FRANCE P. ROUSSET Du 19 au 22 décembre 1974 s'est tenu à Paris le congrès constitutif de la Ligue Communiste Révolutionnaire (section française de la IVème Internationale). Ce congrès fera date dans l'histoire du mouvement trotskyste français. Parce qu'il s'est attaché à analyser une réalité sociale et politique fort différente de celles qui prévalaient lors des 3 congrès ( 1969, 1971, 1972) de l'ex-Ligue Communiste, dissoute en juin 1973 par le gouvernement pour ses activités anti-fascistes et anti-racistes. Parce que la nouvelle organisation enregistre de profonds changements par rapport au passé, notamment dans ses liens avec les luttes ouvrières, et doit, en conséquence, résoudre des problèmes nouveaux d'intervention. Le contexte politique Les trois congrès de l'ex-Ligue Communiste se sont déroulés dans un contexte politique que l'on pourrait définir comme celui de l'après-Mai 68. Le gaullisme entrait alors en crise ouverte. Les partis ouvriers réformistes n'offraient aucune perspective politique consistante à la classe ouvrière consciente de combien cette carence avait pesé lors de la grève générale. L'extrême-gauche révolutionnaire affirmait sa présence à l'occasion d'importantes mobilisations centrales. Une nouvelle génération de militants ouvriers d'avant-garde émergeait progressivement dans les entreprises. Aujourd'hui, la récession économique internationale domine la scène politique française. Dans l'état actuel du rapport de force entre les classes , le régime Giscard d'Estaing apparait incapable de résoudre la crise de direction bourgeois ouverte en France avec l'ébranlement du
LECONGRES
DE FONDATION
DE LA
REVOLUTIONNAIRE
bonapartisme. Il est condamné à la gérer au mieux en préparant les prochains affrontements sociaux. Les militants révolutionnaires et ou -vriers sont maintenant confrontés à l'affirmation par les grands partis réformistes (PS et PCF) d'une solution apparente à la crise : l'Union de la Gauche et son Programme Commun de Gouvernement. Enfin, les luttes antérieures menées dans les entreprises, l'accélération de l'inflation, l'apparition d'un chômage massif, exigent de l'avant-garde qu'elle soit plus capable qu'avant d'offrir des réponses précises, et concrètes, quant à la manière de lutter. Dans cette conjoncture politique, la faiblesse des racines sociales de l'extrême-gauche, les déviations ultra-gauches ou opportunistes qui la traversent pour une grande part, pèsent de tout leur poids. Elle subit une crise générale de croissance, marquée par la recomposition de certaines organisations (départ du courant Rocard du PSU), l'éclatement de scissions (dans Lutte Ouvrière -- courant trotskyste économiste), la disparition d'un courant mao-spontanéiste centralisé au profit d'un gonflement - - relatif - - des sectes mao-staliniennes (Humanité Rouge et Front Rouge), l'absence d'orientation définie Révolution | -- courant ultra-gauche issu de l'ex-Ligue Communiste), la marginalisation complète (AJS-OCI - - secte trotskyste droitière). Une organisation en mutation Le mouvement trotskyste lié à la IVème Internationale s'est avéré le plus à même, au sein de l'extrême-gauche française, à saisir les données nouvelles de la situation politique et des luttes de classe. Il n'empêche qu'elles ont né-
cessité l'ouverture d'un débat interne très ample. Et ce d'autant plus que nous en sommes à une étape très particulière de notre développement organisationnel. Les statistiques concernant l'organisation et le congrès (composition sociale, sexe, âge, responsabilités syndicales, etc.) illustrent le progrès enregistré non seulement par rapport à la période avant Mai 68, mais aussi par rapport aux deux dernières années. Le changement le plus important par rapport aux trois congrès de l'ex-Ligue Communiste concerne la composition sociale. Les salariés représentent 61% des militants ( 69% si l'on compte les étudiants salariés). Soit 12% d'ouvriers, 17% d'employés, 5% de techniciens, 3% de cadres, 13% d'enseignants titulaires, 8% d'enseignants auxiliaires, 4% de chômeurs (sans parler de plus de 5% de "divers"...). Les étudiants n'atteignent plus que le pourcentage de 24% (susceptible d'augmenter un peu durant l'année universitaire); les lycéens à peine 5%. Au printemps dernier, une conférence nationale des groupes Taupe Rouge ( de sympathisants travailleurs) et des cellules d'entreprise de ce qui était le Front Communiste Révolutionnaire avait rassemblé 1.300 militants dans une ville de province, Lyon. Au-delà de ces chiffres, cependant, il y a une implantation ouvrière très inégale: forte dans les hôpitaux, les postes et télégraphes par exemple, elle est relativement plus faible dans le prolétariat industriel, métallurgie, automobile, etc.. Plus important, un nombre croissant de militants syndicaux (près de 55% du nombre total des membris sont à la CGT, à la CFDT -- les deux principaux syndicats ouvriers -- et à la FEN le syndicat enseignant) ont une expérience réelle de lutte et assument des responsabilités syndicales (c'est le cas, à titre divers, de plus d'un tiers des syndiqués). Les débats sur les tâches ont corrélativement changé; ils sont devenus très Entre le 3ème congrès de l'ex-Ligue Communiste et le congrès de fondation de la LCR, notre mouvement a cru de 15 à 20%, malgré les départs trop fréquents de militants. Mais ces progrès considérables ( rappelons que, il y a 6 ans, nous n'intervenions encore presqu'en milieu étudiant) ne doivent pas cacher les faiblesses de notre développement. L'organisation reste très jeune. Elle a, certes, notablement "vieilli". L'âge moyen des délégués au congrès était de 3 ans supérieur à celui du 3ème congrès de l'ex-Ligue Communiste. Les tranches d'âge les plus nombreuses dans l'organisation sont celles des 21 à 25 ans (47%), 26 à 30 ans (27%) et 18 à 20 ans (13%). Mais 50% environ des militants ne sont dans le mouvement trotskyste que depuis 1972. 26% seulement ont 5 ans et plus d'activité politique dans notre courant. Contre 21% qui ont adhéré en 1974. Cela montre que si l'organisation croft numériquement régulièrement elle n'en perd pas moins un nombre important de militants et c'est grave. La composition par sexe est en progrès. Elle reste cependant très inégale. Il y a environ 30% de militantes dans la LCR. Plus significatif encore, le pourcentage tombe à 23% en ce qui concerne les délégués au congrès et à 16% en ce qui concerne les responsabilités au niveau des vilDe façon plus générale, les militants ouvriers rencontrent d'importantes difficultés dans leurs prises de responsabilités centrales dans l'organisation et le renforcement des cellules d'entreprises est beaucoup plus lent que la multiplication des groupes de sympathisants organisés (les groupes Taupe Rouge) dans les entreprises. Le problème ne peut pas être présenté qu'en chiffres. Le mouvement trotskyste français est devenu une véritable organisation politique nationale (le "plus petit des partis" disent parfois des journalistes bourgeois). Mais la LCR n'est pas encore - - et de loin - - à même d'offrir une alternative politique concrète et crédible aux partis réformistes. n'avons été aussi impliqués dans d'importantes luttes ouvrières (dernier exemple en date, celui de la grève des PTT), jamais les thèmes qui nous sont propres n'ont été aussi discutés dans le mouvement ouvrier (comme celui de l'auto-organisation de la classe ouvrière) et jamais notre implantation syndicale n'a été aussi notable. Mais nous sommes encore incapables d'offrir pratiquement des solutions nationales aux luttes et des débouchés nationaux aux batailles de tendances menées dans les syndicats ouvriers. Les résultats de 5 ans d'activité anti-militariste, nourrie par la crise de l'armée française, ont dépassé tout ce qui pouvait être espéré. Mais l'extrême-gauche n'a pas su initier, en soutien aux manifestations de mobilisations centrales équivalentes à celles du mouvement contre la Loi Debré de 1973, etc.. Nous en sommes à une étape très particulière de notre développement où nos responsabilités objectives ont considérablement grandi, où nos capacités d'intervention dans la lutte de classes sont sans commune mesure avec celles d'il y a 6 ans ou même 3 ans, mais où nous ne pouvons toujours pas offrir en pratique d'alternative nationale à la politique des partis réformistes. La combinaison d'un changement dans la situation politique française et d'une étape de tension de notre développement organisationnel, le tout sur un fond d'approfondissement européen de la lutte de classes, voilà ce qui rendait nécessaire l'ouverture d'un_large débat interne. L'organisation s'est divisée en quatre tendan-
FRANCE ces quant à l'orientation à adopter, quant à l'anasituation politique, de la forme et du contenu de notre travail de masse, quant aux mesures organisationnelles à prendre en conséquence. Ce sont les thèses de la tendance 2 qui ont prévalu. Le congrès a souligné la nature structurelle de la crise du régime. Il ne peut espérer en effet, en l'état actuel des choses, d'éclatement de l'Union de la Gauche, malgré le débat qui oppose aujourd'hui le Parti Communiste (PC) et le Parti Socialiste (PS), provoquant le ralliement du PS à une solution centriste.. La recomposition du PS, en effet, en serait remise en cause. Tout en soulignant la nature bourgeoise du Programme Commun de Gouvernement et l'existence d'une orientation de collaboration de classe de la part du PC et du PS, le congrès s'est refusé à caractériser l'Union de la Gauche comme un front populaire embryonnaire ( comme le proposait la tendance 4). La contradiction essentielle de l'Union de la Gauche reste d'être un front de collaboration de classes perçu par la classe ouvrière comme l'unité des grands partis ouvriers. Elle tend donc à la fois à dévoyer la lutte de classes et à la stimuler par l'espoir qu'elle suscite en offrant une alternative apparemment crédible à la crise de direction bourgeoise. C'est en conséquence directement le projet réformiste et du PS et du PC qu'il faut dénoncer comme tel et non mettre avant tout l'accent sur l'alliance organique nouée avec des forces bourgeoises - - les radicaux de gauche - - (comme le préconisait la Le congrès a concrètement pour la France la place que l'émergence d'une avant-garde large -- et en son sein d'une avant-garde ouvrière à caractère de masse - - décrite dans le document européen adopté au Xème Congrès Mondial de la IVème Internationale , occupe dans la construction de la section française. La tendance 4 en niait la place centrale, rejetant la conclusion du document européen. Atteindre les masses par des mobilisations concrètes grâce à la mise en mouvement de l'avant-garde large que représente cette génération de militants qui - - sans opérer une rupture stratégique avec le réformisme -- échappe concrètement au contrôle des bureaucraties et affirme une capacité d'initiative autonome. Gagner l'hégémonie sur cette dernière en contribuant à l'orienter vers les masses et en renforçant qualitativement notre implantation dans l'avant-garde ouvrière large. Appliquer dans cette optique une démarche de front unique ouvrier qui s'appuie sur les aspirations unitaires des masses pour un programme de lutte de classe. S'adresser en conséquence de façon prioritaire, en ce qui concerne l'extrême-gauche, aux courants politiques centristes qui reflètent à leur manière le processus de radicalisation en cours dans la classe ouvriere en ouv rant un débat, notamment avec le PSU. Orientation d'ensemble donc, rejetée par la tendance 1 qui y voit, entre autres, la tentation d'une adaptation aux aspirations propres et confuses de l'avant-garde ouvrière large, et par la tendance 3 qui craint qu'une différenciation trop marquée entre l'avant-garde large et sa composante ouvrière ne fasse naitre une orientation ouvrièris-
Ce débat fut central pour les implications qu'il pouvait avoir aussi bien dans l'analyse de la situation politique que dans les orientations tracées pour le travail de masse et dans les choix de construction de l'organisation (au niveau national et des villes). Le congrès enfin a impulsé une profonde modification de notre travail de masse à partir de l'expérience accumulée dans le travail de solidarité Chili, le mouvement de libération des femmes, les luttes ouvrières, etc.. Il restait en effet par trop marqué par une conception "initiativiste" (vivant de mobilisations centrales répétées) et par une pratique parfois sectaire. Le congrès a conclu, enfin, ses travaux en adoptant une série de mesures qui doivent accélérer la mutation en cours de notre mouvement. Priorité est donnée à la formation politique et avant tout à la formation de cadres; à la prise en charge par les directions centrales de l'intervention ouvrière et à la mise en place de publications et d'écoles de formation spécifiquement adaptées à l'éducation des militants ouvriers; à la transformation de notre système de presse en préparant le lancement d'un quotidien en septembre-octobre prochain; modification du fonctionnement des directions. C'est en fait un nouveau système d'organisation qui doit être progressivement mis en place, qui doit s'appuyer sur une politisation qualitative de la vie intérieure de la Ligue, la transformation de ses rapports au travail de masse, la modification des comportements militants toujours marqués par l'individualisme, le sexisme ou l'élitisme. Pour l'essentiel le débat aura porté sur le problème de l'application de la démarche du Programme de Transition à la tactique de construction du parti dans une situation politique et dans un rapport de force déterminés. Il intéresse à ce titre l'ensemble de l'Internationale. Ce congrès aura été préparé - et permis - par la tenue d'un débat démocratique réel. Tout courant qui regroupait sur la base d'une orientation politique trente signatures de militants bénéficiait des droits des tendances : finances égales fournies par l'organisation; droit de réunions locales, régionales ou nationales; place égale dans le bulletin intérieur, droits égaux aux voyages d'orateurs, temps de rapports égaux au congrès et temps d'intervention des délégués supérieurs à la proportionnelle des votes enregistrés dans les congrès régionaux, présence au nouveau comité central. La faiblesse politique relative de l'organisation comme ses disfonctionnements nombreux ont évidemment pesé négativement sur les débats.
Mais leur déroulement a marqué un progrès important par rapport aux trois congrès de l'ex-Ligue Communiste. Une réelle tradition de centralisme démocratique s'implante ainsi. Et cela est décisif pour l'avenir, d'autres débats devant nécessairement surgir. C'est après ce débat que la tendance 2 a recueilli 59% des voix des délégués au congrès; la tendance 3, 19%; la tendance 1, 18.6% et la tendance 4, 3%. Les débats ouverts par ce congrès portaient uniquement sur la France. Le congrès n'en fut pas moins internationaliste. Par sa demande d'intégration à la IVème Internationale. Par les saluts qu'il envoya aux prisonniers politiques espagnols, aux peuples des anciennes colonies portugaises et à ceux d'Indochine en lutte, au camarade Ceylanais Wijeweera qui venait d'être condamné lourdement, aux militants chiliens confrontés à la dictature. Par la présence de (suite de la page 2)
la mort de Jabra
représentants de nombreuses organisations de la IVème Internationale, par les saluts qu'on tenu à y apporter les militants chiliens : Luis Vitale, militant trotskyste du PSR, Edgardo Enriquez, au nom du MIR, ainsi qu'un camarade de la Ligue Communiste du Chili. Par les messages adressés par le PDUP-Manifesto et Lotta Continua (Italie), la Junte de Coordination Révolutionnaire d'Amérique Latine, le Parti Révolutionnaire des Travailleurs d'Argentine. Enfin par le salut du représentant du Secrétariat Unifié de la IVème Internationale. Le premier congrès du Front Communiste Révolutionnaire, devenu Ligue Communiste Ré» volutionnaire, a poursuivi ainsi la tradition du Parti Communiste Internationaliste et de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire, dissouts par le gouvernement en juin 1968, et de l'ex-Ligue Communiste, dissoute en juin 1973. Nous attirons l'attention sur cette article parce qu'il résume une autre des contributions théoriques centrales du camarade Sald au développement d'un programme pour la révolution arabe. Sald a littéralement été l'un des premiers arabes à se ren-