Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Chronique de Cracovie

· Inprecor n° 99, 13 avril 1981 · p. 16-17 · 1 940 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme

Après la réunion du plénum du POUP

Pourtant, si le fatalisme semble le venu faire un meeting dans cette ville,

Jacqueline ALLIO

« Il faut instaurer une véritable démocratie dans le parti. Il faut éliminer tous ceux qui se sont compromis et se sont montrés indignes de notre confiance et de celle de la société. Mais il faut lutter contre les éléments dangereux - et en particulier contre les trotskystes →, ces courants prétendument marxistes dont on sait le rôle pernicieux qu'ils ont joué en

Aujourd'hui comme alors, essaient de trouver un écho au sein de la population en avançant leurs thèses sur la révolution permanente. Et nous savons bien ce que cela signifie : une lutte pour la destruction du parti en tant qu'organisation révolutionnaire ; pour l'anéantissement des Etats socialistes; une lutte pour la liquidation de l'armée comme structure de défense de l'Etat. Nous savons qu'ils sont et se proclament contre l'hégémonie de la classe ouvrière, qu'ils prônent la décentralisation des syndicats, et que tout ce qu'ils écrivent et disent n'est que falsification de l'histoire. Parmi eux, il faut souligner le rôle particulièrement dangereux que jouent les néotrotskystes du KOR (...) », etc.

Il est 9 heures, dans le hall d'entrée d'Ursus (1)... Cette harangue retentit sur tout le périmètre de l'usine et jusque dans la rue.

Un peu estomaquée, je demande à un gardien de quoi il s'agit. Un ouvrier répond à sa place, en haussant les épaules : « C'est leur salade habituelle. Depuis que " Solidarité " a imposé à la direction des émissions quotidiennes au micro de l'entreprise, le comité du POUP de la boite a revendiqué de pouvoir en faire autant, et voilà ce qu'ils nous servent depuis quelques jours... » L'indifférence apparente des travailleurs face à cette propagande, digne des meilleurs crus staliniens, ne saurait cependant faire illusion. Certes, beaucoup d'entre eux restent résolument optimistes. Mais il en est beaucoup d'autres qui ne voient pas la situadisputer au spontanéisme en ce qui concerne cette question précise, les ouvriers sont loin de se montrer désarmés devant les attaques actuelles du gouvernement et la répression sélective dont ce dernier fait usage pour tenter de les diviser. La « garde ouvrière » qui avait été constituée à Wroclaw pour protéger Adam Michnik, tion en rose. Un mois après l'appel au calme du nouveau Premier ministre, le général Jaruzelski, la plupart des militants actifs de « Solidarité » reconnaissent que le gouvernement n'a tenu aucune de ses promesses, et que la grève d'avertissement de Lodz - qui s'est conclue à l'avantage des travailleurs —, tout comme la menace de grève à Radom, sont plus que justifiées, quelles que soient leurs craintes de voir le mouvement se disperser dans des luttes dont les objectifs risquent d'être secondaires par rapport aux problèmes centraux qui se posent au syndicat.

Par ailleurs, les petites phrases de Leonid Brejnev affirmant que la « protection de la communauté socialiste est l'affaire de toute la coalition socialiste » lors du récent sommet Pologne-URSS, début mars, ne sont pas tombées dans l'oreille de sourds. Le besoin de serrer les rangs face aux manœuvres des autorités se fait d'autant plus sentir que chacun se de mande ce que les manœuvres du Pacte de Varsovie prévues aux frontières polonaises réservent comme « surprise ».

Il faut bien reconnaître que les travailleurs polonais - et la direction de « Solidarité » avec eux - paraissent terriblement mal préparés à l'hypothèse d'une intervention sovietique. Soit qu'ils continuent à refuser d'envisager cette idée comme vraisemblable. Soit qu'ils estiment impossible de faire quoi que ce soit pour pouvoir y résister autrement qu'en se battant les mains nues et « jusqu'au bout ».

« L'armée sera de toute façon en bonne partie aux côtés de la population. Mais que veux-tu qu'elle fasse, alors qu'elle n'a aucune autonomie et que les munitions dont elle dispose ne lui permettent pas de tenir plus de vingt-quatre heures ? », me dit un dirigeant local de « Solidarité ». « Qu'ils viennent, qu'ils viennent, mais qu'ils sachent qu'ils ont peu de chance de rentrer chez eux entiers », dit en riant un chauffeur de taxi qui engage la discussion à ce propos. LE DROIT A LA LIBERTE D'XPRESSION contre toute tentative de la police de s'en prendre à lui, était de nouveau à pied d'œuvre à l'occasion de la venue de Jacek Kuron une semaine plus tard. Soixante ouvriers casqués et déterminés à faire face à n'importe quelle provocation. « Pour Kuron, il faudra qu'on en rajoute quelques uns, car il prend plus de place et déplace plus d'air », dit en riant l'organisatrice du service d'ordre.

Quels que soient les accords ou les désaccords qu'ils pensent avoir avec le KOR, les militants de « Solidarité » sont décidés à ne pas se laisser diviser. C'est ce que montrent les innombrables résolutions qui continuent à affluer pour protester contre les mesures policières de mise sous surveillance prises à l'encontre des dirigeants du KOR.

Au même titre, les palissades de Cracovie sont couvertes d'afiches exigeant la libération des prisonniers politiques et des militants de la KPN (Confédération de la Pologne indépendante - petite organisation nationaliste fondée en septembre 1979 par Leszek Moczulski, et dont les dirigeants emprisonnés risquent des condamnations allant de 5 ans de prison à la peine capitale). L'émission de télévision d'une heure qui, mercredi dernier 11 mars, avait pour objectif de convaincre les Polonais que la police avait trouvé chez Leszek Moczulski une bande magnétique « hautement criminelle » faisant état de ses liens avec l'Ouest - et Radio Free Europe en particulier —, n'a fait que renforcer le front de ceux qui exigent l'application immédiate des accords de Gdansk en ce qui concerne la libération de tous ceux qui sont emprisonnés pour leurs opinions.

Les lourdes peines que risquent les militants de la KPN provoquent une indignation unanime, et le procès qui devrait s'ouvrir d'un moment à l'autre risque bien d'être une étincelle capable de mettre le feu aux poudres... LE REFUS DE L'AUTOGESTION

Sur un autre terrain, celui des réponses à apporter à la crise économique, le mouvement fait également preuve d'une maturité remarquable dans la façon dont il réagit aux propositions du gouver-

1. Ursus : principale usine de fabrication de tracteurs de Pologne, située dans les faubourgs de Varsovie. Cette entreprise avait déjà joué un rôle déterminant dans la révolte ouvrière de juin 1976 ; elle constitue aujourd'hui l'un des bastions de « Solidarité ». C'est là que le MKZ de Varsovie a établi ses quartiers lorsqu'il a été décidé de transférer les comités régionaux dans les usines, en prévision des affrontements possibles à l'occasion de la grève générale prévue originellement pour le mardi 31 mars.

Sur les luttes ouvrières de 1976, lire Inprecor, seconde série, numéro 55, du 8 juillet 1976. « La classe ouvrière polonaise dit non ! » ; et numéro 56, du 22 juillet 1976, Dupain, « Solidarité avec les travailleurs polonais ».

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nement sur le projet sur l'autogestion publié dans la presse la semaine dernière.

«Il n'est pas question d'accepter quoi que ce soit, tant que les grandes lignes de la réforme économique ne sont pas définies et qu'on ne connaît pas les fondements juridiques exacts du système d'autogestion proposé par les autorités », affirment les dirigeants de « Solidarité » de l'importante entreprise de la métallurgie « Dolmel » de Wroclaw. Le MKZ de la ville a mis en place une commission qui travaille d'urgence à l'élaboration d'un projet alternatif à celui des autorités, tout en mettant en garde les entreprises qui — comme la « Pafawag » (grande entreprise de fabrication de wagons de Wroclaw) -, avaient accepté de s'engager dans une expérience à caractère limité, et sans aucune garantie que les conseils ouvriers mis en place disposeraient de plus d'autonomie que ceux de 1956.

« Nous n'avons pas l'intention de nous laisser enfermer dans un système qui - une fois de plus - nous lierait les mains et qui nous présente l'autogestion comme possible au seul niveau de l'entreprise », disent de leur côté les membres de la Commission Cracovie : « Nous travaillons à un projet qui pose le problème dans un cadre radicalement différent. D'une part, il définit précisément quelles doivent être les prérogatives des conseils par rapport à la direction - conçue comme un exécutif dont l'élection devra être approuvée par le conseil, et révocable de surcroît. Et il avance également des propositions quant aux organes à mettre en place au niveau régional et national : structure autonome de direction des problèmes économiques au niveau national, rassemblant des représentants des conseils, des syndicats, des associations de consommateurs, des autorités régionales et du gouvernement; Chambre ouvrière rattachée au Parlement dont le fonctionnement devrait lui-même être radicalement modifié. »

La presse syndicale foisonne depuis peu d'articles sur les expériences historiques d'autogestion en Pologne (1956 en particulier) et en Tchécoslovaquie (1968).

Si les avancées sont inégales selon les régions, le débat a néanmoins progressé à une allure incroyable depuis dix jours. Les ouvriers des grandes entreprises semblent déterminés à prendre la tête du mouvement pour contrer les éléments « raisonnables » - appuyés par certains experts de « Solidarité » - qui proposent d'accepter le principe de l'autogestion au seul niveau de l'entreprise, « parce qu'on ne peut pas tout vouloir faire d'un coup ». Ils insistent sur la nécessité de mettre en avant un projet valable pour tous, et dont le trait essentiel consisterait à énoncer les conditions - économiques et politiques - préalables à la mise en place de tout système d'autogestion.

Plus encore que sur la question des prisonniers politiques, les exigences mises en avant sont explosives, puisqu'il ne s'agit ni plus ni moins que d'éliminer toutes les structures bureaucratiques en place pour les remplacer par des organes démocratiques d'autogestion.

Face à cela, les bureaucrates sont bien en peine d'avancer l'ombre d'une solution. La démission du premier secrétaire du POUP de Radom, cédant devant la pression ouvrière qui réclamait la tête des responsables de la répression de 1976, vient s'ajouter à la longue liste des camouflets infligés au pouvoir par les ouvriers. Un tel processus ne saurait se poursuivre indéfiniment, d'autant plus que le « mouvement pour le renouveau » a gagné du terrain au sein du parti. Au point que de d'entreprises du POUP, ou même des dirigeants régionaux, s'affirment convaincus que le prochain Comité central « sera obligé d'accepter les exigences de la base, et qu'il proposera lui-même l'organisation d'élections démocratiques a tous les niveaux, sans aucune venues d'en Il y a une semaine, les organisateurs du « Forum ouvert » de Poznan - qui regroupe des membres et des non-membres du parti dans des discussions libres sur la préparation du Congrès rassemblant régulièrement 200 à 300 personnes —, se montraient optimistes sur la possibilité de recueillir les 40 000 signatures nécessaires au niveau de la voïvodie - soit un tiers des membres du POUP — pour exiger l'organisation d'élections dans toutes les instances du parti.

Aujourd'hui, structures analogues, à Wroclaw et à Cracovie, affirment que ces signatures ne seront même pas nécessaires, « puisque la être obligée de proposer elle-même ces élections ».

Au-delà de la naïveté ou de la myopie qui entachent de tels propos - ces mi-

One tenant visiblement aucun compte de la nature de l'appareil en place, et du combat que ne manqueront pas de livrer les bureaucrates pour sauver leur peau s'ils voient leur pouvoir mis en cause -, ce type de réactions témoigne bouleversements dans le POUP et donne une idée de l'étroitesse de la marge de manœuvre du gouvernement à l'heure

Jacqueline ALLIO Cracovie, le 15 mars 1981.

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