Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

La bureaucratie serre la vis

· Inprecor (première série) n° 12, 14 novembre 1974 · p. 23-24 · 1 134 mots

Europe de l'Est Stalinisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 23-24, 23 24.

En une semaine, la police hongroise a arrêté les sociologues Gyorgy Konrad et Ivan Szelenyi ainsi que le poète Tamas Szentjoby. Depuis un an la répression ne cesse de s’intensifier en Hongrie : interdiction de colloques de sociologie, condamnation de Miklos Haraszti à 8 mois de prison avec sursis, menaces sur son entourage, perquisitions et filatures se multiplient.

Haraszti est le symbole de la radicalisation intellectuelle croissante en Hongrie : il fut l’organisateur de Comités Vietnam dont les mots d’ordre radicaux ont amené la bureaucratie à imposer leur dissolution ; exclu de la Jeunesse Communiste et de l’Université, il organise un groupe d’étude sur Lénine et le socialisme. La police tente à plusieurs reprises d’en saisir les manuscrits. Haraszti s’embauche alors dans une usine de construction ; il en tirera un livre : Le Salaire aux pièces, recueil de témoignages sur la condition ouvrière, accablant pour le régime. Le livre fut interdit, l’auteur arrêté, la mobilisation des intellectuels put empêcher la prison ferme.

Pourtant, la Hongrie, au cours de ces dernières années, était apparue comme un pays « libéral », où, notamment, les intellectuels pouvaient s’exprimer librement. Les réformes de 1968 semblaient augurer d’une ère nouvelle. Alors ?

Le rôle de la réforme économique de 1968

La réforme correspondait à la nécessité de rompre avec 20 ans de développement économique basé sur le « modèle » stalinien « classique » : la priorité à l’industrie lourde. Pour un petit pays à majorité agricole, sans ressources naturelles, avec une industrie à l’origine très spécialisée implantée par le capitalisme allemand pendant l’entre-deux-guerres, ce « modèle » fut une catastrophe : crises agricoles répétées et rupture entre la paysannerie et le régime après la collectivisation forcée de 1948, crise de productivité dans l’industrie lourde, anarchie des investissements et absence de biens de consommation, dépendance écrasante vis-à-vis de l’URSS. L’insurrection de 1956, les conseils ouvriers, étaient la réponse des travailleurs. L’écrasement sanglant allait offrir une stabilisation relative au régime qui devait s’acheminer vers des réformes pour que ce type de situation ne se reproduise plus.

La réforme répondait à plusieurs objectifs :

— rupture de l’autarcie avec intégration croissante tant dans le marché socialiste que dans le marché capitaliste en développant le secteur des industries de pointe (chimie, électronique, pharmacie) ; — réforme du système des prix qui avait provoqué l’anarchie des investissements : de nombreuses entreprises pourraient désormais fixer librement leurs prix en fonction du « marché ». Les industries d’exportation étaient le fer de lance de cette initiative ; — course à la productivité avec l’établissement d’un système de primes substantielles, surtout pour les technocrates ; — développement des biens de consommation, notamment par une réimpulsion de l’agriculture.

La bureaucratie pouvait ainsi rétablir son assise, la classe ouvrière était défaite, la paysannerie voyait les salaires dans les coopératives croître plus vite que dans l’industrie, elle pouvait disposer librement d’une partie du surplus agricole et le vendre à sa guise (et aux prix fixés par elle !). Quant aux couches technocratiques, les primes étaient là pour doubler ou tripler les salaires, leur consommation « s’occidentalisait » avec le développement des biens de consommation durables (télévisions, voitures, frigos, etc., destinés presque exclusivement à ces couches ou à l’exportation).

Pourtant l’ensemble des contradictions n’était pas résolu.

Une situation explosive

C’est d’abord la crise économique que connaît le capitalisme qui se répercute sur l’économie hongroise fortement intégrée désormais au marché mondial. La crise sur le marché capitaliste des matières premières cause des difficultés à la Hongrie. De plus, l’URSS a priorisé ses exportations à l’Ouest, désorganisant ainsi les plans de production en Tchécoslovaquie et en Hongrie ; les restrictions pétrolières sont aussi à l’ordre du jour dans les pays de l’Est, contrairement à ce qu’affirme l’Humanité (journal du Parti communiste français).

Mais, plus fondamentalement, la réforme économique a créé de nouvelles contradictions qui vont en s’accentuant : il y a une inégalité croissante de revenu produite par le système des primes (l’ouvrier hongrois est peu motivé par les primes, d’autant plus qu’elles lui rapportent peu, au maximum un mois de salaire). Au sein de la technocratie, maîtresse du développement économique, il existe des tendances aujourd’hui ouvertement restaurationnistes du capitalisme, qui comprennent mal qu’on essaie de « libéraliser » les prix tout en conservant un système bancaire centralisé et sous la coupe directe du pouvoir central ; des tendances qui envisagent froidement de sous-développer certaines régions de la Hongrie pour rationaliser la production et créer une armée de réserve à l’échelle du COMECON (Marché Commun des pays de l’Est). Quand on sait que les pontifes de l’économie font désormais des stages de un an à la Business School de Harvard aux USA, on comprend les tentations. Mais actuellement ces tendances ne sont pas encore formalisées politiquement.

Parallèlement, passer de l’ère de l’industrie lourde à l’ère des « biens de consommation » pose le problème que soulignait déjà Trotsky dans La Révolution trahie, de la nécessité de faire appel à un minimum d’initiative, de prise de décision de la part des masses, ce qui, à terme, peut être un facteur de remise en cause du caractère bureaucratique du Plan. C’est à travers cette nécessité qu’il faut comprendre la « libéralisation » après la réforme, la relative liberté laissée aux intellectuels jusqu’à l’année dernière (à tel point que Marchais proposait même un débat contradictoire entre Peyrefitte et Aczel, ministre de la culture !).

Mais l’équilibrisme est toujours difficile pour la bureaucratie qui ne peut tolérer la velléité d’autonomisation de certaines couches sociales. Kadar, l’ancien bonaparte d’après 1956, a du mal à conserver ce rôle. La tendance pro-URSS s’inquiète ; elle a obtenu gain de cause il y a quelques mois en écartant Nyers (« père » de la réforme économique) et Aczel de la direction et en plaçant son leader Komocsin (... qui devait mourir un mois plus tard). Sur la lancée, il était alors possible de porter des coups très durs aux intellectuels.

Dans ce cadre la radicalisation des intellectuels est déterminante dans la mesure où la classe ouvrière est encore apathique, traumatisée par l’écrasement de 1956, repliée sur elle-même (la recrudescence de l’alcoolisme en est une des expressions les plus tragiques). Les manifestations l’année dernière à Budapest ont mobilisé jusqu’à 2 000 personnes, lycéens, étudiants et une partie non négligeable de jeunes travailleurs radicalisés par les Maisons de la Culture. Les mots d’ordre venaient directement de mai 68 à Paris (« Ce n’est qu’un début... »).

Les premiers pas de cette opposition sont décisifs ; la crise allant en s’accentuant, il est vital que notre soutien aille dans le sens d’une popularisation des dernières luttes : mobilisation pour Haraszti, mobilisation contre la mise en place d’une législation anti-avortement.

Novembre 1974

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