Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Un gouvernement d'ordre

· Inprecor (première série) n° 34, 25 septembre 1975 · p. 13-15 · 2 113 mots

Portugal État espagnol

UN

GOUVER-

NEMENT

D'ORDRE.s

Le 19 septembre le VIème gouvernement provisoire est constitué. Près de trois semaines furent nécessaires pour sortir de la crise gouvernementale et mettre sur pied une solution dont la fragilité n'échappe à personne. La composition du gouvernement exprime fort bien son projet : 4 ministres du Parti socialiste (PS), 2 ministres du Parti populaire démocratique (PPD), un ministre du Parti communiste (PCP), auxquels s'ajoutent des représentants du dit groupe des Neuf, déjà majoritaire au Conseil de la Révolution. Pinheiro de Azevedo, Costa Gomes ont le mérite de ne pas cacher leurs intentions. Le premier ministre dans sa présentation de la plateforme politique du gouvernement déclarait : "(Il faut) une autorité démocratique forte et ferme , pour la paix, l'ordre, la tranquilité et le respect de la liberté". Sur le plan politique, il mit l'accent sur "la publication d'une législation sévèrement répressive contre les groupes civils armés (lisez : contre les embryons de milices ouvrières), l'arrêt des épurations abusives (lisez : celles stimulées par le mouvement de masse) et le retour au fonctionnement équilibré des tribunaux". Sur le plan économique il annonce une "pause : la

PORTUGAL C. MICHALOUX - A. UDRY clôture de la phase des nationalisations et la réanimation des secteurs privés", ainsi que "le renforcement des relations économiques avec tous les pays et particulièrement avec l'AELE ( Association européenne de libre-échange) et la CEE (Communauté économique européenne)". Costa Gomes, lors de sa présentation le 19 septembre du gouvernement déclara : "'Notre société n'est pas encore adaptée à un nouveau style de vie en liberté... autorité, stabilisation sociale, relance de l'économie, paix, sécurité, ordre et liberté sont les désirs du peuple portugais" (Diario de Noticias, 20/9/75). Pinheiro de Azevedo, à la suite du Président, indiqua quelle est la clé de voûte de cette stabilisation : "La cohésion du MFA et la discipline des Forces armées sont les facteurs fondamentaux qui déterminent le succès ou la défaite de la révolution. Ainsi aboutit, au niveau du gouvernement et de l'appareil d'Etat, le processus enclenché par l'offensive du Parti socialiste - - qui créa l'espace propice à la réactivation du PPD -et celle des officiers signataires du document Melo Antunes. Plus d'une formule ayant trait

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PORTUGAL à l'autorité de l'Etat, à la discipline dans l'armée, à la dissolution des milices ouvrières et populaires est directement reprise du texte du secrétariat du PS "Vaincre la crise et sauver la révolution' (Voir Inprecor N° 33 du Il septembre 1975), et de celui des Neuf. Ce gouvernement ne fait donc pas mystère de ses projets : il s'agit de restaurer l'autorité des institutions bourgeoises civiles et militaires et, par là, de refouler le mouvement de masse en s'attaquant à ses organes démocratiques de base (les commissions de travailleurs -CT- , commissions de moradores - CM, les assemblées populaires -AP-) comme aux comités naissant d'auto-organisation des soldats (SUV - - Soldats Unis Vaincront). Des appuis divers Ce n'est donc pas un hasard si tout un éventail de forces à l'échelle nationale et internationale apportent leur soutien plus ou moins complet à un tel projet. Les raisons qui les y poussent sont fort différentes. Pour la social-démocratie, il s'agit de stabiliser une démocratie par -lementaire bourgeoise. Ainsi le premier ministre de Suède, Olaf Palme, affirme dans une interview au Jornal Novo : "Pour la solution de vos énormes problèmes politiques, il est indispensable de rétablir l'autorité de l'Etat représenté par un gouvernement d'unité nationale... Je crois que le Portugal est un problème d'importance fondamentale pour toute l'Europe. Il faut absolument que le Portugal prouve qu'il est possible de passer du fascisme et du colonialisme à la condition d'Etat démocratique stable" (16/9/75). Du côté de la Phalange espagnole, Arriba, son quotidien officiel, n'hésite pas à écrire en éditorial : "Le Portugal tient sa chance démocratique à portée de la main si le langage des urnes - - qui a donné la majorité aux socialistes (PS et PPD) -- se reflète dans la constitution du gouvernement' (18/9/75). Le soutien critique du Centre démocratique et social (CDS) au VIème gouvernement répond aux soucis de Arriba et indique qu'il voit dans ce gouvernement un premier barrage contre le flux du mouvement de masse, qui lui permettra de mieux se préparer pour écraser dans le sang le mouvement ouvrier organisé dans son enseinble, c'est-à-dire y compris le PS. L'assemblée-croupion du MFA, du 5 septembre dernier, la manifestation massive (20 000 personnes dont plus de 1 500 soldats) du SUV à Porto le 10 septembre, expriment chacune à leur manière la crise profonde qui traverse de toutes parts l'armée portugaise. Le MFA, déchiré sous toutes ses coutures manifeste son incapacité à homogénéiser et rassembler l'ensemble des Forces armées. Après s'être fortement mis en veilleuse, la hiérarchie militaire traditionnelle met à profit ses positions de force pour se lancer dans une nouvelle offensive. Les Melo Antunes, après avoir fait la courte échelle s'aperçoivent aujourd'hui que le soutien apporté à leur document recouvre une option propre de la hiérarchie qui, d'ailleurs, n'hésite pas à aider en sous-main les activités para-militaires des fascistes. Aussi bien ce début d'attaque ouverte de la hiérarchie militaire que la rupture consciente d'une partie des soldats avec le cadre unanimiste du MFA augurent de futurs affrontements et divisions dans l'armée où le sigle du MFA pourra être l'enjeu d'une bataille de clans préfigurant son éclatement officiel. La nécessité et la possibilité de l'unité "L'activité des membres du PCP dans le VIème gouvernement sera particulièrement complexe' -- reconnait l'éditorial de Avante (hebdomadaire du PCP) du 18 septembre 1975 - - "Comme dans les gouvernements antérieurs, particulièrement le premier étroitement contrôlé par Spinola, les membres du PCP devront livrer une bataille difficile contre les tendances prédominantes et spécifiquement contre une pratique qui tend à réabsorber le processus révolutionnaire dans une pratique social-démocrate". Pour le PCP, l'échec de l'investissement du MFA et de l'appareil de l'Etat se situe par rapport à un développement (limité géographiquement) du mouvement de masse dans le sens de son auto-organisation et par rapport à l'offensive des forces sociales et politiques tendant à restaurer l'autorité des institations bourgeoises et à refouler la montée ouvrière. C'est ici que réside la raison fondamentale des oscillations du PCP depuis le mois de juin. Elles se traduisent aujourd'hui par une position de semi-participation et de semi-opposition au gouvernement. Ainsi, le Comité central du PCP dans le communiqué publié à l'occasion de la formation du VIème gouvernement, affirme que : "'le PCP a donné aux membres du parti l'autorisation de participer en tant que ministres et secrétaires d'Etat, sans y être à titre de représentants officiels du PCP"' (Diario de Noticias, 20/9/75). Sans y être officiellement (!), le PCP espère néanmoins faire la preuve de sa volonté de conciliation et surtout maintenir ses positions dans l'appareil d'Etat. Cependant, la pression qu'il ressent jusque dans ses propres rangs l'oblige à prendre en même temps ses distances et à jouer la carte d'unu certaine opposition, y compris à participer à des mouvements de masse, voire à les impulser. Ainsi, dans l'Alentejo, il a stimulé l'organisation d'une grève générale massive (le 16 septembre) répondant à la maturation de la combativité des ouvriers agricoles, pour la défense des conquêtes de la réforme agraire et pour en promouvoir l'extension.

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Il doit de même tenir compte du poids des Commissions de travailleurs, de moradores, des assemblées populaires, de la dynamique du mouvement des soldats et de l'audience des organisations révolutionnaires. Cunhal est donc obligé, au moment même où il explique la par -ticipation au gouvernement, d'affirmer : "'Nous sommes sincèrement intéressés à renforcer les liens et les formes d'unité d'action avec les partis et les groupes de gauche tournés vers l'action révolutionnaire (c'est-à-dire les organisations du secrétariat du FUR - - Front d'unité révolutionnaire : le FSP, la LCI, la LUAR, le MES, le PRP-BR). Nous sommes sincèrement intéressés à promouvoir, fortifier et appuyer les organes unitaires de base comme les Commissions de travailleurs, les commissions de moradores, les comités de vigilance et les assemblées populaires, formes les plus riches de l'organisation de masse dont le rôle dans le processus révolutionnaire augmente de jour en jour comme expression de l'unité de la classe ouvrière et des masses populaires" (Discours de Cunhal au meeting du Campo Pequeno à Lisbonne - - reproduit dans Avante du 18/9/75). Dès lors, le PCP, mis en porte à faux, continuera à négocier plus d'un virage, ce qui accroltra les contradictions dans ses propres rangs et, partant, les possibilités effectives pour les révolutionnaires de développer avec succès une tactique de front unique. Le PS n'est pas à l'abri des problèmes lui non plus. La nette organisation de l'offensive fasciste et la réactivation de la droite, qui se sont engouffrées derrière la démagogie anticommuniste de la direction Soares, provoque actuellement une inquiétude dans les sphères de direction de ce parti et une résistance, ainsi que des ruptures limitées à la base du PS. Pour la première fois depuis avril/mai 1975, commence à être posée, y compris dans les rangs du PS, la question de l'unité. Il faut souligner que le secrétariat de la manifestation pour Garmendia et Otaegui, appelée à Lisbonne par le PS et la Jeunesse socialiste le 18 septembre -- jour de la manifestation des commissions de travailleurs et de moradores de la ceinture industrielle -- décommanda ce rassemblement pour ne pas "briser l'unité". Parallèlement, le secrétariat de la manifestation des comités de travailleurs s'est déclaré prêt à soutenir la mobilisation de solidarité avec la lutte des travailleurs espagnols contre la dictature franquiste. De son côté, la jeunesse socialiste propose à toutes les organisations de se joindre à une campagne unitaire pour la libération des prisonniers en Espagne. A nouveau, cette modification, certes encore limitée, de l'attitude des organisations réformistes souligne avec acuité la possibilité et la nécessité de l'unité d'action. Les rapports de forces entre les classes sont loin d'assurer au projet gouvernemental une chance certaine de succès. La crise économique et sociale continue à alimenter le mouvement revendicatif. Ainsi les métallos annoncent une grève générale pour le respect des contrats. Dans de nombreux secteurs se multiplient les assemblées de travailleurs pour débattre de diverses revendications et pour exiger une extension des mesures de nationalisation, de reconversion, etc. Ceci préfigure de la possibilité d'une montée ouvrière cet automne se dirigeant vers des objectifs de généralisation du contrôle ouvrier et de planification socialiste. Conjointement, une tendance à l'unification des organes de démocratie ouvrière à la base s'exprime sur le plan local ou régional. Certes, ces processus sont souvent marqués par des divisions introduites par les réformistes et des courants maoistes (UDP, MRPP) qui cherchent à instrumentaliser les commissions de travailleurs, de moradores, etc. Néanmoins, sont de plus en plus mises à l'ordre du jour l'extension et la centralisation de ces organes. Cette dynamique pourra être accélérée dans la mesure où les révolutionnaires coordonnent leurs efforts dans le double sens d'une unification et d'une centralisation des structures d'autoorganisation, La conjonction entre la montée du mouvement de masse et la crise dans l'armée a donné naissance dans ces dernières semaines à l'émergence de structures d'auto-organisation des soldats, hors du cadre contraignant du MFA. La manifestation du SUV à Porto était symbolique de ce point de vue, par la jonction opérée entre les soldats organisés dans le SUV et les commissions de travailleurs, de moradores, etc.. L'extension du SUV à la région de Lisbonne et une clarification de sa base programmatique - - qui met l'accent sur la formation de comités de soldats indépendants du MFA - - constituent un pas décisif pour battre en brèche les projets de restauration de l'ordre dans l'armée. L'affirmation des commissions de travailleurs, de moradores et l'apparition des comités de soldats du SUV donnent au cours de la révolution portugaise les deux traits propres à toute montée révolutionnaire._ Si la constitution du VIème gouvernement traduit un net virage à droite et une tentative accentuée de consolider et de restaurer l'autorité de l'Etat bourgeois, il n'en demeure pas moins que la classe ouvrière n'a jusqu'à présent essuyé aucune défaite. En outre, la pierre angulaire de l'opération Azevedo-Gomes peut continuer à s'effriter : la discipline et l'unité de l'armée seront fort difficiles à rétablir à court terme. Enfin, la traduction dans les actes des options gouvernementales passe par une confrontation avec l'avant-garde ouvrière. Or la combinaison entre la crise économique et sociale et la réaffirmation du mouvement revendicatif et politique de larges secteurs ouvriers pourrait faire surgir une situation qui faciliterait la fusion entre cette avant-garde ouvrière fortement organisée et le gros de la classe ouvrière. Les semaines à venir permettront de tester dans la pratique les rapports de forces entre classses et la valeur exacte des espoirs du VIème gouvernement. 20 septembre 1975

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