se radicalisent les deux
Durant les mois de juillet et d'août, au Portugal, se sont mis en place les éléments propres à stimuler de nouvelles ruptures, de nouveaux déséquilibres, des confrontations entre classes plus aigues. A l'instar de la période précédant le 28 septembre 1974, les deux classes fondamentales de la société portugaise ne mesurent pas exactement les rapports de forces. dans la pratique indiquera si les espoirs de l'offensive de la bourgeoisie, ouverte par la démission du gouvernement du Parti socialiste (PS) et du Parti populaire démocratique (PPD) correspondent effectivement à la réalité des rapports de forces sociaux. La bourgeoisie portugaise s'est déjà trompée ! Dans les deux camps un processus de radicalisation se développe, sans qu'il ait trouvé encore une issue. Dans la brèche ouverte par les mobilisations du PS, ainsi que par l' "opération des Neuf" réaction s'est engouffrée. Pour la première fois depuis septembre 1974, elle relève la tête, s'organise et organise des secteurs de la petite-bourgeoisie. Dans le camp de la classe ouvrière, les manifestations des Commissions de travailleurs (CT), des Commissions de moradores (CM) à la fin juillet et le 20 août, ont exprimé la profondeur de la radicalisation de secteurs occupant une place décisive dans les bastions ouvriers de la région de Lisbonne et de Porto. Parallèlement, l'activité autonome des soldats, leur jonction avec cetportugal camps
A. UDRY te avant-garde ouvrière, traduit aussi la fermentation profonde dans les rangs de l'armée. L'accumulation de cette matière explosive indique déjà que toute période plus ou moins longue de "conciliation" est exclue. La "révolution tranquille" d'avril 1974 est terminée. Les heurts entre classes vont s'aiguiser. Pour la discipline... contre l'anarco-populisme» La sortie du gouvernement du PS et du PPD, le 10 juillet, doit être saisie dans le cadre de la crise de direction politique bourgeoise de plus en plus accentuée. Une partie de la bourgeoisie, après septembre 1974 et mars 1975, comptait sur le MFA, ou du moins sur des secteurs importants de celui-ci, pour tenter de réunifler l'armée et pour procurer un élément de stabilité relative permettant la transition de l'Etat corporatiste à un Etat fort. Certes, la bourgeoisie portugaise était fortement divisée sur la voie à
Ceux mêmes qui alors comptaient, en dernière instance, sur le MFA, ne mettaient pas tous leurs oeufs dans le même panier. Mais, sous les effets combinés de la montée du mouvement de masse, de l'activité autonome grandissante des soldats, du débat politique dans les casernes -- ébullition stimulée par l'hétérogénéité idéologique du MFA --, la crise au sein de l'armée et les divisions dans le MFA ne cessèrent de s'accroitre. Le MFA s'avère manifestement incapable de stabiliser et de remplir une fonction bonapartiste.
Le "document guide" du 20 juin, adopté par l'assemblée générale du MFA, reconnaissait et avalisait l'émergence d'organes d'autoorganisation des masses laborieuses (Comissions de travailleurs, de moradores, assemblées populaires). En même temps, il cherchait à les intégrer dans le réseau des institutions de l'Etat bourgeois. Cependant, cette position prise par l'assemblée générale du MFA apparatt immédiatement comme peu susceptible de modifier la dynamique du mouvement de masse qui va dans le sens d'un renforcement des structures de "pouvoir populaire". Les effets du "document-guide" sont d'ailleurs contradictoires; la tentative d'intégration des Commisions de travailleurs, de moradores, des assemblées populaires, se double, de fait, d'une couverture "officielle" pour leur développement! Soarès ne manque pas de le souligner. Le 28 juillet, le secrétariat national du PS produit un document intitulé "Vaincre la crise, sauver la révolution", dans lequel il s'exprime sans détours sur les décisions de l'assemblée du MFA. Après avoir réaffirmé son soutien au "Plan d'action politique", accepté par le Conseil supérieur de la révolution (document qui "assure "la construction du socialisme par la voie démocratique"), le PS déclare que le "document-guide" compromet la concrétisation de la voie démocratique, violant le pacte, et ouvre un chemin, soit à l'anarco-populisme, soit au totalitarisme bureaucratique...
Pactivité autonome
des soldats,
leur jonction avec
l'avant-garde ouvrière
traduit
la fermentation dans
les rangs de l'armée
Pour le PS, la lutte contre l'"anarco-populisme" passe par la mise en place d'un gouvernement de Salut national apte à "faire respecter la volonté populaire" et présidé par une "personnalité du MFA". "Dans la situation actuelle, le gouvernement de Salut national devra avoir comme but immédiat de créer dans le pays un climat de confiance, de travail, de discipline". Il devra aussi "réaffirmer le principe que les commissions de moradores et les commissions de travailleurs sont les formes du pouvoir populaire qu'il faut développer tant qu'elles ne prétendent pas devenir un "pouvoir parallèle" à l'appareil d'Etat". Enfin, le gouvernement de Salut national devra promulguer une législation punissant sévèrement les milices armées qui devront être liquidées dans le laps de temps d'un mois, comme d'ailleurs les "commissions de vigilance populaire" ou toutes autres structures étant en possession d'armes". Le texte continue en soulignant que
"sur cette question (des milices) il ne peut y avoir de compromis : la constitution de milices armées partidaires conduirait à la désagrégation à terme du MFA et amènerait inévitablement le pays à des confrontations tragiques qui constituent le rêve de la réaction".
Voilà pour la première facette de la "défense de la démocratie' et de la lutte contre l' "anarco-populisme" qui se développe sous la houlette de la direction du PS. L'offensive lancée contre le développement d'organes embryonnaires de dualité de pouvoir se double évidemment d'une réaffirmation de la centralité des institutions de l'Etat bourgeois, de l'Assemblée
constituante contre le "pouvoir parallèle"... des commissions de travailleurs, etc.. Ainsi, le gouvernement de Salut national visera -selon le programme du PS - - à "réaffirmer l'autorité et la fonction publique exercée par l'Assemblée constituante. Il est important de fixer immédiatement les appointements des députés élus par le peuple, et nous (le PS) considérons que c'est une atteinte à la dignité de l'Assemblée constituante que cela n'est pas encore fait jusqu'à maintenant' Raisons d'une démission Le PS donne alors l'explication de sa sortie du gouvernement de coalition : l'autorité de l'Etat ne peut s'affirmer, le gouvernement est incapable de lutter "contre l'indiscipline du travail et la démagogie installée comme règle dans quasi toutes les entreprises". Ce qui est donc en jeu, ce n'est pas la lutte contre une prétendue "dictature militaire", mais précisément la démission d'un pouvoir civil qui ne trouve pas les ressources nécessaires, vu la crise de l'armée, pour faire appliquer ses décisions. "Dans son exemplarité est posée la question centrale de l'autorité de l'Etat. Sans autorité révolutionnaire (!) il n'y a pas de révolution - - il y a désagrégation sociale progressive qui conduit à l'anarchie et qui ne peut que favoriser la contre-révolution. Qui commande dans ce pays ? Le Conseil de la révolution ? L'Assemblée du MFA ? Le COPCON ? La cinquième division ? Les commissions de travailleurs ? La presse manipulée ? Les masses populaires, galvanisées par des manifestations contradictoires ? Certainement qu'il n'y a pas de gouvernement. Et c'est pour cela que le PS sort du gouvernement... Les lois se modifient selon que les pressions s'exercent dans un sens ou dans l'autre. La propre autorité du MFA abdique devant l'influence croissante des groupes minoritaires, comme ce fut le cas évident dans l'affaire Republica, et à Radio Renascenca, où les décisions ne furent pas appliquées, les paroles du Président de la République et du Premier ministre ne furent pas honorées...". L'ouverture de la crise gouvernementale, suite à la démission du PS et du PPD, donne le signal d'une offensive du PS, suivi par un PPD qui relève la tête avec précaution. L'initiative du PS doit exercer de l'extérieur une pression afin de permettre un réalignement des forces dans le MFA, pour en faire un instrument apte à barrer la route au développement du "processus révolutionnaire", à réaffirmer l'autorité de l'Etat, à réinstaurer la discipline dans les usines et dans l'armée, à briser les embryons d'organisation de l'auto-défense. Ce projet est pleinement confirmé par Soarès qui indique dans sa lettre du début septembre à Costa Gomès que "le pouvoir civil, pour imposer le respect de l'autorité révolutionnaire, a besoin, plus que jamais dans la phase actuelle de la désagrégation de la société portugaise, de la force du bras militaire". Il ne s'agissait donc pas pour le PS de rejetter le MFA en tant que tel, mais de faire jouer le poids de la mobilisation pour tenter de restabiliser le MFA. L'offensive du PS a permis un regroupement dans les rangs de la bourgeoisie. Elle a pu lancer pour la première fois des initiatives, devoir subir immédiatement une riposte des travailleurs, riposte unitairé qui jusque là a rythmé les étapes de la montée révolutionnaire au Portugal. Cela doit aussi permettre d'éclairer la nature de la mobilisation de la socialdémocratie. Le document des neuf Parallèlement, au sein du MFA, sous la conduite de Melo Antunès, est lancée une autre offensive qui acquiert un caractère public dès le 7 août. Le "groupe des Neuf" est composé du capitaine Vasco Lourenço, du major Canto e Castro, du commandant Vitor Crespo, du major Costa Neves, du major Melo Antunès, du major Vitor Alvès, du brigadier Franco Chairas, du brigadier Pezarat Coreia, du capitaine Sousa Castro. Antunès, ce politicien sous l'uniforme, fait surgir ainsi sur la scène politique une alternative à la crise du pouvoir. Une crise du pouvoir que son document caractérise ainsi : "La question du pouvoir, c'est la question du pouvoir dans le MFA. La clarification de ce problème est la tâche prioritaire. Sans cela, il n'est pas possible de s'attaquer à fond au problème de l'organisation de l'Etat, en évitant sa ruine complète". Au même titre que le document politique du PS, le manifeste des Neuf met l'accent sur "la progressive décomposition des structures de l'Etat. Des formes sauvages et anarchisantes de l'exercice du pouvoir furent installées un peu partout (y compris au sein des Forces armées)... Il est nécessaire de dénoncer vigoureusement l'anarchisme et le popilisme qui conduisent inévitablement à une dissolution catastrophique de l'Etat, dans une phase de développement de la société où, sans Etat, tout projet politique est inviable". Il s'agit, pour Antunès et ses acolytes de "réunir les conditions pour qu'il (le MFA) récupère sa crédibilité et accomplisse sa vocation historique d'arbitre respecté et de moteur du processus révolutionnaire" (Jornal Novo du 7 août 1975). Sur le plan économique, les Neuf proposent : "'le maintien de nos liens avec l'Europe, en renforçant et approfondissant les rapports avec certains espaces économiques (CEE, AELE - - Communauté économique européenne, Association européenne de libre-échange)". Au même titre où le PS affirme que "ce
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n'est pas tellement les nationalisations qui sont en cause que les modalités et l'opportunité de leur promulgation" (comprenez : suite aux mobilisations du ll mars), les Neuf déclarent que les "nationalisations se sont succédées à un rythme impossible à absorber". Même s'il est vrai que le document des Neuf est dans divérses formulations plus "gauchisant" que le manifeste du PS, il ne peut faire de doute sur la nature de classe d'une opération conduite par celui qui élabora le plan d'urgence économique publié en février 1975. Un plan que le mouvement de masse balaya, à un rythme insupportable pour ceux qui n'avaient envisagé la nationalisation des banques et des assurances que comme simple possibilité pour Toute la logique de la position des Neuf va, d'une part, dans le sens d'un renforcement des institutions de l'Etat bourgeois -- face à l'''anar -chie" suscitée par la montée ouvrière et l'affirmation plus nette, depuis mars 1975, des organes démocratiques à la base des travail-
Get, d'autre part, d'an renforcement de l'armée comme facteur de stabilité assurant la transition de l'Etat corporatiste à une démocratie bourgeoise apte à faire respecter son autorité. Les références à "la construction d'une société socialiste, c'est-à-dire d'une société sans classe, où prenne fin l'exploitation de l'homme par l'homme, se réalisant ... graduellement, sans convulsions et pacifiquement'' ne trompent pas sur la fonction objective du projet des Neuf. Même si l'hétérogénéité est grande , très grande, parmi ceux qui se sont prononcés pour ce document - - et donc s'il est absurde d'assimiler totalement le porte-parole public de ce courant aux officiers de la hiérarchie qui lui ont donné le soutien --, il n'en reste pas moins que la façon dont a été saisie la dynamique de cette offensive se déroulant à la fois au dehors et à l'intérieur du MFA traduit la compréhension qui se dégagea dans la hiérarchie militaire du rôle de possible sauvegarde des structures de l'Etat bourgeois que remplissait l'initiative des Neuf. La dénonciation de l' "anarco-populisme", la proclamation de la nécessaire restauration d'une "autorité démocratique" (cf. le Programme économique du PS); et de la "discipline dans l'entreprise", doivent servir à créer les préconditions pour un approfondissement des liens avec la CEE et l'AELE. Des liens qui acquièrent la forme concrète d'investissements industriels du capital impérialiste. Voilà les conditions exigées pour une aide par les puissances capitalistes. Voilà l'angle véritable sous lequel doit être posée la question formulée à l'envers par le programme économique du PS; lorsqu'il critique "le manque de définition des conditions auxquels doivent obéir les investissements étrangers, quand même nécessaires au développement du Portugal" (Jornal Novo, 23 août 1975). Il serait préférable d'affirmer que le véritable manque de définition dénoncé par le capitalisme international n'est autre que le refus d'obéir manifesté par les travailleurs portugais. L'offensive ouverte de la réaction Mettant à profit les mobilisations du PS - - où les mots d'ordre "contre la dictature communiste" étaient en bonne place -- la réaction dès le début juillet reprend confiance. Son attaque se développe à divers niveaux. Les multiples initiatives s'épaulent de fait les unes les autres sans être obligatoirement coordonnées. Sur le plan international, l'impérialisme américain et ses services parallèles développent un chantage financier et des manoeuvres militaires aux Açores, à Madère et en Angola. En outre, il n'est certainement pas absent -- directement ou indirectement - - dans la préparation des organisations para-militaires qui opèrent dans le Nord du Portugal et utilisent l'Espagne comme tête de pont. L'impérialisme européen joue à fond la carte de l'étranglement économique. tion des gouvernements sociaux-démocrates de Schmidt et de Wilson, il trouve, de plus, un relai pour sa politique de pression dans l'orientation de la direction social-démocrate de Soarès. Conjointement à ce déploiement de force impérialiste, la réaction portugaise organise ses bandes armées. L'acuité de la lutte de classes, la crainte d'une perte de contrôle sur la base de l'armée, l'affaiblissement - -mais non pas la disparition - - de l'appareil coercitif, stimulent dans des secteurs non négligeables de la bourgeoisie ce genre d'initiative. La convergence de fait entre les opérations lancées par Soarès ainsi que par les Neuf et le renforcement qualitatif de l'organisation de la réaction a suscité une désorientation freinant toute riposte décidée des travailleurs. L'incapacité du PCP à développer une réelle initiative unitaire vers le PS. lors de l'attaque de ses locaux et de ses membres a évidemment accentué l'attentisme de larges couches ouvrièUne combinaison fort dangereuse est apparue durant les mois de juillet et août. D'une part, une campagne sérieusement orchestrée est lancée par Costa Gomès - - chaleureusement saluée par le PS, par Antunès et Soarès. Elle se développe sur le thème: une pose est nécessaire, la révolution est allée trop loin. Vu la crise économique et sociale
approfondie, ce leit-motiv ne manque pas de crédibilité dans certains secteurs de la classe ouvrière, sans parler de la petite-bourgeoisie, d'autant plus vu la carence totale des divers gouvernements à répondre aux besoins effectifs des masses laborieuses. Une offensive s'ouvre donc contre les travailleurs au nom de la stabilisation du "processus révolutionnaire", une offensive qui ne suscite pas, vu sa nature pernicieuse, les ripostes données en septembre ou en mars et qui ont rythmé jusqu'ici la montée de la révolution au Portugal. Cette offensive s'insère en outre dans la division de la classe ouvrière, sous-tendue par le développement inégal de la conscience anti-capitaliste dans les rangs des travailleurs. D'autre part, mettant à profit cette désorientation et cette expectative dans la classe ouvrière, la réaction mobilise ses troupes. Elle possède de nombreux points d'appui. Une partie importante de la hiérarchie militaire, qui a dû rentrer la tête dans les épaules durant de longs mois, est prête à servir ouvertement des projets réactionnaires quand l'occasion se présentera et à apporter dès aujourd'hui sa collaboration plus ou moins discrète. Dans les rangs de la police, multiples sont les complicités avec les noyaux fascistes et semi-fascistes. Les agents de l'ex-PIDEDGS fournissent les cadres de l'ELP et supportent, depuis l'Espagne, l'infrastructure de ces bandes armées. Une fraction considérable des anciens colons "réfugiés"' d'Angola - - qui atteindront le nombre de 300. 000 en. novembre - - peut servir de masse de manoeuvre à la réaction et, y compris à une campagne terroriste. En outre, une partie des cadres militaires aujourd'hui encore en Angola sont susceptibles de renforcer, demain, les rangs de la contre-révolution dans l'armée. Enfin, une base de masse est fournie au projet réactionnaire. Premièrement le clergé sous la houlette épiscopale de l'archevêque de Braga, da Silva, fonctionne comme fer de lance de la campagne anticommuniste. Il hurle au danger de'dictature' au moment où les églises ne brûlent pas mais où les sièges du PC sont incendiés par les "croyants" ! Deuxièmement, le mécontentement de la petite-bourgeoisie - - spécialement du petit paysannat du nord -- est canalisée contre le mouvement ouvrier essentiellement, pour l'instant, contre le PC et contre les organisations d'extrême-gauche. Sur cette toile de fond, Spinola tente de se profiler à nouveau comme unificateur de ceux qui proposent une attaque brutale contre le mouvement ouvrier dans son ensemble. Face à la recrudescence des activités réactionnaires dans un contexte marqué par la convergence objective, malgré les divergences, de ces deux offensives, il est essentiel, pour la gauche révolutionnaire de mettre l'accent sur la nécessité de l'auto-défense. Il est impératif de saisir toutes les occasions pour encourager la formation et le développement de milices ouvrières et populaires, ainsi que leur jonction avec les soldats. Cette autodéfense ne doit pas se baser sur des structures minoritaires, mais elle doit prendre appui sur les organes de "pouvoir populaire", les Commissions de travailleurs, de moradores, à l'échelle du quartier et de la ville. Une campagne minoritaire de la gauche révolutionnaire sur ce thème est de la plus haute importance dans la conjoncture politique actuelle. Ensuite, le mouvement ouvrier doit être susceptible d'offrir une réponse au mécontentement de certaines couches de la petite-bourgeoisie afin de réduire la base sociale sur laquelle peut s'appuyer la réaction. Ces solutions doivent s'inscrire dans le cadre de propositions d'ensemble indiquant que la satisfaction des besoins essentiels des masses laborieuses exige non pas une halte dans le processus révolutionnaire, mais, au contraire, un pas en avant sur le plan des revendications comme sur celui de l'organisation des travailleurs. La crise dans l'armée En lançant son document, Antunès visait à resserrer les rangs dans l'armée et tout d'abord au sein du MFA, Son document affirme que " la question du pouvoir est la question du pouvoir dans le MFA", donc tous ses efforts portèrent sur la stabilisation du MFA, sur une recomposition de son assemblée générale pour en faire un instrument effectif d'intervention, un "arbitre respecté"'. Ceci constitue le préalable à toute tentative de rétablir la discipline dans l'armée, une discipline sans laquelle l'arbitre n'est qu'un manchot doublé d'un cul de jatte. Les résultats de l'offensive sont contradictoires. Il ne fait pas de doute que le "groupe des non-radicaux"' -- comme titrait le "Jornal Novo" du 7 août -- a fonctionné comme point de ralliement de larges secteurs et aussi de la hiérarchie traditionnelle. Dans ce sens, son offensive a connu un succès plus spécifiquement si on l'envisage dans le cadre strict de la recomposition d'un courant dit "modéré" parmi les officiers. Mais se limiter là reviendrait à évacuer le problème de la conjoncture dans laquelle a pris forme l'opération Antunès. Les travailleurs en juillet et en août, pour la deuxième fois après la chute du régime salazariste avaient droit à des vacances. Une pose se produisit donc dans la mobilisation de l'ensemble de la classe ouvrière. Cette accalmie fournit au "groupe des non-radicaux'' l'occasion d'opérer sans devoir se confronter à une montée des luttes, sans devoir décider quelles me sures
pratiques il faut appliquer face à une relance du mouvement revendicatif. Si au milieu ou à la fin du mois de septembre, ine nouvelle vague de luttes ouvrières surgit, elle agira comme révélateur de l'hétérogénéité du regroupement qui s'est formé autour d'Antunès. Elle mettra à l'épreuve les appuis acacordés par le PS et les compromis passés par le PC. Voilà une première faille dans ce qui de façon trop empressée, est présenté comme une véritable alternative à la crise de. direction politique de la bourgeoisie. Ensuite le document d'Antunès provoqua l'apparition d'autres documents, spécialement d'un texte alternatif écrit par des officiers révolutionnaires du COPCON et intitulé "Autocritique révolutionnaire du COPCON"'. Ce document souligne que "les propositions présentées (par Antunès) permettront une récupération par la droite", que "ce ne sera certainement pas le maintien d'un gouvernement de coalition qui permettra d'avancer vers la construction du socialisme", que "prétendre construire le socialisme sans mettre en question une démocratie bourgeoise, plus précisément capitaliste" est trompeur. ("Jornal Novo", 13.8.75). Il critique ensuite "l'insistance du MFA à chercher à résoudre les contradictions au travers de solutions de compromis négociés avec des partis bourgeois". Enfin, il situe le pouvoir des travailleurs dans la formation et le renforcement de "ces organes (conseils de fabrique et de quartier...) qui doivent servir d'instruments pour les solutions économiques, qui doivent être les véritables organes de pouvoir politique, uniques barrières capables de s'opposer victorieusement à l'agression fasciste et impérialiste". Les ambiguités et les insuffisances de ce texte sont nombreuses. Non seulement la conception des organes de pouvoir démocratique des travailleurs estentachée del'ultimatisme propre au PRP-BR, mais la critique du PC est strictement limitée à une dénonciation de ses méthodes bureaucratiques, la nécessité de l'auto-défense n'est pas mise en relief, le problème crucial de l'unité de la classe ouvrière n'est pas abordé. Cependant, ce document est apparu comme une véritable alternative au document Antunès, du moins dans les casernes du Sud. Il donna surtout lieu à des débats réels parmi les soldats se concluant par des propositions (1) RALIS : Régiment d'artillerie légère de
Lisbonne RIOQ : Régiment d'intervention opérationnelle de Queluz.
d'amendement apportées par des assemblées générales de soldats, au RALIS, au RIOQ (1). Il a stimulé une fermentation politique jusqu'alors inégalée dans l'armée. L'effet boomerang de l'initiative des neuf est évident. Il situe la recomposition partielle opérée au niveau du MFA, ou du moins de son Assemblée Générale, dans un contexte nouveau qui éclaire mieux les limites de son prolongement vers la recherche d'une restauration de la discipline et de l'unité dans la base de l'armée. La publication de ce document du COPCON, comme l'écho qu'il a recueilli dans les casernes, traduit le transfert de l'influence au sein de l'armée de la gauche révolutionnaire dont la capacité de mobilisation s'était exprimée fin juillet et à nouveau au mois d'août. La réponse des officiers révolutionnaires du COPCON a de même déséquilibré le glissement de Carvalho vers Antunès et contribué à affaiblir le mythe d'un brigadier dont l'attachement à l' "esprit de corps" explique son insistance à maintenir l'unité du MFA. Si l'on ajoute à cela la bataille autour de la nomination de Gonçalves à la tête de l'état-major, avec les divisions et les débats que cela provoqua, il est patent que le "regroupement des modérés" se fait au sein d'un MFA déchiré sur plus d'une couture, et surtout, d'une armée dans laquelle la polarisation face aux diverses options en présence tend à se clarifier politiquement. Enfin, la crise du système hiérarchique s'approfondit. Elle se manifeste aussi bien par des revendications d'épuration d'officiers réactionnaires que par des actions faites en rupture de commandement par des soldats. Ainsi, le 30 août, une compagnie du RALIS s'est rendue à Moscavice pour surveiller un dépôt de matériel de guerre, au moment où le bruit courait d'une sortie des parachutistes d'Amadora, commandés par le réactionnaire Jaime Neves. De même, lors de manifestations devant s'effectuer dans le centre du pays, les soldats de la caserne de Santa Margarida refusèrent de sortir avec des munitions. Dans le Nord même, cette crise du système hiérarchique, cette "division horizontale", s'exprime, même si cela est encore entaché de nombreuses ambiguités. En effet, elle emprunte parfois des modes d'expression déformés et peut revêtir des accents anticommunistés ou avoir recours à l'accusation de social-fasciste. L'influence diffuse de l'idéologie maoiste et social-démocrate (le PS utilise aussi le terme de social-fasciste, comme le PC parfois pour le PS...) se combine curieusement avec des éléments d'une idéologie réactionnaire. La forme de cette opposition à la hiérarchie
est d'autant plus compréhensible si on considère que, substantiellement, les structures de l'armée ne se sont pas modifiées, que les officiers -- membres du MFA ou non - - mangent dans le mess des officiers, reçoivent de la meilleure nourriture, des salaires plus élevés, etc.. Tout le complexe de cette crise dans l'armée, d'ailleurs inégale à l'échelle nationale et suivant les armes, rend difficile pour l'instant l'utilisation de la force militaire pour rétablir "l'ordre et la discipline dans le pays", sans risque de l'aggraver encore plus et, au cas d'attaques frontales, sans risquer une guerre civile. Il serait cependant dangereux de sous-estimer les positions de force que possède encore la bourgeoisie au sein de l'appareil d'Etat bourgeois et de l'armée; c'est-à-dire les possibilités qu'elle a de reflouer, dans un premier temps, la montée révolutionnaire, avant de lui porter des coups sanglants. De même, il serait criminel de faire confiance à un quelconque processus automatique conduisant à une paralysie accrue de l'armée bourgeoise. Dès lors, la tâche des révolutionnaires consiste précisément à saisir les points de rupture qui se révèlent et à appuyer de toutes leurs forces pour accentuer les déséquilibres. Face à la tentative de recomposition du MFA et au réflexe de caste s'exprimant en opposition à l'activité propre des soldats, le mot d'ordre d'élection des officiers par les soldats représente la riposte "démocratique" à proposer à ceux qui, parlant beaucoup de social-démocratie, sont les principaux protagonistes d'un renforcement du système hiérarchique dans l'armée, du contrôle strict des officiers sur les mécanismes de nomination du MFA, etc.. Face à la crise du système hiérarchique, la mise en avant de revendications matérielles, tout comme la bataille pour assurer effectivement l'émergence d'organes autonomes des soldats, constitue un axe central du travail anti-militariste révolutionnaire. Face aux menaces de la réaction, la jonction entre ces organes autonomes et les instruments de démocratie à la base des travailleurs, ainsi que l'épuration des officiers réactionnaires, deviennent des objectifs de première importance. Seule la concrétisation de tels mots d'ordre et perspectives peut empêcher effectivement qu'un projet de restauration de la discipline, et donc de l'unité de l'armée bourgeoise, puisse aboutir. Victorieux, il pourrait modifier de manière très sensible les rapports de forces en défaveur de la classe ouvrière. Une avant-garde ouvrière large Du mois de juin au moins d'août s'est vu confirmé le poids d'une avant-garde ouvrière basant sa force dans les principales entreprises de la région de Libonne et de Porto. Le 20 juin, 5 000 travailleurs particpaient à la manifestation appelée par les "comités révolutionnaires de travailleurs"; cette manifestation, quelle qu'en fut la tonalité ultra-gauche, traduisit cependant une partie du processus de maturation qui se dégageait dans des secteurs-clés de la classe ouvrière de Lisbonne, Le 20 août, ce sont plus de 50 000 personnes qui participent à une mobilisation convoquée par la gauche révolutionnaire. La maturation de cette avant-garde ouvrière s'exprime de même dans la mise en avant de mots d'ordre radicaux en rapport avec la généralisation du contrôle ouvrier, d'expropriation de toutes les entreprises capitalistes, la planification économique établie sur les besoins des masses laborieuses. Cette avant-garde ouvrière est partiellement composée de ce noyau de travailleurs qui assura par une mobilisation permanente et des luttes exemplaires la continuité entre le cycle de luttes généralisées de mai à juillet 1974 et le second cycle commençant en décembre 1974. Actuellement, une désynchronisation existe entre leur mobilisation et l'attitude d'ensemble de la classe ouvrière. Cela se traduit, entre autres, dans l'hétérogénéité des formes et fonctions des organes du dit "pouvoir populaire". Cependant, l'écho obtenu dans les rangs des partis ouvriers réformistes, les rapports de forces entre ces partis traditionnels et cette avant-garde ouvrière, indiquent la possibilité objective existant, dans le cadre d'un approfondissement de la crise sociale et économique, d'une part d'opérer une fusion à un plus haut niveau et d'entrer dans un nouveau cycle de lutte, et, d'autre part, de riposter à la dangereuse division de la classe ouvrière. Les premiers craquements apparaissent dans la base du PS, en réaction à l'orientation politique de la direction Soarès. De nombreux travailleurs socialistes, rebutés à juste titre par les méthodes bureaucratiques du PC dans les municipalités, les assemblées populaires, ou les syndicats, commencèrent néanmoins à manifester une première opposition aux options politiques de la direction social-démocrate, lorsqu'ils virent se développer les attaques contre les locaux du PC, de l'Intersyndicale et des organisations révolutionnaires. A Porto, une des sections les plus fortement ouvrière a manifesté sa défiance face à la direction. A Evora, ce sont plus de 50 travailleurs sur 300 qui ont quitté le PS pour protester contre la stratégie de Soareès. De même, dans les syndicats, les listes présentées par les militants du PS prennent en charge non seulement des revendications correctes de démocratie ouvrière, mais aussi des objectifs revendicatifs qui sont souvent à gauche de ceux proposés par le PC. C'est le cas,
par exemple, dans le syndicat des banques. Tout ceci indique les potentialités qui existent dans le PS, de différenciation et de méfiance face à la politique de la direction. Il est donc vital de prendre des initiatives unitaires, dans la pratique, avec la base du PS et de développer une propagande unitaire systématique vers la direction du PS, afin de l'obliger à ouvertement se déterminer sur les problèmes décisifs de l'auto-organisation des travailleurs et sur leurs revendications centrales. Parallèlement, la politique de conciliation du PCP, son orientation stratégique d'investissement de l'appareil de l'Etat bourgeois, dans cette phase de confrontation exacerbée entre classe, ne peut que provoquer des oscillations fièvreuses et multiplier les manifestations bureaucratiques tendant à limiter l'autonomie du mouvement de masse. Ce cours tortueux provoqua un isolement relatif du PC et une désorientation importante dans sa base combative et faiblement encadrée. Des minicrises surgissent, comme à Sétubal, dans la banlieue de Lisbonne. Après avoir appelé aux barricades contre le PS le 18 juillet, le 8 août, le comité central décide une ouverture vers le PS; après avoir soutenu Gonçalves, il le lâche honteusement; après s'être montré prêt à avaliser un compromis lors de l'offensive des Neuf, au moment même ou ce compromis est mis en question par l'apparition du dociment du COPCON, il passe un accord, le 25 août, avec la gauche révolutionnaire (voir ci-joint la déclaration du S. U. sur l'accord et les tâches des marxistes-révolutionnaires). Quatre jours après, un nouveau compromis est à l'ordre du jour; avec angoisse, la direction du PC se demande comment elle pourrait faire avaler à sa base l'inclusion du PPD dans un nouveau gouvernement de coalition sous' la direction de Pinheiro de Azevedo! Dès lors, en tenant compte à la fois des besoins objectifs de la classe ouvrière dans son ensemble pour la défense de ses conquêtes et pour assurer une progression du processus révolutionnaire, du développement inégal de la conscience de classe et des différenciations au sein du PS et du PCP, il s'agit de développer une tactique de front unique ouvrier. Une tactique axée sur l'auto-défense, sur le développement des structures démocratiques à la base, permettant conjointement d'utiliser la capacité d'initiative de cette avant-garde ouvrière et de commencer à résoudre le problème de l'unité, là où, dans la pratique, et à partir des exigences reconnues par tous les travailleurs, elle peut être posée de la façon la plus compréhensible possible. L'analyse du rapport de forces entre classes ne peut donc être détachée de la capacité que montrera ou non la gauche révolutionnaire, et en son sein les marxistes-révolutionnaires, de transférer, à partir des conditions objectives, la dynamique qui est apparue ces dernières semaines dans les bastions ouvriers les plus avancés, à des secteurs beaucoup plus larges de la classe ouvrière. Alors, la rupture des équilibres s'annonçant dans la radicalisation actuelle dans le camp de la révolution et de la contre-révolution pourrait connaitre une issue favorable pour la classe ouvrière. La vérification dans la pratique l'indiquera et la synchronisation des rythmes de la montée ouvrière en Espagne et au Portugal influera fortement sur le résultat. 4 septembre 1975