Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUEDE

Une nouvelle phase pour les luttes ouvrières

· Inprecor (première série) n° 13, 28 novembre 1974 · p. 26-31 · 3 940 mots

Syndicalisme Stalinisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 26-31, 26 27 28 29 30 31.

15 janvier 1970 : 16 ouvriers font grève durant 18 minutes à l’usine Volvo de Göteborg. Le lendemain, 1 500 ouvriers font grève durant une heure. Quelques jours plus tard tout est terminé : les ouvriers ont obtenu une augmentation de salaire de 2 couronnes par heure (environ 20 FB, 2,50 FF, 1,75 FS) et un salaire complet pour les jeunes de 18 ans et les travailleurs du service d’entretien ; 3 fois plus de personnes sont employées sur les chaînes de montage.

2 avril 1974 : un millier de travailleurs se rassemblent lors d’une réunion syndicale à Volvo à Göteborg pour discuter de deux propositions : une revendication de lutte de classe pour une augmentation horaire de 3 couronnes contre une ligne de compromis présentée par les bureaucrates syndicaux. Après une grande confrontation la proposition des bureaucrates passa ; mais uniquement parce qu’ils avaient rassemblé tous les vieux membres sociaux-démocrates et avaient transformé l’élection en un vote de confiance.

Au cours des quatre années qui séparent ces deux événements de nombreuses conditions de la lutte des classes en Suède se sont modifiées. La grève de Volvo en 1970 était une expression typique du tournant de 1969-70 dans les luttes ouvrières : après une période de mécontentement de la base, les employeurs et les bureaucrates syndicaux furent pris par surprise par les explosions véhémentes qui donnèrent lieu, en général, à des grèves victorieuses — mais après lesquelles les ouvriers reprirent le travail sans que la lutte ne laisse en place des organes permanents pour continuer l’action. La partie de la classe ouvrière qui était prête à développer une activité plus longue et plus militante était très réduite et le nombre des travailleurs capables de faire un travail d’opposition à la bureaucratie dans les syndicats était encore plus petit. Ce qui explique pourquoi la réponse des bureaucrates face à la combativité croissante des ouvriers fut si dure et ferme.

De la même manière, les événements du printemps 1974 à Volvo peuvent être pris comme exemple des changements importants qui sont survenus. Une radicalisation plus large a donné naissance à une activité plus intense de groupes plus importants de travailleurs qui considèrent naturel de poursuivre le combat pour leurs revendications en luttant dans les syndicats. La volonté croissante de lutte s’est ainsi exprimée au sein des syndicats bureaucratisés, entraînant un rapport de force plus favorable.

Cette séparation en étapes est évidemment une généralisation qui donne une image « idéale » ; elle ne reflète pas les luttes qui se sont développées dans de nombreuses usines. Cependant cette interprétation représente une réalité qui correspond à la situation économique et politique du pays. Cela permet également de tirer quelques conclusions tactiques à partir du changement de situation.

La vague de grèves qui commença à la fin 1969 ouvrit la période de lutte la plus importante en Suède depuis les grèves des métallos de 1945. Les employeurs et les bureaucrates furent complètement surpris par cette vague de grèves, ce qui les força à céder. Dans de nombreuses grèves les patrons cédèrent immédiatement et accordèrent satisfaction aux revendications ouvrières. Au début, l’appareil syndical resta totalement inactif, ne sachant pas que faire.

Presque tous les grévistes organisèrent leur lutte en dehors des syndicats. Face à une situation où les syndicats étaient incapables d’offrir une quelconque direction, les ouvriers créèrent leur propre direction en élisant des comités de grève dans presque toutes les luttes. La grève de l’hiver 1969-70 dans la compagnie minière nationalisée (LKAB) dans le nord du pays est un bon exemple de la force que donne l’auto-organisation en comité de grève et assemblée générale. La grève commença à la mine de Svappavaara et s’étendit par la suite à Kiruna et Malmberget, à environ 150 km. Au début, des séries de revendications différentes furent adoptées dans chaque mine, mais, étant donné les conditions de travail similaires dans toute la compagnie, les travailleurs adoptèrent rapidement les mêmes plates-formes revendicatives. Des comités de grève locaux furent tout d’abord élus, mais, après quelques jours, les trois comités locaux fusionnèrent dans un organe commun pour les 5 000 ouvriers mineurs. Le Comité unifié négocia avec les employeurs et organisa des assemblées générales avant chaque pas important de la lutte. Sans une telle organisation, la grève se serait certainement terminée par un fiasco après une semaine. Sans le comité de grève commun servant de lien entre les trois mines, il aurait été facile pour les bureaucrates syndicaux de contrôler la grève, de faire reprendre rapidement le travail et de commencer des négociations secrètes avec les employeurs. Ils auraient fait des compromis sur les revendications et la force collective des travailleurs aurait été dissipée.

Le reflux de 1971-73

Les statistiques officielles montrent qu’il y a eu 137 grèves en 1970, plus de 23 000 ouvriers arrêtèrent le travail et 155 200 jours de travail furent perdus. Mais en 1971 le nombre de grèves déclina et en 1972, seulement 7 340 travailleurs cessèrent le travail et 9 100 jours de travail furent perdus. Le reflux des luttes fut dû en large mesure à des raisons conjoncturelles, mais donna aux patrons et aux bureaucrates syndicaux le temps nécessaire pour affûter leurs outils qui s’étaient émoussés après deux décennies de paix sociale.

Au cours de cette période les patrons développèrent de nouvelles tactiques anti-grève qu’ils continuent à utiliser aujourd’hui. La direction de la SAF, l’organisation patronale, demande maintenant à ses membres de la suivre strictement sur une ligne dure. Elle n’autorise les négociations qu’avec les syndicats et non avec les comités de grève. La SAF envoie des « experts en grève », formés spécialement, aux entreprises frappées par les grèves. Les patrons locaux sont aidés financièrement par la SAF, mais uniquement s’ils suivent de façon stricte la ligne qu’elle préconise. De plus, la SAF établit des listes noires des militants ouvriers et essaie de faire passer autant d’ouvriers que possible devant le Tribunal du Travail. Les ouvriers les plus militants sont renvoyés. Des menaces de licenciements massifs et de transfert de la production dans d’autres pays ont été également utilisées. Des circulaires internes de la SAF, publiées récemment par des journaux révolutionnaires, prouvent l’existence de cette contre-offensive centralisée que notre organisation, la Revolutionära Marxisters Förbund (Ligue Marxiste Révolutionnaire — section suédoise de la IVème Internationale) a dénoncée depuis deux ans.

La bureaucratie syndicale centrale a également préparé son appareil. Les permanents ont été formés et les sections locales réanimées. La Landsorganisationen (LO — Confédération Syndicale Nationale), tout comme la SAF, a refusé de reconnaître les comités de grève comme l’expression directe des intérêts des ouvriers et a refusé de leur reconnaître le droit de mener des négociations. Les bureaucrates de la LO ont feint d’ignorer — quand ils ne les ont pas encouragés — l’établissement de listes noires, les licenciements et les procès des militants ouvriers. Quand la section syndicale locale ne veut pas ou est incapable de briser une grève, la LO envoie ses propres « experts en grève » pour freiner les activités militantes qui se développent en dehors des syndicats.

L’activité combinée des patrons et des bureaucrates a permis aux capitalistes de renforcer leurs positions contre les travailleurs en 1971 et 1972. L’échec des grèves des chantiers navals Arendal de Göteborg et de l’usine automobile SAAB a été le résultat de cette situation. Il faut donc expliquer le faible nombre de grèves en 1972-73 non seulement par la conjoncture économique (il y eut une récession durant ces deux années), mais également par la contre-attaque bien organisée contre les travailleurs. Cette contre-attaque réussit parce que les travailleurs les plus militants manquaient d’expérience et n’avaient pas de direction efficace.

La grève qui éclata en 1972 à la Urshults Trapprodukter AB, une petite entreprise de bois dans le sud de la Suède, donne un bon exemple de ce processus. Dix-neuf ouvriers étaient en grève ; l’âge moyen était de 20 ans. Ils demandaient une augmentation salariale de 20 % et une meilleure prime ; plus tard, ils demandèrent également la démission de la direction de l’entreprise. La direction riposta après quelques jours en traînant les ouvriers devant le Tribunal du Travail. Tous les grévistes furent licenciés et l’entreprise fut transférée dans une autre ville. Les travailleurs souffrirent de cette grève car ils ne touchèrent pas leur allocation chômage. Mais ils refusèrent de recevoir de l’argent collecté pour eux par des organisations politiques parce qu’ils ne voulaient pas que l’on mette une étiquette politique sur leur lutte dans la petite ville où ils vivaient. Mise à part la désignation d’un porte-parole, ils étaient totalement inorganisés.

Si les travailleurs avaient agi différemment — élisant un comité de grève, organisant le ravitaillement des grévistes, recherchant l’appui d’autres travailleurs, dans l’usine et en dehors — la grève aurait pu se terminer par une victoire, spécialement quand on voit que, après la grève, ils réussirent à transformer le procès du Tribunal du Travail en une accusation contre l’entreprise qui payait des salaires inférieurs à ceux stipulés par les accords nationaux. Mais il était déjà trop tard. Deux années plus tôt, une telle grève aurait pu se terminer par un compromis favorable aux travailleurs. Mais après la vague de grève de 1969-70 les patrons ont remplacé leur attitude hésitante par une contre-offensive bien organisée.

1974 : le début d’une nouvelle étape

Le développement des grèves au cours du printemps passé n’a pas d’équivalent en Suède depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Malgré l’absence d’une direction unifiée, on a assisté à plus de 200 grèves en 4 ou 5 mois. Parallèlement on a assisté à une nette augmentation d’autres formes d’action dans des centaines d’entreprises. Ces développements déterminent une troisième phase dans les luttes ouvrières en Suède.

Les défaites de 1971-73 ne furent pas du tout décisives et ne furent pas ressenties comme telles par les travailleurs eux-mêmes. Bien que certains dirigeants des grèves précédentes aient été démoralisés par le peu de résultats obtenus, la première vague de grève inspira une nouvelle génération de militants ouvriers. Les facteurs qui stimulèrent une radicalisation plus large des travailleurs de l’industrie et des transports continuaient à opérer : la position relativement moins bonne du capitalisme suédois dans la concurrence internationale, la réduction des marges de réforme, l’exploitation accrue des travailleurs. Ainsi, on pouvait donc prévoir qu’un changement dans la situation conjoncturelle produirait un changement dans la combativité des ouvriers et des employés, ainsi que des étudiants. C’est exactement ce qui se produisit quand l’économie suédoise entra dans une phase de boom à la fin 1973.

La riposte des travailleurs ne fut pas immédiate. Au cours de l’automne de 1973, les grèves furent petites et isolées. Mais, sous la pression du boom et la publication de la croissance énorme des profits des entreprises, l’indignation se développa parmi les travailleurs. La crainte des conséquences de la « crise du pétrole » s’effaça et laissa place à une irritation croissante contre la propagande des capitalistes. Enfin, la LO accepta un accord salarial national extrêmement mauvais et la passivité des travailleurs fut remplacée par une intense activité. Les négociations salariales sont suivies par des négociations locales au cours desquelles l’accord national est concrétisé dans chaque entreprise. C’est à ce niveau que les travailleurs pensèrent qu’il était temps de « faire entendre leur voix ».

Le principal élément de la phase actuelle de développement des luttes ouvrières n’est pas tant le nombre accru des grèves ou même le renversement du climat de défaite que les changements survenus dans l’organisation des grèves et le rôle joué par les syndicats locaux.

Dans de nombreux cas, au lieu d’élire des comités de grève dès le début de la lutte, les travailleurs ont demandé que la section syndicale locale engage des négociations sur la base des revendications décidées dans une réunion syndicale et que les dirigeants syndicaux rapportent devant des assemblées des progrès des négociations. De nombreuses grèves ont démarré quand les négociations furent bloquées par les patrons ou quand les bureaucrates syndicaux ne voulurent pas ou ne furent pas capables d’imposer les revendications. Les grèves ont donc été assez courtes (quelques heures ou quelques jours) et conçues comme un moyen de pression pour prouver l’unité des travailleurs autour de leurs revendications. Au lieu d’un processus clair par lequel les ouvriers militants débordent les syndicats dès le début de la grève, en mettant en place des organes de lutte indépendants, on assiste maintenant au développement d’une nouvelle dialectique entre les différentes formes de lutte.

Il est naturel que les nouvelles couches de travailleurs radicalisés en Suède se tournent vers le syndicat, seule organisation permanente de la classe ouvrière, malgré leurs profondes critiques à la façon dont les syndicats fonctionnent et leurs critiques aux directions syndicales. Quel que soit leur degré de bureaucratisation, ces syndicats offrent un premier instrument de défense contre les attaques des patrons et offrent également une tribune de discussion.

Il est néanmoins important de ne pas tirer des conclusions trop enthousiastes des grèves de ce printemps. Cette vague de grèves se développa durant une période de négociations, ce qui donne toujours un poids particulier aux syndicats. Ceci explique en partie pourquoi les actions du printemps prirent plus la forme de grèves pour faire pression sur les négociations salariales. De plus, une autre série de facteurs opéraient. De nombreux travailleurs avaient tiré des conclusions politiques des défaites de la période 1971-73 ; ils ont réalisé que les seuls comités de grève étaient insuffisants, parce qu’ils n’offraient pas un moyen de s’organiser en permanence et de préparer les travailleurs à la lutte. Ils surgissent durant les luttes et rassemblent autour d’eux la masse des travailleurs, mais ils disparaissent après la lutte. Les syndicats, eux, demeurent. De nombreux dirigeants syndicaux locaux agirent différemment des dirigeants nationaux de la LO en essayant de donner une véritable direction aux grèves.

Bien qu’une large radicalisation se soit développée en Suède au cours des dernières années, elle est encore très limitée, non seulement par rapport à la radicalisation en France, Italie ou Grande-Bretagne, mais également par rapport au Danemark. Le nombre de travailleurs qui ont tiré des conclusions politiques des expériences des dernières années est très réduit et virtuellement limité aux ouvriers membres de certaines organisations révolutionnaires. Étant donné l’implantation limitée des révolutionnaires dans les entreprises, aucun groupe d’ouvriers n’a été capable d’intervenir dans les grèves et d’élargir la lutte pour les revendications salariales ou de développer des formes supérieures d’organisation. La question salariale était considérée comme le point central par suite de la stagnation (et dans certains cas la baisse) des salaires au cours des dernières années.

Les luttes à venir

Les nouvelles négociations salariales entre la SAF et la LO vont s’ouvrir dans une période extrêmement favorable pour les travailleurs. La conjoncture économique en Suède est déphasée par rapport à la conjoncture internationale ; malgré la récession aux États-Unis et en Grande-Bretagne et les signes d’un tournant en Allemagne occidentale, le capitalisme suédois se développe assez rapidement. Cette situation, qui changera probablement si la récession internationale se prolonge en 1975, peut être expliquée par les facteurs suivants :

— une croissance de la demande sur le marché intérieur qui a été stimulée par des mesures gouvernementales au cours des six derniers mois et qui a contrebalancé la croissance assez lente des exportations ; — un taux d’inflation moins élevé que dans la plupart des autres pays capitalistes ; — une haute spécialisation de l’industrie d’exportation suédoise et une ponctualité assez peu habituelle dans les dates de livraison qui est utilisée comme une arme importante dans la concurrence ; — le développement rapide du commerce avec la Norvège qui connaît actuellement une période de boom économique exceptionnelle par suite de l’exploitation du pétrole de la mer du Nord ; — des matières premières qui sont rares dans le reste du monde ; — une récolte exceptionnellement bonne cet été.

Le boom a créé des conditions favorables pour les luttes ouvrières qui ont également été stimulées par la combativité produite par la vague de grèves du printemps. Ces grèves donnèrent des résultats concrets. Les augmentations de salaires accordées au niveau local dépassaient, dans certaines branches, l’accord national de 6 à 7 %. Ceci signifie que le salaire réel moyen dans l’industrie était comparable à celui de 1971 (c’est-à-dire plus haut qu’en 1972-73), malgré les accords nationaux extrêmement mauvais.

Les grandes entreprises annoncent maintenant des augmentations de profits qui vont de 100 à 600 %. Ceci ne peut que renforcer la combativité des travailleurs, ce qui est apparu avec le développement des grèves cet automne. L’atmosphère change également dans les réunions syndicales qui se tiennent actuellement pour préparer les négociations salariales nationales. Ces réunions sont les plus orageuses qu’il y ait eu depuis des années.

Ce sont les négociations locales qui offrent le plus de possibilités pour une agitation réussie. Il y a beaucoup plus de possibilité de briser les plans de la bureaucratie de la LO au niveau local que dans la négociation nationale, qui se déroule en secret. Ces négociations locales doivent commencer autour de février-mars 1975. De nombreux signes montrent que les travailleurs vont profiter de toutes les possibilités qui leur sont offertes comme ils le firent au printemps passé. De plus, il est probable que, dans la prochaine phase, il y ait des luttes sur d’autres problèmes que les salaires.

Étant donné le développement des luttes dans toute la société — qui se manifeste par la radicalisation de larges couches de jeunes travailleurs et d’employés et le renforcement de la confiance des travailleurs en leur propre force — on assiste à un développement de luttes qui démarrent sur des questions isolées et s’étendent à des questions de caractère politique.

Ce processus a été aidé par le fait que, dans un certain sens, les syndicats sont plus politisés en Suède qu’ils ne le sont dans la plupart des pays impérialistes. La LO participe — et a un poids important — dans tous les débats politiques nationaux. En fait cette participation a été institutionnalisée de sorte que la LO fait partie de nombreux organismes de l’appareil d’État lui-même. Ceci entraîne certains effets négatifs sur les directions inférieures des syndicats qui ne sont pas directement des agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier.

Le système de lois à long terme qui lient les mains de la classe ouvrière (soutenues activement par la LO) ne donne aux bureaucrates locaux qu’une faible marge de manœuvre d’adaptation. La centralisation fortement bureaucratique et le mur de statuts non démocratiques érigés par la bureaucratie syndicale privent les dirigeants locaux de toute indépendance en ce qui concerne les méthodes de lutte et l’activité militante en général. Ceci signifie que les bureaucrates locaux n’ont pas les marges de manœuvre que certains désireraient pour mieux contrôler et canaliser les luttes. La bureaucratisation extrême des syndicats et l’absence de démocratie ouvrière sont directement liées à la tendance qu’ont les travailleurs de créer des organes de lutte en dehors des syndicats dès le début de leurs luttes. Nous pensons que cette tendance va se renforcer dans le futur en Suède.

Nos tâches

Le changement de la forme des luttes ouvrières — de l’organisation de comités de grève au développement de revendications au sein des syndicats — a été considéré, par les tendances anti-syndicales dans la gauche révolutionnaire, comme un déclin de la conscience de classe. Nous pensons qu’il s’agit d’une grave erreur. Bien que l’auto-organisation ait atteint un niveau plus élevé durant la première vague de grève de 1969, il faut tenir compte du nombre limité de travailleurs qui ont participé à ces grèves. La tendance actuelle qui voit un nombre plus grand de travailleurs agir de façon permanente au sein des syndicats permet un meilleur travail d’opposition contre la bureaucratie syndicale. Il faut profiter de cette situation pour présenter une alternative politique à la ligne de collaboration de classe défendue par la bureaucratie. Et ceci ne doit pas être fait en défendant toutes sortes de solutions sectaires, que ce soient les « comités ouvriers » défendus par les centristes (et qui ne sont rien d’autre que des groupes sympathisants des organisations centristes), ou les « comités nationaux secrets de grève » défendus par les mao-staliniens. La gauche révolutionnaire doit lutter pour un programme de lutte de classe au sein des syndicats.

Nous voyons donc une quadruple tâche à remplir dans les négociations salariales à venir :

— Il faut opposer à l’incapacité de la bureaucratie de lutter pour les intérêts des travailleurs une agitation massive pour unifier les revendications ouvrières : augmentations égales de salaires pour tous (en couronnes, pas en pourcentage) ; à travail égal, salaire égal ; réajustements automatiques des salaires par rapport à la hausse du coût de la vie, calculés selon un index des organisations ouvrières ; contre la centralisation bureaucratique des négociations ; pour la démocratie ouvrière dans les syndicats ; contre toute forme d’intervention de l’État dans les syndicats ou de politique des revenus ; pour un accord salarial d’une année ; pas de négociations secrètes ; pour le droit des syndiqués de voter sur l’accord salarial. Ces revendications sont dans l’intérêt de l’ensemble de la classe ouvrière.

— Les marxistes-révolutionnaires doivent en particulier, dans leur propagande, présenter une perspective globale de lutte de classes afin de stimuler la politisation de la lutte et d’actualiser le problème du contrôle ouvrier à chaque étape de la lutte. Il faut ainsi préparer les travailleurs à développer la lutte contre le pouvoir de la bourgeoisie, pas seulement dans chaque usine, mais dans l’ensemble de la société.

— Nous devons aussi essayer de lutter contre une division sectorielle des luttes des différentes couches de travailleurs. Nous devons stimuler le travail de solidarité et consciemment lier les luttes des autres secteurs avec celles de la classe ouvrière. Nous devons faire comprendre aux travailleurs la nécessité de trouver des alliés dans la lutte contre l’exploitation capitaliste.

— Les rapports de forces entre la bureaucratie et les groupes de travailleurs combatifs prennent un aspect très complexe qui demande une attitude tactique souple de la part des marxistes-révolutionnaires.

Les tendances anti-syndicalistes qui existent au sein de la gauche révolutionnaire ont été stimulées par la vague de grève de 1969-70, avec ses formes hautement développées d’auto-organisation et l’hostilité très grande des travailleurs envers les organisations syndicales. Aucune organisation d’extrême gauche — pas même la RMF — n’a échappé à ces sentiments largement répandus. Pour la RMF cela ne s’exprima pas par une politique anti-syndicale mais se traduisit par des polémiques et une phraséologie trop générales avec ces tendances et par une certaine confusion théorique et une incapacité à formuler un programme clair d’intervention dans les syndicats.

Quelle est donc notre attitude envers la question de l’auto-organisation ? Tout pas en avant au sein des syndicats dans le sens d’une politique de lutte de classes rend plus facile la tâche de mobiliser les travailleurs. Il n’y a pas de muraille de Chine entre le travail quotidien dans les syndicats et la création d’un comité de grève au cours d’une lutte ouverte contre les employeurs ; et il n’y a pas nécessairement de contradiction entre le syndicat et le comité de grève. Un accroissement de l’activité au sein des syndicats — une plus grande participation aux réunions, le droit de voter sur les accords salariaux, la fin des négociations secrètes — accroît la force des travailleurs et du syndicat lui-même ; parallèlement, cela affaiblit la bureaucratie. De tels développements stimuleraient également l’apparition d’organes d’auto-organisation durant les grèves ; des assemblées générales seraient organisées régulièrement durant les luttes et une direction élue de la grève serait sous le contrôle de l’ensemble des travailleurs qui pourraient la révoquer à volonté.

Ceux qui analysent de façon erronée le caractère de classe des syndicats, qui identifient la bureaucratie au syndicat lui-même et qui tentent de développer leur activité en fonction de cette analyse vont être de plus en plus dépassés par l’activité des travailleurs eux-mêmes. La lutte des classes a déjà montré l’inconsistance de telles analyses.

Novembre 1974

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