PORTUGAL les manoeuvres électorales
A. UDRY Le Général Gonçalves, au cours d'une allocution télévisée le 20 février, lança mise en garde "contre l'extension des tendances extrémistes dans la classe ouvrière". Parallèlement, il mit l'accent sur le processus d'institutionalisation du MFA (Mouvement des Forces Armées) et sur le rôle central de ce dernier face au nouveau pouvoir qui devrait sortir des élections du 12 avril. Une crise approfondie Le gouvernement provisoire, et plus spécialement le MFA et la Junte de Salut National, doivent faire face à la conjonction d'une crise économique approfondie et d'une multiplication des luttes ouvrières qui expriment une nouvelle phase de la lutte de classe depuis mai 1974. Le chômage s'étend rapidement. Les chiffres actuels indiquent que la limite des 200.000 chômeurs est dépassée. Ce chômage est le fruit de divers facteurs. Premièrement, l'émigration s'est considérablement ralentie. Durant les trois premiers trimestres 1974 -- c'est-à-dire avant que les effets de la récession généralisée ne se soient véritablement fait sentir -- l'émigration avait baissée de 36% par rapport à la même période de 1973. A cela s'ajoute le retour des immigrés employés en France, en Allemagne, en Belgique, en Suisse ( de 1965 à 1973, l'émigration a absorbé un million de travailleurs portugais). Ensuite, la rentrée des colons ainsi que la réduction du contingent vont gonfler le nombre des sans emplois. Enfin, la multiplication des licenciements partiels ou complets et la crise aigue de la construction et du tourisme contribuent à l'augmentation de cette armée de chômeurs dans laquelle ne sont pas comptabilisés les étudiants ne pouvant pas entrer à l'université, les jeunes n'ayant pas obtenu un premier emploi ou encore le sous-emploi rural.
L'inflation se combine avec la récession. Les derniers chiffres montrent que l'indice des prix à la consommation pour la ville de Lisbonne a augmenté sur un an de 41%. Le déficit de la balance des paiements est gigantesque. Il est estimé à 45 millions de contos ( 1 conto = 1000 escudos). Traditionnellement les "revenus invisibles" permettaient de compenser le déficit de la balance commerciale. Les exportations vers la Grande-Bretagne -qui représentent le débouché majeur du capitalisme portugais - - se sont écroulés et l'ensemble des exportations vers la Communauté Economique Européenne a décliné. De plus, les exportations vers les anciennes colonies, quand bien même leur importance relative avait décru, se sont considérablement rétractées. Vu les nouveaux rapports de force qui se sont établis au niveau des entreprises (institution des syndicats et rôle des commissions ouvrières), les capitalistes anglais, allemands, suédois, ainsi que les capitalistes portugais, qui avaient investi pour profiter des "coûts salariaux" très bas, remettent leurs inves -tissements, ou font tout simplement la grève des investissements, d'autant plus que les débouchés se sont contractés. Ainsi, alors que pour l'année 1974 le processus s'accélérait, au cours des deux premiers mois de l'année 1975, la formation brute du capital a déjà décliné de plus de 4% par rapport à 1974. Le gouvernement provisoire, le MFA et la Junte, face à une telle situation, misent sur une certaine démobilisation de la classe ouvrière, la restriction de ses droits d'activité syndicale ( Loi syndicale) afin de réunir les pré-conditions à la mise en place du plan d'ugence économique.
PORTUGAL Le développement des luttes ouvrières Or, depuis janvier 1975, apparait clairement une modification de l'activité des masses ouvrières. La manifestation "pour l'unité syndicale" du 14 janvier, à Lisbonne, traduisait ce changement. En effet, alors que le PCP( Parti Communiste portugais) et l'Intersyndicale voulaient centrer la manifestation -- qui a rassemblé 300. 000 travailleurs -sur le soutien au MFA et à la Loi sur l'unité syndicale, une grande partie des travail-
Men firent une mobilisation " contre l'exploitation capitaliste"; pour leurs revendications les plus importantes (salaire minimum et sécurité de l'emploi) et pour l'unité dans la lutte des travailleurs. manifestation des commissions ouvrières -qui a réuni plus de 30. 000 travailleurs à Lisbonne venant des principales entreprises (Efacec-Inel, TAP, Lisnave, Setnave, sey, CTT, Timex, etc.) -- exprimait aussi le développement de la combativité ouvrière et la maturation d'une conscience anti-capitaliste dans des secteurs larges d'avant-garde de la classe ouvrière. L'appel à cette manifestation lancé par l'assemblée générale des travailleurs d'Efacec-Inel affirmait : "Le chômage est une conséquence inévitable du système. Il revient aux travailleurs de le détruire et de construire un monde nouveau"' Il faut souligner que cette manifestation rassembla 30. 000 travailleurs, malgré le boycot et la dénonciation du PCP et de la direction de l'Intersyndicale. Elle se rassembla devant le Ministère du Travail où les soldats lancèrent conjointement aux travailleurs le mot d'ordre : "Soldats et marins sont aussi exploités Se combine avec ce type de mobilisation toute une série de luttes qui prennent la forme d'occupations d'entreprises, d'interdiction aux patrons d'entrer dans les usines, etc.. Les grèves actives se multiplient, comme les initiatives contre le sabotage économique patronal. Les travailleurs portugais, presque spontanément, ont assimilé les formes de luttes les plus avancées de leurs camarades français, italiens et espagnols. Souvent, dans de petites et moyennes entreprises, ils reprennent à leur compte les mots d'ordre lancés par les réformistes, mais dont ces derniers ne font pas des axes de lutte. Ainsi, lors des occupations ils revendiquent immédiatement la nationalisation, spécialement lors de cas évidents de sabotage économique. A tout cela, il faut ajouter les occupations de terre, en partie soutenues par le PC, dans l'Alentejo. Certes, ces luttes sont encore limitées. Elles ne sont pas coordonnées et, jusqu'à maintenant, les réformistes (le PCP) arrivent à les isoler relativement. Mais deux facteurs nouveaux émergent. D'une part, la solidarité avec les luttes se développe largement et la capacité d'intervention, soit des courants centristes, soit des maoistes, soit des marxistes-révolutionnaires (comme ce fut le cas lors de l'occupation de la Nefil à Porto), donne un écho assez large dans l'ensemble de la classe ouvrière à toutes ces expériences. D'autre part, toujours plus grande de travailleurs que les revendications avancées aux mois de mai et juin, ne purent être obtenues au travers de la stratégie proposée par les réfor-
Dans ce sens, le terrain existe pour battre en brèche, à partir de ces expériences, l'emprise réformiste sur des secteurs non négligeables de la classe ouvrière. L'attaque de Gonçalves contre l'action des "extrémistes de gauche" au sein de la classe ouvrière doit être située dans ce contexte. Casser la montée ouvrière La bourgeoisie, depuis septembre 1974, a indéniablement réussi à reconstituer une force politique sous la forme du PPD ( Parti Populaire Démocratique). Néanmoins, de nombreux secteurs touchés durement par la chute du fascisme (secteurs de l'économie qui sur -vivaient grâce au protectionnisme de l'Etat corporatiste, secteur exclusivement lié aux colonies, les milliers de personnes que nourrissait l'appareil d'Etat corporatiste), ne peuvent trouver une alternative dans le PPD. Ils manifestent dès lors une certaine autonomie par rapport au projet de ce parti-clé de la bourgeoisie. Le CDS (Centre Démocratique et Social) regroupe une partie de ces forces, ce qui n'implique pas que divers courants "golpistes" ne continuent pas à se manifester, certes de façon assez marginale. Néanmoins, le PPD, même s'il réunissait avec le Parti Socialiste une majorité électorale le 12 avril, ne dispose pas des instruments nécessaires pour faire face à la crise actuelle et à la montée de la classe ouvrière. Dès lors, la Junte et le MFA jouent et continueront à jouer un rôle décisif. Au sein du MFA, l'offensive des noyaux spinolistes ( Fabaio) est importante, mais l'équilibre entre l'aile gauche et l'aile droite est encore instable. Dans ce sens, l'extension du pouvoir de la Junte de Salut National et le renforcement de la présence du MFA dans le gouvernement provisoire ( nomination de Ribeiro et Jesuino) apparaissent comme les seules solutions immédiates pour se sortir de l'impasse actuelle. Même, cela peut permettre de se confronter à une situation délicate après les élections - - si elles ont lieu - - dans le cas où une majorité électorale PPD-PS ne permettrait en aucune mesure de faire passer effectivement le projet économique et politique porté par ces deux formations. Au travers de ce plan économique d'urgence -- document qui vient d'avoir l'appui total de la Confédération des Industries Portu-
gaises - - la Junte et le MFA cherchent donc à créer les conditions qui, d'une part, mettraient le PC dans l'obligation d'une collaboration durant un certain laps de temps et, d'autre part, permettrait de freiner la montée des luttes ouvrières tout en proclamant les nécessités de la reconstruction natio-
Le discours de Gonçalves affirme nale.
avec force cette option.
La capacité des travailleurs portugais de ri-
FRANCE
L'ARMEE
DEVIENT
UN
TERRAIN
DE LUTTE
O. MILAN.
poster résolument à toutes les entraves à la liberté syndicale, au droit de grève, aux attaques policières contre les occupations d'usines, ainsi que la généralisation de leurs luttes, décidera de l'issue de la situation actuelle et du niveau de confrontation dans les mois à venir. Mais un facteur externe, l'écroulement du régime franquiste en Espagne, risque de s'ajouter sous peu comme un élément important de l'évolution politique au Portu-