Tandis que les informations sur le nombre de morts et de blessés par les explosions de bombes du 21 novembre à Birmingham continuent à arriver, la tension politique monte également. Parmi la vaste confusion des fausses nouvelles, des demi-vérités, et des mensonges rapportés par la presse britannique, deux mesures indiquent quel usage immédiat la bourgeoisie veut faire de ces événements. En premier lieu, le ministre de l’Intérieur Roy Jenkins ne propose pas seulement une réglementation spéciale destinée à quelque circonstance particulière. Bien plus il cherche à faire voter à la hâte par un Parlement hystérique de nouvelles lois augmentant les pouvoirs de la police de maintenir la garde à vue. L’interdiction de l’IRA en Grande-Bretagne, la déportation des Irlandais déclarés coupables de délits sur le territoire britannique, et même l’établissement généralisé d’un système de cartes d’identité, sont aussi débattus.
En outre, les réactions de secteurs de la classe ouvrière à Birmingham et dans la région, ainsi que l’attitude générale de chauvinisme contre le républicanisme irlandais qui se développe dans le pays, créent la meilleure des couvertures pour le maintien et l’intensification de la répression politique acharnée de l’impérialisme britannique en Irlande du Nord. Cela stimule aussi la cristallisation d’une base sociale réactionnaire dans la classe ouvrière britannique (projet auquel Enoch Powell, le Front National fasciste, et les Loyalistes d’Ulster d’extrême-droite travaillent avec consistance).
Après deux ou trois ans de batailles continuelles entre les classes sur presque tous les fronts, la classe dominante essaie maintenant de recomposer une unité autour d’elle-même et de sa politique, du moins sur la question irlandaise. Pendant que cette dernière occupe le centre de la scène, la classe dirigeante utilise cette unité pour mettre en avant une liste imposante de mesures destinées à renforcer l’État.
La politique britannique en Irlande du Nord a connu bien des tournants et des virages, décrits dans de précédents articles d’Inprecor. Après la grève générale loyaliste, l’impérialisme britannique n’avait d’autre choix que de revenir à la résurrection du Stormont et à la renaissance des pratiques discriminatoires de la police spéciale, les « B-Specials » ; en réalité à la reconstruction totale du mini-État d’Orange basé sur la discrimination. Pour créer les conditions d’un éventuel retrait des troupes britanniques et d’une « ulsterisation » de la lutte contre les Républicains du Nord, il était nécessaire de faire monter d’un cran le niveau de répression directe contre la population minoritaire assiégée. Mais cela rencontra une vague massive de résistance, dont fit partie la destruction violente des camps d’internement par les prisonniers républicains. L’impérialisme britannique était de plus en plus acharné à briser ce niveau de résistance à temps pour la convocation, au printemps, de l’Assemblée constituante.
C’est dans ces conditions que des problèmes réels pour la conduite de la politique impérialiste commencèrent à se développer en Grande-Bretagne même, particulièrement au sein du Parti travailliste. Des parlementaires « de gauche » trouvèrent de plus en plus difficile de défendre le rôle de plus en plus évident des troupes britanniques. Certains, comme Joan Maynard, prirent la parole à Londres, lors d’une récente manifestation pour le retrait immédiat des troupes, soutenue par divers secteurs de la gauche révolutionnaire. Et cette ouverture suffit à contribuer à poser une fois de plus la question du retrait immédiat des troupes, de façon restreinte mais significative au sein de la classe ouvrière.
De tels progrès étaient d’une importance considérable pour la classe dirigeante qui devait à la fois défendre sa politique irlandaise et empêcher l’érosion du tacite consensus de classes qu’elle avait construit autour de sa politique irlandaise. Des mesures urgentes étaient requises pour empêcher l’unité de se réaliser entre les sociaux-démocrates de gauche et les militants actifs sur la question irlandaise. Dans ce domaine, les secteurs de la droite en expectative sur les bords de la crise politique et sociale britannique, avaient d’autres chats à fouetter. Powell, candidat en Irlande du Nord aux dernières élections législatives, était occupé à rassembler par-dessus la tête des dirigeants traditionnels, une base dans la classe ouvrière autour de la question irlandaise et du racisme.
Le 3 octobre, Red Weekly (l’hebdomadaire rouge), journal de l’International Marxist Group (IMG : Groupe Marxiste Internationaliste), section britannique de la IVème Internationale, disait déjà : « Powell a toutes les intentions d’utiliser son succès dans les Six Comtés pour diviser, désorganiser, et battre la classe ouvrière britannique... en mettant en avant les Irlandais comme un cri de guerre, de la même façon qu’il avait déjà utilisé les immigrants dans ce pays. Malheureusement, un sentiment favorable existe pour ceci dans la classe ouvrière britannique... ». L’initiative de Powell entraîna dans son sillage le Front National et les organisations loyalistes d’Irlande du Nord. Ces groupes tentent d’utiliser l’initiative bonapartiste que Powell a prise dans l’arène bourgeoise pour consolider organisationnellement une base dans la classe ouvrière.
Tous ces éléments ont été réunis autour des explosions de bombes de Birmingham. Les premiers rapports en provenance de Birmingham (qui se trouve dans la région qui jadis apporta son soutien à Powell) indiquent que quelques grèves partielles se sont déroulées contre l’IRA, pour le rétablissement de la peine de mort contre les « terroristes » de l’IRA. Les ouvriers de grandes usines automobiles, comme celle de Longbridge, arrêtèrent le travail pendant deux ou trois heures et prirent part à des manifestations anti-irlandaises spontanées. Dans certaines autres usines des pro-Républicains ont été roués de coups. Le Front National a lancé un appel pour une journée de grève générale dans la région. Le Front National a ainsi gagné une nouvelle place sur la scène politique — et ceci après que la grande campagne anti-fasciste de l’été ait développé une réelle hostilité à son égard parmi la classe ouvrière.
La presse monte ces réactions en épingle. Le Daily Mirror, le journal le plus lu dans la classe ouvrière, rapportait qu’un nouveau type de bombe comportant du phosphore pour mieux brûler les gens, avait été employé, malgré le fait que les experts de l’armée démentent totalement cette allégation.
Plus révélatrice est l’absence de toute mention dans la presse des déclarations de l’IRA. Lors de la récente vague d’attentats à la bombe, les éléments s’accumulaient dans la presse, suggérant que les explosions n’étaient pas l’œuvre de l’IRA. Mais en utilisant des appels téléphoniques excentriques, la presse tente de donner l’impression que les explosions étaient l’œuvre d’une organisation révolutionnaire britannique. Cette orientation reflétait la nécessité d’effrayer les parlementaires travaillistes « de gauche » pour les écarter de tout travail unitaire avec des forces telles que celles qui se trouvent à la direction du Mouvement pour le Retrait des Troupes. Aujourd’hui, aucun des journaux n’exprime de doute quant à la responsabilité de l’IRA dans les attentats de Birmingham. L’ampleur des explosions est suffisamment importante pour permettre le lancement d’une campagne chauvine mettant en relief la soi-disant origine irlandaise des attentats, et néanmoins effrayer les travaillistes « de gauche ».
Mais le quotidien parisien Le Monde rapporte que Brendan McGill, secrétaire national du Sinn Féin en Grande-Bretagne, a fait une déclaration décrivant les attentats à la bombe comme « honteux ». Il n’y a eu encore aucun commentaire provenant d’autres sources Provisoires. Si un démenti dans la responsabilité des attentats devait survenir, il ne serait probablement pas publié.
Quels que soient les responsables de ces attentats à la bombe — et il est impossible d’en exclure des sympathisants républicains ou des provocateurs d’extrême-droite — les explosions peuvent avoir les mêmes conséquences politiques. Les travailleurs britanniques commenceront à payer le prix de l’aveuglement que leurs organisations de masse ont affiché pendant si longtemps à l’égard du problème irlandais. Les mesures du nouveau gouvernement, qui ne sont pas encore complètement annoncées, joueront un rôle important dans le combat mené par l’appareil d’État pour isoler la gauche dans les luttes de classes générales à venir.
Une fois de plus, la faiblesse politique de la classe ouvrière britannique est utilisée pour renverser les rapports de forces au détriment des travailleurs. Chaque mesure que Jenkins propose afin de renforcer le pouvoir d’État rend plus impérative la nécessité pour l’avant-garde de comprendre et de défendre le droit à l’autodétermination du peuple irlandais. Le droit des Irlandais du Nord, maintenus en état de siège par les troupes britanniques, d’étendre leur guerre à la Grande-Bretagne doit aussi être défendu, quels que soient nos désaccords avec la tactique des attentats en Grande-Bretagne. Les premières initiatives ont été prises par l’IMG (section britannique de la IVème Internationale) pour établir un front unique de la gauche révolutionnaire contre les projets de Jenkins. Il est nécessaire et urgent d’étendre ce front unique à autant d’organisations ouvrières que possible.
23 novembre 1974