La conférence travailliste s’est terminée le 29 novembre plus par une complainte que par une explosion. Malgré les soupirs de soulagement de la direction travailliste, l’affaire est loin d’être terminée.
Les éléments fondamentaux de la crise politique, économique et sociale en Grande-Bretagne ont déjà été exposés ici (voir Inprecor n°10). Les luttes massives de la classe ouvrière britannique, combinées à l’aggravation régulière de la situation économique, empêchent toute solution politique stable pour la classe capitaliste en dehors d’un renversement important des rapports de forces entre les classes au détriment des travailleurs, tout d’abord au niveau politique et ensuite au niveau économique et social. L’axe de la stratégie de la bourgeoisie visant à opérer ce tournant a été la marche vers l’État fort. Parallèlement, étant donné que les bases économiques permettant de larges réformes ont été balayées et que la lutte des masses a entraîné une radicalisation au sein du mouvement ouvrier, des sections du Parti Travailliste, y compris une partie de la direction, ont été obligées de développer un programme de « gauche » pour tenter de freiner le déclin de la base électorale du Parti Travailliste dans la classe ouvrière. (Les travaillistes ont gagné les élections avec un pourcentage de vote plus faible que celui qu’ils avaient obtenu quand ils remportèrent les élections de 1970). Le rôle toujours plus marginal du Parti Travailliste dans la stratégie du grand capital a été un autre élément de pression dans ce sens sur le parti.
La « gauche » travailliste et le Contrat Social
La gauche du Parti Travailliste a été stimulée par des sections de la bureaucratie syndicale qui avaient également été poussées vers la gauche par la combativité de la base. Pour la première fois, deux programmes commençaient à exister dans le parti. La gauche commença à proposer le contrôle des industries par l’État, la gestion ouvrière, l’ouverture des livres de compte des principales entreprises capitalistes aux ouvriers, etc. Le centre et la droite maintenaient le cours traditionnel du Parti Travailliste britannique, espérant infliger des défaites à la classe ouvrière par le biais de la bureaucratie syndicale. L’arme développée par les travaillistes face à la crise capitaliste fut le Contrat Social, vieux programme de réduction volontaire des salaires habilement concocté politiquement.
Le Contrat Social a également joué un rôle interne pour les travaillistes, servant de pont entre la droite et la gauche, en offrant simultanément le contrôle étatique et la réduction des salaires. Le flou même des termes du Contrat Social était nécessaire pour permettre les tournants et les manœuvres politiques qui s’avéreraient indispensables dans la lutte entre la droite et la gauche au sein du parti et des syndicats. « Miraculeusement », le budget de Denis Healey, présenté en novembre, devint une partie du Contrat Social. Cet « amendement » dont on n’avait pas encore parlé, signifiait une aumône de £1,5 milliard à l’industrie dont le coût devrait être supporté par la classe ouvrière sous la forme d’augmentations des prix. Comme le remarquait un des délégués à la conférence du Parti Travailliste : « Le but de ce budget est de redonner du nerf au patronat alors que nous venons de passer cinq ans à le démonter ».
La gauche à la conférence
Qu’arriva-t-il à la gauche à la conférence du Parti Travailliste ? La conférence, originalement prévue pour septembre, fut retardée jusqu’au lendemain des élections. Du 26 au 29 novembre, dans le Central Hall de Westminster, les délégués discutèrent de la politique économique, du Marché Commun, et de beaucoup d’autres problèmes. On s’attendait à une offensive importante de la gauche sur tous ces points. Mais elle n’eut pas lieu. Même sur la question des élections au Comité Exécutif National (la direction extra-parlementaire du parti), la gauche ne marqua pas de points significatifs. Elle ne réussit même pas à démettre le Chancelier de l’Échiquier, Denis Healey, la bête noire actuelle de la gauche travailliste à cause de son récent budget. La gauche gagna un nouveau siège à l’exécutif du parti avec l’élection d’un nouveau représentant du Seamen’s Union (Syndicat des Marins). Cela lui donne une majorité d’ensemble de deux voix. Anthony Wedgwood Benn, un des dirigeants de la gauche, reçut le vote le plus élevé dans les sections locales du parti, mais cela ne change rien dans la mesure où, normalement, cette position est prise par Michael Foot, actuellement Ministre de l’Emploi et une des plus anciennes personnalités de la gauche travailliste. The Economist, principal journal de la bourgeoisie industrielle, commenta : « M. Wilson et son équipe auront probablement l’impression d’avoir été un peu lâchés ». Même la résolution demandant une conférence spéciale sur la renégociation des termes de l’appartenance de la Grande-Bretagne au Marché Commun, adoptée contre la volonté de la direction travailliste, signifiait selon le Times du 1er décembre que « rien n’avait fondamentalement changé en ce qui concerne le Marché Commun et c’est la conférence de l’année prochaine qui comptera sur ce problème ».
Qu’arriva-t-il donc à la gauche ? La première chose à souligner est que le problème qui domina réellement la conférence, et certainement la période précédente, fut la question de savoir envers qui les députés travaillistes et les ministres du parti devaient être responsables. À ce sujet, Richard Clements faisait le commentaire suivant dans le n° du 22 novembre de Tribune (journal de la gauche travailliste) : « La démocratie n’atteint sa propre consistance que quand elle est liée à la tolérance. Ma conviction la plus profonde est que, au cours des cinq dernières années, nous avons presque obtenu les bons ingrédients ».
Ian Mikardo, député de la gauche, parlant au nom de la présidence sur cette question à la conférence, montra en pratique ce que ce mélange signifiait. C’est à lui que revint la tâche de s’opposer, au nom de la direction, à une proposition selon laquelle les députés travaillistes devraient passer par une nouvelle procédure de sélection dans les sections locales du parti avant les élections. Le 31 octobre, un mois avant la conférence, le caractère de ce mélange apparut également clairement quand le Ministre de l’Industrie, Tony Benn, et le Ministre du Développement d’Outre-Mer, Judith Hart, se firent réprimander pour avoir soutenu une motion du Comité Exécutif National déplorant le fait que le gouvernement autorise une visite de la flotte britannique à Simonstown en Afrique du Sud. Wilson exigea une assurance écrite que ces ministres défendraient à l’avenir la ligne du cabinet au sein du Comité Exécutif.
Cet acte, déclarent les éditeurs du Times du 2 décembre, « suggère qu’il y a en fait plus en jeu que trois ministres s’éloignant de la ligne au sujet d’une visite de la marine en Afrique du Sud. Et en fait, il y a plus. Nous assistons à des mouvements préliminaires… avant que la bataille ne commence sur la question de l’autorité au sein du mouvement travailliste ».
Les syndicats
Les syndicats ont été traditionnellement le rempart de l’aile droite dans les conférences du Parti Travailliste. Cette situation changea quand la vieille bureaucratie se montra incapable de contenir les luttes de la base contre la politique des revenus des gouvernements Wilson de 1964-70. Cette lutte fut si intense qu’elle entraîna un tournant significatif à gauche des directions syndicales. Dans la lutte sur la démocratie au sein du Parti Travailliste, la confusion totale de la gauche au sein des sections locales fut renforcée par une série de votes en faveur de la présidence de la part de la bureaucratie syndicale. Pour elle, la question de la responsabilité des députés et des ministres est, au mieux, abstraite ; au pire elle met énormément en danger ses propres positions. La base du maintien de l’influence politique renforcée de la bureaucratie syndicale se trouve, au moins en partie, dans ses rapports directs avec le cabinet. De plus, une telle responsabilité dans ses propres organisations représenterait un véritable danger dans la période actuelle de montée des luttes. Finalement, cette responsabilité enfermerait la direction du Parti Travailliste dans une camisole de force, empêchant ainsi les manœuvres que la bureaucratie syndicale devra effectuer dans la difficile période à venir.
Mais le véritable problème se trouve essentiellement dans la nature du tournant à gauche au sein du Parti Travailliste et des syndicats. Deux journées de la conférence furent occupées à discuter des changements dans le règlement du parti, thème soigneusement choisi par la direction Wilson afin de diviser et de désamorcer la gauche en prenant avantage de sa faiblesse politique. Celle-ci trouve sa racine essentiellement dans son incapacité d’étendre son programme économique très limité et très partiel au domaine politique, à la fois au sein du parti et des syndicats. La gauche ne réussit même pas à forger les instruments politiques nécessaires pour appliquer son programme limité, basé sur une rupture avec les intérêts immédiats de la bourgeoisie. La lutte pour la démocratie ouvrière au sein du Parti Travailliste est l’extension nécessaire au cadre politique du parti de la volonté de développer un programme gouvernemental de gauche. L’incapacité de la gauche à mener une telle lutte reflète à la fois les limites de son programme et, en dernière analyse (et c’est une des choses qui la sépare des révolutionnaires), sa conception selon laquelle elle serait responsable devant le parlement (c’est-à-dire l’État bourgeois) et non devant les organisations de la classe ouvrière. C’est cette conception qui permit à Wilson de renforcer sa position ; il attaqua la gauche exactement sur son flanc le plus faible.
Une double opération
La première partie du projet de Wilson à la conférence était de s’occuper de la gauche. La seconde partie, liée à la première, était plus subtile. Le deuxième jour de la conférence, Wilson déclara que le Parti Travailliste était désormais « le parti naturel de gouvernement ». Sa petite majorité au parlement commence à lui apparaître plus sûre face au désarroi des partis bourgeois, désarroi qui se développe depuis la chute du gouvernement Heath au début de cette année — et qui reflète la crise de toute la stratégie de la classe dominante. Mais la déclaration de Wilson se réfère également à autre chose. Il faut souligner que le Parti Travailliste est revenu au gouvernement presque immédiatement après avoir commencé son « tournant à gauche ». La venue du parti au gouvernement offrit une base matérielle à un renouvellement important de l’aile droite. Dans ce sens, les députés de la gauche mirent le doigt sur un point important, quand ils déclarèrent que le budget de Healey représentait une victoire du Ministre des Finances contre le Parti Travailliste. Des sections de la droite travailliste ont essayé de trouver une base en dehors de la classe ouvrière et de ses organisations. Elles se tournèrent pour cela vers des secteurs de l’appareil d’État et des industries nationalisées.
Cette situation fut renforcée quand la majorité travailliste, assez précaire à première vue, s’avéra être suffisante pour permettre au gouvernement de survivre sans avoir à faire face à une initiative unifiée au Parlement visant à le renverser, au moins pendant une période. Le prix politique d’une telle initiative serait très élevé en termes de réaction de la classe ouvrière. Et la crise interne des partis bourgeois empêche, de toutes façons, tout mouvement précipité de la classe dominante dans cette direction.
Au cours de l’été la droite travailliste organisa une série de réunions relativement publiques pour mettre sur pied son offensive contre la gauche. Shirley Williams, Ministre des Prix, et Roy Jenkins, Ministre de l’Intérieur, annoncèrent leur intention de démissionner si le cabinet ne soutenait pas la renégociation des termes de l’appartenance au Marché Commun. Ce chantage ouvert ne rencontra pas beaucoup de réaction de la part de la gauche. La victoire parlementaire récente du Parti Travailliste a renforcé la position de la droite. Ensuite, malgré une combativité maintenue de la base, le nombre de grèves a baissé au cours des derniers mois (ce qui est normal pour cette période de l’année). La bureaucratie syndicale n’est plus soumise au type de pression constante sous laquelle elle se trouvait cet été au moment des conférences syndicales. Le Trades Union Congress (Centrale Syndicale unique) a pu endosser le Contrat Social travailliste lors de sa conférence d’automne et les grandes luttes n’ont pas encore commencé.
L’opération planifiée par Wilson à la conférence était donc de tenter de gagner l’appui de la classe dominante en utilisant les marges de manœuvre que lui avaient accordées quelques mois de paix sociale relative, le désarroi du parti conservateur, le blocage partiel et temporaire de sa propre aile gauche, et l’énorme subvention qu’il vient de donner à l’industrie privée par le biais du budget. Mais il identifie les problèmes internes du parti conservateur à un processus de réélaboration d’une stratégie par la classe dominante dans son ensemble. S’il est vrai que l’on a assisté à certaines ruptures dans des secteurs de la classe dominante, aucune section significative ne s’oriente vers un soutien du Parti Travailliste ou un soutien du Contrat Social. Néanmoins, tel est l’objectif de Wilson. Il aimerait jouer pour la classe dominante britannique un rôle similaire à celui que le chancelier Helmut Schmidt joue pour la classe dominante allemande. C’est pourquoi Wilson invita Schmidt à la conférence.
La situation des luttes
Des chiffres publiés récemment montrent que depuis octobre 1973 les salaires ont augmenté de 22,8 %, c’est-à-dire environ 5 % de plus que le taux d’inflation. Malgré les terribles menaces des dirigeants capitalistes, le chômage n’augmente que très lentement. Il y a actuellement 650 000 chômeurs et ce chiffre progresse à raison de 600 par mois. Le chômage n’a pas encore atteint le cœur de la classe ouvrière. Si la bureaucratie a tenté de réduire les revendications salariales cet hiver, le bilan montre que cette opération est loin d’avoir réussi.
La direction du syndicat de la métallurgie se limita à demander une « augmentation substantielle » (battant la gauche qui demandait un salaire de £50 par semaine pour les ouvriers spécialisés membres du syndicat et une augmentation proportionnelle pour les ouvriers semi-spécialisés et non spécialisés) ; mais George Smith, secrétaire général du syndicat du bâtiment et des techniciens, a été jusqu’ici incapable de remplir la promesse faite au gouvernement de limiter les revendications mises en avant par la conférence de son syndicat, qui demanda des augmentations de 87 à 109 %. L’exécutif du syndicat des mineurs ne put pas accepter l’accord de productivité proposé par la direction des mines, et l’accord fut rejeté par la large majorité de la base (par un vote de 2 contre 1). Les travailleurs auxiliaires des hôpitaux continuent leur campagne militante qui se développe depuis le début de l’été. Ces travailleurs n’ont pas abandonné la perspective de la lutte, malgré leur position économique extrêmement faible. Tous ces exemples montrent que la combativité de la classe ouvrière est loin d’avoir baissé ; en fait tout le monde s’attend à une importante explosion de luttes salariales au printemps prochain.
Il faut, ensuite, souligner l’attitude de la classe dominante vis-à-vis du gouvernement travailliste et de son Contrat Social. On peut mieux la juger à partir de l’action récente de l’organisation patronale en Grande-Bretagne, la Confédération de l’Industrie Britannique (CBI — Confederation of British Industry). Le 22 novembre, une semaine après l’annonce du Budget de Healey, elle refusa de donner une ligne directrice à ses membres quant au type d’accords qui pouvaient être passés avec les syndicats. M. Batman, de la CBI, déclara : « À moins que le gouvernement ne nous aide plus, notre capacité de résister aux revendications salariales est limitée ». Le degré de confiance existant entre le gouvernement et les patrons fut encore érodé quand les travaillistes répondirent à cela en proposant d’« amender », par le biais du Code des Prix, les employeurs qui accordaient des « accords salariaux inflationnistes ».
Les manœuvres de Wilson, dans la conférence travailliste et en dehors, découlent de la faiblesse politique de la gauche et des rapports de forces paralysants auxquels la classe dominante est confrontée. Ces manœuvres ne peuvent pas représenter une nouvelle stratégie pour la classe dominante. S’il est vrai que celle-ci observe avec anxiété les développements en cours dans le parti conservateur, elle n’a pas abandonné ses objectifs centraux. La formule économique pour le capitalisme développée par le gouvernement Wilson entre 1964 et 1970 et consolidée par la suite par Heath — c’est-à-dire la transformation du capitalisme britannique sous la direction du capital industriel et son orientation vers le marché commun — n’a pas encore trouvé la formule politique appropriée, une formule permettant de modifier substantiellement les rapports de forces dans la société, au détriment de la classe ouvrière. Dans le contexte social et économique actuel en Grande-Bretagne, cela signifie le développement d’un État fort.
Au fur et à mesure que la situation économique s’aggrave et que les travailleurs s’orientent vers les luttes de la fin de l’hiver et du printemps, la paralysie actuelle des perspectives immédiates de la bourgeoisie va se transformer en désespoir. Une telle situation — et tout le monde est d’accord pour dire qu’elle est pratiquement inévitable — ébranlera l’équilibre de droite actuel au sein du Parti Travailliste. Qu’elle soit précipitée par la question du blocage des salaires ou la question du Marché Commun, la crise de la social-démocratie — intensifiée par l’expérience d’une explosion ouvrière combinée à une situation économique grave — n’est que temporairement retardée ; elle n’est en rien écartée.
Décembre 1974