Au mois de mai une nouvelle étape chie dans la lutte opposant le mouvement syndical à l'Etat du Québec au travers des affrontements qui eurent pour cadre le secteur industriel de la construction. L'Assemblée nationale du Québec votait alors deux lois antisyndicales : la première mettait en tutelle quatre unions syndicales appartenant au secteur de la construction de la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ); la seconde permettait de démettre de leurs fonctions syndicales des militants ayant un casier judiciaire. Dans ce dernier cas il est à noter que l'appel à la "grève illégale" étant un délit, cette loi permet, sous couvert de lutte contre la criminalité,d'écrémer le syndicalisme de ses éléments les plus combatifs et de transformer l'appareil syndical en police anti-grève au sein du mouvement ouvrier. Cette dernière loi restreinte au secteur de la construction selon le Ministre du Travail, Jean Cournover, s'étendre par la suite à l'ensemble du mouvement syndical québécois. Le syndicalisme d'affaires dans la construction Certains aspects du mouvement syndical nord-américain doivent être rappelés pour comprendre la signification des affrontements récents dans le secteur de la construction au Québec. Deux aspects majeurs le caractérisent: tout d'abord la grande importance donnée aux revendications d'ordre monétaire (thème développé de manière systèmatique par Samuel Gompers dans l'American Federation of Labour - - AFL, Fédération américaine du travail), et la forme généralement violente que prennent les conflits avec le patronat. La réunion de ces deux aspects, lutte économique restreinte volontaila lutte contre les lois anti-ouvrières
CHARLES BEDART rement aux cadres du régime capitaliste et violence apolitique comme moyen de pression sur le patronat, a donné parfois naissance dans certains secteurs du mouvement ouvrier (construction, débardeurs, conducteurs...) à de véritables fiefs fondés sur des appareils bureaucratiques bien spécifiques. Les membres de ces appareils en effet non seulement consi -dèrent que les syndicats doivent être gérés comme des entreprises capitalistes, mais que tous les moyens sont bons pour les renforcer, y compris la violence. Ces appareils bureaucratiques reposent essentiellement sur les avantages financiers découlant des salaires élevés des dirigeants et de la corruption patronale. En effet, si ces bureaucraties pratiquent la collaboration de classe ce n'est pas tant par conviction idéologique que par les avan -tages matériels qui l'accompagnent. Corruption et violence amènent tout naturellement ces dirigeants syndicaux à entretenir des liens avec la petite pègre. Ce type de bureaucratie violemment anticommuniste ne tolère pas, ne serait-ce que la présence physique de militants de gauche, dans la profession qu'elle contrôle. La répression brutale est une constante en ce domaine. Cependant, vis à vis du patronat cette bureaucratie exige parfois un paiement élevé pour ses services. Le sabotage, la destruction de matériel mettent ainsi rapidement à raison les patrons trop avares. De plus, afin d'assurer sa popularité parmi les syndiqués, cette bureaucratie de temps en temps doit prouver son efficacité en décrochant des avantages salariaux importants. Durant les années 50 les conducteurs (teamsters), dirigés par Hoffa, utilisèrent ces méthodes et devinrent le plus puissant syndicat sur le continent nord américain.
Dans les périodes où la bourgeoisie voulait éliminer l'influence de militants communistes ou socialistes dans le mouvement ouvrier, l'alliance par la corruption avec cette bureaucra.tie était activement recherchée. Ainsi, le nettoyage anti-communiste dans l'après-guerre dans l'ensemble du mouvement syndical nord américain a été l'oeuvre commune de l'Etat bourgeois et de syndicalistes corrompus. Cependant, à la longue, une telle alliance coûte cher et, quand les exigences des syndicalistes corrompus dépassent les offres des corrupteurs patronaux, une crise est alors ouverte Ceci est particulièrement fréquent dans le cadre d'une récession économique capitaliste où la rentabilisation est la devise du patro -nat. Ce qui est arrivé avec l'appareil dirigeant de la FTQ -Construction qui était devenu la plus puissante union syndicale au Québec en regroupant tous les métiers de ce secteur dans un Conseil provincial. Les dirigeants de la FTO-Construction pratiquaient une fructueuse collaboration avec les différents gouvernements en place au Québec, n'hésitant pas même à l'occasion à organiser la campagne électorale de telou tel député in-
Tant que la paix sociale n'était pas troublée, tant que les pactes anti-grèves étaient respectés, le patronat, bon gré mal gré, tolérait faute de mieux ce puissant appareil syndical, De plus, au niveau politique, le secteur de la construction présentait pour le patronat l'avantage d'être le point classique de désunion du mouvement syndical québécois. En effet la FTQ-Construction, forte de l'appui du gouvernement, cherchait à obtenir le monopole syndical aux dépends de l'autre centrale syndicale nationale, la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN). Les attaques violentes entre les membres des deux centrales FTQ et CSN étaient courantes sur les chantiers de construction à travers le Québec. Cette situation arrangeait bien les patrons. Cependant, au printemps 1974, quand des permanents de la FTQ-Construction organisèrent la destruction du gros chantier LG2 du barrage hydro-électrique de la Baie James dans le nord du Québec, occasionnant ainsi plus d'un million de dollars de dégâts, la bourgeoisie trouva la note trop salée. De plus, consciente que le contexte de radicalisation politique et sociale ambiant pouvait à terme influencer les objectifs de la violence de l'appareil de la FTQ-Construction, la bourgeoisie décida d'en finir et de procéder à son démantèlement. Les firmes multinationales américaines telles que Goodyear et Firestone proclamaient bien haut leur intention de ralentir ou de cesser leurs investissements si l'ordre n'était pas rétabli non seulement dans la construction mais dans l'ensemble du mouvement syndical québécois. Selon ces firmes la récession économique capitaliste donnait pour tâche au gouver -nement québécois de rechercher la paix sociale à meilleur marché.
La commission Cliche ou comment discréditer le mouvement syndical Au Canada et au Québec, ainsi qu'aux EtatsUnis, il est traditionnel dans les moeurs de la démocratie bourgeoise de mettre sur pied des commissions d'enquête dont le but n'est pas de faire la lumière sur un aspect de la réalité sociale mais de donner une apparence objective et neutre aux législations gouvernementales inspirées des recommandations finales des commissaires-enquêteurs, En 1959, les frères Kennedy, membres du Parti démocrate, dirigèrent sous l'administration républicaine d'Eisenhower, sur les teamsters de Hoffa, En mettant l' "opinion" de leur côté au nom du "civisme" et de la "moralité" leurs travaux aboutirent par le vote par le Congrès de la loi LandrumGriffin, véritable instrument de police au sein du mouvement ouvrier. Ce passé glorieux de politiciens bourgeois est explicitement rappelé dans le rapport soumis par la commission Cliche créée par le gouvernement québécois pour enquêter sur le "crime organisé" dans la construction après les incidents de la Baie James. Formée de personnalités que les mass medias bourgeois font passer pour "intègres", cette commission était dirigée par un juge du Québec, Robert Cliche, par ailleurs ancien dirigeant du Nouveau Parti démocrate (NPD), rejeton canadien de la socialdémocratie internationale. Cè juge était secondé par un membre du Parti conservateur et un syndicaliste enseignant membre du Parti québécois, tous deux partis d'opposition, Incapables de refuser leur collaboration à ces "observateurs impartiaux'", les directions syndicales, celle de la FTQ aussi bien que sa rivale de la CSN, continuèrent à entretenir des illusions sur la soi-disante neutralité de l'appareil d'Etat et de ses commis occasionnels gés en réalité de passer la corde au cou au mouvement ouvrier. Mieux, la direction de la CSN minoritaire dans la construction appelait ou -vertement à l'intervention policière contre les syndicats de la FTQ dans ce secteur. bureaucraties syndicales essayèrent naivement de jouer une partie du gouvernement provincial
La FTQ misait sur Jean Cournoyer, le ministre du Travail, pour maintenir l'alliance passée, la CSN sur le ministre de la Justice et chef de la police, Jérôme Choquette, pour évincer sa rivale. Croyant voir des contradictions antagoniques là où se mêlaient les aspects intégrationnistes et répressifs de toute politique bourgeoise à l'égard du mouvement ouvrier, les directions syndicales amenèrent le mouvement ouvrier sur un terrain où les politiciens bourgeois sont maltres des règles du jeu : les bureaux des ministères et ceux des députés. Au fur et à mesure de la progression des investigations de la commission Cliche, des perquisitions policières dans les locaux syndicaux,
QUEBEC la direction de la FTQ commença à saisir l'ampleur du danger et essaya de mobiliser ses troupes. Le 19 octobre, 40.000 ouvriers manifestaient à son appel dans les rues de Montréal. Ce fut, historiquement, la plus grande manifestation ouvrière de ce genre au Québec. Pourtant ce ne fut pas dans une perspective d'élargissement des luttes et d'unité syndicale que la direction FTQ avait mobilisé de cette manière. Elle cherchait simplement à améliorer son pouvoir de marchandage avec le gouvernement. Essayant de régler par les méthodes du syndicalisme d'affaires, par des négociations secrètes pour l'ensemble des travailleurs (pas pour les ministres bourgeois) une bataille dans laquelle l'enjeu était directement politique, la direction de la FTQ empêcha que se développe une riposte de l'ensemble du mouvement ouvrier à l'ampleur de l'attaque gouvernementale. De plus, en proclamant, en dépit de l'évidence, sa confiance au Ministre du Travail, Jean Cournoyer, la direction de la FTQ ne pouvait que favoriser le cynisme et l'écoeurement parmi les syndiqués au moment où ce même ministre était le rapporteur des principaux projets de loi anti-ouvriers. Dans un climat de discrédit complet des directions syndicales les recommandations de la commission Cliche furent rendues publiques au début du mois de mai : tutelle de quatre unions de la FTQ-Construction, loi "anti-casseurs" rendant les dirigeants syndicaux responsables des "grèves illégales", sappression du pouvoir de négociation syndicale par la création d'une sorte d'Office corporatiste de la construction, surveillance étatique sur la vie syndicale, statuts syndicaux obligatoirement approuvés par le gouvernement... Quelques jours après la publication du rapport les deux premières recommandations avaient force de loi. Afin de protester contre cette législation antiouvrière, la FTQ appela d'une manière improvisée à débrayer la journée du 21 mai sous prétexte de démontrer sa solidarité avec une grève de l'United Aircraft (compagnie américaine fabriquant des moteurs d'avions). Plus de 100 000 syndiqués quittèrent leurs lieux de travail. La mobilisation confuse dans ses objectifs, non expliquée aux travailleurs, fut un échec partiel. Si de nouvelles couches de la classe ouvrière se mobilisèrent à cette occasion, le gouvernement ne céda en rien aux exigences de la FTQ. Les conditions de la mobilisation du 21 mai Alors que les recommandations de la commission Cliche étaient largement diffusées, une assemblée de protestation de 4 000 membres de la FTQ Construction se tenait sur la rive
Sud de Montréal, non loin des usines de la United Aircraft -- appartenant à la compagnie américaine Pratt et Whitney. - dont les travailleurs sont en grève depuis décembre 1973. Un groupe de 34 d'entre eux pénétra dans l'usine au cours de la nuit dans le but d'occuper un des bâtiments et d'exiger le règlement du conflit. Des travailleurs de la construction se rendirent aux portes de l'usine pour marquer leur solidarité avec les grèvistes et affrontèrent violemment les forces de poli-
Plus tard, des membres de la brigade anti-émeutes de la Sûreté du Québec arrivèrent
Get attaquèrent les grèvistes à la matraque alors qu'ils négociaient leur rédition. Un reporter présent décrivit la scène en direct à la radio et son témoignage fut largement reproduit dans la presse les jours suivants. La direction de la FTQ décida d'utiliser cet évènement pour appeler à la "grève générale" en solidarité avec les victimes de la répression, le 21 mai. Alors que l'offensive gouvernementale dans la construction battait son plein , la direction de la FTQ, officiellement, n'en disait rien. Les débrayages se multipliaient dans ce secteur, mais, deux jours avant cette "grève générale" Louis Laberge appelaient les travailleurs à revenir sur leurs chantiers tant et si bien qu'ils y restèrent le 21 mai. Même aux pires moments des affrontements, la direction FTQ continua à rester dans la voie de la collaboration de classe. L'incohérence incroyable des dirigeants syndicaux de la FTQ a grandement freiné la mobilisation, facilitant ainsi l'application de mesures anti-ouvrières du gouvernement libéral. Seuls le militantisme et la clairvoyance de certains éléments du mouvement syndical ont empêché que tout ceci ne se transforme en déroute totale. Les Jeux Olympiques de 1976 Au cours de cette période, le gouvernement, cherchant à utiliser tous les arguments pour mener son assaut anti-syndical, essaya d'imputer aux grèves des ouvriers de la construction le retard dans la préparation des installations olympiques. En effet, depuis l'automne 1974, la préparation des Jeux Olympiques de Montréal donne lieu de la part des diverses fractions de la bourgeoisie et de l'appareil d'Etat à une débauche d'idéologie réactionnaire. Outre la tentative d'embrigadement de la jeunesse dans la célébration du rituel olympique et les manoeuvres de prestige des différentes instances gouvernementales, municipales, provinciales et fédérales, les Jeux servent de prétexte direct à une offensive contre les syndicats de la construction. Une vaste épuration des militants de ce secteur a été entreprise (500 renvois) dans les premières semaines de mai. Le chantier olympique est désormais gardé en
permanence par des policiers privés de l'agence Pinkerton, célèbre depuis des dizaines d'années pour son efficacité dans la répression anti-syndicale en Amérique du Nord. L'opération de prestige que sont les Jeux Olympiques ne peut être remise en cause par une grève de la construction selon les autorités en place, justifiant ainsi la répression anti-syndicale. Les Jeux sont utiles à la bourgeoisie à tous les niveaux : économique, idéologique et politique. Ainsi il est fort probable que la période où se dérouleront les compétitions olympiques (été 1976) permettra à l'Etat bourgeois de déployer un impressionnant arsenal militaire et policier. Les déclarations du ministre de la Justice, Jérôme Choquette, sont significatives. De retour de Munich, il reprochait aux autorités de cette ville de n'avoir pas suffisamment mis en évidence les forces de répression anti-terroristes dont elles disposaient. Tirant les leçons de l'été 1972, les organisateurs de Montréal ont d'ores et déjà déclaré qu'ils ne lésineraient pas sur les moyens pour protéger les Jeux. En plus de la puissante police municipale et de la Sareté du Québec, Montréal sera quadrillée étroitement par l'armée canadienne et les autorités annoncent des mesures spéciales "anti-terroristes" qui pourraient fort bien le cas échéant servir de prétexte pour frapper les organisations socialistes et révolutionnaiLes perspectives d'affrontement Malgré l'adoption des lois anti-syndicales, malgré les défaites sectorielles (construction) le mouvement ouvrier québécois n'est pas écrasé. Les reculs partiels sont compensés par la mise en mouvement de secteurs du mouvement ouvrier jusqu'alors relativement passifs. A l'heure actuelle si la bourgeoisie prend l'initiative des confrontations elle ne fait pour le moment qu'élever la tension entre les classes et prépare des lendemains explosifs. Malgré la faillite totale de ses directions, la classe ouvrière résiste et organise localement la riposte le mieux qu'elle peut. Cependant, un tel état de choses ne saurait durer longtemps. Les affrontements décisifs sont à venir, et cela est clair, les directions actuelles du mouvement ouvrier les mèneront soit à des massacres soit à la capitulation totale. D'ores et déjà, à deux occasions au moins, l'affrontement entre l'Etat et le mouvement ouvrier et syndical est prévisible : - Contre le projet de loi 24. Présenté à l'Assemblée nationale du Québec comme amendement au Code du Travail, ce projet de loi a pour conséquence de soumettre l'élection des dirigeants, les finances et les statuts de syndicats ainsi que le vote de grèves au contrôle absolu des fonctionnaires de l'Etat bourgeois. Le passage de telles mesures signifierait l'intégration directe du mouvement syndical à l'appareil d'Etat. Face à ces projets le mouvement ouvrier doit se mobiliser dans son ensemble et obliger le gouvernement à reculer, sinon le passage d'une telle loi implique l'écrasement sans combat de l'ensemble du mouvement syndical. - Au cours des prochaines négociations dans le secteur public provincial. En avril et mai 1972 les précédentes négociations avaient débouché sur un vaste mouvement de débrayages et d'occupations de villes en dehors de Montréal, suite à l'arrestation des dirigeants des trois centrales syndicales québécoises. A partir de l'automne prochain les négociations en cours entreront dans une phase active. Le Parti libéral au gouvernement se prépare soigneusement à cette confrontation en perfectionnant son arsenal judiciaire et policier. Le mouvement syndical ne pourra vaincre qu'en préparant une grève générale illimitée de tous les travailleurs ainsi que le recommandait une résolution du récent congrès du Conseil central de Montréal de la Confédération des Syndicats Nationaux. 9 juin 1975