Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MAROC

Le palais face à la crise (2)

· Inprecor (première série) n° 23, 10 avril 1975 · p. 26-29 · 2 353 mots

Maghreb

Nous publions ci-dessous la seconde partie de l'article sur le Maroc

MAROC paru dans le numéro 21 d'INPRECOR. La réponse des réformistes Contrairement à ce qui s'est passé dans une série de pays coloniaux et semi-coloniaux, les mobilisations populaires n'ont jamais été prises en charge par les partis dits d'opposiAucun secteur représentatif de la bourgeoisie, ou de la moyenne bourgeoisie n'est à même d'agir comme courroie de transmission des revendications des masses, de pousser la dynamique des mobilisations jusqu'à leur terme. Outre le fait historique que la bourgeoisie, dans les pays coloniaux, est incapable d'apporter une solution véritable et complète aux tâches démocratiques bourgeoises et de libération nationale, la bourgeoisie marocaine n'a jamais été au pouvoir. Le pouvoir d'Etat au Maroc n'est pas l'expression d'un équilibre entre les classes dominantes ( bourgeoisie petite et moyenne) , mais celle d'une monarchie jusqu'ici absolue. De ce fait, le mouvement bourgeois démocratique et nationaliste, bien qu'hybride, a cherché depuis 1966 à se donner un programme d'indépendance politique et d'ordre bourgeois dans le cadre des institutions étatiques du régime monarchique.

LE PALAIS

FACE

ABBAS TARIQE Ainsi ne s'agit-il pas au niveau du PI, de l'UNFP, voire du PPS, de se cantonner dans le légalisme qui frôle la peur et l'opportunisme, mais de rechercher les médiations étatiques avec la couronne, pour parvenir à l'application du programme bourgeois, nécessaire au développement historique des intérêts de la bourgeoisie et de ses alliés. L'ensemble de ces formations voient dans la crise structurelle du régime le moyen pour elles de concrétiser à terme cette perspective. Leur réponse aux "ouvertures" du pouvoir ne pouvait être que positive : dans la mesure où le pouvoir est prêt à les intégrer politiquement, un regroupement sur la base d'un programme minimum dans le cadre d'un front national homogène est pour eux le meilleur chemin vers une démocratisation progressive du régime. (1) C'est dans ce cadre général que le PI, après bien des vicissitudes qui l'ont, comme le soulignait un journaliste, conduit de l'université de la Quaraouyine à la route de Mediouna (entendez : du nationalisme militant aux affaires), tient aujourd'hui son 9ème Congrès dont les résolutions traduisent les mutations.

Page 27

UNFP Union Nationale des Forces Populaires, issue d'une scission du P.I.. Principal dirigeant : Ibrahim USFP Union Socialiste des Forces Populaires, issue en 1972 de la branche de Rabat de l'UNFP, dirigeant : Bouabid - Libération des territoires spoliés, démocratie et égalitarisme; - Unité nationale autour d'un programme com -- Souveraineté du peuple, base populaire, séparation des pouvoirs, délimitation des respon- Liberté démocratique; - Respect de l'échelle mobile pour les salaires et les prix, Instauration d'une loi sur le contrôle de l'origine des fortunes; - Arabisation, unité arabe; Et surtout sur le plan économique : - La revendication de la nationalisation des banques, des assurances, des organismes de crédit, des industries sidérurgiques minières et pharmaceutiques; - Un plan d'industrialisation, la cogestion, les réformes agraires. Bref, un programme cohérent, celui d'une bourgeoisie nationale favorable à la constitution d'un front national anti-impérialiste dans la pure tradition du mouvement bourgeois latino-américain des Peron et autres Belaunde. (2) A cela, les staliniens font écho en rendant publiques leurs propres revendications à l'occasion de la légalisation de leur parti, le PPS, qui se veut un "parti d'avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière' Le PPS, tout en se prononçant pour la libération et la récupération des territoires spoliés, oeuvre, nous citons : "pour le respect des droits des citoyens, l'élargissement des droits démocratiques, la libération de tous les détenus politiques, le retour des exilés. La nationalisation des secteurs clés de l'économie, un vaste programme d'industrialisation, la modernisation de l'agriculture et l'instauration d'une réforme agraire. La lutte contre l'inflation, les injustices et les inégalités, la marocanisation , l'arabisation et la généralisation de l'enseignement, ainsi que la mise en oeuvre d'un vaste programme social. Le PPS soutient les luttes palestiniennes, arabes, africaines et internationales. Le PPS reste donc fidèle à la ligne de la réles organisations

UMT Union Marocaine du Travail (syndicat)

dont l'appareil est sous l'influence de l'UNFP (Ben Sedik) P. I Parti de l'Istiqlal P. P.S. Parti du Progrès et du Socialisme

(ex PC/PLS); dirigeant : Ali Yata volution par étapes et d'alliance de classe, Dans une déclaration faite en 1958, Ali Yata disait de façon claire : "Dans la phase actuelle de formation de l'Etat et de la société nationale, nous devons considérer que la consolidation de l'indépendance et de l'unité prime sur toute autre préoccupation et que le prestige du souverain est actuellement le meilleur garant de l'un et de l'autre. D'où notre soutien fondé sur une communauté d'intérêts et d'objectifs avec le nationalisme monarchiste et bourgeois, Le capital a un rôle historique à jouer dans notre pays'' Aujourd'hui, près de 20 ans plus tard, les staliniens, devant la non-réalisation des tâches démocratiques ne peuvent que considérer encore plus qu'avant que le capital et la monarchie ont toujours un rôle historique à jouer. Leur réponse à la crise est en toute logique bureaucratique : Front national et programme commun de gouvernement. (3) Entre le pôle bourgeois de l'Istiqlal auquel il faut ajouter le nouveau parti libéral progres.siste, structure où se retrouvent les technocrates, les cadres de l'industrie et autres boutiquiers, et le pôle stalinien réformiste, intervient la petite-bourgeoisie de l'UNFP. L'UNFP issue du magma nationaliste hétérogène des années 50 (PI) était une formation en gestation dans le cadre de l'Istiqlal, elle en sortit derrière les tenants du mouvement de masse Ben Barka Abdallah Ibrahim et Bouabib. La Charte constitutive de cette organisation précise, en 1959 : "Il n'y a aucune contradiction entre les intérêts des différentes couches sociales du peuple marocain, seule leur union peut faire échec aux visées impérialistes et assurer la réalisation des objectifs natioLe parti, bien qu'ayant rompu avec les bonzes du PI et possédant une réelle base de masse ouvrière, paysanne et petite-bourgeoise, (petits foncationnaires, cadres moyens, instituteurs, professeurs, étudiants), reste dans les limites du programme bourgeois. A l'exception d'une phase "gauche" ouverte en mai 1962 par Ben Barka, marqué par le

Page 28

MAROC courant castriste, phase aussitôt close, l'UNFP s'est débattue depuis dans de nombreuses contradictions qui sont avant tout l'expression des divers courants qui la traversent. Après ces tournants allant du complot au ''foco" en passant par la tactique légaliste (Koutlah el watania : Front National d'Opposition avec le PI) , auxquels s'ajoutent les pressions centristes de la base étudiante, ce parti éclate en deux pôles en juillet 1972. La branche dite de Rabat, celle de Bouabid - - aujourd'hui USFP --, et la branche de Casa, celle d'Adadallah Ibrahim et Ben Sedik qui conserve l'appareil syndical UMT. Toutes les deux se réclament du socialisme scientifique. Aujourd'hui, la première, théorisant ses imcroissante ont fait d'elle le partenaire principal auquel le pouvoir a eu recours chaque fois qu'il a dû affronter les crises pour l'appeler au dialogue". Le dialogue est ouvert et l'on en connait les trames de fond. Comme partenaire privilégié, l'USFP a choisi le PPS, mais pas forcément pour le suivre dans sa myopie politique. Cependant, l'USFP consciente de la crise que connait l'impérialisme n'écarte pas du tout l'idée d'un troisième coup de force de l'armée. La stratégie de l'USFP est pour l'heure réglée sur le diapason de la négociation souple, sans condition, avec le pouvoir aux côtés des autres forces politiques; mais si le processus de démocratisation devait avorter, Bouabid pense que l'armée pourrait bien s'emparer du pouvoir "... pas forcément pour le garder, dit-il, car il y a aussi des 'portugais' dans l'armée marocaine"'. (s) Quant à l'UNFP, en fonction de sa base prolétarienne (UMT) elle cherche aujourd'hui à capter la radicalisation d'une série de secteurs par le biais de l'appareil syndical, d'où sa démarcation avec les autres courants. L'UNFP se présente ou tente de se présenter comme pôle alternatif radical qui, dans le cadre des négociations en cours, ne veut pas etre le dindon de la farce, en se mettant à la traine de la bourgeoisie (PI). En dernière instance, tout dépendra du rapport de forces entre les classes; celui-ci pourra soit accélérer la dynamique révolutionnaire, soit, en cas de défaite du mouvement de masse, assurer le maintien de la dictature monarchique et ses alliés bourgeois et petits-bourAujourd'hui, au-delà des différenciations tactiques entre telle et telle formation politique, du PI au PPS en passant par l'UNFP et l'USFP, ce qui est à l'ordre du jour, c'est l'accès aux responsabilités gouvernementales. marche s'explique par les éléments que nous avons avancés. La classique opposition au régime, constituée par les partis cités, tente de s'élever par les procédés les plus démagogiques et les plus grossiers au-dessus de la réalité de la lutte de classes pour parler au nom de la "nation" marocaine toute entière. Le rôle des partis est donc celui d'une force d'appoint, une force d'opposition constructive donnant des avis, soutenant les aspects positifs de la politique gouvernementale, en faisant l'économie de l'analyse de la période, de l'impérialisme et de la nature du pouvoir. La collaboration de classe, les alliances sans principe sont la garantie qu'apportent ces par -tis au pouvoir en échange de leur intégration économique et politique. Aucun de ces pôles politiques n'a entrepris un quelconque processus de mobilisation des masses populaires, ou exigé le retour des libertés démocratiques; aussi paradoxal que cela puisse parattre, leur rôle est l'encensement du pouvoir royal, faisant ainsi de Hassan le champion de la causé "nationale", le champion des libertés démocratiques. Triste mascarade qui renforce ce pouvoir pourri et le cautionne dans sa politique de vol, d'exploitation et de répression. La riposte des révolutionnaires et ses limites Les développements récents de la révolution coloniale (Vietnam, Palestine, Golfe arabique), l'actualité de la révolution dans le monde, la crise du stalinisme doublée de la crise du système capitaliste mondial, n'ont pas manqué d'avoir leur effet sur la jeunesse radicalisée au Maroc. C'est dans le contexte de la montée de la révolution arabe et de l'apparition du pôle constitué par la résistance palestinienne qu'est apparue la nouvelle gauche du Maroc. Faisant l'expérience et souvent les frais des trahisons successives des réformistes de l'UNFP et des staliniens, les militants en rupture idéologique et politique avec ces deux formations les ont quittées en 1969-70 pour s'organiser dans le cadre du Front Progressite. La gauche révolutionnaire marxiste-léniniste, au travers des deux organisations les plus connues, Allal-Aman (En Avant, originaire du PC) et le mouvement du 23 mars (par référence aux évènements du 23 mars de l'UNFP) n'a cessé depuis son apparition de s'affirmer,

Page 29

de s'exprimer politiquement sur le terrain des luttes sociales et politiques. Son objectif étant de se transformer en instrument révolutionnaire qui fait aujourd'hui défaut aux masses travailleuses. L'existence de cette formation révolutionnaire, ses analyses et son combat marquent l'écart gigantesque entre les masses et le pouvoir d'une part, entre les masses et ceux qui s'en réclament abusivement, d'autre part. Aujourd'hui, la répression qui frappe ces militants révolutionnaires est rendue d'autant plus aisée pour le pouvoir qu'elle se produit à un moment où l'Union Nationale, union sacrée, tente de voir le jour. La gauche révolutionnaire s'est élevée courageusement contre la position nationale chauvine des partis bourgeois, petits-bourgeois et stalinien sur la question du Sahara. posé, quant à elle, le problème du Sahara "espagnol"' et sa solution dans le cadre de la lutte commune des masses marocaines et de celles du Sahara, contrela monarchie, le colonialisme direct et indirect, dans le sens de leur libération nationale et sociale. L'autre aspect, non moins important, de cette gauche marxiste-léniniste se situe contre la politique de collaboration de classe des partis de la prétendue opposition au Palais. Pour nous, marxistes-révolutionnaires de ce pays, l'apparition de cette force révolutionnaire est un évènement historique que nous saluons, son combat est le nôtre et nous serons côte à côte pour jeter les véritables bases politiques programmatiques nécessaires à la construction du parti révolutionnaire. D'ores et déjà, nous disons qu'au-delà des divergences qui nous séparent, aucun progrès sur le plan de la stratégie ne se réalisera s'il ne s'inscrit pas dans le cadre stratégique de la révolution arabe. Notre démarche programmatique, stratégique et tactique ne saurait être confinée au cadre étriqué de l' "Etat marocain", ni être orientée vers la seule perspective d'édification d'un pouvoir national démocratique et populaire "marocain"'. Les militants trotskystes arabes ont tiré le bilan de la révolution algérienne et palesti-

Il n'y a aucune bourgeoisie dans l'ensemble des pays arabes qui soit à même de diriger une révolution bourgeoise démocratique au niveau de chaque pays ou de chaque Etat. Si les tâches démocratiques bourgeoises ne sont pas encore réalisées (réforme agraire, unification nationale, luttes anti-impérialistes conséquentes), ceci ne veut pas dire que pour la réalisation de ces tâches il faille considérer qu'il y a une étape distincte d'une autre qui serait, elle, socialiste. S'il existe un lien entre les tâches démocratiques bourgeoises et les tâches socialistes, elles ne sont nullement séparées dans le temps, ni non plus par une "nécessité" d'alde différents "blocs",.. Ces tâches, pour nous marxistes-révolutionnaires, non seulement ne se limitent point aux frontières d'un seul pays arabe, mais, partant de la forme de domination qu'exerce l'impérialisme sur les peuples arabes et leur bourgeoisie actuellement au pouvoir, posent la nécessité d'inscrire la réalisation des tâches démocratiques dans la stratégie de la révolution socialiste arabe, dont les forces sociales restent et demeurent le prolétariat allié à la paysannerie pauvre, Ce qui doit, dans notre conception stratégique se concrétiser à travers le mot d'ordre bolchévique de dictature du proA l'échelle de l'ensemble des peuples arabes la seule alternative en cette ère impérialiste reste : révolution socialiste ou dictature gorille, C'est dans le cadre de cet axe stratégique que peut se réaliser l'unité de la nation arabe qui, précisément, signifie l'unification du marché arabe; en nationalisant tout le commerce extérieur et en centralisant la distribution, en réalisant une réforme agraire radicale, s'appuyant sur la mobilisation des masses payLa révolution arabe sera socialiste ou ne sera pas; elle triomphera sur l'étendue de la région arabe en unifiant les grands ensembles géographiques de la Nation arabe ( Maghreb, Machrek, Vallée du Nil) dans le cadre d'une République fédérative socialiste arabe. C'est dans ce cadre et autour de ce programme que les militants marocains luttent.

Une erreur sur cette page ?