de l'organisation du travail introduisant une hiérarchisation et une discipline plus strictes dans les unités de production. Il s'agit de renforcer l'autorité des cadres et des « responsables » et de combattre l'absentéisme. Mais surtout, concernant la lutte pour l'amélioration de la productivité, le système des normes est progressivement rétabli, puis généralisé. Parallèlement est
June loi prévoyant de lourdes sanctions contre ceux qui ne travaillent pas (ley de vagancia), tandis que la place du travail volontaire est réduite.
Gc.- Une réorganisation de la politique des salaires, qui accorde la priorité aux stimulants matériels individuels que l'on lie étroitement à la productivité. Les salaires, eux, sont progressivement liés aux normes. Si le travailleur remplit son quota, il recevra l'intégralité du salaire qui correspond; s'il ne le remplit pas, son salaire sera réduit en proportion. Les conceptions égalitaires qui avaient eu cours durant les années 1960 sont remises en question. « Payer le même salaire pour le même type de travail sans prendre en compte l'effort productif impliqué est un principe égalitaire que nous devons corriger », déclarera Fidel Castro lors du discours de clôture du XIlle Congrès de la CTC. Dans ce discours (1973), il annonce que des voitures vont être importées afin d'être vendues aux cadres techniques, « dans le but d'accroître leur productivité ». Et c'est un peu plus tard que, dans le même esprit, d'importants crédits spéciaux sont débloqués pour améliorer les revenus des techniciens et des dirigeants d'entreprise « en reconnaissance de leurs qualifications ».
Pd.- Parallèlement à ces mesures, mais aussi contradictoirement, est mise en place une politique de réduction de la monnaie en circulation. L'augmentation du pouvoir d'achat, dès que furent prises les premières grandes mesures sociales de la révolution d'une part, et la très forte réduction de l'approvisionnement en biens de consommation d'autre part, avaient signifié une croissance considérable de la quantité de monnaie en circulation, avec son corollaire dans un tel contexte: le marché noir. Décision est donc prise, à la fois de réduire la demande et d'accroître la production de biens disponibles. Pour réduire la demande, certains prix sont augmentés, le projet d'abolition totale des loyers est abandonné, mais surtout une nouvelle augmentation des salaires les plus bas, prévue de longue date, est annulée. En outre, certaines catégories de travailleurs qui bénéficiaient d'avantages spécifiques voient ceux-ci annulés dans le cadre des résolutions soumises à l'approbation du XIIIe Congrès de la CTC : les ouvriers du sucre qui n'ont guère de travail plus de six mois par an voient abolir leur garantie de salaire annuel ; de même, les « travailleurs d'avant-garde » perdent la garantie de 100 % de ressources en cas d'incapacité ou de retraite.
Si l'on met de côté l'indispensable retour à une planification centralisée, qui est une mesure d'ensemble qui a un autre caractère - et qui doit être replacée dans le contexte de désorganisation totale auquel la politique suivie à la fin des années 1960 avait conduit —, les trois autres ensembles de mesures forment un tout cohérent. Au-delà de la nécessaire « remise en marche de l'économie », elles visent chacune, et de façon complémentaire, remédier au problème central de la très faible productivité du travail.
Dans le cadre d'une économie centralement planifiée, où les moyens de production sont propriété collective, il y a — indépendamment des problèmes de mo-
4. Lire Inprecor, numéro 10, seconde série, du 7 juillet 1977, « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat », résolution du Secrétariat unifié de la IVe Internationale. Cette résolution, rééditée dans le numéro spécial d'Inprecor « XIe Congrès mondial, Ve depuis la réunification, de la IVe Internationale, novembre 1979 », p. 230 et s., approuvée majoritairement par un vote indicatif lors de ce Congrès, a ouvert une discussion, qui se poursuit toujours. dans les rangs de la IVe Internationale.
Dans la résolution du ler Congrès du PCC traitant du problême de la culture, il est indiqué que le parti doit impulser l'art littérature tout en empêchant la publication de la « littérature révisionniste ». Thèses et résoludu ler Congrès du PCC, p. 411-412, 467-468, 470 et 502, La Havane, 1976.
me », notamment sur « la loi de la valeur Ce sont là quelque-uns des facteurs objecdernisation de l'appareil productif — deux politiques possibles pour améliorer la productivité du travail :
- celle qui combine l'intéressement matériel individuel des travailleurs, done, nécessairement, la compétition entre eux, et le développement des inégalités avec le renforcement de la discipline de travail, donc de l'autorité hiérarchique ;
- celle qui considère qu'aucune amélioration de la productivité ne pourra être acquise sur une longue période sans véritable problème posé : celui de la « conscience économique » insuffisante des travailleurs. Dans ce cadre, seule leur participation à l'élaboration des grands choix économiques ainsi qu'à la quotidienne permet d'élever ce niveau de « conscience économique ». La planification démocratique, l'autogestion au niveau des unités de production sont les instruments essentiels d'une telle politique.
A l'évidence, les dirigeants cubains ont choisi la première politique, celle qui prétend remédier au problème de la productivité du travail en faisant l'économie d'un véritable pouvoir ouvrier organisé. Il serait possible de nous objecter qu'il s'agit de choix anciens. Que les années durant lesquelles ont été prises ont signifié une « pause » dans le développement révolutionnaire à Cuba. Que depuis lors, et en particulier depuis la victoire du FSLN au Nicaragua, il y a une nouvelle montée de la mobilisation des masses, une extension, une radicalisation de la révolution cubaine.
Or, tandis qu'on assistait effectivement à cette importante remontée de la mobilisation des masses sur des questions que le soutien à des développements révolutionnaires dans d'autres pays (Nicaragua, Salvador...) ou à la défense de l'Etat ouvrier cubain face à l'impérialisme - mobilisations que la direction castriste a elle-même contribué à impulser —, ces choix politiques concernant la gestion économique confirmés, mais systématisés et amplifiés.
C'est la signification du nouveau « Système de direction et de planification de l'économie » adopté dans ses grandes lignes lors du Ier Congrès du PCC en 1976, et mis en place très progressivement depuis lors. Cette mise en place a été, ces trois dernières années, et restera au moins pour les deux années à venir, prioritaires du gouvernement et de la direction castriste. Dans son rapport au Ile Congrès, Castro lui a consacré des développements que, dans son article, Fred Feldman ne mentionne même pas ce qui est - à l'évidence - une donnée essentielle pour juger de la dynamique interne de la société
Il s'agit, rappelons-le, d'un système d'économie planifiée et « fondé sur les lois économiques objectives qui agissent dans l'étape de construction du socialiset des relations monétaro-mercantiles généralisées » (5) ; d'un système s'inspirant des orientations adoptées dans d'autres Etats ouvriers bureaucratisés à partir du milieu des années 1960 et des propositions d'économistes soviétiques de l'école Lieberman (6); d'un système dont la logique consiste à faire du « profit » l'indice essentiel de la réalisation du Plan ; d'un système qui prévoit d'accorder une très grande autonomie aux entreprises, jusque dans l'utilisation des fonds mis à leur disposition par l'Etat, et ce l'autorité non partagée du seul directeur. Les travailleurs, par l'intermédiaire leurs représentants syndicaux, ne participent qu'aux seules décisions concernant la répartition du fonds social et du fonds
Cette « utilisation de la loi de la valeur » comme facteur de régulation de la production, et donc de détermination des investissements, se combinant avec l'autonomie accrue des entreprises, pourrait conduire à une désorganisation de la planification. Au plan social surtout, ils ne peuvent qu'introduire de nouvelles inégalités entre divers secteurs de la classe ouvrière, ainsi qu'entre ouvriers et « responsables » techniques ou administrateurs.
D'ores et déjà, la réforme générale des salaires qui répond aux nécessités de ce nouveau « système » signifie un nouvel élargissement de l'éventail des salaires si les salaires les plus bas s'y trouvent relevés. En même temps, les
Get stimulants matériels sont à nouveau étendus.
Ces mesures ne sont pas « inévitables dans un Etat ouvrier économiquement sous-développé ». d'une orientation dont l'organisation économique n'est que l'un des aspects. Augmenter la productivité passe notamment par une élévation significative et durable du niveau de la « conscience économique » des travailleurs. Il y a, dans le rapport de Fidel Castro, des passages où il reconnaît cela. Mais comment envisager un développement du niveau de la écnomique » de la masse des travailleurs, sans leur participation à la détermination des choix fondamentaux et aux modalités de leur mise en application ? De plus, cela signifierait nécessairement la possibilité d'une libre discussion publique, done la possibilité de débats ouverts au sein du parti comme des organisations de masse.
Les traits et tendances contradictoires qui caractérisent l'Etat ouvrier cubain sont le produit combiné des effets à la fois de données objectives et historiques, et de choix faits par la direction castriste elle-même. Deux décennies de combat contre le sous-développement économique sont bien peu en regard de siécles d'exploitation coloniale et néo-coloniale. Le développement limité des forces productives, le poids relativement restreint malgré une croissance significative -culturelles, la pénurie de marchandise et de biens de consommation, marqueront pour des années encore la société cubaine.
tifs qui opèrent dans le sens d'une tendance à la bureaucratisation de l'Etat ouvrier cubain. Cette tendance est exprimée par une couche de cadres et de dirigeants — de bureaucrates -, qui grâce aux postes de commande ou de contrôle qu'ils occupent dans les structures de l'Etat, de l'armée et du parti, jouissent de privilèges sociaux. Il ne s'agit pas pour autant, répétons-le, d'une caste bureaucratique privilégiée, aux intérêts antagoniques à ceux
Le groupe dirigeant castriste, celui qui a été à la tête de la lutte révolutioncontre la domination puis la politique d'agression de l'impérialisme, n'est pas l'expression de « bureaucratisés », ne se place pas point de vue de la défense de ses intérêts et n'a pas fait le choix conscient d'agir pour la consolider et la renforcer. Mais, par certaines de ses options, il crée, comme nous venons de le voir, un terrain favorable à sa consolidation et à son
Il y a, parmi d'autres, deux facteurs qui, combinés, sont dans une large mesure à l'origine de ces options. D'une part, la conception « verticaliste », «paternaliste », que les dirigeants cubains ont de leurs rapports aux masses, et qui exclut toute idée d'une véritable auto-organisation des travailleurs et des masses à tous les niveaux. D'autre part, l'importance du poids de l'Union soviétique sur l'économie cubaine, et plus généralement son insur de nombreux secteurs de la société cubaine. Par exemple, c'est aussi l'absence de traditions et de recherches à Cuba en ce qui concerne la planification et l'organisation de l'économie qui ont conduit les dirigeants cubains à se tourner vers l'Union soviétique et vers les expériences et les modèles mis en place par la bureaucratie soviétique. également tissés un nombre considérable liens bilatéraux : politiques évidemment, mais aussi techniques, scientifiques, culturels, artistiques... Et pour d'évidentes raisons fonctionnelles, ces liens existent avant tout avec cette couche de cadres intermédiaires que la bureaucratie soviétique influence en leur proposant ses valeurs, ses méthodes et ses conceptions. Un domaine où, dès maintenant, cela a graves conséquences est celui de l'enseignement : d'ores et déjà, les sciences sociales, la philosophie, l'économie, le « marxisme-léninisme » sont enseignés à une génération entière d'élèves et d'étudiants cubains sur la base de man-
5. Primer Congreso del Partido ComunisTesis y Resoluciones, « Resolucion sobre el sistema de direccion y de planification de la economia ». p. 198-207, La Havane, 1976.
6. Lire dans Inprecor, spécial économique, numéro 67-68, du 17 janvier 1980, Benjamin N. Bastida, « URSS : La nouvelle réforme économique de 1979 » : cet article contient un long développement sur la réforme économique de 1965 en URSS.
nuels inspirés par des écrits soviétiques (7).
Ou bien auto-organisation démocratique des masses, ou bien confiscation de la révolution par une caste bureaucratique (que les choix antérieurs, avec leurs prolongements sociaux, auront contribué à créer), telle est bien, à terme, l'alternative décisive pour les dirigeants et tous les révolutionnaires cubains. Ce n'est pas aux marxistes révolutionnaires de l'occulter. POLITIQUE INTERNATIONALE
L'étape actuelle de la situation internationale, les orientations et les tâches qui en découlent pour l'Etat ouvrier et le Parti communiste cubain - toujours confondus - ont occupé une grande place dans le Ile Congrès, qu'il s'agisse du rapport central de Fidel Castro ou de son discours de clôture dont l'axe fut précisément la dimension « internationaliste » du Congrès. Les spécificités et les contradictions internes de l'Etat ouvrier cubain se reflètent naturellement dans sa politique internationale. Les conclusions de ce Congrès en sont une nouvelle illustration.
Le rapport de Fidel Castro inclut un bilan d'ensemble de la situation mondiale. Sa ligne directrice en est l'évolution des rapports de forces au détriment de l'impérialisme depuis le ler Congrès du PCC, tenu il y a 5 ans. L'appréciation n'est cependant pas triomphaliste, loin de là. « Les grandes victoires populaires enregistrées ces cinq dernières années ne doivent pas fausser notre vision de la situation internationale et nous induire en erreur. De grands dangers planent aujourd'hui sur la paix et la libération nationale des peuples. Les menaces que font peser les secteurs les plus réactionnaires de l'impérialisme sur la détente internationale n'ont cessé de se préciser... », explique-t-il. Et il ajoute que, dans ce cadre, l'élection de Ronald Reagan Etats-Unis indique que ces dangers vont croître, en particulier en Amérique cen-
Face aux nouvelles menaces qui, dès lors, pèsent sur l'Etat ouvrier cubain, le Ile Congres a réaffirmé avec une vigueur renouvelée la tradition de lutte intransigeante contre l'impérialisme — américain en particulier - qui est celle de la cubaine depuis ses origines. « Si un jour il nous fallait choisir entre la trahison ou la mort, nous préférerions mille fois la mort! » devait s'exclamer Fidel Castro, lors du discours de clôture et après avoir réaffirmé la nécessité de se préparer à toute éventualité. La décision d'accélérer la mise sur pied, à une échelle de masse, de « milices territoriales » auxquelles a été donné un grand retentissement, illustre, s'il en était besoin, la ténacité très concrète ainsi que l'intransigeance de la direction castriste dans la riposte. Hors de Cuba, la riposte à d'éventuelles menées agressives de l'impérialisme de. vrait - d'après Fidel Castro — s'appuyer sur la radicalisation des luttes en Amérique latine et garantir à tout prix de l'intégrité du « camp socialiste ».
En ce qui concerne 1 Amérique latine, Fidel Castro analyse les changements intervenus dans la situation du continent depuis 1975 à partir des « retentissantes victoires populaires du Nicaragua et de Grenade », de la « lutte irrésistible des peuples du Salvador et du Guatemala », de la « résistance farouche du peuple chilien », des « luttes héroïques » menées en Bolivie, des « grèves sans précédent » au Pérou, en Colombie et en Equateur, ainsi que de la « lutte constante » des travailleurs argentins. Plus généralement, Fidel Castro considère que la combativité des masses a atteint un niveau « sans précédent » dans le continent. Dans ce cadre, il accorde une importance toute particulière, et en ce sens nouvelle, à l'émergence de la classe ouvrière en tant que facteur décisif des luttes anti-impérialistes et anticapitalistes du continent.
La direction castriste, malgré les menaces impérialistes et les risques encourus, est fermement décidée à exploiter cette nouvelle situation. Au cours des trois dernières années, mais surtout depuis la victoire du FSLN au Nicaragua, sa politique vers une série de pays latino-américains a été réorientée dans le sens d'une aide active aux forces révolutionnaires qui se réorganisent et aux luttes qui se développent. Elle n'a pas mesuré celleau FSLN nicaraguayen. En premier lieu, elle en avait largement favorisé la réunification et, après la victoire de l'insurrection, elle s'est engagée à fond afin de contribuer, même si cela signifie des sacrifices importants, à la reconstruction et à la défense du pays. Au Salvador, elle a joué un rôle semblable quant à la concrétisation de l'unité des forces révolutionnaires, forces auxquelles elle apporte un soutien des plus significatifs. Dans la liste, qui serait longue à énumérer, des actions en solidarité avec des révolutionnaires de l'hémisphère, il faut souligner l'importance de son soutien au nouveau régime au pouvoir à Grenade.
Le message du Ile Congrès est dépourvu d'ambiguités. Malgré les menaces, et tout en étant disposé à régler leur différend avec les Etats-Unis, les dirigeants cubains ne sont absolument pas prêts à marchander leurs initiatives internationalistes, au premier rang desquelles ils placent leur solidarité avec les révolutionnaires d'Amérique centrale. Ils s'engagent, et s'engageront encore plus à fond si cela est nécessaire, pour que l'impérialisme soit obligé de renoncer à ses entreprises criminelles. Et, au cas où il ne le ferait pas, pour qu'il soit entraîné dans un « nouveau Vietnam », en d'autres termes pour qu'il soit défait. Il est clair que la direction cubaine mise aujourd'hui sur l'extension de la révolution en Amérique latine, extension qu'elle considère nécessaire, possible aujourd'hui et qui, en dernière analyse, représente la seule garantie réelle de survie, mais aussi d'approfondissement, de la révolution à Cuba même.
A l'évidence, il ne s'agit pas là de l'orientation conservatrice d'une caste bureaucratique préoccupée de la défense de ses intérêts. Au contraire, il s'agit d'une orientation visant à apporter une contribution majeure à la victoire de la révolution dans le sous-continent latino-américain.
Cela ne signifie pas pour autant que - même à propos de l'Amérique latine -cette politique soit exempte de contradictions. Il est erroné de les « oublier » ... ou de les nier.
Les dirigeants cubains maintiennent leur politique d'ouverture vers des gouvernements qu'ils caractérisent et c'est là qu'il y a problème — de « progressistes » ou d'« anti-impérialistes » quand ce n'est pas de « révolutionnaires », comme c'est le cas pour le régime mexicain. Une notamment à cause du révolutionnaire de Cuba, peut, par exemple, que compliquer la tâche déjà difficile de ceux qui luttent au Mexique pour l'objectif capital de l'indépendance politique vrier par rapport à la bourgeoisie.
Si Fred Feldman a raison gner l'importance nouvelle qu'a, aux yeux de Fidel Castro, la classe ouvrière latinoaméricaine, il est regrettable qu'il n'ait pas jugé bon de noter que cette évolution exclut dans les faits l'une des trois classes ouvrières les plus nombreuses d'Amérique
Dans d'autres cas, malgré des rectifications partielles, l'orientation reste encore ambiguë ; nous en citerons deux. En ce qui concerne l'Argentine, les dirigeants cubains dénoncent, certes, les crimes de la dictature. Mais ils le font dans des termes mesurés et très différents de ceux qu'ils emploient à propos du Chili et de la Bolivie par exemple. Ils veulent manifestement éviter d'entrer en conflit avec les orientations de l'Union soviétique dont on sait que les rapports avec Videla sont excellents, ainsi qu'avec celles du Parti communiste argentin. Enfin, en ce qui concerne le Pérou, aucun indice de bilan critique n'apparaît quant au soutien qui fut apporté durant de nombreuses années au régime bourgeois du populisme militaire caractérisé en son temps de « révolutionnaire » alors qu'il maintenait en prison des dirigeants ouvriers et paysans, parmi lesquels Hugo Blanco.
ANGOLA, ETHIOPIE
A propos de la politique africaine de Cuba, sur laquelle Fidel Castro s'est longuement étendu, il faut souligner à anti-impérialiste de l'intervention en Angola et son ampleur exceptionnelle eu égard aux ressources de l'Etat ouvrier cubain y compris l'aide militaire cubaine contre les attaques présentes de l'Afrique du Sud et de l'UNITA. Mais, plus généralement, cette
7. Par exemple le manuel Histoire du mouvement communiste international et cubain, et des mouvements de libération nationale, 1945-1977, destiné à tous les élèves de fin de cycle secondaire, écrit par des techniciens du Département d'élaboration et de planification de la Direction de l'éducation générale, et dont le contenu a été révisé et approuvé par la sous-commission d'histoire de l'Institut central des: sciences pédagogiques...
politique africaine, si l'on s'en tient à l'article de Fred Feldman, serait exempte de contradictions. Or, il est indéniable qu'après la victoire sur les forces de l'impérialisme, la présence des troupes cubaines en Angola ne représentait plus seulement une garantie par rapport à une éventuelle contre-attaque. donner un appui politique sans réserve à un régime qui - malgré officielle et la caractérisation qu'en font les dirigeants cubains - n'a rien de socialiste : en réalité, il construit un Etat néo-colonial dans le cadre d'un compromis avec l'impérialisme. Par ailleurs, c'est un régime qui n'a pas hésité à recourir à la répression contre des courants de masse (8). Dans ce contexte, le jugement sur la signification de la présence des troupes cubaines ne pouvait, et ne peut plus etre
Quant à l'Ethiopie et au rôle qu'y jouent les troupes cubaines, des conclusions pour l'essentiel analogues doivent être tirées. Or, même si les Cubains ne sont pas engagés directement dans la campagne d'Erythrée, vu l'importance de leur présence et notamment de l'appui signifie, leur rôle ne peut être décrit effectivement qu'en insistant sur le fait pas qu'ils ne conduisent combats. En fait, les dirigeants sont rangés du côté de la très réactionnaire OUA (Organisation de l'unité africaine) pour - au nom du principe de l'intangibilité des frontières héritées du colonisateur - nier en pratique le droit à l'auto-détermination du peuple d'Ery-
L'«oubli » de ces aspects contradictoires, l'approbation sans réserve que cela traduit de la politique cubaine en Afrique est à rapprocher de l'appréciation positive portée par Fred Feldman, non seulement sur l'activité des Cubains au sein du Mouvement des non-alignés, mais aussi sur l'activité du Mouvement lui-même, en particulier lors de sa
LE MOUVEMENT DES NON-ALIGNES Dans son rapport au Ile Congrès, Fidel Castro a accordé une place significative au Mouvement des non-alignés dont la VIe Conférence des chefs d'Etat s'est tenue à La Havane en septembre 1979 et depuis lors, Cuba assure la présidence. Pour lui, ce mouvement a réaffir-
«caractère anti-impérialiste » et sa « position indépendante » lors de cette contente de souligner l'hétérogénéité du Mouvement des non-alignés : « Au sein du Mouvement des non-alignés, le gouvernement cubain a lutté pour que soient prises de fermes positions anti-impérialistes sur des questions politiques cruciales, établissant une véritable ligne de démarcation entre les gouvernements qui appuyeront de telles positions et ceux qui, de façon abjecte, se soumettent à la politique de Washington et des autres puissances capitalistes. » Mais, quant à la caractérisation celle faite par Fidel Castro et les dirigeants cubains... Il affirme même que les « décisions » prises par la de La Havane ont signifié « la gifle la plus cinglante jamais administrée à Washington par une conférence ments du monde entier, même au cours conférences antérieures Il est vrai que les résolutions votées à La Havane sont plus radicales que celles votées dans les réunions antérieures, notamment lors de la Ve Conférence des chefs d'Etat tenue à Colombo. Les accords de Camp David y sont condamnés ainsi que la politique d'Anouar el Sadate.
pleinement reconnue. Conférence réclame l'évacuation de la base américaine de Guantanamo à Cuba et l'indépendance de Puerto Rico. La toute récente chute de Somoza est saluée comme une victoire, même par des gouvernements qui lui apportaient leur aide quelques mois auparavant...
Il est toutefois impossible de s'en tenir à une telle constatation, ou de spéculer sur les effets d'une telle Conférence, si l'on ne prend pas en compte la nature de la grande majorité des gouvernements présents et la nature sociale
Les motions votées à La Havane ne reflètent pas une « radicalisation » gouvernements bourgeois dits « non-alignés », ni la « décision » de leur part d'entreprendre une action anti-impérialiste résolue. Elles traduisent les détériorations successives des rapports de forces au détriment de l'impérialisme, depuis que sa défaite en Indochine a ouvert une nouvelle période. Détériorations dont les bourgeoisies semi-coloniales cherchent à tirer profit, non pas dans un sens anti-impérialiste - c'est-à-dire pour abattre l'impérialisme —, mais pour renforcer leur pouvoir à partir d'une redistribution des profits qui leur soit plus favorable. Dans ce contexte, elles reflètent aussi la remontée du mouvement de masse dans un nombre significatif de pays semi-coloniaux, qui conduit les bourgeoisies concernées adopter un langage plus « anti-impérialiste » et plus radical, dans la perspective de contenir et, si possible, de récupérer ces
Il ne faut pas pour autant tomber dans le sectarisme et considérer que les dirigeants cubains commettent une erreur en s'engageant dans le Mouvement des non-alignés. Un Etat ouvrier et son gouvernement ont raison de manœuvrer dans le camp de l'ennemi de classe, de chercher à le diviser, y compris sur le plan diplomatique. De plus aussi longtemps que la révolution socialiste n'a pas triomphé dans les principaux pays du monde, de telles manœuvres sont une des conditions de la survie d'un Etat ouvrier. Que Fidel Castro utilise la nouvelle montée de la ré. volution dans les pays semi-coloniaux, de l'Ethiopie à l'Iran, et de l'Iran au Nicaragua, pour accentuer les contradictions entre la bourgeoisie semi-coloniale et la bourgeoisie impérialiste, et que, pour ce faire, il ne rejette par principe aucune manœuvre, aucun compromis, est correct el meme judicieux. A cela li ny a qu une seule condition : que ces manœuvres et ces compromis ne soient pas des obstacles à l'élévation de la conscience de classe des exploités, à leur volonté de s'organiser et de se libérer eux-mêmes, en synthèse à la lutte pour leur indépendance de classe. Evidemment, pour atteindre et Etat est plus qu'utile !
Or, caractériser les nombreux dietateurs et autres alliés obligés rialisme présents à La Havane comme d'authentiques combattants anti-impérialistes, proclamer la nécessité de ver l'« unité » des gouvernements prétennon-alignés c'est confusion énorme dans la tête des ouvriers et des paysans exploités des pays semi-coloniaux. C'est contribuer à abaisser et non à élever leur niveau de conscience po-
En ce sens, dire, comme l'a fait Fidel Castro, aux chefs d'Etat prétendument non-alignés que « nous sommes fermement anti-impérialistes, anticolonialistes, néocolonialistes, antiracistes, antisionistes, antifascistes, parce que ces principes font de notre pensée; ils constituent l'essence et l'origine du Mouvement des
Get ont formé sa vie et son histoire depuis sa fondation », ou dire devant le Ile Congrès du PC cubain que « l'unité interne est nécessaire au Mouvenon-alignés pour qu'il puisse jouer le rôle important qui lui revient dans la politique internationale », cela reflète une politique qui — objectivement -réduit plus qu'elle n'augmente les possibilités de porter des coups réels à l'impé-
Une politique qui tend à confondre la démagogie anti-impérialiste avec le combat anti-impérialiste, qui oublie que le Mouvement des non-alignés repose sur une idéologie mystificatrice dont la fonction est précise : empêcher ou retarder la conquête de l'indépendance politique de classe des travailleurs et des paysans pauvres des pays semi-coloniaux; conquête qui - en dernière analyse - conditionne la défaite de l'impérialisme. LA LOGIQUE DES DEUX CAMPS :
POLOGNE ET AFGHANISTAN
C'est à partir des années 1968-1970 que la politique internationale de la direction cubaine a connu une évolution profonde autour de trois axes cohérents entre eux: alignement sur les orientations fondamentales de la direction soviétique ; ouverture vers des régimes et des gouvernements bourgeois d'Amérique latine ca-
8. Cf. Claude Gabriel, Angola, le tournant africain ?, Editions La Brêche, Paris, 1978.
9. Cf. Déclaration de Fidel Castro du 26 avril 1978. Lire a ce sujet René Lefort, Ethiopie : la révolution impossible, Maspero, 1981.
ractérisés comme « anti-impérialistes et révolutionnaires » (celui du général Velasco Alvarado au Pérou, par exemple) ; rapprochement avec les partis communistes latino-américains qui sera sanctionné par les résolutions adoptées lors de leur Conférence tenue à La Havane en 1975.
La réorientation de ces deux ou trois dernières années, dans le sens d'une intervention active dans les luttes révolutionnaires de certains pays d'Amérique latine, parce qu'elle signifie — sans équivo-
- une politique d'extension de la révolution en Amérique latine, a introduit dans ce cadre des éléments profondément contradictoires.
Mais l'alignement sur les grands axes de la politique de Moscou, avec toutes ses conséquences, n'a pas varié. En fait, cette évolution de la fin des années 1960 - début des années 1970 répondait et s'est combinée tout à la fois à de nombreux facteurs objectifs, dont deux apparaissent essentiels : le besoin croissant de l'aide économique — et aussi militaire - de l'Union soviétique d'une part, tandis que d'autre part, à la suite des défaites de la plupart des mouvements de guérilla, s'éloignait la perspective de victoires révolutionnaires à court terme en Amérique latine, qui était celle des dirigeants cubains. L'alignement sur les orientations fondamentales de la direction soviétique a signifié un soutien total et acritique à sa politique internationale ainthèmes de propagande qui lui sont liés ; il a également signifié l'acceptation des conceptions générales de la bureaucratie soviétique ainsi qu'une apologie de sa direction, présentée comme « authentiquement léniniste et révolu-
Cette évolution, se combinant elle. même aux effets du renforcement rapide et considérable de l'ensemble des liens économiques, scelle véritablement l'« incamp socialiste», l'expression même des dirigeants cubains.
La complexité de ce processus, ses implications profondes sur l'évolution de la société cubaine, sur la formation de la conscience politique des cadres dirigeants, les contradictions dont il est dès l'origine porteur, et qu'ont souligné et accentué la remontée des luttes en Amérique latine et la victoire révolutionnaire au Nicaragua, sont absents des analyses de Fred Feldman. Il lui échappe donc en particulier que, durant toute la période qui va de 1970 au Ile Congrès du PCC, la direction cubaine a, empiriquement, parachevé l'élaboration d'une idéologie d'ensemble qui englobe ces contradictions. Elle combine des traits spécifiques concernant la construction du socialisme à Cuba (dont le Poder popular est l'une des expressions), une orientation de lutte révolutionnaire dans certains pays (Amérique centrale notamment) et un alignement sur les grandes orientations de politique internationale de la bureaucratie soviétique et sur ses positions idéologiques.
C'est dans ce cadre que les dirigeants cubains sont, en partie de façon contradictoire, opposés à la division du monde en zones d'influence, alors qu'en même temps ils analysent la situation mondiale à partir de l'affrontement entre deux camps fondamentaux.
Placés au cœur de ce qui est la zone privilégiée des convaincus que seule l'extension de la révolution, en particulier dans cette zone, renforcera leurs positions, les dirigeants cubains sont contre de nouveaux accords de Yalta, « contre la division du monde en zones d'influence »; c'est là une conception « désuete, fasciste qui revient à prôner le blocage du progrès et des transformations dans le monde », dira Fidel Castro dans son rapport au Ile Congrès du PCC. Quelle critique anticipée au rapport que fera Leonid Brejnev quelques semaines plus tard devant le XX VIe Congrès du PCUS à à ses appels à peine voilés pour un nouveau package deal, Salvador contre Afghanistan par exemple ! combat contre l'impérialisme, et la révolution ayant survécu grâce à la permanence de l'extraordinaire mobilisation des masses d'une part, mais grâce - aussi - à l'aide massive de l'Union soviétique et de ses alliés et à leur garantie militaire de fait d'autre part, les dirigeants cubains analysent la situation mondiale à partir l'affrontement entre deux « camps fondamentaux » : l'impérialisme et le «camp socialiste ».
A l'échelle mondiale, ils mettent un signe d'égalité entre le processus de la révolution mondiale et l'affrontement entre ces deux camps. C'est cette confusion et cette assimilation qui sont à l'origine de la logique et du contenu de la de leurs analyses et prises de position sur la situation internationale : pour eux, lutter réellement contre l'impérialisme, c'est lutter pour le socialisme, c'est done s'unir au camp socialiste, s'y intégrer ; c'est done aussi lutter pour son unité interne.
Les positions de la direction cubaine sur la crise polonaise sont l'illustration la plus récente de cette logique « deux camps ». Elles ont déjà été analysées dans Inprecor (10) dans un article consacré aux aspects de politique internationale du discours de Fidel Castro, le passage traitant de la situation en Pologne y étant d'ailleurs reproduit presque intégralement, de même que celui qu'il consacre à l'Afghanistan. Rappelons-en très brièvement l'essentiel : selon Fidel Castro, « en Pologne, on assiste tout particuliè-
June sinistre provocation de l'impérialisme contre le camp socialiste ». Pour lui, les développements polonais de l'année 1980 sont des « succès de la réaction ». Ils « démontrent éloquemment, ajoute-t-il, qu un parti révolutionnaire au pouvoir ne peut pas s'écarter des principes du marxisme-méninisme, négliger le travail idéologique et se couper des masses ». Certes, « les communistes polonais ont le devoir sacré de résoudre par leurs propres forces et par eux-mêmes le conflit créé par les anti-socialistes et les contre-révolutionnaires ». Mais, en même temps, il reconnait a priori le « droit au camp socialiste de sauver son intégrité », donc le droit de l'armée soviétique d'intervenir, comme elle l'a fait en Tché-
Sur l'Afghanistan et sur la Pologne, citer de substantiels extraits de Fidel Castro aurait évité à Fred Feldman d'avoir recours à une synthèse qui tend fâcheusement à estomper une partie du contenu des propos de Fidel Castro. De plus, ils sont littéralement noyées citations tirées d'autres parties du rapport qui indiqueraient, selon Fred Feldman, « l'impact que le soulèvement de masse des ouvriers polonais a eu sur les dirigeants cubains ». C'est là spéculation à partir de laquelle il introduit l'idée qu'au fond, les dirigeants cubains ont tiré, malgré leur prise de position, des leçons politiques tiellement correctes des événements po-
En fait, Fred Feldman adopte une méthode déductive qui a pour point de départ la caractérisation de la direction castriste comme marxiste révolutionnaire. Partant de là, la fonction qu'il assigne à cet article est de montrer à propos du Ile Congrès du PCC comment « un courant révolutionnaire, qui est profondément enraciné dans les besoins et les expériences des ouvriers et des paysans cubains, répond aux bouleversements qui sont intervenus dans la situation politique mondiale et régionale au cours des cinq dernières années (...), comment ce courant a approfondi son internationalisme actif en réponse à ces événements. »
One peut que relativiser l'importance de la prise de position sur la Pologne ou sur l'Afghanistan, alors que l'une et l'autre traduisent le plus clairement possible un alignement sur les positions de l'Union soviétique. La position sur la Pologne n'est - selon lui - qu'une « erreur politique » dont il veut bien aller reconnaître qu'elle est « sérieuse ». « Elle est le prix politique à payer pour la survie de Cuba » constate Fred Feldman, après avoir rappelé que « la révolution cubaine a pu survivre aux actions agressives de Washington grâce seulement à son étroite alliance diplomatique, politique et militaire avec l'Union soviétique et les Etats ouvriers d'Europe
Et Fred Feldman, confiant dans les vertus de l'empirisme, et en particulier dans celui des dirigeants cubains, conclut rassuré : « Chaque soulèvement de travailleurs en Pologne ou dans d'autres pays d'Europe orientale conduira à de nouvelles réflexions (further considerations) sur cet aspect de la révolution prolétarienne mondiale. »
Yes développements de la lutte asse internationale dans les différen pays et secteurs ne sont-ils pas de plus en plus étroitement combinés ? Les marxistes révolutionnaires ne luttent-ils pas pour
10. Cf. note 1. 11. L'emploi de l'adverbe seulement est souligné par nous (...has only been able to sur-
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NOUS avons besoin de temps » s'inquiète Antoni Macierewicz. Il dirige le Centre de recherches socialistes qui regroupe les experts du syndicat « Solidarité » de la région de Varsovie.
« Il faut fixer des limites à la dynamique du mouvement » répond en écho Jacek Kuron, qui
21 juillet, à la limite du bouclage, INPRECOR consacre sa dernière couverture avant les vacances
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Parmi vos amis et connaissances, il y a bien un militant socialiste, un membre du PCF, un syndicaliste. de la CGT ou de la CFDT qui pense comme nous que la Pologne est l'événement le
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que cette combinaison soit organisée, afin de tendre ainsi progressivement à une unification de la conscience prolétarienne ? Ce combat ne passe-t-il pas nécessairement par la défense intransigeante des intérêts et des luttes des exploités et des opprimés de chaque pays, dans les trois secteurs de la révolution mondiale et sans introduire une hiérarchie entre eux? L'appui à ces luttes de caractère prolétarien ne peut être subordonné à de pré. tendues « priorités » globales (priorité de la défense du « camp socialiste », priorité à la lutte anti-impérialiste ou - autre variante - priorité au combat du prolétariat des pays impérialistes...).
CONCLUSION Le Ile Congrès du PCC, de sa « préparation » dans les instances de base jus-
INPRECOR leur a donné la parole dans son numéro 91. qui est arrivé, et prévoir ce qui va se passer. plus important en Europe depuis Mai 1968.
qu'à son déroulement, mais surtout par le contenu du rapport central de Fidel
Castro adopté sans discussion, a été un concentré de toutes ces contradictions, qui ne relèvent pas toutes de la stricte réalité objective. Les souligner, les analyser, comprendre les implications, est une en dimension indispensable de la solidarité des marxistes révolutionnaires avec la révolution cubaine.
A cette révolution socialiste, victorieuse aux portes mêmes de l'impérialiset dont elle constitue aujourd'hui me, plus que jamais le point de mire ; à cette révolution, faite par une direction étrangère au stalinisme et à ses traditions, par une direction qui combat pour l'extension de la révolution latino-américaine, on ne mesure pas la solidarité, on ne la découpe pas en tranches.
C'est le sens de ce que Fidel Castro expliquait, il y a longtemps déjà, aux dé-
SUR LA POLOGNE
POUR 30 FF est le principal animateur du KOR, le Comité d'autodéfense sociale.
au mouvement de grève qui commence à s'étendre en Pologne.
polonaise. Depuis juillet, c'est l'équivalent d'un gros volume qui a été publié.
COMMANDES : CHEQUES POSTAUX OU BANCAIRES légations de ces jeunes révolutionnaires qui, au début des années 1960, s'étaient radicalisés sous l'impact de la révolution cubaine et s'étaient mobilisés pour sa défense. A ces jeunes venus d'Europe et des Etats-Unis, il répétait avec insistance que s'ils voulaient être vraiment solidaires, fallait qu'ils soient critiques (12). Dans le contexte de l'époque (1964), le poids du stalinisme d'un côté et une fle soumise au blocus de l'autre, c'était une extraordinaire leçon qu'il donnait là. Elle ne doit pas être oubliée.
Jean-Pierre BEAUVAIS 22 mars 1981. 12. Fidel Castro, discours du 27 juillet 1964 à Santiago de Cuba, devant les délégations étrangères venues assister à la célébration de l'anniversaire du 26 juillet.