la bureaucratie les travailleurs
Les deux articles suivants consacrés à la situation en Pologne traitent d'aspects structurels de la société polonaise. Nous aurons l'occasion de revenir bientôt sur les problèmes conjoncturels qu'affrontent aujourd'hui les travailleurs polonais et notamment l'ag-
1. GIERE
LAUT
"Conformément à la volonté des ouvriers qui s'est exprimée dans toutes les réunions ou -vertes à l'ensemble des ouvriers, tenues dans les départements, nous exigeons des élections immédiates et légales aux instances syndicales, aux conseils ouvriers... ", ont annoncé, entre autres revendications, les travailleurs des chantiers navals de Szczecin à leurs "hôtes" le 24 janvier 1971 Le premier secrétaire du Parti Ouvrier Unifié Polonais n'a pas hésité à répondre : "Moi, je suis absolument pour. Puisque vous le voulez. Et souvenez-vous en". Alors, on s'en souvient, et on aimerait bien comprendre par quel miracle la bureaucratie polonaise au -rait lâché un peu de son pouvoir au profit de la démocratie ouvrière. Ce n'est pas la première fois, depuis 1945, que la bureaucratie polonaise fait de belles promesses. L'après-guerre D'aoft 1944 à mars 1945, les syndicats s'orgacontre gravation de l'approvisionnement des villes en vivres, les queues qui réapparaissent devant les magasins, les bousculades et incidents qui se produisent à ce propos et l'attitude adoptée par le régime face à cela.
K FACE A
OGESTION
OUVRIERE
JULIAN NATnisèrent à tous les échelons, surtout dans les usines riches de traditions revendicatives d'avant- guerre. Comités d'entreprises et organisations syndicales de base assurèrent, pendant plusieurs semaines avant que le pouvoir officiel du pays ait été pleinement constitué, la gestion et le fonctionnement des établissements. Le décret de
1945 portant la création des Comités d'entreprises ne fit que sanctionner un fait accompli.
Au fur et à mesure que le régime bureaucratique se renforçait, les syndicats perdirent de leur importance en devenant des auxiliaires de l'administration étatique. C'est ainsi, également, que en 1947-48 s'amorça dans l'activité syndicale un tournant qui aboutira à l'exagération extreme de la définition du rôle des syndicats en tant que "co-producteurs" et mobilisateurs des masses pour l'augmentation de la production et de la productivité du travail, au détriment de leur
rôle de porte-parole des intérêts immédiats des travailleurs. La bureaucratie affirmait alors que les syndicats "devraient comprendre que les Conseils (Comités d'entreprises) ne sont pas seulement des représentants des intérêts ouvriers mais qu'ils sont aussi les représen -tants des intérêts de l'économie nationale ". Octobre 1956 La révolte ouvrière de Poznan en 1956 est une preuve éclatante du profond malaise du pouvoir bureaucratisé. Afin de présenter leur point de vue aux autorités de Varsovie, les ouvriers de Poznan avaient élu des représentants en dehors des instances syndicales , confirmant ainsi la perte de prestige de ces dernières. ment subordonnés au Parti et aux impératifs de la production, les syndicats "ont cessé depuis longtemps de représenter et de défendre les intérêts des travailleurs", affirme la résolution de la session plénière des syndicats (tenue les 16-18 novembre 1956). Au cours des évènements de 1956 un autre phénomène saute aux yeux: les conseils ouvriers, constitutés par les travailleurs eux-mêmes, se multiplièrent rapidement comme antidote contre la dénaturation et la dégénérescence du système appelé "socialiste" dans la dite "démocratie populaire". Cela devait être le moyen de restituer à la dictature du prolétariat son sens réel. Dans l'atmosphère de la lutte contre la bureaucratisation de la vie politique, économique et sociale, le fait de constituer des conseils ouvriers devait créer le cadre de la démocratie ouvrière.
poznan 1956 les conseils ouvriers se multiplièrent rapidement comme antidote contre, la dégénérescence du systeme... De 1956 jusqu'à juin 1957 les conseils ouvriers ont connu une période de "flux" et "se sont stabilisés"', et leur place dans la vie économique et politique s'est rétrécie pour devenir de plus en plus formelle. L'existence des conseils ouvriers fut légalisée en novembre 1956 pour sanctionner le fait accompli, comme ce fut le cas pour les Comités d'entreprises en 1945. Il apparut tout de même très vite que les bureaucrates n'entendaient pas pour autant reconnattre la fonction de parti -cipation réelle des conseils aux décisions économiques que la dynamique de ce mouvement recélait. Celle-ci fut canalisée par la création en 1958 de la Conférence de l'Autonomie Ouvrière constituée dans l'entreprise pour un tiers de représentants élus des travailleurs (le conseil ouvrier proprement dit), pour un autre tiers du comité exécutif d'entreprise du parti et pour le reste des représentants du conseil syndical d'entreprise, de l'organisation de jeunesse ainsi que d'ingénieurs et de techniciens. Il semblerait que, logiquement, dans les conseils ouvriers, la représentation ouvrière devrait être plus nombreuse - - au moins vu le nom de l'or-
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ganisme. Voici les données officielles : dans les conseils ouvriers participent environ 90.000 travailleurs dont environ 40. 000 ouvriers (49 à 64%) et dans le présidium du conseil ouvrier la représentation ouvrière est seulement de 20 à 40%. La Conférence de l'Autonomie Ouvrière, aux compétences limitées, soumise au syndicat dégénéré et au parti, vit son rôle se borner au contrôle de la gestion et des conditions de tra-
Tandis que disparaissaient peu à peu les possibilités d'expression de l'initiative ouvrière en matière de gestion, les conseils syndicaux privilègiaient le contrôle du rendement au détriment de la défense des intérêts des tra -vailleurs (salaires, conditions de travail, etc.). Composés d'une grande partie d'"activistes professionnels" certains conseils ouvriers se limitaient à la ratification des projets et des décisions de la direction. Leur représentativité était symbolique. Décembre 1970 En 1970-71, lors des grèves répétées sur la côte de la Baltique et dans d'autres entreprises dans toute la Pologne, les ouvriers luttèrent pour des syndicats représentatifs et indépendants du pouvoir, et pour des conseils réellement ouvriers et dotés de pouvoir. Citons un extrait d'une déclaration faite après décembre 1970: "Sous la façade 'ouvrière' se trouve souvent un groupe étroit de spécialistes et des représentants titulaires des organisations sociales. Dans les Commissions des Problèmes du Conseil Ouvrier c'est la même chose. La participation des ou -vriers est minime. Par exemple sur 25 membres de la commission dans une entreprise examinée, 1 seul est ouvrier. On pourrait tourner cette affaire en plaisanterie : combien êtes-vous ? Un seul -- si ce n'était pas là une affaire sérieuse et non pour rire. ' Sous l'enseigne du conseil ouvrier, le petit groupe de spécialistes qui, en principe remplit les fonctions dirigeantes dans l'administration de l'entreprise, décide des problèmes de l'établissement. Telle est la vérité. Il y a des situations paradoxales, comme par exemple un chef de division qui, en tant que membre de la commission du conseil ouvrier, doit contrôler l'activité dont il est responsable en tant que fonctionnaire de l'administration de l'usine. Si l'on ajoute à ce fait que les matériaux présentés au conseil ouvriers sont rapportés en général par les membres de la direction ou par les chefs de division, l'image devient claire. Souvent, l'autonomie ouvrière n'est plus qu'un titre Dans un autre article de cette période, un journaliste cite quelques déclarations des ouvriers du chantier naval de Gdansk et Gdynia, après leur rencontre avec Gierek : - "De quoi le personnel a-t-il eu à parler ? Ils ne nous ont écouté que quand nous avons pris des engagements"
- "Vous m'interrogez sur notre conseil ouvrier? Je ne sais rien de ses membres. Je ne saurais dire aucun nom. Ils sont seulement sur le pa- "La même chose avec le syndicat. Ouais.. les loisirs, les emprunts, mais dans les affaires les plus importantes, ils ne sont jamais là". - "Quand tout a commencé ¿ ils ont tous disparu. Nous avons voulu parler, mais il n'y avait personne. Nous sommes restés devant le bâtiment de la direction et avons crié pour que quelqu'un sorte nous voir. Tout le monde s'est caché, le comité d'établissement, le conseil ouvrier, nos dirigeants syndicaux' En 1970, comme lors du mouvement spontané de la création des conseils ouvriers de 1956, les travailleurs se sont dotés d'organisations démocratiques, destinées à pallier les carences de leurs organisations officielles. capacité d'auto-organisation ainsi que les autres caractéristiques du mouvement de décembre 1970 - janvier 1971 ont rendu manifeste ce que certains ont appelé la contradiction "entre la maturité croissante de la classe ouvrière et le sous-développement de la démocratie socialisUne enquête de l'hebdomadaire polonais Polityka en 1971 signalait que 90% des ouvriers interrogés étaient conscients de l'inefficacité totale de leurs représentants et déclaraient n'avoir aucune influence sur la gestion de leur entreprise. La tendance fondamentale des revendications ouvrières exprimées par le comité de grève des chantiers navals de Szczecin portait, outre sur l'amélioration du niveau de vie et des conditions de travail, sur la démocratisation des structures du pouvoir et de l'économie. Elle exigeait une véritable autonomie des organisations ouvrières, notamment par la démission des dirigeants discrédités du Conseil Central des Syndicats, et la construction de syndicats indépendants du pouvoir, gérés par les travailleurs syndiqués eux-mêmes. La réponse de l'équipe de Gierek A la suite de ces évènements de décembre 1970, un débat a reposé les problèmes des formes de représentation et de participation des travailleurs à la gestion de l'économie. Ce débat reprenait le bilan du fonctionnement des organes en vigueur : syndicats, conseils ouvriers, et Conférence de l'Autonomie Ouvrière. Certaines propositions émises en 1971-72 mettaient l'accent sur une nouvelle répartition des compétences avec un accroissement des attributions du conseil ouvrier en matière d'emploi et de répartition des salaires, attributions distinctes de celles des syndicats dont le rôle serait celui de porte-parole des travailleurs devant l'adEn fait, à l'opposé de la déclaration de Gierek face aux travailleurs en grève à Szczecin et à l'opposé des propositions faites au cours du dé-
bat de 1971-72, la réponse de l'équipe de Gierek a été d'accroitre la dépendance des syndicats et conseils ouvriers vis-à-vis de la bureaucratie. Quant aux formes d'organisation ouvrière qui se sont constituées spontanément pendant les grèves de décembre 1970 - janvier 1971, la réponse a été sans ambiguité : la bureaucratie a procédé à leur liquidation totale et impitoyable. Dans les syndicats, sous couvert de satisfaire les revendications concernant l'élimination des dirigeants syndicaux les plus discrédités, Gierek en a profité pour y placer ses collaborateurs dévoués. En ce qui concerne la mission des syndicats, le CC du POUP de septembre 1971 est clair : "La tâche fondamentale des syndicats doit être l'action conséquente en faveur de l'amélioration des conditions de travail... En même temps, les syndicats doivent coopérer à l'augmentation du rendement du travail et au renforcement de la discipline sociale". Le nouveau code du travail élaboré en 1973 va dans le même sens : il consacre peu de place à l'aspect revendicatif des syndicats et rappelle surtout leurs tâches d'inspection du travail, de sécurité et d'hygiène, d'attribution de logement, etc.. Par contre, divers points insistent sur la "discipline sociale" et la "discipline du travail" que nécessite l'objectif d'amélioration de la productivité. L'arsenal répressif de la bureaucratie contre les travailleurs s'est enrichi de la loi du 23 juin 1973 sur "les principes de constitution et de répartition des fonds d'entreprise". Cette loi prévoit pour les infractions au règlement du travail et pour les "absences injustifiées" des diminutions de primes qui peuvent aller jusqu'à leur suppression. De plus, l'article 7 de cette même loi considère comme infraction, au même titre que le vol et l'ébriété, la participation à un arrêt de travail arbitraire. Quand on sait qui décide du caractère "arbitraire" d'un arrêt de travail, on peut être persuadé que cette loi est une loi anti-grève sans équivoque possible. Ces mesures s'inscrivent directement dans la "nouvelle" stratégie économique et sociale pro -clamée par les dirigeants polonais depuis 1970 et qui fait du renforcement du rendement du travail et de la soumission à la discipline du travail une condition de la croissance économique, elle-même condition de l'amélioration du niveau de vie des travailleurs.