Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Le Mouvement des Forces Armées et les élections

· Inprecor (première série) n° 21, 13 mars 1975 · p. 6-8, 8-13 · 5 486 mots

Portugal Syndicalisme

A. UDRY. Deux semaines avant le début officiel de la campagne électorale - - fixé au 20 mars - -, la vie politique portugaise est essentiellement mar -quée par la publication du Plan Economique d'Urgence, le débat sur l' "'institutionalisation du MFA" et la multiplication des luttes ouvrières. Le plan ... anti-monopoliste La publication du Plan Economique d'Urgence - - qui fut inspiré essentiellement par Melo Antunes -- aura au moins le mérite de faire apparaitre avec clarté la fonction du MFA (Mouvement des Forces Armées) et d'ouvrir les yeux, peut-être, à ceux qui s'obstinent à voir dans ce dernier l"instrument de la lutte pour la démocratie et le socialisme". L'introduction générale de ce plan est fort instructive. On peut y lire que : "'Dans la phase actuelle, dans laquelle, d'une part, la situation économique dépressive frappe les profits et donc les perspectives d'investissements et, d'autre part, où l'inflation est difficilement contrôlable, une augmentation des salaires et des

A REVOLUCI JA

ALIST profits distribués pourrait aggraver les deux problèmes" La conclusion logique, si la démagogie n'obligeait d'adjoindre profit au terme salaire, n'est autre que : la limitation des salaires est le seul moyen déterminant pour restaurer le taux de profit. Ainsi, tout le plan se situe dans l'optique de riposter à la mutation essentielle qui s'est produite depuis maijuin 1974 : un renforcement organisationnel et politique de la classe ouvrière qui a conduit à une détérioration des positions patronales et à une diminution du taux de profit. La démagogie anti-monopoliste qui traverse l'introduction du Plan n'est pas une exception actuellement au Portugal. Ainsi le PPD, dans son programme, affirme : "Le PPD n'est pas un parti au service du capitalisme, il veut que celui-ci soit modifié au travers d'une stratégie anti-monopoliste, grâce à l'élargissement et à la gestion efficace du secteur public et au travers de la transformation du statut de l'entreprise". Il faut situer cette démagogie anti-monopoliste' par rapport aux effets d'un protectionnisme à outrance qui marqua le développement de l'économie portugaise.

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En effet, le protectionnisme douanier et la loi sur le développement industriel stimulèrent une structure industrielle très déformée où coexistent quelques grands trusts (CUF, Champalimaud, Borgès e Irmao, Fonsecas eBurnay, Espirito Santo, Banca Nacional Ultra-Marino) et une multitude de petites entreprises qui se développaient dans les secteurs plus ou moins partiellement délaissés par les principaux groupes. •Les bas salaires -- liés à la fixation des prix agricoles - - permettaient la survie des entreprises de cette deuxième catégorie. Sur les 47. 000 entreprises inscrites dans la Confédération Industrielle Portugaise, 36.000 occupent moins de 5 travailleurs et 186 plus de 500. Dès lors, l' "anti-monopolisme" doit être compris comme la tentative de battre en brèche partiellement l'hégémonie de certains groupes qui, d'une part, gèlent certains investissements et, d'autre part, jouent un rôle de cristallisation des structures actuelles. Respecter les lois du marché Comme Gonçalves l'avait annonçé en novembre 1974, le plan ne manie pas facilement "la nationalisation". Dans les rares cas où la possibilité est envisagée, elle se double évidem-

Essentiellement, est proposé un élargissement de la participation de l'Etat dans des secteurs où il avait déjà des investissements : dans le secteur pétrolier du gaz naturel, dans le secteur minier (wolfram, fer, cuivre, zinc, uranium, pyrite, bauxite). Ici sa participation s'élèvera à 51%. Mais il renonce à toute participation majoritaire dans les raffineries, la distribution du pétrole et de ses sous-produits, dans la pétrochimie, dans l'industrie d'armement, l'industrie du tabac, Les banques et assurances ne sont pas atteintes par des mesures soit d'intervention étatique majoritaire, soit de nationalisation... ce qui était une des revendications essentielles du PCP (Parti Communiste portugais), qui s'était montré plus que modéré en ce qui concerne le secteur industriel. La possibilité de création d'une holding contrôlée par l'Etat est prévue. Elle jouerait le rôle de l'ENI en Italie ou de l'INI en Espagne. Cette holding aurait pour but essentiel - - comme cela est indiqué pour les fertilisants-- d'offrir à bas prix, en socialisant les pertes, certains produits déterminants pour le secteur privé. Dans le domaine agraire, la "réforme" tient de la plaisanterie. Ici aussi, le PCP avait mené la bataille pour une "réforme radicale"! Substantiellement, les grands domaines du Sud sont menacés uniquement dans la mesure où ils ne seraient pas cultivés. Dans le cas où les grandes propriétés ne respectent pas le programme d'exploitation, la location obligatoire ou l'expropriation -- avec indemnité -pourraient les frapper ! Quant à la réponse donnée au problème des "minifundios" du

Nord -- où, dans certaines régions, la superficie moyenne est de 0.37 hectares --, elle se limite au crédit agricole, à l'aide technique, au développement de coopérative. Ces mesures seront inefficaces si l'on ne procède pas à une nationalisation totale de la banque, du grand commerce de produits agraires, de l'industrie des machines agricoles, etc.. Et c'est effectivement pour cela que la "réforme agraire" est aussi limitée ! Le développement - - ou plus exactement la stagnation - - de l'agriculture portugaise doit en effet être comprise à partir non seulement de la structure agraire, mais de sa fonction par rapport à une industrie qui s'est développée essentiellement en vue de l'exportation et donc avec un besoin limité d'élargissement du marché intérieur. La crise accentuée, qui est apparue à la fin des années 60, ne sera certainement pas réduite par les mesures proposées par ce Plan. Enfin, la part est laissée belle aux investissements impérialistes. Leur importance dans le développement du Portugal -- ils ont été multipliés par quatre de 1969 à 1973 - - laissait prévoir ce type de décision. • La seule mesure prise consiste à tenter de canaliser quelque peu ces investissements. En effet, en 1973, seulement 30.3% des investissements impérialistes se dirigeaient vers l'industrie de transformation, alors que 34, 8% optaient pour le secteur immobilier (35.8% en 1972). En supprimant toutes limites pour les rapatrie -ments de bénéfices des entreprises exportant plus de 75% de leur production -- alors que, pour les autres, 15% des bénéfices peuvent être rapatriés --, le Plan espère stimuler des investissements qui "renforcent la position du Portugal'" dans le Marché Commun, Pour compléter ces indications, et pour maintenir les avantages des secteurs qui avaient profité depuis fort longtemps de mesures protectionnistes, des restrictions sévères envers les investissements impérialistes sont proposées pour les secteurs du ciment, de la pâte à papier, des transports, de la banque, des assurances et de la publicité. Ces limitations sont présentées comme une défense des intérêts des travailleurs portugais. En réalité, ce sont des concessions faites à la bourgeoisie portugaise désireuse de conserver des chasses gardées. Ainsi, dans le secteur du papier, dont la production a augmenté de 14% par an depuis 1968, la capacité maximum de production des plus grands moulins est de 150.000 tonnes par an, alors qu'en Europe la moyenne atteint les 300. 000 tonnes. Dans ce secteur on trouve la CUF (la Celbi), Espirito Santo (INAPA et Sociedade Industrial de Celluloses), Champalimaud (Compahnia do Papel do Prado). Les restrictions d'investissements impérialistes dans cette branche prennent donc tout leur sens... d'appui au capital portugais. Dans le domaine social, en dehors de quelques

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mesures telles que des indemnités de licenciement (durant 3 mois), le Plan ne prévoit aucune mesure sérieuse et rapide, ni dans le domaine médical, ni dans celui du logement, etc.. Par contre, il insiste auprès des travailleurs sur le fait que "les revendications sont légitimes, mais elles doivent tenir compte de la situation historique particulière dans laquelle nous sommes. La classe ouvrière peut retourner ses armes contre elle-même si elle ignore la réalité politique". Quant à l'extrême-gauche, elle est mise en garde car "ses maninomie, déjà fort mises à mal : les entreprises resteront privées et obéiront aux lois du marché; elles ne seront pas décapitalisées par des impôts excessifs... et, enfin, les investissements étrangers seront au bénéfice de garanties précises contenues dans un code spécifique" (Journal de Genève, 22-23/2/1975). Ce Plan doit être appréhendé dans la perspective tracée par la loi sur le Droit de Grève et de Lock-Out, la Loi Syndicale et la Loi sur la Presse. Pour ce qui est de la première, qui

-la LCI

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festations (lisez : son influence dans des secteurs assez larges de la classe ouvrière) peuvent faire perdre confiance à l'entreprise privée qui est sincèrement disposée à participer à la construction de la nouvelle société". ainsi caractérisé par le journal des banquiers genevois : "Ce plan est en même temps d'une prudence de Sioux avec les structures de l'écorend illicites les occupations, les grèves politiques, exige un préavis de sept jours adressé au Ministère du Travail et au patron pour justifier la grève, un laps de temps de 30 jours durant lequel tout doit être fait pour trouver un accord, rend illicites les grèves qui remettent en cause un contrat collectif, etc. -- ce furent pour l'essentiel les propositions du PPD et de la Confédération Industrielle Portugaise qui furent prises en considération. Puis, il y eut la Loi Syndicale dont l'objectif

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déclaré est de "régler l'activité syndicale... afin de créer dans les entreprises les conditions propres à l'équilibre et à la justice dans les relations de travail". Une loi qui, pour frapper les organes autonomes des travailleurs, prévoit que "seulement la commission syndicale peut convoquer les travailleurs dans l'entreprise et l'assemblée, après que la réunion ait été annoncée au patron, doit avoir pour fonction de trouver une conciliation''! L'Unité Syndicale - - quand bien même il est vrai qu'elle correspondait à la volonté des travailleurs, ce qui n'implique pas que nous soutenions explicitement la loi - - doit être aussi envisagée à partir de la fonction bonapartiste du MFA. Ainsi, comme l'écrit le commentateur du Financial Times : "Le message qu'il faut lire derrière les deux lois du travail, est que le MFA est déterminé à garder le contrôle du mouvement cuvrier et de la désorganisation économique actuelle en décourageant la formation de grandes organisations syndicales sur des lignes purement politiques" (3/12/1974). Encore une fois, ceci n'implique pas que la manifestation du 14 janvier pour l'unité syndicale, d'une part n'ait pas dépassé largement l'objectif du MFA et aussi celui qui lui était assigné par l'Intersyndicale et le PCP et, d'autre part, que les travailleurs au travers de cette mobilisation, de cette "victoire", n'aient pas pris confiance dans leur force. Enfin, la récente loi sur la presse, qui considère les attaques contre le MFA ainsi que tous les écrits qui "mettraient en danger la discipline et la cohésion de l'armée", complète les mesures prises par le gouvernement, la Junte et le MFA. L'ensemble de ces mesures permet de situer sans doute possible la fonction du MFA comme étant celle de permettre le maintien substantiel des relations de classe et des rapports de production hérités du régime salazariste, tout en étant capable d'assurer certains ajustements. Une nouvelle période Préparé secrètement et discuté durant plus de trois mois dans les cabinets ministériels - - le MFA et le gouvernement provisoire ont tiré les leçons de la discussion publique de la Loi Syndicale -- ce plan est publié au moment même où une nouvelle phase des luttes ouvrières apparait. Or, sa préparation intervient au moment où dominait l'impression que le déclin des luttes était certain après l'explosion de mai-juin -juillet. Ainsi, dans un numéro spécial consacré à l'industrie portugaise, le Financial Times du 3 décembre 1974 écrivait : "Aujourd'hui bien que l'on peut toujours compter sur la presse pour révéler des nouvelles luttes chaque jour, le climat de protestation s'est calmé. Les représentants gouvernementaux et les hommes d'affaires parlent tous d'un front ouvrier calme et d'une coopération et compréhension entre les dirigeants ouvriers et le patronat... L'explosion initiale de grèves, d'occupations par les ouvriers s'est en grande partie évaporée et le nombre de journées perdues pour fait de grève en novembre fut probablement moins élevé qu'en Grande-Bretagne ou en France". Les choses ont changé. Ce n'est pas un hasard si l'introduction du plan attaque aussi fortement les "anarchistes" et insiste sur les "responsabilités et la discipline" de la classe ouvrière. La deuxième semaine de février, plus de 250 luttes étaient enregistrées officiellement dans le pays. Du début janvier à la deuxième semaine de février, le nombre de grèves, arrêts de travail, occupations, remises en marche, fut plus important que durant toute la période allant de septembre à décembre 1974. Ces grèves, de plus en plus, manifestent deux constantes : occupation des locaux - - avec parfois remise en marche - - et lutte pour le "saneamento" (pour l'expulsion d'administrateurs, de patrons qui, soit sont d'anciens fascistes notoires, soit tout simplement sabotent ou gèrent l'entreprise de façon désastreuse. Dans les petites entreprises, frappées aussi bien par les hausses des matières premières que par la modification des salaires, les occupations se développent en riposte aux licenciements ou aux menaces de licenciements, et pour combattre la "mauvaise gestion", qui apparait comme la dominante dans des milliers d'entreprises qui survivaient grâce à la surexploitation féroce des travailleurs. Alors que le minimum salarial réclamé par le PCP avant le 25 avril était de 6000 escudos pas mois, l'actuel salaire minimum est de 3300 escudos. Mais précédemment, dans le secteur du textile - - qui occupe plus de 400. 000 travailleurs - - les salaires de 1500 escudos pour les travailleuses étaient monnaie courante. Dans de nombreuses entreprises de ce type, la remise en marche est devenue une arme courante des travailleurs. Evidemment la dynamique de ces expériences d'autogestion est fort différente et dépend avant tout de la présences dans ces entreprises de militants d'avant-garde, Ainsi, dans l'industrie du verre à Marinha Grande (Nord), l'entreprise M. P. Roldao, dès le 2 février, a été reprise en main par les travailleurs, après une cessation des activités de plus de trois semaines. Les travailleurs ont élu une commission de sept membres qui a engagé deux techniciens et dirige l'entreprise. Ils font appel à un administrateur gouvernemental, tout en fixant pour ce dernier un maximum salarial de 10.000 escudos. Ils ne développent aucune revendication allant dans le sens de la nationalisation. Les limites de cette expérience, vu le retard technique gigantesque de l'entreprise et le projet de restructuration du secteur verrier, sont manifestes.

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Par contre, dans la teinturerie Portugalia, la lutte qui se développe depuis plusieurs mois indique d'autres potentialités. En janvier, le patron refuse de prendre en considération les revendications salariales minimum de 4500 escudos) et "offre" un minimum de 3900. Mais, pour tenter d'amadouer les travailleuses qui occupent l'usine et produisent, il lance la proposition d'une participation des travailleurs et travailleuses dans l'administration. La commission ouvrière marque son refus et affirme : "Nous refusons (la participation) parce que nous savons que participer ne peut que créer des illusions sur le fait que l'on contrôle la firme et son administration''. En réponse à la proposition patronale, la commission ouvrière revendique la possibilité de contrôler sans limites et en tout temps les livres et la gestion de la fabrique "afin de sauvegarder nos intérêts de travailleurs". En outre, face à diverses menaces du patron, elle interdit la présence dans l'usine non seulement du patron, mais de tous les membres de sa famille. Le 10 janvier surgit la revendication de nationalisation. Elle est expliquée de la façon suivante : "Cette revendication est correcte, car c'est le seul moyen d'assurer le salaire et l'emploi; car nous de toute la population, qui doivent donc être assurés et qui ne peuvent dépendre de la bonne volonté d'un ex-membre de la légion (le patron était membre de cette organisation fasciste); parce que le 25 avril et le 28 septembre ne se sont pas faits pour que les ex-nazis puis sent continuer à faire ce qui leur plait contre les intérêts des travailleurs; parce que tout ce qui existe dans l'entreprise, ce sont les travailleurs qui l'ont produit, le capital initial était de 175 contos ( 1 contos = 1000 escudos) et aujourd'hui il s'élève à des milliers de En outre, les travailleurs de Portugalia affirment leur solidarité avec une entreprise de même nature, Cambournac, qui revendique aussi la nationalisation, De plus, une dimension politique s'introduit dans les luttes des travailleurs portugais, dimension qui va s'affirmer plus fortement, en contre-position aux mesures préconisées par le Plan. Ainsi, les travailleurs de l'entreprise Vialonga da Sociedade Central de Cervejas (productrice de bière), à partir d'un mouvement de revendication axé sur la dénonciation de la gestion et des honoraires fabuleux des administrateurs, aboutissent rapidement à la revendication de "nationalisation immédiate". Ceci prend évidemment une signification importante pour tout le secteur alimentaire, en grande partie contrôlé par des entreprises multinationales. Dernièrement, ce sont les travailleurs de la CUF qui ont revendiqué la nationalisation d'importantes entreprises du groupe.

La maturation et les limites de la conscience de classe Cette nouvelle montée des luttes exprime une maturation de la combativité et de la conscience de classe anti-capitaliste des travailleurs portugais plus rapide que ne pouvaient le laisser espérer les effets de 40 ans de régime corporatiste. Cette maturation traduit avec force les répercussions des tendances fondamentales qui opèrent en Europe et qui se sont exprimées partout lorsque la conjonction entre la crise structurelle et conjoncturelle du capitalisme se produit. Or, vu la structure de l'économie portugaise, cette convergence des deux facteurs est plus violente et explosive que dans la plupart des pays européens. Il faut souligner, en outre, que la classe ouvrière s'est fortement renforcée sur le plan quantitatif durant les deux dernières décennies. poids social se fait aujourd'hui sentir avec force. Quelques chiffres peuvent indiquer cette consolidation de la classe ouvrière. L'évolution du rapport entre les salariés et la population active entre 1939 et 1970 est la suivante dans 3 régions (voir Analise Social, N°39,

1930 1970

PORTO 52.3% 82.3%

LISBONNE 56.1% 86.3%

SETUBAL 52.7% 87.3% Evidemment, cette évolution n'est pas homogène dans l'ensemble du Portugal. Elle montre néanmoins la modification qualitative dans les régions qui, aujourd'hui, forment les bases les plus solides du mouvement ouvrier. Ce renforcement quantitatif s'est soudainement manifesté sur le plan organisationnel. Ainsi, en quelques mois, les fédérations syndicales (220 syndicats) ont regroupé plus de deux millions de travailleurs. Il faut ajouter à cela l'influence des expériences de lutte acquises dans l'émigration et le rôle de l'extrême-gauche , qui a été fortement influencée par les exemples français et italien. L'ensemble de ces facteurs explique le rythme de la maturation de la combativité, d'une combativité qui, en juin-juillet, se traduisait souvent par la juxtaposition de deux slogans : Vive Spinola et Pour les 6000 Escudos . La trahison grossière des luttes par le PCP, l'Intersyndicale, le PSP, durant la fin de l'été et le début de l'automne, ainsi que la croissance très rapide et massive des organisations syndicales et du PCP, expliquent la fluidité au sein

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Meeting de la LCI sur le Chili. des organisations réformistes et l'emprise de l'extrême-gauche. Tout d'abord, l'encadrement réformiste des travailleurs est encore relativement limité, Le PCP, jusqu'au milieu février 1975, ne possédait pas de quotidien. Il n'avait à sa disposition qu'un hebdomadaire très lourd. Il avait opté pour la priorité de la pénétration dans les mass media "officielles". Son manque de cadres est criant, quand bien même il dispose d'un appareil assez important. Dès lors, dans la base du PCP, l'écho des révolutionnaires -- beaucoup moins pour l'AOC et le MRPP (maoistes) qui centralisent leur campagne contre le "social-fascisme" - - est sensible. Plus exactement, la possibilité de débats, de discussions, existe. Et ceci se confirme dans tous les meetings que l'extrême-gauche organise dans les régions où l'encadrement du PCP est restreint. Des opportunités importantes s'offrent pour une organisation apte à s'insérer dans ce processus. C'est ce que nos camarades de la LCI ont déjà fait dans la périphérie industrielle de Porto et de Lisbonne. Ensuite, dans de grandes entreprises, vu l'inaptitude de l'Intersyndicale à répondre aux mouvements et aux revendications des travailleurs, les organes qui avaient surgi en mai-juin -les commissions ouvrières - - ont repris une force en tant qu'organes regroupant en permanence l'avant-garde ouvrière et pouvant, ponctuellement, rallier l'ensemble des travailleurs en dehors du contrôle réformiste. Ce type d'organe est apparu essentiellement dans les grandes entreprises de Lisbonne et des environs : Lisnave, Setenave, Timex, EFACEINEL, TAP, CTT, Plessey, etc.. Ils peuvent jouer un rôle important dans les mobilisations actuelles. Mais un double danger est prévisible. D'une part, sous l'influence de courants maoistes sectaires, anti-syndicalistes, les commissions pourraient cristalliser une cassure entre l'avant-garde ouvrière et le gros de la classe. D'autre part, la surestimation de leur rôle présent pourrait conduire les révolutionnaires à oublier la nécessité de mener la lutte sur le plan syndical, pour la constitution de tendances de lutte de classe et pour combiner le travail à l'intérieur des commissions avec le travail syndical. Ces deux éléments - - contrôle relativement limité du PCP sur sa propre base et renforcement d'organes tels que les commissions ouvrières - - expliquent aussi bien les attaques de Cunhal ( secrétaire du PCP) contre l'extrême-gauche que les injonctions du MFA contre les "anarchistes" qui font "perdre confiance à l'industrie privée" • Cependant, il faut saisir les limites de la maturation de la conscience de classe actuelle au Portugal pour pouvoir dégager les lignes de force de l'évolution socio-politique. Si sur le plan de la combativité au niveau des entreprises le progrès de la conscience est très rapide, avec les mouvements pour la nationalisation un nouveau pas en avant est fait. Il n'en reste pas moins que la classe ouvrière portugaise porte les stigmates de 40 ans de pouvoir fasciste, Ceci s'exprime à un niveau très spécifique : la capacité restreinte d'intervention autonome sur le plan politique, la faible capacité d'une couche large de travailleurs, face aux manoeuvres du MFA (la "défense de la démocratie") et face à la politique du PCP, d'entrer sur le terrain politique en manifestant une indépendance politique nette, Ceci exigerait aussi bien une longue expérience, qui a pénétré des milliers de cadres de la classe ouvrière italienne, française ou espagnole, et une organisation révolutionnaire apte à diriger dans la pratique des secteurs importants de la classe, expérience n'existe pas au Portugal et l'emprise maoiste, dans la phase actuelle, ne stimule pas la compréhension politique de l'avant-garde ouvrière. Cette hégémonie maoiste relative est d'ailleurs fonction de l'aspect frustre de la conscience politique des travailleurs et du fait que dans l'histoire du mouvement ouvrier portugais, depuis les années 20, la rupture maoiste de 1963 est la seule réféDès lors, on peut entrevoir la dynamique de fond sur le plan socio-politique. économique s'approfondissant, il ne fait pas de doute que les luttes, les confrontations avec le patronat , vont se multiplier. Dès lors, la précondition pour l'application du Plan -- c'est-à-dire une stabilisation des rapports entre capital et travail -- ne pourra pas être réalisée si facilement! Ce n'est pas sur le plan électoral que cela va se régler. Une victoire électorale du PS et du PPD ne signifie en effet pas grand chose. Ces partis ne disposent pas des instruments

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aptes à faire passer leur politique (personnel politique, syndicats...). Certes, une victoire de leur part permettrait d'offrir la couverture à des mesures plus strictes contre la classe ouvrière. Par exemple, l'application de la loi sur les grèves. Mais qui se chargerait de la faire appliquer ? Certes pas le PS et le PPD seuls ! Le journal d'un membre important du PPD - - 1' Expresso - - écrit : "Le patronat, qui a à sa disposition un instrument légal, le lock-out, comme riposte à des grèves illégales, et donc, aux occupations, parait avoir perdu toutes les capacités offensives ou défensives qu'il manifestait il y a quelques mois; il montre une vigueur décroissante" (22.2.1975). Dans cette situation de confrontation sociale, la bourgeoisie, dont l'aptitude aux méthodes démocratiques n'est d'ailleurs pas très grande, va devoir léguer au MFA le rôle de sauvegarder l'essentiel. Cet essentiel que l'introduction du Plan, écrite par Melo Antunes, explicite si bien : sauvegarder la propriété privée, la libre initiative, les lois du marché... Dans ce contexte, le rôle bonapartiste du MFA ne peut que s'accentuer et les instruments légaux pour intervenir et "stabiliser" la situation existent. Cette perspective est mise en place non seulement sur le plan légal, mais au sein même du MFA. Certes, il ne s'agit pas de dénier qu'il existe dans le MFA des forces progressistes, des militants se revendiquant même de l'extrême-gauche. Mais toutes les analyses qui partent d'une pseudo-subtile sociologie du MFA et d'une analyse de ses "courants idéologiques" oublie l'essentiel : l'analyse de sa fonction, du rôle qu'il a rempli jusqu'à maintenant. D'ailleurs, sur le plan interne, l'offensive de Fabiao est couronnée de succès. Elle consista à faire entrer dans le MFA les sergents -- qui représentent un corps rétrograde. Ainsi une base sociale était créée pour appuyer la politique du centre et de la droite du MFA et riposter aux "oscillations gauchisantes"' d'une partie de la Commission de Coordination ou des responsables des bulletins du MFA. En outre, Fabiao, Antunes et d'autres jouent sur du velour en mettant l'accent sur l'unité du MFA. Ainsi, à une question d'un journaliste de l'Expresso lui demandant la signification d'une proposition faite lors de l'assemblée générale des délégués du MFA concernant le socialisme autogestionnaire, Fabiao répond : "Comme dans n'importe quelle assemblée, on discute de projets. Les moyens et les suggestions les plus unitaires sont la caractéristique dominante. Tous les délégués ont pleine conscience que notre force réside dans notre unité et que, partant, c'est la valeur essentielle à sauvegarder. Il est permis à des êtres hu -mains de se tromper (lire : les partisans du socialisme autogestionnaire - - INPRECOR)" (Expresso 18. 1.1975).

Cette unité est le cadre contraignant qui limite l'expression des tendances de gauche qui peuvent exister dans le MFA, car il ne fait pas de doute - - pour elles -- que toutes divisions ouvertes du MFA conduiraient à un affrontement dont elles seraient les perdantes. Ainsi à partir de l'unité s'opère un glissement des tendances qui conduit à l'affirmation et à la prédominance de celles qui ont élaboré le plan économique. Et quand l'équilibre est instable, la possibilité d'une manoeuvre constitutionnelle existe : l'accroissement du pouvoir de la Junte. Ain -si se résoud d'une part le complexe des rapports distordus entre les tendances du MFA et le gouvernement provisoire et, d'autre part, se mettent en place les premiers éléments de cette institutionnalisation du MFA. Car la croissance du rôle bonapartiste du MFA s'exprime fort bien dans la discussion qui se déroule sur le thème de l'institutionnalisation de ce dernier. Elle indique concrètement la forme qui peut prendre l'instauration de l'Etat fort au Portugal, d'un système de pouvoir mettant hors jeu l'intervention des syndicats, des partis politiques, du Parlement. tant, c'est par l'octroi d'un droit de veto sur l'élection du président, par l'obtention sans condition de postes ministériels (défense et économie), par des pouvoirs nombreux accordés à la Junte ou à un Conseil d'Etat qui prépare l'institutionnalisation Les bourgeois les plus éclairés ont bien compris cette fonction du MFA et sa nécessité pour la bourgeoisie dans le cas d'une accentuation des confrontations entre les deux classes fondamentales de la société. Ainsi, la revue économique bourgeoise, Tempo Economico, écrit: Dans la situation de tournant dans laquelle se trouve la société portugaise, le est essentiel dans la mesure où, ici, on pourra rencontrer les facteurs innovateurs qui nous éloignent des alternatives traditionnelles, inadaptées à la gravité de la situation actuelle. Nous pensons spécialement à la dynamique électoraliste des partis politiques. une situation de crise qui aiguise les conflits de classe, les compromis politiques (entre les partis) deviennent incompréhensibles pour les bases ( de ces partis ), et alors, proliferent des objectifs incompatibles. "Si nous acceptons ce schéma -- simple dérivation des analyses des nombreuses crises depuis le 25 avril -- alors on doit conclure que le facteur principal d'homogénéité du système social portugais se trouve dans l'action du MFA et qu'il serait très dangereux de laisser à la dynamique des partis l'orientation du système politique" (13.12. 1975). Le même article réclamait la publication d'un plan qui redonne confiance aux patrons et indique clairement la nécessité de contrecarrer l'actuel rapport de forces entre Capital et Travail. Les deux "revendications" semblent avoir trouvé un écho dans le MFA !

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Le rôle bonapartiste du MFA Face aux mesures d'institutionnalisation du MFA, le Parti socialiste fit la moue. Néanmoins, après quelques simagrées, Soares insista sur le fait qu'il n'était pas défavorable à une "institutionnalisation du MFA". Le débat tourne évidemment - - comme avec le PPD -- sur la forme exacte du compromis acceptable par l'ensemble des participants au gouvernement provisoire, ce qui doit faciliter la mise en place de cette chape de plomb sur le mouvement ouvrier que doit être le "contrat de progrès de trois ans". Les manoeuvres du PS, les déclarations sur la "prédominance du pouvoir civil"', et l' "opposition résolue à un coup de Prague" possèdent une fonction électorale. En effet, le PS ne peut en aucune mesure concurrencer le PCP dans le domaine syndical, comme dans celui de l'organisation des travailleurs agricoles. Dès lors, il doit tenter de renforcer son potentiel électoral pour assurer aussi bien le rapport de forces avec le PCP que la mise en place d'une coalition centre-gauche. Quant au PCP, il est manifestement gêné. Le résultat électoral - - du moins les prévisions

-- ne semble pas devoir être à la hauteur du rôle effectif qu'il joue actuellement. Dès lors, il se trouve pris entre deux types d'obligations. Sa collaboration gouvernementale exige l'affirmation de la "plus large alliance du peuple avec le MFA" et, dès lors, la proclamation "malgré les conflits internes" du maintien nécessaire de la coalition gouvernementale (interview de Cunhal au Jornal de Noticias du 5.3.1975). Mais, la montée des luttes ouvrières, la montée les luttes ouvrières, la nécessité de riposter à l'emprise des gauchistes, comme l'urgence de renforcer son implantation dans la classe ouvrière et les paysans avant les échéances électorales, l'obligent à faire des tournants tactiques à gauche. Ceux-ci vont du soutien aux grèves des pêcheurs, des verriers de Marinha Grande, des travailleurs du textile de Porto, à la stimulation des luttes paysannes de l'Alentejo. Certes, souvent le PCP arrive, une fois la lutte déclenchée, pour soutenir et récupérer organisationnellement. Un tel tournant, même restreint dans le temps, réduirait l'espace politique des maoistes. En effet l'UDP (Union Démocratique Populaire) qui a gagné une partie non négligeable de l'avant-garde ouvrière dans la zone industrielle de la capitale, ne présente pas, sur le plan politique, une spécificité telle par rapport au PCP, que la force d'attraction de ce dernier, dans ce cas, ne puisse influencer sa propre base. Ceci d'autant plus que l'adhésion au courant maoiste exprime plus une radicalisation trade-unioniste qu'une élévation de la conscience politique.

Dans la mesure où l'exacerbation des luttes ouvrières continue et, conjointement, s'accroit la maturation d'une conscience anti-capitaliste dans la classe, il est difficilement envisageable pour le PCP de ne pas chercher une solution qui, temporairement, lui permette de sortir de cette impasse qui risquerait de conduire à un divorce accentué entre la base ouvrière et le parti. Dans ce sens, une sortie momentanée de la coalition, une division des tâches entre le MDP/CDE et le PCP ne doivent pas être éliminées. Le résultat objectif serait évident : accélération des luttes avec tentative du PCP de les canaliser, et offensive redoublée du MFA sous le couvert de la "défense du processus de démocratisation". La faible capacité d'intervention politique autonome de la classe ouvrière portugaise risque bien de se manifester aussi bien dans la phase actuelle que dans l'hypothèse d'une sortie directe ou indirecte du PCP de la coalition gouvernementale. En effet, son aptitude à riposter aux manoeuvres du MFA, qui se feront toutes sous le couvert du danger de la renaissance de la droite, du coup de force réactionnaire, semble faible dans la période présente, la possibilité d'un certain recul, ou plus exactement d'une défaite politique qui ne doit pas être confondue avec un écrasement de la classe ouvrière, est une variante dont on doit tenir compte dans le développement social et politique de l'année qui suit. Les tâches de l'extrême-gauche dans ce moment n'en sont que plus importantes, La nécessité est toujours plus urgente d'utiliser toutes les possibilités pour renforcer les expériences d'auto-organisation, pour coordonner régionalement et nationalement des organes comme les commissions ouvrières, pour développer sur le plan national une tendance de lutte de classe dans les syndicats. Ensuite, la possibilité d'offrir dans le cadre de la campagne électorale - - dans la presse quotidienne, à la radio, à la télévision - - une alternative globale au Plan proposé par le gouvernement, peut être une arme décisive pour nos camarades de la LCI ( Ligue Communiste Internationaliste -- Liga Comunista Internacionalista, organisation sympathisante de la IVème Internationale au Portugal) dans leur combat pour l'élévation de la conscience des masses ouvrières et la confrontation politique avec les réfor -mistes et les courants maoistes, vention sera déterminante pour préparer l'étape à venir de la révolution portugaise.

6.3.1975

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