Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

THAILANDE

Une situation instable

· Inprecor (première série) n° 21, 13 mars 1975 · p. 18-25 · 5 502 mots

Indochine Syndicalisme Chine

Le 26 janvier dernier, une nouvelle Assemblée Nationale était élue en Thallande. La première depuis celle de 1969, dissoute par le coup d'Etat du 17 novembre 1971. coalition "naturelle" de partis n'y détient une majorité. Le 6 février, c'est un homme de l'ancien régime de la dictature militaire qui fut élu à la présidence de la Chambre : Prasit Kanchanawat, ex-ministre du Commerce, riche commerçant, politicien de droite affirmé. Le 13, la même Assemblée nomme Seni Pramoj premier ministre. Considéré, suivant les critères thailandais, comme étant "de gauche" (titre, on le verra, usurpé !), il dirige le Parti Démocrate, traditionnellement opposé au régime militaire. Le 21 février, le gouvernement est formé. Il comprend 18 ministres du Parti Démocrate, 9 sans parti et... 3 ministres du Parti Social Agrarien, dont le président, Sawet Piumpongsarn, devient vice-premier ministre et ministre des Finances. Or, le dit Parti Social Agrarien est l'une des formations des -cendant directement du régime même dont le Parti Démocrate était l'opposition. Ce curieux gouvernement reste minoritaire dans l'Assemblée. Il regroupe 91 sièges sur 269. C'est l'ambiguité de la situation née des journées d'octobre 1973 qui se reflète dans ces élections cahotiques. Octobre 1973. En cinq jours de manifestations -- qui tournent à l'émeute quand la police tire -- les étudiants thallandais forcent le triumvirat militaire (les généraux Praphas et Thanom et le colonel Narong) à s'enfuir à l'étranger. Il s'agit, en fait, presque d'un soulèvement populaire rassemblant jusqu'à 300.000 personnes, évènement sans précédent dans le pays (1). Il y a loin, néanmoins, de la fuite des dictateurs au renversement du régime. Malgré la mise en place d'un gouvernement civil, les structures du pays restèrent inchangées. L'''insurrection étudiante' d'octobre 1973 aura été utilisée par une partie des classes dominantes (représentée en l'occurence par le roi et soutenue très probablement par la CIA) pour prendre le dessus sur l'autre (liée au commandement militaire traditionnel). De ce point de vue les étudiants auront été victimes d'un jeu

Mais l'irruption des masses populaires urbaines dans les rues de Bangkok ne peut se réduire à une intelligente manipulation politique. Elle met en lumière l'accuité de la crise sociale et, en retour, l'approfondit.

Page 19

L'octobre thailandais ouvre une période de transition qui verra les luttes de classe prendre un brutal essor et à laquelle la bourgeoisie et l'impérialisme seront incapables de mettre rapidement fin. Seize mois plus tard, les élections et la formation du nouveau gouvernement l'illustrent, si besoin en était. La conjoncture économique et la crise structurelle L'autorité morale du roi, Bhumibol Adulyadej, reste très grande en Thatlande. Elle lui permettra de désigner, au lendemain des mouvements de l'automne 1973, un nouveau premier ministre. L'ancien recteur de l'université Thammasat, coeur du mouvement étudiant, Sanya Dharmasakti. Il n'a pas trempé dans les milieux de la dictature militaire. Appuyé par le roi, il gagnera le soutien d'une majorité des membres du Centre National des Etudiants Thatlandais (National Student Center of Thatland - - NSCT). Malgré ce crédit initial, le gouvernement Sanya ne fera, de l'avis général, que survivre, incapable d'offrir une solution à la crise sociale et politique qui secoue l'Etat. Il bénéficiera pourtant d'une conjoncture économique exceptionnellement favorable en ces temps de récession internationale. La hausse des prix du pétrole frappe évidemment un pays qui doit importer 85% de ses besoins énergétiques. La "note pétrolière' devait être de $ 512 millions pour 1974 contre $ 180 millions en 1973. Mais la Thallande voit ses exportations largement stimulées par la hausse, sur le marché mondial, des prix de ses principaux produits d'exportation : riz, mals, sorgho, sucre, caoutchouc, étain... Du premier semestre 1973, au premier semestre 1974, le prix à l'exportation du riz augmentera de 183%, du caoutchouc de 73%, du mals de 57%... En 1972-73, la récolte de riz avait été mauvaise du fait de la sécheresse. En 1973-74, elle fut très bonne, approchant les 14 millions de tonnes de paddy ( riz non décortiqué). Cela permit de doubler, en valeur, les exportations par rapport à l'année précédente. Les exportations de caoutchouc, quant à elles, augmentent de 20% en volume et de 120% en valeur. Et les exportations d'étain augmentent de moins de 8% en volume mais de plus de 30% en valeur, Le tourisme a assuré d'importantes rentrées de devises, deux fois plus qu'il y a 4 ans (environ 850 millions de francs français). Le pays ne connattra pas, alors, de récession (2). Cette conjoncture très favorable n'aura pas permis, pour autant, de stabiliser la situation sociale. La crise structurelle de l'économie thallandaise est trop grave et la preg -nance des intérêts bourgeois et impérialistes trop profonde. Il y a peu, on décrivait encore la Thallande comme un pays de petite propriété agricole, où existait un surplus de terres. C'était largement vrai et cela explique, pour une bonne partie (à l'image du Cambodge) la passivité prolongée de la paysannerie thal. la concentration foncière et la main-mise sur les terres des propriétaires absentéistes font que 60 à 65% de la population rurale (qui représente 80% de la population du pays) sont des paysans sans terre (fermiers ou ouvriers agricoles). Kevin Rafferty, dans le Financial Times du 10/4/1974, montre comment, de surcroft, la hausse des prix mondiaux du riz n'aura bénéficié en rien aux paysans. Le prix à l'exportation de la tonne de riz blanc est de 11.000 baths ( $550, FF 2.300). Mais le prix d'achat de la tonne de paddy (riz non décortiqué) à la production est de 1,800 baths ou plus fréquemment de 1. 500 baths, soit l'équivalent de 2. 300 baths la tonne de riz blanc. Certes, durant les deux dernières années, le revenu rizicole du paysan a augmenté à chaque fois de 50%. Mais cette augmentation a été plus qu'absorbée par la hausse des prix des produits que ce dernier doit acheter: fertilisants, vêtements, outils... et même le riz de consommation, puis -que souvent le paysan ne décortique pas lui-même son paddy. Il faudrait au minimum 8 rai de terres ( soit près de 3 acres) dans la riche plaine du centre au fermier pour commencer à bénéficier de la hausse. Quand on sait que les taux mensuels d'usure peuvent atteindre jusqu'à 20 ou 30%, on comprend que les dettes paysannes et la concentration foncière ont continué à augmenter. Le riz ne manque pas. Mais le système social crée pénurie artificielle et famine tendancielle . La condition sociale des travailleurs urbains n'est pas meilleure. Le gouvernement achète à bas prix une quantité donnée de riz aux marchands qui comptent exporter. Ce riz est destiné à être vendu 40 baths le sac de 15 kilos dans les magasins de l'Etat de Bangkok (contre 70 b. sur le marché libre). Cette mesure, visant 10% seulement de la population reste sans effet significatif : seule une faible part du riz ainsi acheté arrive à destination. Il sert surtout à assurer des super-profits aux gens "en place" et passe au marché libre ou entre dans les réseaux de contrebande pour être vendu sur le marché mondial. Surtout, le développement économique de Bangkok aura été profondément déformé par la domination impérialiste. La Thatlande est l'un des pays de la région qui aura connu, durant les années 60, le plus fort taux d'expansion, grâce à la guerre du Vietnam et aux considérables investissements américains. L'armée US reste le principal patron après l'Etat, employant 80 à 100.000 civils thatlandais. Mais le retrait du corps expéditionnaire du Vietnam a porté un rude coup à l'entrée des devises. Les permissionnaires américains ( les R & R : Rest and Recreation -- Repos et Récréation) dépensaient 5 millions de dollars par mois dans les bars et les bordels de Bangkok. Le "boom vietnamien" s'épuise.

Page 20

Et si une relative industrialisation s'est produite, concernant même des biens de consommation durables ( tels les voitures dont la production est assurée par une dizaine de chalnes de montage), elle n'est en rien tournée vers les besoins en développement du pays (notamment agricoles). fertilisants sont importés. Les exportations dépendent avant tout des matières premières. Or, les cours mondiaux de ces dernières ont, semble-t-il, bel et bien commencé à s'effondrer du fait de la récession internationale. La source de la haute conjoncture économique de l'année passée s'est tarie. L'économie est sous contrôle impérialiste. Le capital japonais représente 11.5% des investissements, le capital US, 5.7% et le capital de Talwan (Formose), 5.2%. Cela suffit : ils crientent la production et importent leur crise. Les conséquences sociales sont là. Selon un rapport du Bureau National de Développement Economique, en 1972 comme en 1973, ce sont 5. 500 enfants de moins de 5 ans qui sont morts de malnutrition. 70% des enfants des faubourgs de Bangkok n'ont reçu que 70% de la quantité de calories qui leur est nécessaire (3). Pour la première fois - - la Thatlande était le grenier à riz du sud-est asiatique - - le riz vient à manquer. L'inflation (d'un taux de 25% par an) frappe durement les travailleurs urbains et un chômage de 6 à 7% de la population active apparait à Bangkok. C'est une nouveauté dans l'histoire thallandaise. L'éveil des luttes de classes En dehors des régions -- périphériques - - des minorités nationales, la Thallande n'a pas connu d'importantes luttes sociales jusqu'à 1973. La "révolution de 1932'' qui mit fin à la monarchie absolue ne fut l'affaire que des sommets de la hiérarchie sociale. Et, depuis, les changements de régimes se sont apparentés à des révolutions de palais plutôt qu'à des mouvements populaires. Les premiers mouvements de grève commencèrent quelque mois avant la chute de la dictature militaire. Ils prirent une ampleur considérable par la En un an, ce sont plus de 400 grèves qui ont éclaté , soit plus de 300. 000 journées de travail perdues. fre supérieur à celui des 20 dernières années prises ensemble! Aux luttes étudiantes succédèrent, fin 1973, trois mois de grèves incessantes (notamment dans l'industrie, les transports et les banques) et de manifestations parfois violentes. Début 1974, outre une courte grève des pêcheurs, la situation fut marquée par la montée des luttes paysannes. C'est en juin-juillet que les luttes prirent une nouvelle ampleur. 5. 000 ouvriers du textile se mettent en grève. Pour la première fois ils reçoivent le soutien de 34 associations regroupant 400. 000 travailleurs qui lancent un "ultimatum au gouvernement"' pour qu'il modifie les lois sur le travail. Les revendications des ouvriers du textile concernent le code du trvail, les conditions de travail et les salaires: ils réclament que leurs salaires journaliers passe de 16 à 25 baths (soit de 4 à 6.25 FF par jour !). Fin juin-début juillet, ce sont des centaines de paysans, venus de ll provinces qui manifestent à Bangkok. Là encore un fait sans précédent en Thallande. Ils occupent la grande place de Saman,-Luang et menacent de labourer les rues de la capitale thallandaise. Ils jugent le projet gouvernemental de réforme agraire insuffisant, proteste contre les taux usuraires auxquels ils sont soumis, réclament la restitution de leurs terres expropriées et exigent des poursuites contre les propriétaires absentéistes. Grèves et manifestations se poursuivirent durant l'été (grève des employés d'hôtel, notamment), se concluant fréquemment par des succès partiels. D'importants courants de radicalisation sont apparus chez les bonzes. Cinq bonzes supérieurs ont entamé en décembre une grève de la faim pour protester contre l'autoritarisme, la répression politique et la corruption de leur milieu - - soutenus par plus de 2000 religieux. Bien qu'affaibli, le mouvement étudiant reste actif : le 22 janvier, ce sont 10. 000 manifestants dirigés par les étudiants qui mirent le feu à la résidence du gouverneur de la province du Sud de Nakhon -SiThamavat, accusé de corruption. Les luttes, en Thallande, commencent d'emblée comme des luttes de classes -- à la ville et à la campagne. Elles prennent le pas sur les luttes anti-impérialistes, à l'inverse de ce qui a pu se passer au Vietnam. Elles ont embrassé l'ensemble des secteurs qui n'avaient pas été touchés par les guérillas communistes. Malgré son ampleur, cette explosion de luttes ne menace pas directement le régime et les classes dominantes. Le prolétariat et la paysannerie thallandais manquent en effet par trop de tradition d'organisation. Le Parti Communiste thallandais, fondé il y a 32 ans, n'a certes pas viré au réformisme. Mais son implantation reste périphérique, au sein des minorités nationales et, jusqu'à octobre 1973, il n'a pas joué de rôle actif à Bangkok et dans sa région. Il n'y avait pas d'organisation syndicale a proprement parler - - interdite par la loi dictatoriale. Seules des "associations de travailleurs" étaient autorisées, aux fonctions limitées. Si bien que quand les luttes éclatèrent, les ouvriers d'une entreprise en grève durent bien souvent faire appel à des permanents centraux de ces associations pour négocier leurs revendications avec le patron, au-

Page 21

BIRMANIE

Chiang Mai

Muang 9

Lamphun

Lampang

‹M. Phrae

24

26

Moulmein /

THAIL

Nakhon o

1: Takli

Ayutthaya

3

Tavoy

- Thonbur

CO BANGKOK® y Chachsengsat ngkhtam Chon Buri

Khrikhan

Archipel

Golfe

Mergui

Bang Saphan

Chumphon a m

Kra Buri -Isthme

Victoria Poin

Phones.

Kra 9

53i Samu

27.

1786

•\ Nakhon

28

Si Thammarat

Phuket -

83,29

30

Kantang •

Songkhla (Singora)

Mer

1131

35

*Pattani de s

33

Andaman

MALAISIE

Carte des activités de guérilla en tirée du Monde Diplomatique de février 1975

(Marcel Barang et Nayan R. Chanda).

cun d'entre eux n'ayant l'expérience nécessaire. Il n'y a pas d'organisation politique indépendance de la classe ouvrière, même réformiste, qui ait eu une base de masse à Bangkok avant la chute de la dictature. L'idéologie dominante est celle du bouddhisme "'Theradava"

(du "petit véhicule"'), individualiste. Beaucoup de thal croient toujours que les inégalités sociales relèvent de la naissance. Népotisme et corruption apparaissent parfois naturels.

Il reviendra dans ces conditions au mouvement des étudiants de jouer le rôle de catalyseur et d'avant-garde politique. Mais lui aussi manque de tradition. C'est en 1965 que les pre - miers noyaux, très restreints, se constituent sous la forme de "groupes d'études et de discussion". Leurs membres oscillent entre le romantisme révolutionnaire et l'action sociale (éducation, bidonvilles, santé...). C'est très tardivement que se forme le Centre National des Etudiants Thatlandais (National

Student Center of Thalland -- NSCT) qui com-

* Bases américaines

Zones touchées par des activités de guérilla

©Luang Prabang

( Plaine des Jarres A

VIETNAM

2056//

Xieng Khouầng, DU NORD

LAOS

VIENTIANE

Lo Nong Khai

Loet Udon Thani

TRIANGLE DE GUER

Nam Phong * van akhet||

, Khon Kaer

25

- 19,

16/

18฿

El

AND

15 Buriram

714.

Ratchasima ang Rack

CAMBODGE

INGKOR

Siem Roar

ONLE SAP

(Battambang

Kompong l

1. Chang Là

Chhiand

PHNOM PENH

Kompong

LES PROVINCES

TOUCHÉES PAR DES ACTIVITÉS DE GUÉRILLAR

Suphan Buri

Prachin Suri

3 Kanchanaburi

4 Ratchaburi

Chang Rai

Phetchab

23

JrE

Prachuap

Khiri Khan

Loei

Phetchahun

Pricermal

Surat Than idion Than

10

Sakon N knon

11 Nakhon f asIn

Ubon Rat

Chatnani

14

Hur Ram

Nakhon F

15 atchasima

16

Chaiyaphu

Im

Narathiwat

Khon Kae

Maha Sit

18 akham

SaTun

Thailande, versitaires, me une constitution, gagnant progressive - ment un large soutien populaire.

Constitution.

tendent à accepter le premier urbaines), tandis que l'aile la plus radicale appellera à soutenir les luttes ouvrières.

et organisations.

tion bourgeoise.

essentiellement implanté en milieu étudiant le ghetto universitaire.

tant formé de délégués d'universités, verra coup de bombes artisanales) entre collèges techniques. Le mouvement étudiant perdra campagnes à la nouvelle démocratie, paysans sur Bangkok. Un Front Uni Anti -

Dictature s'est notamment mis en place.

vrages marxistes.

landais qui était ignoré des milieux intellecmence par dénoncer la présence de l'impé-...: rialisme japonais, sûr de trouver en cela des faveurs jusque dans les cercles gouvernemen-

Puis, il s'attaque aux structures unidénonce la corruption et réclatations d'octobre seront déclenchées par l'arrestation de militants du Mouvement pour la Dans le cours même des manifestations d'octobre, une division se fera jour entre ceux qui compromis avec la dictature et ceux qui veulent sa chute et poussent à la mobilisation, tel Saeksan Praserkul. Après la formation du gouvernement Sanya, la majorité des membres du Centre National des Etudiants de Thallande s'y rallieront (l'énormajorité du milieu étudiant vient de la moyenne bourgeoisie et des couches intellectuelles De ces divisions vont naitre plusieurs courants

L'un des dirigeants, Sombat Thamrong Thanyawongse rejoint une forma -

Thirayuth Boonmee, qui s'était opposé à la poursuite des manifestations, fondera le "Groupe pour la Démocratie" (People for Democracy Group) avant de le quitter. Ce groupe, sous la direction de Pirapon, deviendra l'un des courants les plus radicaux, (notamment en province). Saeksan Praserkul, enfin, créera le FIST ( Federation of Independent Students of Thatland--Fédération des Etudiants Indépendants de Thatlande). Cette organisation, forte à l'université Thammasat tout particulièrement, joua un rôle moteur dans les mobilisations et semble avoir réussi à briser

Le Centre Nationale des Etudiants Thallandais proprement dit, éson orientation fluctuer au gré des majorités. A ces divisions politiques s'ajouteront les multiplications des heurts violents ( y compris à peu à peu une bonne part de son audience. L'aile réformiste bourgeoise participera à la propagande gouvernementale visant à préparer les l'aile radicale tissera peu à peu des liens avec les luttes ouvrières et paysannes. Une coordination, une coopération semble ainsi s'établir, qui permettra la centralisation de mouvements Les librairies s'ouvrent brusquement aux ou-

Le Parti Communiste thaituels urbains devient un pôle de référence pour le mouvement étudiant -même si son implantation propre reste, apparemment, très faible.

Page 22

THAILANDE C'est tout un processus de formation de mouvements de masse ouvriers et paysans comme d'avant-garde politique gui est en cours dans les villes thallandaises et dans les provinces où le PCT n'est pas actif. Les guérillas communistes C'est là l'un des paradoxes de la situation that-

Dans les provinces où il est implanté, le PCT a réussi à résister aux multiples opérations menées contre lui par l'armée thallandaise avec des moyens considérables. Il a régulièrement étendu ses zones d'action et renforcé son mouvement. Alors qu'au-delà de ces provinces - - et jusqu'à dernièrement -- il n'était pas une force politique capable d'intervention propre. Le PCT dirige un mouvement de guérilla, le Front Patriotique de Thallande (FPT). Les principales actions armées sont développées dans trois zones. Le Nord-Est, plateaux inclinés vers le Mékong (frontière laotienne) et peuplés de 16 millions de Lao-Thal, région la plus pauvre du pays. C'est le berceau du PCT. Le Nord, où il organise les minorités méos (hmong) dans les montagnes et collines. Dans le Sud, où quatre provinces - - Pattani, Yala, Narratiwat, Songkhla - - sont peuplées de musulmans. Ces derniers sont probablement en contact et avec le PCT et avec le Parti Communiste malais qui opère de l'autre côté de la frontière, bien qu'il existe aussi un mouvement musulman séparatiste non orienté à l'extrême-gauche. C'est en tout dans 40 provinces sur les 71 que compte la Thallande que des actions armées ont été signalées. Un informateur du FPT, rencontré à Bangkok, expliquait au journaliste du Monde Diplomatique que "désormais, les maquis (étaient) coordonnés via Bangkok". "Nous distinguons deux sortes de zones" a-t-il poursuivi, " celles que nous contrôlons de nuit (elles représentent un huitième du Nord-Est, un dixième du Nord et un vingtième du Sud) et celles que nous tenons en permanence. Ce ne sont pas à proprement parler des zones libé -rées : les autorités peuvent s'y rendre, mais sous forte escorte militaire. En fait, elles lui échappent totalement : ni impôts, ni conscription, aucune coopération. Les villages vivent en économie fermée" (4). Depuis le PCT a proclamé l'existence de zones libérées (cf Le Monde 25/9/1974). Les chiffres données par les services américains ou thallandais concernant la force des guérillas varient. Cependant, ils augmentent constamment. D'après les derniers chiffres, publiés dans la Far Eastern Economic Review, ils seraient de 8. 000 en 1974, contre 5.000 un an auparavant et 3.500 en 1972 (5). , 22

Le rapport US Loewensteins-Moose les évaluaient lui, dès 1972, à 7. 340/7. 770 (6). D'idéologie maolste, mais lié également aux mouvements communistes indochinois, le PCT a salué favorablement les manifestations d'octobre 1973. Mais il a simultanément dénoncé le gouvernement "civil" de Sanya, comme il dénonce aujourd'hui le gouvernement Seni Pramoj. Depuis, les opérations militaires ont été parfois particulièrement importantes. L'une des dernières en date a fait, à la mi-février, selon un communiqué officiel, 9 morts et une centaine de blessés chez les gouvernementaux dans la province nordique de Chieng Rai. Ce sont plus de 500 fonctionnaires et soldats qui auraient été tués au cours des 10 derniers mois (7).

Kamthorn-Banokok Post

L'ancien premier ministre Sanya Un certain nombre de facteurs objectifs permettent de comprendre, en partie, le caractère périphérique de l'implantation du PCT. Il a trouvé dans les régions frontières des populations souvent particulièrement pauvres et à l'oppression nationale. Alors que le centre de la Thallande accusait un important retard quant au développement des luttes de

Du fait de l'absence, pendant une longue période, de crise agraire aigue et de domination coloniale directe, la Thallande sera en effet une "zone tampon"' entre les territoires français et anglais de la région. aussi que le prolétariat urbain et la bourgeoi-

Page 23

sie commerçante sont nés de l'immigration chinoise. Même en Thallande, où l'assimilation de cette immigration est plus forte que dans bien d'autres pays de la région, la population chinoise ou sino-thal aura quelque mal à imposer ses droits politiques. Du fait enfin que le développement de Bangkok, cancer greffé sur la Thallande, sera très rapide à partir de l'amorce de l'exode rural. Bangkok compte aujourd'hui entre 3 et 4 millions d'habitants ( avec la ville jumelle de Thonburi). En 1950, elle n'en avait que 780. 000 et 1.7 million en 1960. La seconde ville du pays, Chieng Mai , n'en regroupe que 200.000. Mais il reste des problèmes politiques. Il est possible, tout d'abord, que des choix d'orientation aient aussi pesé dans l'absence de travail urbain élargi. Ensuite, le PCT est aujourd'hui encore d'idéologie maoiste. Or, la diplomatie de Pékin porte à faux par rapport à son orientation. L'agence Chine-Nouvelle aura mis près d'un an à faire le bilan des actions du PCT après octobre 1973. Et Pékin Information n'accorde pas de place importante à ses déclarations et émissions de radio. Plus grave, Chou En-lai a déclaré à un diplomate thailandais que les troupes US devaient rester dans le pays pour faire pièce à l'influence soviétique dans l'océan indien. Le Centre National des Etudiants de Thallande protestera contre cette déclaration (8), et le PCT ne changera pas sa politique combative. Il reste là une contradiction entre les références idéologiques du PCT et ses rapports avec Pékin. Enfin, il s'est essentiellement développé, au cours de ces dernières années, dans le cadre d'une activité de guérilla. Il se voit confronté aujourd'hui à des mouvements de masses, plus ou moins spontanés, dans la paysannerie, le prolétariat urbain, le milieu étudiant, qui engagent des luttes avant tout revendicatives et politiques - - au moins dans la période actuelle. La rencontre n'est pas nécessairement facile. Ces questions sont d'importances : le PCT est la seule organisation révolutionnaire constituée de longue date. De son évolution peuvent découler bien des choses. L'ombre des militaires

Malgré la fuite des trois dictateurs, la formation de gouvernements "civils" , l'élection de l'Assemblée Nationale, l'ombre des militaires continue à dominer la Thallande. "Trois tuiles du toit (les maréchaux Thanom et Prapass et leur parent le colonel Narong) ont été balancées par-dessus le mur du jardin, mais le reste de la maison n'a pas été touché" déclare, désabusé, un dirigeant étudiant (9). L'armée a beau faire le dos rond depuis l'octobre thailandais, son pouvoir reste intact. Nombre de faits l'attestent - - au-delà de l'absence de toutes réformes profondes. Nombreux sont ceux qui vivent dans l'attente d'un coup d'Etat, comme lors du retour à Bangkok du maréchat Thanom Kittikachorn, le 27 décembre 1973. Malgré l'interdiction faite par le gouvernement à sa venue, il évita les contrôles de douane et de police à sa descente d'avion et passa directement sur l'aéroport militaire où il s'entretint avec des officiers. A l'annonce de sa venue, les étudiants se réunirent dans l'enceinte de l'université Thammassat. Un front uni d'une vingtaine d'organisations se constitua dont la Fédération des Etudiants Indépendants de Thallande de Saeksan Praserkul et le Groupe pour la Démocratie. Ce rassemblement fut attaquée à la bombe artisanale par la droite. Il s'en suivit un échange de coups de feu. Finalement Thanom fut refoulé vers Singapour après une valse-hésitation gouvernementale et des pressions de l'armée qui firent abandonner à Sanya le projet défendu par les étudiants de faire passer en procès l'ancien dictateur. Cet épisode fit regagner une bonne partie de l'audience perdue dans la population par le mouvement étudiant - - au bénéfice de son aile radicale. Il mit surtout en lumière les connections militaires qui continuent à fonctionner. L'armée n'est pas le seul pouvoir semi-occulte. Un scandale éclata à Bangkok quand le quotidien The Nation révéla qu'un agent de la CIA avait envoyé des propositions de négociation au premier ministre... au nom d'un dirigeant communiste du Nord-Est ! En juillet 1973, des émeutes éclatèrent dans les "quartiers chinoise" du centre de la capitale, lorsque la police (détestée) voulut arrêter un chauffeur de taxi. Elles durèrent trois jours et auraient fait 30 morts et 200 blessés. Les étudiants durent annuler les manifestations prévues pour le 4 juillet - - jour de la fête nationale américaine - - pour protester contre la présence de l'impérialisme US. La gauche tend à voir dans ces évènements la main du Kuomingtang taiwanais (rappelons que Formose est le troisième investisseur étranger) dans le but de faire reculer les élections par une stratégie de tension"'. La vie politique thallandaise est donc dominée par l'inquiétude du coup d'Etat. Il n'irait pour -tant pas sans problème. Les luttes sociales ne se sont pas épuisées. Ce serait rejeter toute opposition dans la clandestinité, et risquer de voir le PCT gagner brusquement une implantation de masse nationale. L'issue d'un tel coup resterait incertaine. C'est pourquoi l'armée fait encore le dos rond et attend, sûre que le pouvoir civil"' ne trahira pas ses intérêts. Le général Kris Sivara, notamment, aujourd'hui l'un des principaux officiers supé-

Page 24

rieurs, n'a pas participer aux luttes électo-

Use réservant apparemment pour un éventuel rôle bonapartiste ultérieur. Il a quand même indiqué ses préférences : une coalition des droites. Le résultat des élections reflète cette situation ambigue. 42 partis se présentaient et 2199 candidats. se disputaient 269 sièges. Il n'est pas facile de les définir. ne de "clientèle" est toujours dominant. Les programmes sont souvent très proches. chacune des principales formations regroupe une partie de l'appareil militaire, des intérêts industriels et bancaires (que les officiers ont largement pénétrés) et une puissance impérialiste privilégiée. Le népostime est roi. Quatre partis assuraient la continuité directe de l'appareil politique de la dictature. Parti de la Nation That (Chat That). Parmi ses dirigeants se trouvent le commandant des troupes thailandaises au Laos, le général Paitun Inkatunawat; un ancien ministre des Affaires Etrangères, le brigadier Chatichai Chunhavan; le général Pramarn Adireksan... Le Chat Thai est lié à des intérêts japonais, aux secteurs textiles, sucriers... Le Parti de la Justice Sociale (Dhamma Sangkhorn). A sa tête un homme d'affaires fort riche : Dewit Klinprathum. Le Parti Social Agrarien (Kaset Sanghom). Et le Parti Social Nationaliste (Sangkhom Chat Niyom). Le premier a obtenu 28 sièges, le second 45 et les 2 derniers (petites formations qui leur sont alliées) 37. Malgré les millions dépensés lors de la campagne électorale, c'est un échec relatif pour eux. Il manifeste le rejet par la population, de la droite pro-Thanom dans les centres les

Kamthorn-Bangkok plus politisés, et ce, malgré les prevarications. Le Parti d'Action Sociale (Kit Sanggkhom) de Kulkrit Pramoj subit, lui aussi, un échec (18 sièges). Royaliste et loyaliste, il veut fonder un parti à l'image de celui de Lee Kuan Yew à Singapour. Probablement lié plus étroitement aux américains et à Israël, Kulkrit Pramoj s'est entouré de banquiers et industriels, et, notamment, du président de la Coca Cola Thailande. C'est le parti de son frère, Seni Pramoj, le Parti Démocrate, qui emporte une victoire relative : il gagne 72 sièges dont 23

C'est le seul ancien parti - - et ancien parti d'opposition - - censé représenter la bourgeoisie autochtone; il est qualifié de "libéral". Et Seni a une réputation bien assise d'honnêteté. D'où probablement le succès du Parti Démocrate. Il n'en est pas moins très proche de son frère Kulkrit. Et son gouvernement donne sa mesure, maintenant qu'il est premier ministre : le ministre des Affaires Etrangères est Pichai Ratakul (Parti Démocrate) -- homme d'affaires qui fut, il y a ll ans, directeur du Rotary International pour l'Asie du Sud-Est. Le vice-premier ministre et ministre des Finances est le dirigeant du Parti Social Agrarien. Le ministre de la Défense, sous l'injonction des officiers supérieurs, reste à un militaire : le général Thawich Seniwongse. Le Parti des Forces Nouvelles ( Palang Mai), dit le parti des jeunes technocrates et intellectuels, est qualifié "d'à peine à gauche du centre" par le journaliste de l'International Herald Tribune (10)... Il regroupe 12 sièges. Deux partis socialistes enfin. Le Front Uni

Page 25

«la prochaine

étape de la

révolution

asiatique peut se

jouer, pour une

part,

en thailande»

Socialiste ( 10 sièges). Il regroupe d'anciens éléments de gauche dont certains furent emprisonnés. Et le Parti Socialiste de Thallande. Ce dernier (15 sièges) a vu ses députés élus avant tout dans les régions politisées et radicalisées du Nord-Est. Son dirigeant le plus connu est un professeur de sociologie à l'université Thammasat, Boonsanong Punyodyana. C'est probablement le parti le plus à gauche, même s'il reste politiquement très hétérogène. Dans une interview donnée au journaliste Norma Peagam (11), Boonsanong explique qu'il y a dans son parti environ 30 anciens prisonniers politiques et nombre de militants d'octobre 1973. Il se refuse, de façon significative, à condamner le PCT et explique, au contraire, que "il est certainement naturel que les hommes aimant la liberté... ne cessent de résister" vu le caractère exploiteur et oppresseur du gouvernement et que "les communistes sont de bons exemples de tels hommes patriotes et amoureux de la liberté". C'est un langage assez inhabituel de la très anti-communiste société politique de Bangkok. Des courants réformistes, des personnalités se reconnaissant dans l'un des promoteurs de la révolution de 1932, Pridi Banomyong, exilé en Chine puis à Paris (12); des militants radicaux se côtoient au sein du Une coalition centre-droite/extrême-droite a formé le gouvernement minoritaire. Le bloc de partis le plus fort à l'Assemblée Nationale est celui des partis de la droite pro-Thanom. Mais ils ne peuvent avoir la majorité à eux seuls. Le Parti Démocrate reste le vain -queur de ces élections vu sa réputation de "probité". Les royalistes se rètrouvent très minoritaires dans l'Assemblée. La gauche aussi. Mais 60% de la population s'est abstenue et Bangkok et le Nord-Est ont voté pour le Parti Démocrate ou la gauche. Ces élections ouvrent une nouvelle période d'instabilité politique au lieu de la clore. Washington Le coup militaire - - possibilité toujours présente - - semble reporté. L'avenir des luttes dépendra pour une large part de la capacité de la nouvelle et jeune génération de militants radicaux issue de l'octobre 73 et des combats qui lui ont succédé, à regrouper leurs forces, centraliser les luttes étudiantes, ouvrières et paysannes et leur offrir des perspectives po-

Get revendicatives durant la période de transition aujourd'hui ouverte. Tout en s'affirmant prête à répondre à toute éventualité. Mais l'impérialisme US intervient lui aussi comme facteur actif dans les processus en cours. La thallande est en effet une clé de sa stratégie régionale. Charnière entre l'Indochine, le sud-est asiatique et le monde indien, plus de 2000 km de frontières communes avec le Laos et le Cambodge et 780 km de côtes sur l'océan indien. Membre fondateur de l'OTASE, elle a bénéficié d'une "aide" quasi inégalée de la part de son protecteur et maitre. C'est de la base US d'Utapao que part aujourd'hui le pont aérien qui alimente Phnom Penh. Dans l'hypothèse de la chute du régime de Lon Nol et de la domination du Pathet Lao sur la droite de Vientiane, Washington a fait de la Thailande sa prochaine ligne de défense - - tout en commençant déjà à consolider ses arrières dans le Pacifique. La prochaine étape de la révolution asiatique peut se jouer, pour une part, en Thailande. NOTES (1) Voir Quatrième Internationale , N° 13

(janvier-mars 1974) et Far Eastern Economic Review du 22 octobre 1973.

Voir J.C. Pomonti, Le Monde, du 28/

5/1974; Kevin Rafferty; Financial Times du 10/4/1974 et le Bulletin Commercial de la Banque de Bruxelles du 26/12/1974. (3) Le Monde du 20/12/1974. (4) Marcel Barang et Nayan R. Chanda, Le

Monde Diplomatique de février 1974. (5) Far Eastern Economic Review du 17 janvier 1975. (6) Le Monde Diplomatique, id (7) Le Monde du 23/5/1974, (8) The Voice of the Nation (quotidien de

Bangkok) du 20/1/1975. (9) J.C. Pomonti, Le Monde du 28/5/1974. (10) International Herald Tribune du 28/1/1975. (11) Far Eastern Economic Review du 17 janvier 1975. (12) Pridi, contrairement à ce qu'affirme dans son livre ( Dictionnaire des PC et Mouvements Révolutionnaires) F. Fetjö, n'est pas président du PCT.

Une erreur sur cette page ?