Le mouvement ouvrier européen est le plus ancien et le plus structuré dans le monde, Les partis communistes de l'Europe orientale constituent depuis leur accession au pouvoir après la fin de la deuxième guerre mondiale des cas particuliers. En Europe occidentale, partis socialistes et partis communistes ont pour eux l'écrasante majorité de la classe ouvrière. A l'exception du Parti communiste de la République fédérale allemande, la structure politique que le mouvement ouvrier avait acquise après l'échec de la vague révolutionnaire de 1917-1923 avait connu quelques changements limités au lendemain de la deuxième guerre mais s'était quasiment stabilisé depuis lors. Il y avait d'une part les pays où les partis socialistes étaient largement hégémoniques et où les partis communistes n'avaient qu'une force minime en tant que parti (même si nombre de leurs militants disposaient à titre personnel d'une influence syndicale), et d'autre part les pays où les Partis communistes étaient hégémoniques face à des partis socialistes plus ou moins fortement implantés dans la classe ouvrière. Avec Mai 68 on avait vu réapparaitre une extrême-gauche révolutionnaire. Depuis lors, un premier changement est survenu dans cette structure : en France, sous la direction de Mitterand, le Parti socialiste pratiquant une politique de front unique avec le PCF a reconquis des positions électorales au
DE LA MONTEE
REVOLUTIONNAIRE
DES MASSES
SUR LES
ET LES PARTIS
SOCIALISTES
PIERRE FRANK point de dépasser sur ce plan le Parti communiste, Dans cette structure datant largement de plusieurs décennies, on assiste à présent à des tensions croissantes, qu'il s'agisse des partis socialistes comme des partis communistes, qui sont le point de départ de phénomènes plus profonds et plus amples. Divergences entre partis socialistes On a vu se tenir récemment, les mêmes jours (24 et 25 mai), deux réunions internationales distinctes de partis socialistes d'Europe occidentale, on pourrait presque dire deux réunions de tendances"'. A Latché, dans le sud de la France, se sont réunis dans la propriété de Mitterand les représentants des partis socialistes de France, de Belgique, d'Espagne, d'Italie, de Grèce et du Portugal, A Vienne se réunissaient les leaders des partis socialistes d'Autriche (Bruno Kreisky), du Suède (Olof Palme) et d'Allemagne (Willy Brandt). La réunion de Latché avait un caractère "informel' et n'a pas publié de communiqué sur ses travaux. Mais on sait qu'il y a été question des rapports avec les partis communistes, de l'OTAN et qu'il a été décidé d'apporter un soutien à Soarès qui n'avait d'ailleurs
PS/PC pas assisté à la première journée parce que l'affaire du Republica l'avait retenu à Lisbonne. Les partis socialistes présents à Latché ont, sauf le Parti belge, affaire à des partis communistes forts dont ils ne peuvent pas ne pas tenir compte dans leur orientation politique et ils ont aussi à faire face à une montée des masses plus puissante que les partis correspondants des autres pays. Plus encore, certains de ces partis ont une perspective à court terme de se trouver, comme Soarès au Portugal, dans des gouvernements comportant des représentants des partis communistes. Ni Mitterrand ni Soarès ni aucun autre des présents n'a d'affection particulière pour les partis communistes : s'ils le pouvaient, ils agiraient à la manière d'Helmut Schmidt à l'égard du DKP. Mais ils ne le peuvent pas. Aussi, Mitterand et ses commensaux ont étudié en commun les problèmes que leur posait une collaboration inévitable avec les partis communistes. Par contre les partis socialistes représentés à Vienne n'ont apparemment rien ou peu à craindre de leurs partis communistes respectifs, et les masses chez eux ne sont pas aussi radicalisées. Mais la collaboration des autres partis socialistes avec des partis communistes ne peut les laisser indifférents. Leurs propres gouvernements ne sont pas tellement stables et chaque élection leur cause des soucis. Les partis bourgeois ne manquent pas d'agiter l'épouvantail de la collaboration de ces partis socialistes avec les communistes. En outre, l'impérialisme américain, soutenu par les gouvernements de partis bourgeois en Europe, exerce certainement sur eux des pressions pour tenter de provoquer la rupture entre Mitterand, Soarès, etc. et les partis communistes respectifs. A la conférence de Vienne, on a examiné "les perspectives et la question de principe du socialisme démocratique" et on s'est prononcé "contre toute collaboration entre partis sociaux-démocrates Quelques jours plus tard, Olof Palme a démenti ce dernier point, mais on ne peut oublier que lui aussi ne peut totalement ignorer le Parti communiste suédois. Sur cette situation entre partis socialistes, le président du Parti socialiste belge, André Cools, s'est expliqué en ces termes : "Nous avons.. ici en Belgique la conviction d'être bien placés pour éviter un distancement excessif entre les diverses conceptions du socialisme européen... Notre situation géographique et l'éventail politique que nous connaissons en Belgique, nous rendent compréhensifs à l'égard de tous nos amis de la famille socialiste européenne. " (Le Soir, 25 juin 1975). On remarquera que le plus important des partis socialistes depuis des dizaines d'années --le Labour Party britannique -- n'était présent à aucune de ces deux réunions. C'est qu'il avait ses problèmes intérieurs propres qui soulèvent de grandes difficultés. Les réunions se tenaient quelques jours avant le referendum grâce auquel Wilson a rendu un très grand service au capitalisme britannique par le maintien de la Grande-Bretagne dans la C. E. E. Mais il n'a pu le faire qu'en provoquant de graves tensions dans le Labour Party. En dépit des capacités manoeuvrières de Wilson et de la couardise des leaders de la gauche du Labour, les tensions dans ce parti s'aggraveront. Les non au referendum provenaient essentiellement des travailleurs qui y voyaient un moyen d'exprimer leur mécontentement. Et celui-ci ne manquera pas de croitre et de s'esprimer dans le Labour avec les mesures que le gouvernement remanié de Wilson prendra face à une situation économique désastreuse. Divergences entre partis communistes Les partis, communistes européens sont récemment parvenus à s'entendre pour produire un texte commun sur... la paysannerie, un problème qui, dans l'état actuel d'urbanisation et d'industrialisation de l'Europe occidentale, a pris une importance relative, sans comparaison aucune avec ce qu'il était voici trente ou quarante ans. Mais, dès qu'il s'agit de politique générale et de certains problèmes brûlants, non seulement un accord est plus difficile à réaliser mais des divergences se manifestent publiquement. Depuis plusieurs mois une conférence générale de tous les partis communistes européens (Europe occidentale, Europe orientale, Union soviétique) est en préparation. Selon les règles actuelles des partis communistes, il y a lieu d'aboutir à un texte commun avant cette conférence. Or, cette préparation dure depuis plus d'un an et, selon les informations en provenance des partis, des difficultés très grandes sont apparues. La tâche est passée à des commissions et des sous-commissions. Un texte préparé par le S. E. D. a été rejeté, présenté, par les Italiens, les Espagnols, les Yougoslaves et les Roumains. Une commission de type "paritaire" aurait été désignée en mai dernier. Les divergences auraient leur origine dans le refus de certains partis de s'aligner sur la politique du Kremlin en matière de préparation d'une conférence mondiale, d'une condamnation du Parti communiste chinois, etc. Mais, si ces controverses se poursuivent dans une certaine pénombre, le feu a été mis aux poudres au sujet de la politique suivie par le Parti portugais. Déjà l'interdiction du Parti démocrate chrétien portugais n'a pas été approuvée par le Parti communiste italien. Elle survenait quand celui-ci tenait son congrès où il adoptait la ligne du "compromis historique", ce qui le gênait à l'égard de la
démocratie chrétienne italienne. L'affaire du Republica donna des proportions considérables aux divisions entre partis communistes. Les Polonais et les Hongrois faisaient le silence ou observaient la plus stricte neutralité sur ce qui se passait au Portugal. Les Yougoslaves et les Roumains rapportaient les propos de Soarès et étaient plus discrets sur ceux de Cunhal. Moscou était favorable à Cunhal mais modérément jusqu'au jour où les journalistes de Republica publièrent un faux attribué à Ponomarev. Mais en Europe occidentale la chose prenait des dimensions considérables. Les partis communistes italien et espagnol désavouaient la politique du Parti portugais. La direction du Parti français défendait le Parti portugais et même allait au-delà de celui-ci. Cunhal ne manqua pas de déclarer devant des journalistes que le Parti communiste espagnol "ferait bien d'adhérer à la IIè Internationale'! Marchais, parlant d'une campagne anticommuniste à laquelle s'associaient les socialistes, reprochait au Parti communiste italien d' ''ingérences intérieures" dans les affaires du Parti portugais, à quoi Berlinguer pouvait aisément répondre que l'intervention de Marchais était, elle aussi, une ingérence intérieure à l'égard de son parti. Sur la question du Portugal, les divergences ne peuvent être attribuées à l'acceptation ou au refus d'un alignement sur Moscou, Selon des informations sérieuses, les dirigeants du Parti socialiste de France, dont Mitterand, qui ont eu récemment des entretiens avec une délégation du P.C. U.S. dirigée par Brejnev, estiment que le Kremlin ne désire pas que le Parti communiste portugais cherche à éliminer le parti de Soarès ou à rompre avec lui. Cela irait à l'encontre de la politique de "détente". En fait, la querelle sur la question du Republica a été la plus vive entre les partis communistes d'Europe occidentale ; c'est que ceux-ci sont affectés par cette question directement dans leur politique quotidienne, dans leur orientation fondamentale. Il est facile de voir ce qui différencie les partis communistes les plus impliqués dans cette querelle. Les uns (Italie et Espagne) ne sont pas ou ne pensent pas être en minorité par rapport à leur parti socialiste respectif. Cela est évident en Italie, notamment après les récentes élections où le Parti communiste a près de trois fois plus de voix que le Parti socialiste. Il semble qu'il en soit de même pour l'Espagne ; toutefois, il restera à vérifier les choses lorsque la dictature de Franco tombera, que les partis deviendront légaux et que les larges masses entreront en action sur la scène politique. Les autres partis communistes (France, Portugal), s'ils ont l'avantage sur le plan des militants par rapport aux partis socialistes, se trouvent à présent électoralement en minorité par rapport aux partis socialistes. C'est là une situation nouvelle pour le Parti français, c'est peut-être quelque chose d'inattendu pour le parti portugais qui avait eu de grands espoirs après la chute de la dictature, étant donné son implantation supérieure et son passé par rapport au parti de Soarès. Il n'est pas possible de penser qu'il y a une ligne commune venant de Moscou et adaptée plus ou moins bien dans chaque pays. Dans la politique de chaque parti communiste de masse, entrent désormais en considération davantage les nécessités créées par la montée des masses --sans que pour cela on puis -se imaginer que cette poussée pourra transformer ces partis en partis révolutionnaires. Il faut donc examiner les particularités de chaque parti et de chaque direction, Cunhal n'avait jamais, jusque voici à peine plus d'un tête d'un mouvement de masse, Il avait une longue expérience de direction bureaucratique d'une petite organisation clandestine. Il n'a pas encore autant de "vernis" démocratique que le Parti français, acquis pendant plus de 30 ou 35 ans de parlementarisme bourgeois. L'embarras de Cunhal se traduit par moments par une brutalité qui est d'autant plus remarquée qu'elle se manifeste au lendemain d'une victoire électorale des socialistes. Le Parti communiste français avait passé une période de lune de miel avec le Parti socialiste qui avait trouvé son point culminant pendant la campagne présidentielle de mai 1974. Il s'est fâché en septembre-octobre de la même année quand il a vu que l'Union de la gauche profitait au Parti socialiste plus qu'à lui, et qu'en servant de "force d'appoint"' à ce parti, il reculait sur le plan électoral et même se trouvait attaqué dans le domaine des entreprises. Il s'est alors lancé dans une polémique contre le Parti socialiste, invoquant des griefs anciens et d'autres, réels ou imaginaires. Comme nous l'avions laissé prévoir, il a pu de ce fait ressouder une bonne partie de ceux de ses membres qui ont conservé une vieille dent contre les socialistes, mais sa polémique n'a pas été comprise des très larges masses, comme le montrent presque toutes les élections partielles. Tout en menant plus ou moins vivement leurs polémiques contre les partis socialistes, les dirigeants des partis communistes de France et du Portugal ont compris qu'ils devaient donner aussi des réponses plus politiques et, notamment, qu'ils devaient donner des gages ou une apparence de gages sur le point où ils sont particulièrement vulnérables, c'est-àdire en matière de démocratie, une question où ils trainent avec eux leur stalinisme. C'est ainsi qu'à un récent Comité Central (fin mai 1975), Marchais a fait adopter une "déclaration des libertés"' dans laquelle il promet en fait de ne pas employer les mesures prises par le Kremlin à l'égard des opposants, et il a exposé une position nouvelle sur le stalinisme. C'est, pensons-nous, la
PS/PC première fois qu'il emploie ce terme, certes avec des guillemets, mais il l'emploie abondamment. La nouvelle ligne consiste à dire que Staline a eu raison politiquement jusqu'en 1935, aussi après, mais qu'il a alors abusé de son autorité, etc. C'est nouveau pour le PCF ; mais ce qui est plus important, c'est que le Comité Central a décidé de diffuser ce texte de Marchais à dix millions d'exemplaires. Le chiffre est probablement exagéré mais il sera certainement très élevé, ce qui atteste que c'est là une question qui n'intéresse pas les masses pour des raisons historiques mais pour des raisons politiques très concrètes. Ajoutons à ce propos que le PCF aura beau faire, il ne pourra se débarrasser de son passé stalinien. D'ailleurs, à ce même Comité Central, il a introduit au Bureau Politique, pour remplacer J. Duclos, Kanapa, un stalinien de l'espèce la plus pure, si l'on peut employer ce qualificatif en l'occurrence. Quant à Cunhal, il a essayé, du moins verbalement, de donner une réponse aux questions soulevées par la montée des masses. Voici ce qu'on peut lire dans l'éditorial de Avante, l'organe du Parti communiste portugais, du 28 mai: "Cette attitude (du PS), soutenue bien que faiblement par le PPD, met en relief l'existence de deux dynamiques qui se contredisent : l'une électoraliste, vise à la mise en place d'une démocratie parlementaire bourgeoise, de type social-démocrate ; l'autre, prenant assise sur le processus révolutionnaire résidant dans l'alliance Peuple-MFA, vise à la révolution démocratique en route vers le socialisme. L'électoralisme est inconciliable avec le processus révolutionnaire et finirait même par le détruire à court terme. Le pacte entre les partis de la coalition et le MFA est très précis quant à l'insertion du processus électoral dans le processus révolutionnaire... "La réalisation des tâches prioritaires de la révolution démocratique implique la mobilisation des meilleures énergies de notre peuple, son union la plus étroite avec le MFA, et dans ce processus l'action des partis véritablement intéressés à la conquête du socialisme est irremplaçable. Le mouvement populaire dépasse les partis, créant ses propres organes qui vont exprimer l'originalité de notre processus révolutionnaire, lequel tend par ses formes à ce que l'alliance du peuple. avec' les Forces Armées, plus précisément du mouvement populaire avec le MFA, assume un caractère largement unitaire et opérationnel. Le "contrôle'' ouvrier dans les entreprises étatiques nationalisées, la création des coopératives agricoles et des organismes paysans pour la réforme agraire, le renforcement et la dynamisation du mouvement syndical, la multiplication des commissions de travailleurs, des commissions de locataires, des assemblées populaires et d'autres formes variées d'organes populaires que le
Editeur responsable : René Groslambert, 34 rue Nothomb. 1040 Bruxelles processus dans sa dynamique exige pour assurer son propre développement, tout ceci forme le champ d'action dans lequel les fils du peuple en uniforme ou sans uniforme construiront le Portugal démocratique et socialiste de demain". L'orientation générale du Parti portugais --la révolution démocratique en route vers le socialisme, l'alliance avec le MFA--est extrêmement périlleuse pour la révolution portugaise. Mais ce qui est dit dans ce texte sur les organes populaires, si elles n'étaient pas des déclarations verbales sans lendemain --ce que nous craignons--mais si elles donnaient lieu même à un début de mise en application, pourrait fournir aux révolutionnaires portugais un maillon non négligeable pour entraîner la marche en avant de la révolution dans leur pays. Tensions et divergences entre différents partis socialistes, entre différents partis communistes, au sein de ces partis, dans les relations entre ces partis, ont une source initiale commune, à savoir la montée des masses qui n'a pas encore atteint ses plus hauts sommets. Au moment où la dictature de Franco agonise, tout indique l'approche en Europe de grandes luttes, comme le prévoyaient les "thèses sur la construction des partis révolutionnaires en Europe occidentale" adoptées par le 10 è Congrès Mondial de la Quatrième Internationale (mars 1974). Ces thèses insistaient également sur la recomposition du mouvement ouvrier qui s'opérait sous la pression des masses en mouvement. Les phénomènes que nous avons notés dans cet article ne constituent qu'une partie initiale de cette recomposition qui ne pourra à la longue se faire dans le cadre des vieux partis traditionnels. L'apparition de tendances orientées vers la gauche dans les partis socialistes, la gêne croissante des partis communistes à propos de leur passé et de leurs rapports avec Moscou, la concurrence avivée entre partis socialistes et communistes même quand ils collaborent politiquement, tout cela n'est qu'un début. Nous nous garderons de tirer dès maintenant des conclusions plus précises, car les développements de la lutte de classes dans chaque pays auront des effets inégaux et dans des directions variables. Mais les sections européennes de la Quatrième Internationale se doivent de suivre de très près les variations même les plus petites qui se produisent dans les partis ouvriers traditionnels. Elles leur permettront entre autres de mieux comprendre les développements de la classe ouvrière dont elles sont, dans une certaine mesure, des reflets •défigurés. Elles leur permettront de mieux ajuster leur politique, pour intervenir avec plus de force dans la lutte de classes pour y faire progresser la démocratie ouvrière, la création d'organes de type soviétique, la construction de partis marxistes révolutionnaires. Le 2 juillet 1975