« Certains experts de " Solidarité " n'ont pas conscience des intérêts des ouvriers...»
INPRECOR : - Pour les observa- acculés à une politique que je pourrais ca-
POLOGNE teurs occidentaux et pour les révolutionnaires que nous sommes, le mouvement social qui s'est développé en Pologne depuis six mois est une extraordinaire leçon de choses. L'apprentissage concret de la démocratie par des millions de travailleurs qui ont engagé la lutte contre une minorité qui s'était arrogée tout le pouvoir pour prendre leurs propres affaires en mains, n'est cependant pas sans poser de multiples problèmes. Ceux qui, aujourd'hui, se battent en première ligne pour la construction d'un syndicat à la fois de masse, unitaire et véritablement démocratique, en savent quelque chose.
Pour toi - qui faisais partie du groupe d'experts de ce qui allait devenir « Solidarité » lors des accords de Gdansk, et qui as donc participé de près à la naissance de « Solidarité » —, quelles sont les questions qui t'apparaissent comme les plus cruciales pour le développement de ce mouvement ?
- Jadwiga Staniszkis : En ce moment, les choses ne sont pas simples, notamment en ce qui concerne le fonctionnement du mouvement. Ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit pas d'un syndicat à proprement parler, mais d'un mouvement beaucoup plus large. Les tentatives assez systématiques du pouvoir depuis août dernier d'imposer un cadre strictement syndical à « Solidarité », me font dire qu'il s'agit d'une sorte de processus d'« auto-limitation de la révolution ». Sous la pression des forces extérieures, le mouvement a en effet cherché des formules rendant son existence acceptable aux yeux des autorités. Mais il faut bien souligner que les structures syndicales représentent un carcan pour un mouvement de cette nature.
Cela est particulièrement explicite quand on observe les divers degrés de radicalisation au niveau national, régional, de branche, ou à la base. Car ce processus d'auto-limitation joue avant tout de haut en bas. Et les structures qui sont les premières à faire les frais de cette situation, ce sont les directions régionales, prises en tenaille entre les recommandations de prudence de la Commission nationale de coordination (KKP) dont elles sont la courroie de transmission, et les exigences considérables des militants de base qui s'attendent à ce que le syndicat satisfasse toutes leurs aspirations, ce qui est souvent impossible.
Et c'est ainsi que les dirigeants inintermédiaires sont en quelque sorte
Un entretien avec Jadwiga Staniszkis ractériser de politique symbolique. Afin de maintenir leur autorité, ils adoptent des positions radicales et le font savoir aux militants de base comme à la direction centrale du mouvement, mais cela en reste très souvent au stade des déclaration, sans déboucher pour autant sur des initiatives concrètes.
C'est une contamination du type de fonctionnement qui prévaut au sein de l'intelligentsia. Par exemple, ils réagissent à certaines mesures du gouvernement, mais ne proposent rien du point de vue de l'action à mener. Cela s'est illustré à maintes reprises à propos des batailles qui ont eu lieu pour la révocation des élites locales corrompues, à Bielsko-Biala, à Jelenia Gore ou à Osztyn. Dans tous ces cas, la pression populaire a obligé les autorités à reculer et à céder devant l'essentiel ns local des revendications. Mais il s'avère ensuite que les directions locales de « Solidarité » n'ont aucun moyen pour imposer la concrétisation des accords passés.
L'autorité du Bureau politique du POUP et celle du gouvernement se voient ainsi renforcées, en dépit des faiblesses dont ces derniers ont fait preuve en septembre et encore en octobre 1980, au moment où l'appareil refusait d'assumer la responsabilité de la politique de la direction du parti.
- Comment expliques-tu cela ? - Je crois qu'il faut comprendre que les structures de « Solidarité », en dépit de toutes les exigences de démocratie, ont tendance à reproduire le type de rapports existant au sein du POUP et du gouvernement. pour la manière dont les décisions sont prises de manière centrale, la question des négociations secrètes, etc. Il semble qu'on ait un peu oublié les leçons de la grève de Gdansk, où tous les débats transmis au micro, permettant à chacun de prendre part directement aux négociations. De plus, le poids des instances dégrand que celui des instances élues (surtout au niveau national, en ce qui concer-
Je pense notamment au « Groupe des 11 » (1), au groupe des experts ou à des personnes comme Celinski qui ont été désignées pour former un secrétariat chargé de préparer l'ordre du jour des réunions. On observe à ce sujet la tendance qu'ont ces gens à fonctionner comme le font d'habitude les membres de l'intelligentsia : usant à tout propos de sigles incompréhensibles pour le commun des mortels, programmant les réunions de telle façon que la plupart des délégués régionaux sont dans l'incapacité de s'y préparer à l'avance, sans parler du fait que ces derniers n'ont pas les mêmes facilités à s'exprimer et à présenter les choses de manière bien empaquetée, avec une faveur rose...
Et on assiste au paradoxe suivant : alors que les délégués se prononcent souvent avec véhémence contre certaines formulations soumises au vote de la KKP, ces formulations finissent par passer au moment du vote, faute de propositions alternatives, et parce que voter contre leur apparaît comme trop extrême.
C'est d'autant plus dangereux que ce type de fonctionnement se combine à un plus faible degré de radicalisation des instances désignées, et à une possibilité de manipulation de leur part dans les choix d'ordre du jour, des points soumis au vote, ete. Or la sélection - par les instances désignées et non par les instances élues - des thèmes soumis au débat revient à déterminer la hiérarchie même des objectifs du mouvement. C'est ainsi que le problème de la lutte pour la reconnaissance du syndicat paysan indépendant est resté une question secondaire dans les discussions de la KKP.
Même au moment où le ministre de la Justice a fait part à la télévision de son intention de prendre des sanctions contre les paysans qui enfreindraient la loi en mettant sur pied « Solidarité rurale », et alors que les délégués étaient fermement décidés à réagir, il n'y a eu finalement aucune décision parce que le secrétariat de la KKP a fait tout ce qu'il fallait pour que ce point ne soit pas soumis au vote...
Un autre problème important dans le fonctionnement de « Solidarité », c'est celui des coordinations de branches. Ces
1. Le « Groupe des 11 » est un groupe de représentants des principaux - désigné au sein de la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité » pour effectuer la liaison entre les diverses villes et représenter « Solidarité » dans les négociations avec le gouvernement.
Il s'agit en fait d'un exécutif de la direction du mouvement (dont il faut rappeler qu'elle ne se définit jusqu'ici que comme une coordination et qu'il s'agit d'un organe provisoire dont les membres ne sont pas élus).
Parallèlement à la mise sur pied de ce groupe, la KKP avait décidé de se doter d'un secrétariat dont le principal représentant, Celinski, est un expert qui n'est délégué par aucun MKZ.
dernières se sont créées spontanément, comme résultat du point 8 des accords de Gdansk (2) qui remettait toute la question des négociations salariales entre les mains de structures liées aux branches industrielles. Il s'agissait là d'une manœuvre intelligente de la part du gouvernement, puisqu'à l'époque ces structures n'étaient pas sous le contrôle de « Solidarité » ni des MKZ.
L'objectif de telles négociations au niveau des branches était, bien entendu, de maintenir les différentiations entre les salaires des divers secteurs. La création des coordinations de branches se voulait donc un moyen de riposter à la politique des autorités. Mais on se trouve maintenant dans une situation extrêmement compliquée, avec 103 coordinations distinctes, dont beaucoup sont très petites. Et personne ne sait exactement où, quand, et quel type de négociations ont déjà eu lieu.
Parfois, il s'agit de toutes petites commissions, comme celle des ouvriers travaillant dans les égouts, par exemple, qui n'ont de liens précis avec aucun MKZ Et, s'il s'avère à un moment ou à un autre que les négociations qu'elles mènent sont rompues, fautes d'être liées à un MKZ, elles n'ont personne qui puisse défendre leurs intérêts devant la KKP. Et elles ne savent en général même pas que faire dans un tel cas. Elles ont bien un comité de que un lien avec le reste du syndicat. Et c'est d'autant plus important qu'on observe une sorte de division des tâches entre les MKZ et les coordinations de branches.
Les activités de caractère traditionnellement syndical tendent à être prises en charge par les structures de branches, alors que les structures régionales sont absorbées - avant tout - par le problèdes affrontements avec les autorités locales évoqué plus haut. Bien sûr, cet aspect de la lutte de « Solidarité » est extrêmement important, parce que c'est l'un des moyens qu'a le mouvement de manifester son existence et d'affirmer que sa légalité repose sur des bases matérielles, et de répondre tout à la fois aux exigences des travailleurs. Mais une telle division des tâches - s'ajoutant au manque de contacts et parfois au manque d'inté.
à proprement parler syndicales de la part des structures régionales —, se traduit par une faiblesse dans les réactions du syndicat face aux problèmes politiques, ou par des réactions qui ne sont pas suivies d'actions, et en tout cas par des carences évidentes en ce qui concerne les capacités de riposte de « Solidarité » sur les questions sociales.
Je pense notamment au problème du chômage qui ne manquera pas de se poser avec la réforme économique, et a la nécessité que le syndicat se dote d'un programme à ce propos pour défendre les intérêts des travailleurs.
Mais ces carences concernent également des questions aussi importantes que le contrôle que les ouvriers entendent exercer sur la production, le contrôle de la collectivité sur la répartition du produit social.
bres, une proposition a été faite à Bytom et ici, à Varsovie, pour que les ouvriers exercent un contrôle sur l'utilisation du produit du travail qu'ils effectuent ce jour-là, décident du fonds auquel cet
L'aspiration à un tel contrôle est très forte au sein de la classe ouvrière, comme le montrent les résultats d'une première enquête dans la région de Varsovie sur la question de l'autogestion. Les gens veulent réellement prendre leurs affaires en mains et contrôler la situation. Or, l'influence prépondérante des experts est un frein par rapport à cela. Pour eux, l'essentiel est l'existence d'un pluralisme au niveau central, mais d'un pluralisme concernant l'élite uniquement. Ils ne prennent absolument pas en compte cette aspiration profonde à l'émancipation qui fait toute la force et tout l'intérêt de ce
- Tu es très sévère à l'égard des experts. Je sais que tu as effectué un bilan critique de ta participation au groupe des experts au moment de la signature des accords de Gdansk et du rôle que certains d'entre eux avaient joué dans l'acceptacompromis inutiles à tes yeux. Mais est-ce que cela implique un rejet du rôle des experts en général ? nir leur fonction beaucoup plus précisément. De mon point de vue, il y a au contraire trop peu d'experts, mais trop peu d'experts au sens technique du terme : des gens auxquels on pourrait s'adresser parce que ce sont les meilleurs spécialistes dans un domaine déterminé. Cela vaut en particulier pour une série de problèmes économiques, politiques ou sociologiques, touchant aux choix stratégiques, pour toutes les questions juridiques, l'aide à apporter aux travailleurs dans l'interprétation des textes officiels, etc. Les conseillers actuels rattachés à la KKP sont des gens qui aident certes le mouvement depuis le début, mais ils forment un cercle assez fermé. Ils surestiment souvent leurs capacités en se croyant universels.
Il en va autrement au niveau régional. Là, tous ceux qui veulent collaborer à la construction du mouvement son acceptés. Ce n'est pas un hasard si les projets les plus intéressants proviennent sou-
Mais le problème, en ce moment, c'est que les experts nationaux jouent un rôle de goulet d'étranglement en ce qui sur des thèmes spécifiques. Ce sont eux qui décident du type d'information qui sera délivré aux membres de la KKP et, indirectement, du choix des thèmes et de l'ordre du jour de la coordination nationale (au travers du secrétariat désigné pour préparer les tra-
Ainsi, on constate qu'ils préjugent souvent des réactions - ou du manque de réaction — de « Solidarité » à propos des problèmes ou des menaces auxquels le mouvement est confronté. Par souci de parvenir à ce que la KKP adopte un point
En ce qui concerne les samedis li- de vue unanime, ils cherchent également à minimiser les divergences au sein du syndicat. Il y a beaucoup de gens dans le mouvement qui réagissent de cette maniere et on peut le comprendre, compte tenu de la situation de forteresse assiégée qui est celle du syndicat, ce qui n'incite pas à la clarification des divergences. Mais une telle attitude est beaucoup plus dangereuse pour l'unité du mouvement que le fait d'appeler les choses par leur nom, et de discuter ouvertement des désaccords qui peuvent exister.
Néanmoins, je pense qu'avec une attitude plus neutre de la part des experts, avec une volonté délibérée d'éviter comme la peste les manipulations, et avec une meilleure information à l'intérieur du mouvement, les experts ne devraient pas être une menace pour la démocratie, bien au contraire.
Par exemple, si l'on prend la question de la réforme économique et des problèmes que posent les projets de thèses soumis par le gouvernement, au lieu de formuler les réponses que « Solidarité » devrait apporter à ce projet, le rôle des experts devrait être d'indiquer quels sont les dangers contenus dans tel ou tel texte, de démasquer la signification de certains passages obscurs, dont le contenu constitue une menace pour les intérêts des travailleurs.
Mais ce n'est pas simple, parce que la manière même dont on formule un problème dépend de l'analyse qu'on en fait, et il faut un certain savoir à cet effet. Et, pour l'instant, ce sont les experts qui détiennent le monopole du savoir. C'est pourquoi la question de la formation des militants est décisive, et c'est en cela que les universités ouvrières ont un rôle de premier plan à jouer dans la construction du mouvement.
- Comment expliques-tu le phénomène que j'ai pu observer en plusieurs endroits, et en particulier dans de grands centres de production comme « Huta Katowice » : à savoir qu'au lendemain des élections d'entreprises, ce sont souvent des spécialistes - les experts d'hier - qui ont été élus présidents du comité d'usine ? Lorsque j'ai demandé aux ouvriers pourquoi ils n'avaient pas élu un ouvrier à ce poste, j'ai reçu en général des réponses ambiguës et des sourires mi-figue mi-rai-
- Je pense que beaucoup de gens ne sont pas satisfaits de ces résultats, même s'il est vrai que les élections se sont déroulées de manière très démocratiques dans la quasi-totalité des cas. Mais il faut comprendre que beaucoup d'ouvriers, surtout les jeunes - et ce sont la majorité -ont adhéré à ce syndicat avec l'espoir que ce dernier effectuerait une sorte de révolution culturelle, impulsant un processus d'émancipation des masses qui leur permettrait enfin de décider de quelque chose, de devenir responsables d'eux-mêmes.
2. Inprecor a publié dans son numéro 84 du 11 septembre 1980, des extraits du texte du protocole d'accord signé à Gdansk.
Or, aujourd'hui, beaucoup des militants actifs au niveau régional, ceux qui ont mené les luttes les plus dures contre les autorités locales, commencent à se rendre compte que l'appareil continue à détenir le pouvoir, alors qu'eux-mêmes n'ont qu'une vision éclatée de la situation et surtout ne voient pas comment avoir prise sur les événements. Ce qui a créé un début de découragement chez certains d'entre eux. Et cela peut expliquer en partie que de nombreux ouvriers, qui s'étaient affirmés comme principaux représentants des comités constitutifs de « Solidarité », n'aient pas voulu continuer à assumer cette fonction. Beaucoup se sentent d'ailleurs plus à l'aise dans le feu de la lutte que dans un travail de construction patient du syndicat.
Mais, en outre, ce que je disais plus haut à propos de la KKP - la difficulté des délégués à contrer les positions des experts quand ils ne sont pas d'accord avec eux —, vaut aussi au niveau régional et dans les comités d'usine : ceux qui parlent bien et qui pensent vite l'emportent souvent dans les débats. C'est dangereux, parce que, même s'ils n'ont pas été capables de faire des propositions alternatives, de nombreux ouvriers réagissent après coup. Et cela peut même susciter des réactions - contre l'intelligentsia et contre les experts en général - qui ont un caractère très malsain. Ce qui explique qu'un certain nombre d'ouvriers commencent même à prendre leurs distances par rapport au mouvement.
- Tout cela signifie-t-il que tu as une vision assez pessimiste de la situation à venir ?
- Non ! Enfin... pas trop. Je pense que le processus de radicalisation est tellement profond que c'est une question de temps. La classe ouvrière a montré qu'elle apprenait si vite, qu'on peut espérer que ces problèmes seront résolus dans le cadre de nouvelles structures. Et justement parce que beaucoup de leurs aspirations ne sont pas satisfaites, les ouvriers vont probablement remettre en cause ce qui a été fait et qui ne leur apparaît pas satisfaisant. Tu sais, on ne peut pas être trop exiUne négociation parmi d'autres entre le gouvernement polonais et « Solidarité ». (DR)
parce qu'enfin ce n'existe que depuis quelques mois, l'on voudrait qu'il ait déjà tout résolu...
Et si tout va bien, et que les choses se déroulent normalement, un Congrès de délégués devrait avoir lieu au plus tard d'ici deux ou trois mois. Ils devront discuter des problèmes structurels du mouvement et réfléchir de ce fait à l'équilibre à maintenir par rapport aux permanents non élus de « Solidarité », c'est-à-dire par rapport aux experts en premier lieu. Une telle discussion ne se soldera sûrement pas uniquement par des changements statutaires, mais par une réévaluation de notre mouvement. Les délégués élus par l'ensemble des membres devront eux-mêmes définir les objectifs de « Solidarité » et discuter ouvertement des dilemmes mentionnés plus haut à propos de ce que j'ai appelé l'« auto-limitation de la révolution ».
Et il faut faire confiance aux ouvriers qui sont assez mûrs pour ne pas se laisser manipuler.
Il faut tenir compte du degré de politisation absolument fantastique qui s'exprime à la base, et du fait qu'un nombre croissant de travailleurs commencent à comprendre que la définition de « Solidarité » comme simple syndicat est un corset pour ce mouvement. C'est très clair dans les nombreuses discussions auxquelles j'ai pu participer dans les universités ouvrières. Beaucoup conscients du lien qui existe entre la ba-• taille pour la construction d'un syndicat démocratique et la nécessité de changer radicalement l'ensemble des structures politiques. qu'un mouvement démocratique existe dans un contexte politique non démocratique ? » demandent-ils très souvent. plicitement marque un pas en avant très important. Cela dit, je ne pense pas que ce processus sera facile. Ne serait-ce que parce que « Solidarité » est confronté à tous les problèmes à la fois, et notamment à une situation économique catastrophique qui exigerait des réponses que le mouvement a été peu capable d'avancer jusqu'ici.
- Quelles sont pour toi les tâches essentielles du syndicat pour la période à venir, et sur quoi devraient porter les réponses en question ?
- Le premier problème, c'est la manière dont le syndicat défend les intérêts immédiats des travailleurs. Par exemple, si on prend l'exemple de la « petite réforme » proposée par le gouvernement, qui était censée introduire une décentralisation de l'économie, remettant entre les mains de l'entreprise elle-même une série de décisions concernant la production : on voit que cette réforme n'a pas été appliquée.
Mais ce ne sont pas les ouvriers ni le syndicat qui l'ont bloquée. Car la plupart d'entre eux n'en comprenaient pas les implications : au moment même où ils réclament de pouvoir exercer un contrôle direct sur la production, voilà que le gouvernement propose de se décharger des difficultés économiques sur les entreprises, leur laissant notamment le soin de prendre les décisions en ce qui concerne la réduction des effectifs et les licenciements auxquels il faut procéder...
Ceux qui ont bloqué cette tentative, ce sont les directeurs d'usines et les instances ministérielles qui s'opposaient à un changement de structures et à ce processus de décentralisation. Du coup, les décisions de fermer telle ou telle entreprise devront être prises centralement. Et il est indispensable de prendre de telles mesures, compte tenu de la situation économique à laquelle on est arrivé. Mais le problème, pour moi, c'est que le syndicat s'y prépare et prépare les conditions sociales qui permettront de défendre les intérêts de la classe ouvrière.
Or, le gouvernement a déjà commencé à élaborer un certain nombre de directives intitulées « Réallocations de la force de travail », mais je n'ai entendu parler d'aucune discussion ou négociation avec le syndicat sur ce sujet. Peut-être que certains experts préparent des dossiers, mais c'est déjà trop tard. Cette question aurait dû être traitée comme un problème central au niveau régional comme au niveau national depuis longtemps. Au niveau régional notamment, on aurait dû mettre sur pied des groupes de travail obligeant les autorités locales à faire état de leurs projets et des besoins existants en matière d'emploi dans la région.
Or, la seule réponse que les ouvriers imaginent en ce moment, c'est : « S'il y a des licenciements, on fera grève ! » Mais ce n'est pas une réponse ni une solution. Malheureusement, jusqu'ici, la KKP a évité de traiter ce problème, en raison même de ce que je disais sur la manière dont les experts filtrent l'information et préparent le travail.
J'ai peur, pour ma part, que l'ouverture des frontières et la facilité soudaine avec laquelle les travailleurs pourront obtenir un passeport ne soit une façon pour le gouvernement d'éviter des choix plus dramatiques.
Il me semble tout simplement que « Solidarité » n'est pas assez radical dans les réponses qu'il apporte sur des questions touchant au domaine strictement
syndical, sur des problèmes économiques
Le second problème d'urgence que je vois, c'est la nécessité pour « Solidarité » de rejeter le projet de loi sur les syndicats publié par les autorités. Car il enferme le mouvement dans une formule tellement étroite qu'il limite ses possibilités d'intervention à des négociations sur les salaires, les conditions de travail, etc. Mais c'est tout (3). Alors qu'il faut se battre pour que le texte de loi inclue des éléments de contrôle social, qui sont d'ailleurs présents dans les accords de Gdansk, de Jas-
Si cette dimension n'y est pas, c'est très grave. Mais, jusqu'ici, la KKP est restée silencieuse comme elle l'avait été à propos de « Solidarité rurale ». Et qui ne dit mot consent...
Par exemple, il y a dans ce projet de loi un paragraphe très dangereux sur la répression contre les militants qui ne respecteraient pas le cadre des activités prévues par la loi. Cela vise clairement à ré. duire le mouvement au silence. Cela ne pourrait d'ailleurs que susciter une velle vague de radicalisation. Mais si les experts ne réagissent pas face à un tel pasparce qu'ils ont le sentiment d'avoir déjà obtenu gain de cause en ce qui concerne propres intérêts - ceux de l'intelligentsia — et qu'ils n'ont pas véritablement conscience des intérêts de la classe ouvrière.
En fait, je crois que le gouvernement ne pourra jamais contrôler ce mouvement aussi bien que ne le font ces membres de l'intelligentsia qui sont devenus les amis des travailleurs...
- Tu es sévère... A part cela, que penses-tu du débat actuel sur la question de l'autogestion et du rôle que « Solidarité » devrait jouer pour impulser un tel processus ? En particulier, quelle est ta position sur le type de structures qui devraient être mises en place au niveau régional et national ?
- Pour moi, l'autogestion est une question cruciale. Je me suis exprimée là-dessus dans un article de Zycie Gospordacze (la Vie économique) de novembre 1980. Il faut absolument mettre en place au niveau de chaque entreprise conseils d'autogestion élus par tous. Cela dit, la situation économique est tellement critique qu'il sera peut-être nécessaire que les commissions syndicales de « Solidarite » jouent ce rôle dans l'immédiat. Surtout, il faut mettre en place des structures de coordination au niveau régional, car la plupart des problèmes économiques ou autres ne peuvent être résolus au niveau de l'entreprise.
De telles structures sont indispensables pour pouvoir disposer d'une réelle information sur la situation de l'ensemble des entreprises et pour pouvoir faire pression sur les autorités locales et régionales.
- Est-ce qu'il s'agit là d'une positior ouramment admise dans « Solidarité » ?
- Non, malheureusement, je ne pense pas que « Solidarité » soit d'accord avec ce point de vue. Ne serait-ce que parcela ne correspond pas à la conception de ceux qui détiennent l'information au niveau de la KKP et qui déterminent de fait les décisions.
- Comment vois-tu les problèmes à venir en ce qui concerne les réformes éco-
- Je pense que ce qui ressort du document publié récemment par le gouvernement prouve clairement que ce dernier n'est absolument pas intéressé à effectuer une telle réforme. La preuve, c'est que chacune des formules proposées permet d'éviter de mettre en œuvre la réforme. De plus, on constate que toutes les erreurs commises lors des réformes anté. rieures sont reproduites cette fois-ci. Notamment la confusion entre les sphères de décision économique et sociale. Chaque
Best censée intervenir sur deux plans à la fois. C'est impossible, et cela revient à nier la possibilité de conflits entre les intérêts économiques de la collectivité et les intérêts sociaux d'une catégorie donnée de travailleurs.
Enfin, le pouvoir administratif continue à prendre le pas sur les mécanismes économiques, le texte proposé laissant à l'administration le soin de prendre les mesures décisives concernant le maintien ou la fermeture des entreprises. Et il n'y a rien sur les moyens de lutte contre la centralisation excessive et le monopole du pouvoir : cela impliquerait une lutte ouverte contre des couches importantes de la bureaucratie.
C'est typiquement un document de compromis, qui prétend en outre que la réforme ne pose pas de problème. Il est évident qu'elle va créer une masse de problèmes ! Notamment en ce qui concerne parallèle qui joue un rôle d'amortisseur à l'heure actuelle - tout ce qui a trait au marché noir, à la revente des matières premières volées dans les entreprises d'Etat, au travail non déclaré, etc. -, tout cela a une importance déterminante dans le système actuel, et c'est pour cette raison que les autorités le to-
Mais il est évident que toute réforme économique un tant soit peu conséquente devrait commencer par s'attaquer à cet aspect de l'économie polonaise. C'est indispensable, mais cela n'en représenterait pas moins une catastrophe pour la plupart des gens : le recours au marché noir est en effet l'un des seuls moyens de s'en sortir dans la vie quotidienne. En conséquence, la réforme économique n'aurait pas seule. ment pour conséquence la création d'un volant de chômage très important, mais, dans un premier temps, une dégradation du niveau de vie de l'ensemble de la popu-
- Et quelles sont les solutions que tu vois pour sortir de là ?
- On ne pourra mettre de l'ordre dans la situation qu'en modifiant profondément le système d'incitation au travail. Ce qui ne sera possible que par le renforcement du contrôle des travailleurs sur la production, entrainant lui-même la suppression d'une quantité faramineuse de postes de travail superflus. Et en particulier des coupes sombres dans toute la couche bureaucratique intermédiaire placée dans les entreprises à des fins politiques, qui représente un poids mort du point de vue économique. Ce n'est qu'au travers de telles mesures et d'une réelle décentralisation de l'économie que pourront être améliorées les conditions de vie de la majorité de la population, dont les intérêts ne sont pas pris en compte à l'heure actuelle.
Tout cela implique le licenciement d'environ 200 000 bureaucrates de la couche supérieure, au niveau des ministères,
3. Inprecor a publié dans son numéro 97, du 16 mars 1981, le point de vue d'un conseiller juridique du Comité de Wroclaw de « Soli darité », membre également du POUP, « Projet de loi syndicale : "Une volonté du gouvernement de limiter toutes les libertés syndicales..."» La bureaucratie utilise sciemment l'arme de la pénurie alimentaire. (DR)
sans compter les centaines de milliers de personnes dont le travail deviendrait inutile si ces postes étaient supprimés. On comprend dès lors que le gouvernement n'ait pas l'intention d'entreprendre une telle réforme... Et je ne crois pas que « Solidarité » ait les moyens d'imposer un tel processus à l'heure qu'il est.
— Tout cela présage assez mal de la situation à venir...
- Je pense même que les perspectives sont dramatiques. Prends l'exemple de « Solidarité rurale » : tout reste dans le vague, et les accords passés n'auront pas d'effet avant la fin de l'année prochaine (1982). De plus, on commence à avoir des informations sur le fait que l'URSS - voyant qu'une série d'investissements ont été bloqués - cherche à prendre le contrôle de certaines entreprises en leur livrant les matières premières qui leur font défaut. Il s'agit d'une tentative d'intégration de léconomie polonaise, une partie de cette dernière étant vouée a proArrêt de travail aux chantiers « Lénine » de Gdansk. (DR)
duire directement pour le Plan soviétique.
Ces mesures sont présentées comme provisoires, mais il est évident qu'il sera très difficile de réintégrer ensuite la part de l'économie passée sous contrôle de la bureaucratie soviétique. Et on peut imaginer les implications politiques que cela ne manquera pas d'avoir. Je crains donc qu'en dehors de la réforme économique, qui semble irréalisable dans l'immédiat, la seule alternative à laquelle nous soyons confrontés aujourd'hui ne soit une très forte élévation du chômage ou une intégration « invisible » de ce genre, ces deux phénomènes étant catastrophiques.
C'est d'autant plus dramatique que six millions de personnes vivent en-dessous du minimum vital à l'heure qu'il est, et qu'un certain nombre d'entre elles connaissent déjà la faim.
Ajoute à cela le manque de confiance qui commence à s'exprimer à l'égard du syndicat, et le fait qu'il y a peu de chances que ce dernier se montre suffisamment radical face à toutes ces menaces...
Enfin, peut-être qu'il se montrera ra-
PRZEKAZANIE TERENOW
LADZOM POLSKIM dical, mais à la manière de Jacek Kuron et de Karol Modzelewski, ou d'Adam Michnik (4)... Mais pas sur les problèmes de défense des intérêts immédiats des travailleurs, car cela serait utilisé comme propagande contre le KOR et pour créer une atmosphère de crise accusant « Solidarité » de se constituer en force d'agression.
Je crains, hélas, que nous n'ayons à passer par tout cela et que cela ne soit nécessaire pour susciter une nouvelle vague de radicalisation, et tracer des perspectives permettant de nous en sortir... •
Propos recueillis par Jacqueline ALLIO
Varsovie, le 18 mars 1981 4. Inprecor a publié dans son numéro 91. du 15 décembre 1980, un texte de Jacek Kuron, « Comment continuer ? », « Une conversation à bâtons rompus avec Karol Modzelewski » et une longue citation d'un texte d'Adam Michnik, « Une stratégie pour l'opposition polonaise ».
ZN