Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CAMBODGE

L'offensive de la saison sèche

· Inprecor (première série) n° 21, 13 mars 1975 · p. 3-5 · 1 771 mots

Indochine

"Les troupes de Lon Nol ont perdu la route du Mékong qui constituait la principale voie d'acheminement du ravitaillement de Phnom Penh... ", écrit une dépêche de l'Agence France Presse (l'Humanité, quotidien français, du 19 février 1975). C'est le ler janvier, avec l'arrivée tardive de la nouvelle saison sèche, que l'offensive en cours fut déclenchée, Elle s'avère déjà être l'une des plus importantes engagées par le FUNK durant ses cing années d'existence. Phnom Penh asphyxiée C'est, avant tout, la première fois que les révolutionnaires cambodgiens tentent sérieusement de prendre le contrôle du Mékong qui relie Salgon à Phnom Penh. Et avec succès. Durant la saison sèche 1973-74 seul le réseau routier avait été coupé ( Voir Inprecor N° 13). La capitale cambodgienne restait ouverte au trafic aérien et fluvial. En fait, 80% du ravitaillement passait par le Mékong. Depuis plusieurs semaines aucun convoi n'a pu forcer le barrage et les forces du FUNK tiennent maintenant solidement les rives du fleuve sur toute sa longueur, hors quelques poches réduites. D'amples opérations viennent pour -tant d'être engagées conjointement par Salgon et Phnom Penh - - avec combinaison d'attaques aériennes, fluviales et terrestres -pour briser le blocus. En vain. C'est aussi la première fois que les combats prennent une telle envergure. L'effort principal porte sur le Mékong. Mais le FUNK a simultanément accentue sa pression sur toute la périphérie de PhnomPenh et lancé des attaques contre la plupart des capitales provinciales sous contrôle fantoche : Siem Reap, Svay Rieng, Kompong Speu, Prey Veng, Takeo, Kompong Chnang... La situation de ces centres provinciaux devient d'autant plus précaire que Lon Nol doit rapatrier des troupes qui y étaient stationnées pour renforcer la défense de Phnom Penh. On apprenait le 18 février la chute de la ville de Muong Russei encerclée depuis près de 6 mois. Ce centre de 10.000 habitants est situé dans la

CAMBODGE l'offensive province occidentale rizicole de Battambang (le FUNK y a récupéré 2. 000 tonnes de riz). Cette victoire manifeste la présence des forces révolutionnaires dans une province qui malgré ses traditions de luttes paysannes (1967)

était moins touchée que les autres par la guerre : le FUNK évitait de pousser les offensives à proximité de la frontière thallandaise pour ne pas donner à Bangkok prétexte à intervention. Depuis, le grignotage des positions fantoches dans cette province se poursuit. C'est maintenant la périphérie de la capitale cambodgienne qui est soumise à une dure pression. L'aéorport de Pochentong, notamment, est menacé depuis la perte par l'armée fantoche de l'importante position de Tuol Leap. Cela pourrait permettre au FUNK de mettre l'aéroport à portée des canons de 105, beaucoup plus précis que les roquettes de 107 et 122 mm actuellement utilisées. Au nord, la Tème division lon nollienne a subi de lourdes pertes et la reprise de l'ancienne capitale royale d'Oudong par le FUNK élargit notablement ses voies de passage. De façon générale l'étau se resserre peu à peu sur toute la périphérie de Phnom Penh. Selon Newsweek (du 3 mars 1975), l'armée fantoche a perdu durant les deux premiers mois de combat environ 10, 000 hommes, soit le cinquième de ses effectifs totaux. Le pont aerien Le gouvernement américain n'est pas resté inactif face à cette situation mais se heurte à de graves difficultés pour assurer l'aide nécessaire à Lon Nol et son régime. Il met en jeu de nouvelles armes telles la bombe CBU55 (Cluster Bomb Unit) qui, outre un pouvoir de destruction accru absorbe, selon l'AFP, l'oxygène de l'air sur un rayon de 32 mètres et tue par là instantanément toute vie humaine. C'est un véritable pont aérien qui est progressivement mis en place entre la base thatlandaise U.S. d'Utapao et Phnom Penh. Les compagnies " privées " World Airways et Airlift International viennent en renfort à la compagnie

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CAMBODGE de la CIA, Bird Air. Pilotes américain et talwannais assurent les transports. Un deuxième pont aérien est mis en place entre Salgon et la capitale cambodgienne. Mais les coûts de ces ponts aériens est énorme. L'aéroport de Pochentong (Phnom Penh) est trop petit pour assurer le trafic nécessaire, Et il est déjà soumis à des bombardements du FUNK qui ont détruit une partie des installa-

Le trafic aérien a déjà dû être suspendu une fois, du fait des tirs de roquettes et semble avoir du mal à maintenir son débit Le président G. Ford demande avec insistance une rallonge de 222 millions de dollars du crédit militaire et de 100 millions de dollars d'aide alimentaire pour faire face à ces besoins. Mais le Congrès US semble réticent. Après les sénateurs Mansfield et Kennedy, l'ancien sénateur Fullbright s'est opposé aux exigences gouvernementales en affirmant que la sécurité des USA 'n'est pas menacée en Indochine. Les coûts sont exorbitants et les peuples de ces pays torturés sont soumis à un bain de sang qui n'en finit pas, bien pire que quoi que ce soit qui pourrait suivre une victoire communiste" (1'Humanité, 19/2/1975). Malgré une offensive grand style menée par Ford, Kissinger et Schlessinger pour l'obtention de nouveaux fonds, l'opposition du Congrès semble se renforcer. L'administration doit avouer que même 222 millions de dollars de mieux ne sauveraient pas le régime et qu'il s'agit seulement de favoriser l'ouverture de négociations - - perspective explicitement rejetée par Sihanouk et le FUNK. Le Pentagone, inquiet pour l'avenir, en vient à contredire Kissinger en expliquant que, somme toute, la perte de Phnom Penh ne changerait pas grand chose à la situation de Salgon. Le New York Times appelle à ne pas voter les fonds demandés, alors que le sénateur Barry Goldwater déclare que le Cambodge est perdu. Entre temps, ce sont les fonds de la CIA ou ceux votés au chapitre "Thatlande" qui sont utilisés. Mais la question financière n'est déjà plus la question essentielle. Il est peu probable que Lon Nol ait une armée à même d'utiliser un afflux nouveau d'armes et de munitions. Les soldats et le moral manquent. Attendre juillet Or, l'offensive du FUNK n'en est probable -ment qu'à ses débuts. C'est en fait en avril que les_eaux du Mékong seront les plus basses. Le chenal a actuellement encore 800 à 1000 mètres de large. Il en aura alors parfois 100 mètres. C'est seulement en juin que le niveau des eaux devrait atteindre à nouveau celui de février. C'est dire que l'isolement de Phnom Penh devrait durer encore plusieurs mois et que le coeur de l'offensive reste à venir. Les combats militaires ne sont pas seuls

Les vivres sont maintenant rationnées dans la capitale cambodgienne et les racolages forcés tentent de combler les pertes de l'armée fantoche. Le 27 janvier, Khieu Samphan, vice-premier ministre du FUNK, lançait un appel aux populations des centres urbains

« cest un véritable

pont aérien qui est

mis en place ... »

sous contrôle fantoche, Il les appelait à s'emparer des dépôts de riz, à s'unir aux Forces Armées Populaires de Libération pour renverser le régime et - - pour ceux qui ne pourraient pas continuer la lutte dans Phnom Penh même -- à rejoindre les zones libérées, tout en invitant les familles étrangères à quitter le pays (Bulletin d'Information du GRUNK du 2 février). Le lendemain, Hu Nim (Ministre de l'Information) faisait de même à l'intention spécifique des bonzes et, le 31 janvier, Chey Chum (président du Comité du FUNK de Phnom Penh) réaffirmait les termes de l'appel. C'est maintenant le deuxième congrès national, appelé par le FUNK, qui s'est tenu en zone libérée les 25 et 25 février, qui a reprit solennellement ces appels. En demandant "à la population de Phnom Penh et des chefs-lieux provinciaux sous contrôle provisoire ennemi, bonzes et lalcs, ouvriers et travailleurs de toutes catégories, élèves, étudiants, instituteurs, professeurs, à se dresser et à s'unir dans la lutte sous toutes ses formes... depuis les meetings, manifestations, grèves, lutte contre le racolage, lutte contre la famine, attaques de dépôts de riz et de vivres des traitres, jusqu'aux insurrections". (Déclaration du deu-

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xième congrès national du Kampuchea, point 4, "Nouvelles brèves du Cambodge" du ler mars). L'agence d'information du FUNK donne en effet des exemples de prises de dépôts secrets de riz ( tel l'un de ceux du "premier ministre" Long Boret) ou de mouvements de grève (notamment en ce qui concerne le personnel de l'aéroport de Pochentong). Des cas (encore localisés) de mutineries sont cités. Des émeutes ont eu lieu dans la ville de Battambang et dans le port de Sihanoukville (Kompong Som). Et un courant de population se dessine en direction des zones libérées malgré les combats (que le FUNK chiffre à 100. 000 personnes pour le mois de janvier et la première quinzaine de Selon Sihanouk, Pékin a promis une aide militaire accrue et Hanol a garanti que le "pont terrestre" qui alimente le Cambodge serait renforcé pour répondre au pont aérien qui sert de poumon à Phnom Penh. La République Démocratique du Vietnam, d'ailleurs, a multiplié les gestes de solidarité et a, dans une déclaration, exigé le "démantèlement immédiat'' du pont aérien qui relie la capitale cambodgienne à Salgon, et assuré que " le peuple du Vietnam Sud ... se réserve de punir cet acte d'agression"'. (Le Monde du 28.2. 1975). Le FUNK affirme plus que jamais sa confiance en l'issue du combat. Il se refuse néanmoins à prédire la chute de Phnom Penh pour cette saison sèche. De même, Sihanouk qui déclare avoir "toujours détesté les astrologues'' "'contrairement à Lon Nol'' ( Le Monde du

1.3.1975). Il pense cependant que la libération de la capitale cambodgienne interviendra ou cette année ou l'année suivante. Le régime de Lon Nol est à l'agonie. Et l'offensive du FUNK de la saison sèche 1974-75 est d'ores et déjà un important succès.

L'ambassade U.S. reconnait la gravité de la situation mais affiche néanmoins son optimisme. Elle n'a pu s'empêcher, cependant, de

W recommander aux ressortissants américains qui ne sont pas indispensables de quitter la capitale cambodgienne, obtempérant, quoiqu'elle en veuille, aux ordres lancés dans son message du 27 janvier par Khieu Samphan, vice-premier ministre du GRUNK... Washington a pris la décision d'envoyer un porte-hélicoptère dans le Golfe de Thallande au large des côtes cambodgiennes. Des unités de Marines sont mises en alerte à Okinawa ainsi que des troupes fantoches à Salgon. Le Pentagone explique qu'il s'agit là de préparer l'évacuation des ressortissants américains. Il reconnait que pour ce faire les Marines pourraient avoir à intervenir pour dégager l'aéroport de Pochentong. Il ne reste à Phnom Penh, outre les journalistes, que les conseillers US et des membres de l'ambassade. Leur présence peut servir de prétexte à une dernière tentative US de sauver le régime de Lon Nol. Il faut la prévenir!

P.R.

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