Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

PC-PS : Une querelle bien contrôlée

· Inprecor (première série) n° 21, 13 mars 1975 · p. 14-18 · 2 859 mots

France

François Mitterrand La polémique Pendant plusieurs mois, le Parti Communiste Français (PCF) s'est livré à une polémique allant en crescendo contre le Parti Socialiste (PS), son allié privilégié dans l'Union de la Gauche. Cela a commencé par des remarques aigues sur le fait que le PS se servait de l'Union de la Gauche pour renforcer sa propre organisation et essayer de mordre sur l'électorat communiste, pour finir par une polémique politique en règle. Georges Marchais, secrétaire général du PCF allant jusqu'à reprocher à Mitterrand, premier secrétaire du PS, d'être "sûr de lui et dominateur''. Ce qui est reproché au PS, c'est de ne pas avoir abandonné complètement ses projets de collaboration de classe avec la bourgeoisie : "la grande bourgeoisie... manoeuvre pour trouver une issue politique à ses difficultés. Elle voudrait avant tout affaiblir notre parti, et que soient, du même coup, créées les conditions d'une rupture de l'Union de la

P.C/PS:

UNE

QUERELLE

BIEN

CONTROLEE

Georges Marchais

ANTOINE PUECH

Gauche et - - M. Giscard d'Estaing l'a dit crûment -- du retour du Parti Socialiste à une politique de gestion loyale des intérêts du grand capital... C'est une donnée nouvelle de la situation politique après l'élection présidentielle... D'autant plus que le Parti Socialiste ne rejette pas clairement cette sollicitation" ( G. Marchais, l'Humanité, 11 mars 1974, organe du PCF). Voilà ce qu'ont martelé les dirigeants du PCF ne manquant pas de faire référence au passé de la social-démocratie française, au rôle de Léon Blum dans le Front Populaire de 1936. Expliquant qu'il y avait une différence de "nature" depuis la scission, en 1921, au Congrès de Tours ( où une minorité socialiste refusa d'adhérer à l'Internationale communiste) entre le PCF "parti révolutionnaire" défendant les intérêts des travailleurs et les socialistes caractérisés comme "parti réforPour le PCF, l'indice de ce "virage' du PS fut le refus d'organiser en commun... des

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meetings dans les principales villes de France ! Depuis quelques jours, la polémique s'atténue, sans pour autant disparattre. après une réunion du Comité de Liaison de la Gauche, le PS, le PCF et les Radicaux de Gauche ont décidé d'engager une campagne unitaire pour la défense de l'emploi et contre la vie chère, à partir des propositions contenues dans le Programme Commun de la gausigné par ces trois partis . Une série • de meetings unitaires dans les grosses villes est en outre prévue. Le PCF n'efface pas pour autant toute polémique. Paul Laurent, membre du Bureau Politique du PCF, tout en se félicitant du projet de campagne commune et en y voyant une conséquence de la politique de son parti, regrette les limites de cet accord en déclarant: "Nous aurions souhaité une clarté encore plus grande sur le problème des nationalisations et de leurs extenA propos d'une visite du président de la République Giscard d'Estaing à Marseille, ville dont le maire est Gaston Deferre, l'un des principaux dirigeants du PS, le PCF développe ses critiques, reprochant à Deferre d'avoir reçu Giscard d'Estaing, d'avoir préparé dans le secret son voyage afin d'éviter toute "riposte populaire". Et Roland Leroy, membre du Bureau Politique du PCF, dans l'Humanité du 4 mars, s'il se félicite de l'unité d'action "retrouvée'' entre les partis de gauche, n'en affirme pas moins la volonté des communistes de faire chaque fois qu'ils le jugent nécessaire la critique du PS. Un tournant «gauche» du PCF? D'aucuns, ont vite, en fait, analysé ce "durcissement" du PCF comme un espèce de "réflexe de classe" face à la social-démocratie, reprochant simplement au PCF de ne pas al-

Ainsi, le Parti Socialiste Unifié (PSU), constatant que dans la situation actuelle de crise "le choix est entre une politique d'austérité 'dans la justice' du type Delors (1) ou Rocard (2), et entre une politique résolument anti-capitaliste ne se contentant

Départements Paris Seine et Marne Yvelines Essonne

Effectifs de la CGT

Hauts de Seine dans la Métallurgie Parisienne Seine St Denis

Val de Marne Val d'Oise Total pas de quelques nationalisations...", explique: "'Toit en rejetant la première solution, le PC n'a pas fait le choix de la seconde. Mais tant qu'il n'aura pas choisi sa stratégie il continuera à faire le lit de la social-démocratie" (Tribune Socialiste, hebdomadaire du PSU, Comme si le PCF n'avait pas déjà choisi clairement une stratégie réformiste concrétisée dans le Programme Commun! Comme s'il avait la possibilité de mettre en oeuvre une autre politique ! Ce n'est pas dans le prétendu "réflexe de classe" du PCF qu'il faut aller chercher les raisons de son durcissement, ni dans l'évolution de la situation internationale qui ouvrirait une nouvelle période de "guerre froide" entre l'URSS et les USA - - faisant suivre un nouveau cours gauche aux différents partis staliniens. S'il y a réflexe de la part du PCF, ce sont des réflexes d'auto-préservation. Le PCF a commencé à ouvrir le feu contre le PS au lendemain des élections législatives partielles (fin 1974) qui ont confirmé un recul relatif du PCF au profit du PS. Il s'agissait de la confirmation supplémentaire d'une tendance déjà perçue par les dirigeants du PCF au len -| demain des élections législatives de 1973 et des présidentielles de 1974. Dans certaines régions, le PCF avait alors connu des reculs de 5%, alors que, parallèlement, le PS progressait d'autant. Marchais signalait alors que "pour la première fois, l'union réalisée profitait plus au PS qu'à nous-mêmes"! Mais ces signaux d'alarme, s'ils étaient les plus visibles, n'étaient pas les seuls. A la veille des élections présidentielles, la Jeunesse Communiste avait 6. 000 cartes de retard par rapport à ses effectifs de l'année précédente. Dans les grandes entreprises il y a stagnation ou baisse des effectifs ou des voix de la CGT ( voir le tableau ci-joint), à côté du renforcement de la CFDT. Si les dirigeants du PCF pouvaient s'attendre, vu leur politiqu› unitaire, à un certain renforcement du PS, ils ne croyaient pas à un tel bond en C'est que le développement du PS s'inscrit dans le même processus que le développement

Effectifs de la Syndiqués Syndiqués

Métallurgie 1973 sept. 1974

158,993 8.373 5.2% 6.234 3.9%

35.967 4.010 11.1% 3.596 9.9%

105.186 6.551 6.2% 5.607 5.3%

38.816 4.171 10.7% 3.641 9.3%

239.277 26.623 11.1% 22.260 9.4%

105.577 16.172 15.3% 13.862 13.1%

54.440 8,001 14.6% 7.090 13% 33.640 3.899 15.1% 2.787 8.2%

771. 896 77. 800 10% 65.437 8.4%

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FRANCE de la CFDT et, à un autre niveau, des groupes révolutionnaires : un processus de recomposition des forces au sein du mouvement ouvrier depuis 1968, qui tend à remettre en cause l'hégémonie du PCF sur le mouvement ouvrier organisé (3). Si le PCF pouvait admettre une progression électorale du PS, son but était que le PS soit le partides "nouvelles couches moyennes", morde sur un électorat votant en général au centre. Non pas que le PS morde considérablement sur l'électorat du PCF et remette en question , en liaison avec la CFDT, son hégémonis dans le mouvement ouvrier. Car ce qui fait justement une des spécificités et force du PCF comme parti stalinien, ce sont ses liens avec la classe ou-

Les maintenir est quasiment pour lui une question de survie : par son "durcissement", il espère rééquilibrer le rapport de forces en sa faveur, en attendant les prochaines échéances électorales ( élections législatives fixées pour 1978). En plus, la polémique ouverte par le PCF, les "brouilles" qui traversent l'Union de la Gauche et du coup sa perte -- relative - - de crédibilité politique, servent d'alibi au PCF pour repousser les échéances de son arrivée au gouvernement, pour attendre les prochaines élec-

En effet, si l'union entre le PCF et le PS s'était renforcée après les présidentielles, si les partis de gauche apparaissaient plus unis que jamais, renforçant leur poids politique, comment expliquer alors aux travailleurs qu'il faut attendre jusqu'en 1978 avant de se débarasser du régime de Giscard ? Comment expliquer le refus des réformistes d'engager l'é -preuve de force lors des grèves des P et T (Postes et Téléphone) et de la fonction publique cet automne ? Comment justifier l'absence de riposte centrale au développement massif du chômage, alors que, visiblement, la combativité ouvrière existe? Par l'effet de démoralisation qu'elle a au sein de la classe ouvrière, en dénonçant le PS comme responsable de la situation, la polémique du PCF fait diversion par rapport aux problèmes et justifie l'attente des prochaines échéances électorales fixées par la bourgeoisie. Un tournant à droite du PS? Le PCF, pour les besoins de la cause, a analysé le congrès du Parti Socialiste qui s'est tenu à Pau (février 1975) comme un "tournant à droite". La chose n'est pas aussi simple. L'évène -ment de ce congrès, c'est que l' "opposition de gauche", le CERES (Centre d'Etudes et de Recherches Socialistes) s'est trouvée exclue des postes de direction centraux du parti. tons que le CERES est une opposition de gauche très pâle, un courant réformiste de gauche, qui se "bat" dans le PS au nom du Programme Commun et de l'unité d'action avec le PCF, qu'il n'est en rien un courant centriste balançant entre réforme et révolution. Plutôt que d'un virage à droite, l'éviction du CERES de la direction relève d'une manoeuvre tactique de Mitterrand au sein du PS. La progression importante du CERES (25% des mandats) obligeait Mitterrand à réagir. Ou bien maintenir le CERES à la direction du parti, ce qui avait l'avantage de réduire ses marges de manoeuvre "gauches", mais amenait le PS à avoir une direction hétérogène face, entre autres, à la polemique avec le PCF, et amenait Mitterrand à cautionner la progression du CERES et son projet de grignotement progressif de l'appareil. avertissement au CERES en l'excluant de la au risque de le voir tomber dans l'opposition et renforcer son "auréole de gauche". Connaissant les limites de l'évolution à gauche du CERES, poussé par sa base, Mitterrand a chois la seconde solution : entre deux maux, il a choisi le moindre ! Mais cela ne s'est absolument pas traduit par le développement important de courants droitiers au sein du PS, remettant en cause l'alliance avec le PCF courant sur lesquels Mitterrand se serait appuyé (4). D'autre part, le PS a réaffirmé sa détermination à "prendre ses responsabilités" gouver -nementales si le PCF maintenait son refus d'accéder au gouvernement sous la présidence de Giscard : "'La Constitution de 1958" a déclaré Mitterrand, "donne le droit au premier ministre, chef du gouvernement, de refuser de quitter le pouvoir s'il conserve la majorité parlementaire' Notons que si aujourd'hui le PCF se refuse d'envisager un gouvernement de gauche sous la présidence de Giscard, avant les législatives de 1973, Marchais avait fait savoir que le PCF ne remettrait pas en cause l'élection de Pompidou au suffrage universel, si ce dernier, à son tour, tirait les conséquences d'une éventuelle victoire de la gauche. le PCF était prêt à gouverner avec Pompidou. La déclaration de Mitterrand ne doit pas être comprise comme une volonté de rompre l'alliance avec le PCF pour se retourner vers une partie de l'actuelle majorité présidentielle, mais plutôt comme une affirmation de l'autonomie du PS par rapport au PCF. Comme la volonté de montrer que les socialistes au pouvoir, tout en maintenant l'alliance avec les communistes, ne se priveraient pas non plus de chercher des alliances vers le centre pour jouer un jeu de bascule. Une rupture de l'Union de la Gauche? Ce n'est pas, et de loin, l'hypothèse la plus probable.

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Les réactions d'auto-préservation du PCF, au lieu d'élargir ses marges de manoeuvre, accentuent ses contradictions. Certes, "casser du sucre ' sur le dos des socialistes peut avoir un répondant chez une mince frange de vieux militants du PCF, mais cela plonge aussi dans le désarroi toute la nouvelle base électorale et militante du PCF recrutée à partir de la "nouvelle politique d'ouverture" du PCF, de sa politique unitaire. Car, au plan politique et militant, la direction aucune alternative réelle à proposer à l'alliance avec le PS et sa stratégie d'Union de la gauche. Le seul point de clivage qu'elle mettait en avant par rapport au PS -- le refus d'organiser des meetings en commun --, par son aspect dérisoire, en est le révélateur. Et, ce n'est pas parce que les Jeunesses Communistes, pour préparer leur rassemblement national, s'agitent un peu en occupant quelques locaux de l'Agence Nationale pour l'Emploi, afin de protester contre le chômage; ce n'est pas parce que la CGT durcit un peu le ton avant son congrès, que cela peut offrir des perspectives politiques aux militants du PCF. Au contraire, sans une évolution fondamentale de la situation internationale, sans une nouvelle guerre froide qui justifie, aux yeux des travailleurs, un isolement du PCF et l'absence de perspective politique, une rupture de l'Union de la Gauche mettrait le PCF dans une situation embarassante face à la montée ouvrière qui caractérise la période; il ne pourrait pas impunément faire une cure d'opposition, durcir le ton sans offrir de perspectives politiques à cette combativité. Au dernier congrès du PS, en réponse à l'Humanité, Mitterrand s'est écrié : "Nous voudrions rompre l'Union de la Gauche, renouer l'alliance avec le centre ? Il faudrait que nous soyons trop bêtes ! Faites nous au moins cette concession " Et il est vrai que si Mitterrand a intérêt à affirmer la place du PS par rapport au PCF, à faire apparaitre la place qu'il exigera dans un gouvernement de l'Union de la Gauche, il n'a aucune raison de scier la branche sur laquelle il est assis. Ce qui fait la crédibilité du PS comme alternative politique au régime actuel, y compris comme solution pour la bourgeoisie, c'est justement ses liens avec le mouvement ouvrier, son alliance avec le PCF. Alliance avec le PC et, bien sûr, en même temps, affirmation du rapport de force du PS et des marges de manoeuvre propres de Mitterrand par rapport à cette alliance. D'autant que si le PS s'est développé après Mai 68, c'est dans le cadre de cette union avec le PCF, et qu'une rupture de cette union et l'entrée de Mitterrand dans un gouvernement en alliance avec les centristes risquerait fort d'entrainer des scissions au sein du PS (voir l'importance des courants "gauches"). Pour une opération tactique sans grand lendemain, Mitterrand se retrouverait sans parti et sans crédibilité politique et électorale, amené à être non pas chef de gouvernement, mais simple composante de la majorité présidentielle ! Une espèce de suicide dans la situation actuelle! Bref, la polémique entre le PC et le PS ne traduit pas un éclatement inévitable entre deux stratégies différentes. Elle traduit simple -ment des "réactions différentes' de deux par -tis ouvriers réformistes à l'intérieur d'une même stratégie réformiste face à laquelle ils n'ont pas d'alternative politique à proposer. Ces "réactions différentes' renvoient évidemment à la nature différente des deux partis : comme parti stalinien, le PCF ne peut supporter de voir remise en cause son hégémonie sur la classe ouvrière. Ce qui explique ses réflexes d'auto-conservation, sans pour autant qu'il puisse en tirer un bénéfice subs-

Car cette perte, relative, tendancielle, de son hégémonie n'est pas conjoncturelle. Elle est le produit d'une évolution des rapports de forces issus de 1968, évolution qui commence à dépasser le niveau des processus moléculaires, pour se cristalliser politiquement par des pertes du PCF sur sa droite et sur sa gauche. Voilà pourquoi l'hypothèse la plus probable est que cette polémique, ces tensions, certes avec des hauts et des bas, se poursuivront jusqu'aux prochaines échéances électorales. En même temps que se maintient le cadre de l'Union de la Gauche autour de l'alliance PCF -PS. Les révolutionnaires n'ont pas à commenter en ricanant cette polémique PCF/PS, ce serait sous-estimer l'impact qu'elle a sur une certaine démoralisation des travailleurs qui n'en comprennent pas - - et pour cause - - l'enjeu. Ils ne doivent pas non plus profiter de cette occasion pour "filer le train" soit au PCF, soit au PS. Du point de vue de la question du pouvoir, de la stratégie, ce sont deux partis de collaboration de classe dont le programme commun illustre le projet. En partant des besoins objectifs des masses, en s'appuyant sur la combativité et les luttes ouvrières, en développant des initiatives propres, les révolutionnaires doivent mettre en avant une série de revendications et de formes de lutte, et exiger que le PCF et le PS prennent leurs responsabilités, s'appuient

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après les émeutes d'octobre 1973

UNE SITUATION sur la mobilisation des travailleurs, afin d'imposer la satisfaction de leurs revendications et, s'il le faut, engager l'épreuve de force avec le régime pour imposer un gouvernement ouvrier. (1) Jacques Delors : ancien chef du Cabinet du premier ministre Chaban Delmas, sous Pompidou; il a récemment adhéré au PS. (2) Michel Rocard : ancien secrétaire du PSU qui, avec une partie des militants de cette organisation, a rejoint le PS, dont il est THAILANDE dirigeant depuis son récent congrès. (3) Sur les restructurations au sein du PS, du PSU, de la CFDT et le dernier congrès du PCF, voir INPRECOR N° 12. Si l'on ajoute aux 25% du CERES, 15% de l'amendement "gauche" de Martinet (transfuge du CERES) à la motion Mitterrand, on constate que 40% des militants socialiste ont tenu à peser "à gauche" par rapport à leur direction.

INSTABLE

RIERRE ROUSSER

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