Inprecor 1974–2004

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ARGENTINE

La bureaucratie syndicale et la crise

· Inprecor (première série) n° 34, 25 septembre 1975 · p. 24-29 · 3 839 mots

Argentine et Chili Syndicalisme Stalinisme France

La transmission par Isabelle Péron de ses "pouvoirs" pour une période de 35 jours, au président du Sénat récemment élu, Italo Luder, est, au-delà de l'anecdote, une nouvelle étape de la crise politique en Argentine et de la mise en place de solutions susceptibles d'y remédier. L'éloignement, même si pour le moment il est temporaire, de la présidente montre à quel point son rôle a été réduit à celui d'une "potiche-symbole", ballotée entre les forces qui, de fait, aujourd'hui tentent de se partager le pouvoir : les forces armées et la bureaucratie syndicale. Il traduit la volonté de celles-ci de maintenir, pour l'instant tout au moins, l'actuelle façade institutionnelle, ce qui pour l'essentiel signifie s'engager à respecter le calendrier électoral qui prévoit des élections... en 1977, avec ou sans Isabelle Péron. Dans la mesure où celle-ci se révèle incapable de jouer même un rôle de figurante, il fallait préparer à ses futures fonctions - - en le faisant connaitre -- celui qui, d'après les règles constitutionnelles, sera chargé de le jouer à sa place. D'où ce premier intérim, premier acte d'un remplacement "en douceur". Mais ces mascarades dérisoires ne peuvent cacher la profondeur de la crise économique, sociale, politique que traverse l'argentine. A fortiori elles ne peuvent être un remède, même partiel. Le plan Rodrigo : une déclaration de guerre aux travailleurs La situation économique, directement à l'origine de la crise actuelle est chaotique. L'in-

SYNDICALE

ET

LA CRISE

,J.P. BEAUVAIS flation s'accélère de semaine en semaine, pour ne pas dire de jour en jour et personne dans les milieux économiques argentins ne s'aventure à prévoir quel en sera le taux à la fin de l'année. Ce qui est tenu pour certain, c'est qu'il sera supérieur à 200% pour l'ensemble de 1975... L'économie dépendante de l'Argentine est aujourd'hui frappée de plein fouet par la récession internationale réduisant à néant la modeste marge de manoeuvre sur laquelle le régime péroniste, et derrière lui la bourgeoisie argentine, comptaient pour imposer -- avec l'aide de la bureaucratie syndicale et moyennant des concessions minimes aux travailleurs -- la politique dite de "pacte social". Les exportations de produits agricoles - - richesse traditionnelle de l'Argentine -- ont subi le contre-coup de la crise que connaissent les pays européens principaux importateurs. Parallèlement, la hausse du prix de revient des produits industriels en a réduit le caractère concurrentiel au moment où la conquête de nouveaux marchés devenait beaucoup plus difficile, étant donnée la conjoncture mondiale. La valeur totale des exportations a donc connu une chute spectaculaire qui a pris dans les premiers mois de 1975 des proportions catastrophiques - - (moins 30 à 35% selon les estimations) --. Affolés, les dirigeants argentins ont décidé de prendre des mesures radicales, mais bien classiques : faire payer aux travailleurs le prix de la crise et d'un éventuel redressement économique.

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Tel était le sens du "plan Rodrigo"', du nom du nouveau ministre de l'Economie, nommé pour la circonstance. Outre une nouvelle et importante dévaluation du peso afin de tenter de relancer les exportations, une augmentation massive (de 100% à 150%) des tarifs des services publics, le plan Rodrigo visait surtout à limiter les augmentations de salaires (à environ 40%), prélude à un blocage ultérieur et ce, alors qu'à l'époque (juin 1975) l'augmentation du coût de la vie était estimée à 150% pour la période durant laquelle l'augmentation de 40% des salaires devait s'appliquer. A partir de ces données, les calculs sont très simples. Tous les travailleurs les ont fait : le plan Rodrigo visait à amputer leur pouvoir d'achat d'environ 50%. Ce qui est quasiment du même ordre de grandeur que ce qu'a obtenu de l'autre côté de la frontière, Pinochet, avec les moyens que l'on sait. Ce plan était donc une véritable déclaration de guerre à la classe ouvrière. En ce sens, il révélera la stupidité politique de l'équipe rassemblée autour de Lopez Rega, à l'époque encore l'homme fort du régime, à laquelle appartient Celestino Rodrigo. Croire qu'un tel plan n'allait pas provoquer une riposte massive d'une classe ouvrière aussi combative que la classe ouvrière argentine relève d'une cécité politique peu commune ! Mais au-delà du "clan Lopez Rega", les réactions de la bourgeoisie argentine seront elles aussi très révélatrices : jusqu'aux premiers jours de l'énorme mobilisation des travailleurs qui allait balayer le plan Rodrigo et obliger son auteur à démissionner de son éphémère poste ministériel, l'essentiel des forces bourgeoises, à l'exception de certains secteurs de la C. G. E. (1) appuie ce plan. Par intérêt de classe bien compris, c'est évident. Mais le fait que la bourgeoisie argentine ait appuyé des propositions aussi irréalistes quant à leurs possibilités d'application montre aussi quel était à ce moment le degré de son désarroi... La première riposte ouvrière et l'attitude de la C.G.T. L'annonce du plan Rodrigo colncidait - - et c'était là le sens de sa pulication hâtive -avec les réunions annuelles de commissions paritaires à l'échelle nationale en vue de renouveler les conventions collectives des travailleurs de secteurs entiers de l'économie (notamment dans la métallurgie, les services publics, les banques, le bâtiment). Alors que ces négociations se déroulaient, la mobilisation s'organisait ; inégal au début selon les secteurs et les régions, le mouvement ne tardait pas à se généraliser, révélant une extraordinaire combativité dont la grève de Villa Constitucion avait été deux mois auparavant un signe avant-coureur. Des secteurs considérés depuis des comme peu combatifs participent ment aux côtés des travailleurs de la métallurgie, de l'automobile, arts graphiques et de l'imprimerie, traditionnellement à la pointe du combat. Pour la première fois, le mouvement ne se limite pas à une ou deux provinces, notamment celle de Cordoba ou de Santa-Fé. Il est national, et les banlieues industrielles de Buenos-Aires y participent Un peu partout surgissent des coordinations locales ou de branche, regroupant des représentants de la base ou de commissions internes. Produits du débordement de l'appareil bureaucratique de la CGT, ces coordinations commencent à jouer localement le rôle de véritables directions de rechange. Ce sera très vite le cas à à Santa-Fé mais aussi à buenos-Aires, en particulier dans le secteur bancaire et dans la zone de la Matanza. Dans ces conditions et après avoir usé de tous les moyens en son pouvoir pour freiner le mouvement, la bureaucratie se vit obligée de céder du terrain. S'opposer de front à une telle mobilisation eût très vite signifié pour elle la perte du contrôle qu'elle exerce toujours sur une grande partie de la classe ouElle "accepta" donc, tout comme le patronat qui quelques jours avant se félicitait des projets gouvernementaux, dans le cadre des réunions paritaires qui continuaient à se dérou -ler parallèlement à la mobilisation, des augmentations salariales qui allaient bien au-delà des limites fixées par le plan Rodrigo. La moyenne de ces augmentations était proche de 100%, pouvant aller dans certains secteurs jusqu'à 130% ou même 140%. Si le pourcentage d'augmentation apparait à première vue considérable, il est à rapprocher de l'estimation à 150% de la hausse du coût de la vie. Face à cette situation, le gouvernement d'Isabelle Péron-Lopez Rega n'avait que deux alternatives : ou bien céder face à la pression ouvrière et entériner les conventions collectives ce qui revenait à mettre le plan Rodrigo à la poubelle quelques jours seulement après son annonce, ou bien aller à l'épreuve de force contre la classe ouvrière, mais aussi contre la bureaucratie syndicale. Cette dernière, bien que pilier du régime péroniste, ne pouvait guère faire machine arrière et revenir sur ce qu'elle avait signé la veille sans se discréditer totalement et perdre précisément ce qu'elle avait voulu préserver en signant

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les conventions collectives : son contrôle sur la majorité de la classe ouvrière. C'est là une question vitale pour toute bureaucratie syndicale, aussi corrompue, aussi vendue soit-elle. Choisir l'affrontement avec les travailleurs et la bureaucratie syndicale c'était aussi pour Isabelle Péron-Lopez Rega choisir de briser le mouvement péroniste, vu le rôle décisif qu'y joue précisément cette même bureaucratie syndicale. Une telle option équivalait à un suicide politique. C'est pourtant cette voie qu'ils adoptèrent. La grève générale: mobilisation spontanée et récupération Dès qu'Isabelle Péron eût annoncé, dans un discours provoquant et hystérique qu'aucune augmentation de salaire supérieure à 50% ne serait acceptée et que, par conséquent, tous les accords paritaires déjà conclus et qui allaient au-delà de cette limite étaient annulés et sans valeur aucune, la mobilisation redoubla. Une grève générale spontanée paralysa immédiatement plusieurs provinces de l'intérieur notamment celles de Mendoza, Cordoba et Santa-Fé. Et, débordant très vite ce cadre initial, elle s'étendit à la quasi-totalité du pays. Au cours de ces mobilisations massives, les coordinations inter-entreprises se multiplièrent, se renforcèrent, accentuant encore le caractère de direction de rechange au mouvement qu'elles avaient commencé à acquérir lors de la première phase, c'est-à-dire après l'annonce du plan Rodrigo et avant la décision du gouvernement de ne pas reconnaitre les nouvelles conventions collectives. Complétement débordée, la bureaucratie syndicale qui tente encore de gagner du temps et de résoudre la crise par la négociation, se voit finalement obligée de prendre le train en marche. Elle proclame la grève générale pour 48 heures, les 7 et 8 juillet pour la reconnaissance des conventions collectives et aussi pour la démission de Lopez Rega, l'homme fort du gouvernement péroniste et symbole de sa ligne politique. A partir de là, les évènements vont se précipiter. Du côté du gouvernement petites manoeuvres et opérations de diversion comme le remplacement de tel ou tel ministre resteront sans effet. La crise est trop violente, trop profonde pour être résolue par de simples replâtrages. Au-delà du gouvernement, c'est tout l'édifice politique qu'avait mis en place Péron qui est ébranlé et menacé d'effondrement total. Péronisme, classe ouvrière et bureaucratie syndicale Le parti péroniste est en pleine débandade, déchiré qu'il est entre le clan Lopez Rega jusqu'alors tout puissant parce qu'il était le "pouvoir" et la bureaucratie syndicale qui apparait à la lumière des évènements comme le dernier et seul recours pour les péronistes de garder le pouvoir. Mais plus grave et plus fondamentale que la crise qui frappe les appareils politiques, c'est l'accélération brutale des tensions, tanciations, des ruptures entre le péronisme et les masses argentines, entre le péronisme et la classe ouvrière argentine qui centre des préoccupations de tous les possédants, de tous les défenseurs de l'ordre. Pour chaque parti, chaque secteur, chaque fraction de la bourgeoisie, qu'il soit allié au péronisme comme Arturo Frondisi, qu'il soit un opposant à la fois "mesuré et complice" comme Ricardo Balloin le dirigeant radical, qu'il soit d'extrême-droite et farouchement anti-péroniste comme Manrique, la crise n'est pas seulement celle du péronisme ; mais c'est celle de l'ensemble du système de domination de la bourgeoisie dont le péronisme, par l'influence qu'il a sur les masses argentines, même si elle est déclinante, est une composante essentielle. C'est cette même analyse que feront la grande majorité des militaires tout au long de la crise. Rarement, en théorie du moins, le pouvoir n'a été aussi facilement à leur portée que ces dernières semaines, alors que les mobilisations de masse retombaient et que le gouvernement se décomposait totalement. Ils ne l'ont pas pris bien que leur rôle ait été, et reste plus que jamais décisif. Cette attitude n'est pas le produit, comme on le répète assez souvent du traumatisme que représenterait pour eux l'échec qu'a connu la dictature militaire de 1966 à 1972. Sì l'armée argentine se veut aujourd'hui "profesionnaliste" comme ne cessent de le répéter ses chefs, c'est bien par volonté et calcul politique. Ils pensent que mieux vaut se réserver pour intervenir en cas de nouvelle aggravation de la situation. Cette aggravation possible étant essentiellement pour eux une perte de contrôle encore beaucoup plus accentuée de la bureaucratie syndicale sur la classe ouvrière. Mieux vaut donc maintenir un cadre institutionnel qui, même s'il n'est qu'une façade délabrée, donne à cette bureaucratie syndicale le maximum de poids et de marge de manoeuvre. C'est à partir de ce cadre qu'il faut analyser les nouvelles données de la situation argentine, telles qu'elles émergent -- dans la confusion la plus totale, il est vrai - - au lendemain de la grève générale des 7 et 8 juil-

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Victoire des travailleurs et victoire des bureaucrates Cette grève peut être considérée, en effet, comme à la fois le point cuminant de la crise ouverte par l'annonce du plan Rodrigo et en même temps comme un tournant radical dans le déroulement et la dynamique de la crise. En se plaçant à la tête du mouvement, la CGT réussit de fait, et non sans mal et sans bavures, à en reprendre le contrôle. Mais surtout, cela va lui permettre de s'approprier les fruits de la victoire, victoire qui est pourtant avant tout le produit de la mobilisation massive et spontanée des travailleurs argentins... Pour ces derniers la victoire est double : d'une part, Isabelle Péron doit reculer et accepter les augmentations de salaire prévues dans les conventions collectives. Ce qui signifie pour la bourgeoisie, l'abanr.un du plan Rodrigo. D'autre part, après de nouvelles et rocambolesques péripéties, Lopez Rega doit quitter le gouvernement puis le pays, première étape de la liquidation de son "clan" dans l'appareil d'Etat et au sein du mouvement péroniste. Successivement, tous les ministres qui, politiquement, ont des liens avec lui devront démissionner, ainsi que son beau-fils Raul Lastiri, président de la chambre des députés et premier vice-président du parti Justicialiste. Conjuguant habilement l'utilisation de la victoire pour convaincre les travailleurs des secteurs les moins combatifs de reprendre le travail, et la répression la main dans la main avec les patrons, contre les éléments les plus combatifs -- il y aura plusieurs centaines de licenciements "politiques" rien qu'à Buenos-Aires -- la CGT va pas à pas reprendre le contrôle de la situation au niveau du mouvement ouvrier. Au niveau du mouvement péroniste, de son appareil, elle fera de l'élimination totale du clan Lopez Rega son affaire. La politique de Lopez Rega, ses projets fascisants étaient pour elle, à terme, une menace. De plus, le poids sans cesse croissant que lui et ses hommes avaient au sein du mouvement péroniste, y réduisait d'autant le rôle de la bureaucratie syndicale. L'heure des affrontements et des réglements de compte approchait. Rien n'était donc plus naturel, plus facile et aussi plus habile pour les bureaucrates que de s'approprier et de parachever la victoire des travailleurs sur ce plan. Mais cela ne veut pas dire que la politique de répression et de terreur dont Lopez Rega était le symbole sera abandonnée. Tout au plus sera-t-elle plus sélective contre les organisations révolutionnaires, les travailleurs combatifs et évitera-t-elle des "bavures" marginales dont avaient été victimes certains syndicalistes. A première vue, la bureaucratie syndicale apparait donc comme le grand vainqueur de la crise.

Au sein du mouvement péroniste elle est devenue la force essentielle et incontestée. Jamais son poids n'y a été si grand et si déterminant.

Face à toutes les forces de la bourgeoisie, y compris les Forces Armées, elle a administré la preuve que -- malgré toutes les difficultés et au prix de concessions importantes - - elle était un véritable et indispensable instrument de pouvoir face à une classe ouvrière de plus en plus combative et mobilisée. Mais là réside sa contradiction et sa grande faiblesse dans la nouvelle période politique qui s'ouvre en Argentine. Limites, faiblesses et contradictions Le renforcement des positions de la bureaucratie syndicale est le produit des deux phénomènes fondamentaux de cette nouvelle période politique : D'une part, la remontée spectaculaire de la combativité et de la mobilisation ouvrière. D'autre part, la crise aigue que connait l'ensemble du système de domination de la bourgeoisie et en particulier le péronisme. C'est à partir de là que l'on peut comprendre les limites et les faiblesses de ce renforceLa remontée des luttes ouvrières si elle se prolonge et se développe - - ce que tous les éléments à notre disposition semblent indiquer -- après avoir conjoncturellement servi les intérêts de la bureaucratie est pour celleci une menace directe, particulièrement dans le contexte argentin actuel. De par l'acuité de la crise économique, la marge de concession dont dispose la grande bourgeoisie, dans le cadre de son système est des plus réduites. Le retrait du plan Rodrigo ne signifie pas que les objectifs qu'il se fixait soient abandonnés. Seules les méthodes et les rythmes vont changer. La capacité de négociation et de manoeuvre des bureaucrates sera par conséquent très faible face à la classe ouvrière. Ils risquent d'être donc à nouveau et massivement débordés, d'autant plus que dans l'actuelle crise, le débordement s'est révélé aux yeux des travailleurs, être payant. Plus fondamentalement encore, on ne peut ramener les luttes et les grèves spontanées et généralisées de juin et des premiers jours de juillet à un simple débordement ponctuel. A travers la lutte, de nouveaux secteurs du prolétariat combatif ont rompu avec la bureaucratie, accélérant et amplifiant un processus entamé depuis le premier cordobazo, en juin 1969. C'est ce que souligne et explique le fait, fondamental, que pour la première fois, au même moment, dans les principales concentrations industrielles du pays, des di-

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rections alternatives aient surgi au cours de la mobilisation. Sans sous-estimer le caractère très inégal du phénomène, les ruptures avec la bureaucratie syndicale ont eu un caractère de masse à l'échelle du pays tout entier, comme ce ne fut jamais le cas auparavant. Certes, l'absence d'une véritable direction alternative reconnue, capable de centraliser et de systématiser un tel processus, en a freiné la dynamique. De même que les oscillations et l'opportunisme de la plupart des forces de la gauche révolutionnaire ont facilité la tâche de la CGT. Mais globalement, une nouvelle et importante étape a été franchie par le prolétariat argentin dans sa lutte pour la conquête de l'indépendance politique. En ce sens, la "victoire" de la bureaucratie est à double tranchant, et fort précaire. Mais, précaire et à double tranchant, cette "victoire" l'est aussi pour d'autres raisons qui tiennent à la crise du péronisme. L'orpheline du projet péroniste Si la CGT en devient aujourd'hui la composante essentielle c'est parce qu'il ne reste plus grand chose par ailleurs. Ce qui subsistait du caractère bonapartiste et populiste du péronisme a sombré dans la crise. Et la bureaucratie syndicale qui était un instrument privilégié de ce bonapartisme et de ce populisme ne peut bien évidemment prétendre à elle seule, et pour son compte, jouer ce rôle. C'est un problème, qu'en d'autres circonstances, Péron avait bien compris. Pour lui, dans le cadre de son projet bonapartiste, la hureaucratie syndicale était essentielle. Mais il a toujours veillé, notamment lorsqu'il était en exil et préparait son retour à ne pas ramener le mouvement péroniste à la seule bureaucratie syndicale, non seulement pour ne pas en être le prisonnier, mais surtout pour préserver la crédibilité de son projet, notamment aux yeux de secteurs importants de la bourgeoisie argentine. Or, pour la bureaucratie syndicale aujourd'hui, la fin du péronisme en tant que bonapartisme populiste signifie la fin du projet politique qui lui donnait sa force et sa cohésion. C'est là un problème qui se posait depuis la mort de Péron, étant donné l'évolution du régime sous la direction de Lopez Rega. Mais il a pris toute sa dimensions ces derniers mois et le symbole en a été le fait de se placer à la tête d'une grève générale, clairement orientée contre le gouvernement péroniste. La mascarade qui a consisté à "appuyer Isabelle Péron" en même temps, outre qu'elle n'a guère eu d'écho, ne changeait rien à l'affaire. Ce n'est pas seulement parce qu'elle parlait au nom des travailleurs argentins que la CGT négociait de puissance à puissance sous la dictature militaire avec Ongania, Levingston ou Lanusse. C'est aussi parce qu'elle s'intégrait au projet politique péroniste. Ce n'est pas seulement parce qu'elle se voulait le défenseur des intérêts immédiats des travailleurs que la CGT a pu dominer, contrôler, embrigader même l'immense majorité des travailleurs argentins. Mais c'est aussi parce qu'elle leur proposait, à travers le péronisme et ses mirages d'autres objectifs, politiques ceux-là. Les mirages du péronisme évanouis, le projet politique dont il était porteur devenu La bureaucratie syndicale. Plus encore que ce sont là des coups très durs pour ces dernières années, elle aura du mal à maintenir son influence sur d'importants secteurs du mouvement ouvrier, à prévenir des ruptures de plus en plus massives et significatives de travailleurs jusqu'alors dominés par elle. D'autant que sa cohésion ne manquera pas non plus d'être atteinte par ces nouvelles données. Péron, le péronisme en tant que projet politique, étaient à la fois de l'extérieur et de l'intérieur facteurs de cohésion et d'homogénéité. Cela ayant disparu, les relations entre l'appareil bureaucratique et les masses étant chaque fois plus tendues, les conflits entre cliques aux intérêts divergents, déjà nombreux, vont aller se mui ipliant. Déjà en pointillé des orientations divergentes se profilent : les rapports entre bureaucratie et appareil d'Etat, le problème des relations avec les Forces Armées, ou certains secteurs d'entre elles, le problème d'une expression politique propre de l'appareil syndical, distinct du parti Justicialiste en sont l'enjeu. La "victoire" apparente de la bureaucratie syndicale est donc toute relative. La toute-puissance qu'elle a acquise au sein du péronisme à la faveur de la crise est le produit de facteurs qui à terme jouent tous contre elle, de la mobilisation croissante de la classe ouvrière, à la crise du mouvement péroniste. Plus que jamais la voilà associée au pouvoir en crise de la bourgeoisie, à son appareil d'Etat, à son gouvernement, alors que la seule issue pour cette bourgeoisie est la mise au pas de la classe ouvrière. Alors que la situation économique catastrophique rend les marges de négociations dérisoires sinon nulles. Alors que la répression contre l'avant-garde, contre les travailleurs les plus combatifs continue, redouble même comme en té-

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moignent les massacres de ces dernières semaines. Alors que se multiplient, comme à Tucuman, les opérations militaires contre la guérilla. Placée plus que jamais aujourd'hui aux avant-postes du combat pour la mise au pas de la classe ouvrière, alors qu'en même temps elle tente de s'attribuer les mérites et les fruits de l'immense mobilisation ouvrière d'il y a à peine un mois, son caractère apparait de plus en plus violemment contradictoire, alors que s'aiguisent les antagonismes de classe. Plus que jamais les évènements de ces derniers mois mettent à l'ordre du jour la nécessité de la mobilisation indépendante du mouvement ouvrier, la lutte des travailleurs pour leur organisation indépendante. Plus que jamais, toute politique opportuniste vis-à-vis de la bureaucratie, toute politique qui fait confiance à ses soi-disant plans de lutte, à ses "propositions pour sortir de la crise" aux structures syndicales contrôlées par elle, est un frein à la mobilisation et à la prise de conscience des travailleurs. Plus que jamais et avec des possibilités bien plus grandes qu'il y a seulement quelques mois, les marxistes révolutionnaires argentins doivent impulser la constitution d'organismes indépendants pour diriger la lutte comme l'ont été durant la mobilisation de juin-juillet, les coordinations de lutte, les comités de mobilisation inter-entreprises, les coordinations locales ou régionales. Le 16.9.75 (1) C. G. E. : Association patronale regroupant les petites et moyennes entreprises.

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