Le matin du 27 septembre, cinq militants révolutionnaires mouraient à Madrid, Barcelone et Burgos sous les balles des pelotons d'exécution franquistes. L'Europe entière frappée de stupeur s'interroge. Des centaines de milliers de travailleurs descendent dans les rues pour crier leur haine et leur volonté d'empêcher de nouveaux crimes, alors que la bourgeoisie voit avec angoisse le régime franquiste sombrer dans une folie barbare qui pourrait bien précipiter sa chute. De la multiplication des condamnations à mort à l'assassinat des cinq militants du FRAP et de l'ETA, de l'adoption du décret-loi contre le terrorisme à la manifestation de soutien au régime qui a réuni 200. 000 personnes sur la Plaza del Oriente à Madrid, les évènements ont pris ces dernières semaines en Espagne un cours surprenant et inquiétant. La lente décomposition de la dictature qui semblait suivre son cours inéluctable, sous les coups de butoir des puissantes luttes de masse, apparemment s'enraye. Vieillard tremblant et larmoyant, Franco tient toujours dans une main de fer les leviers du régime. Derrière lui, l'extrême-droite relève la tête, alors que les milieux de la bourgeoisie s'inclinent en silence. Ce retour en force de l'extrême-droite n'est pas le seul fait d'un regain de vigueur de Franco lui-même. S'il est une couche sociale, en effet qui a reçu comme un coup de poing les évènements du 25 avril 1974 au Portugal, ce sont bien les dizaines de milliers de fonctionnaires et d'employés qui constituent l'appareil de répression quotidien de la dictature. Ecartés de bien des rouages du pouvoir par l'évolution même du régime, traumatisés par la disparition de Carrero Blanco qui représentait un élèment essentiel de la continuité du régime et le retournement d'un Arias Navarro qu'ils considéraient, à juste titre, comme un des leurs et qui, lors de la formation de son gouvernement annonçait son intention évolutionniste dans son fameux discours-programme du 12 septembre 1974, ces secteurs de l'appareil d'Etat où se trouve concentrée la vieille garde franquiste, se sont engagés depuis un an et demi dans une bataille d'autant plus active que leur existence même est en jeu. L'expérience du Portugal leur a montré que la bourgeoisie était prête à les lâcher dès la chute de la dictature et qu'ils seraient les premières cibles de la mobilisation de masse. Depuis un an, les demandes de mutations des policiers en service au Pays Basque se sont multipliées à une vitesse foudroyante, indice éloquent de cette crise de conscience. Ces secteurs de l'appareil d'Etat qui n'ont rien à attendre d'une évolution même graduelle et contrôlée du régime actuel, ont trouvé dans les évènements récents matière à une contre-offensive politique dont la violence surprend.
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ESPAGNE après l'assassinat de 5 militants UN REVIREMENT BRUTAL • PACO ROBS
Mais ces derniers évènements ne s'expliquent pas seulement par l'exaspération d'une couche sociale déterminée dont l'existence, plus que toute autre, est liée à la survie du régime. Ce qui éclate à cette occasion, c'est la crise profonde que connaissent les dirigeants de la bourgeoisie espagnole, crise profondément illustrée par la faillite du gouvernement Arias Navarro et son incapacité à faire prévaloir un projet politique cohérent. Alors que la plupart des organes de presse s'étaient fait timidement l'écho des pressions internationales en faveur de mesures de clémence, dès le soir des exécutions on a assisté à un alignement sans défaillance derrière Franco de tous les secteurs du régime, quelles qu'aient été jusque là leurs velléités d'opposition. La presse, la radio et la télévision se sont lancées dans une campagne hystérique de soutien au régime, au point que l'on aurait pu se croire revenu 30 ans en arrière. L'exaltation d'un nationalisme forcené, la dénonciation ardente du communisme et de la franc-maçonnerie, c'est bien l'esprit de la croisade des années de la guerre qui animait le discours à peine audible du dictateur devant les 200.000 personnes rassemblées sur la Plaza del Oriente à Madrid pour fêter le 39° anniversaire du régime franquiste, L'ampleur de cette manifestation est liée d'abord aux mesures prises pour assurer son succès - - qu'il s'agisse du drainage systématique de la population à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, ou de la fermeture de toutes les entreprises, petites et grandes de la capitale, ou le fait que les fonctionnaires et les employés de l'Etat se voyaient gratifiés d'un jour de congé. Mais il faut y voir aussi, plus qu'une nouvelle base de masse du régime qui se serait miraculeusement recons -tituée, l'adhésion de couches relativement importantes de la petite-bourgeoisie traditionnelle, les mêmes qui au Portugal se sont dressées contre la révolution. Il ne faut pas s'y tromper, ce qui s'est produit au début de septembre, c'est un revirement brutal de la politique du régime et pas une simple inflexion momentanée pour satisfaire les ultras. La récession économique commence seulement à frapper de plein fouet la société espagnole avec son cortège de chômage et de misère. Impuissant à écraser un mouvement de masse dont le Pays Basque est la pointe avancée, ce régime perd tout projet à long terme et ne se préoccupe plus que de sa survie. Il est capable de tuer encore, mais non pas d'enrayer sa propre chute. Les quelques ponts construits à grand peine pour favoriser une évolution en douceur du régime sont aujourd'hui coupés. Dans les prochains affrontements, dans la nouvelle grève générale au Pays Basque - - véritable deuil national qui a reçu l'adhésion de centaines de milliers de travailleurs -- se montre l'éminence du moment où le renversement de la dictature sera à l'ordre du jour. A vouloir faire dépendre l'évolution de la situation de la seule mort prochaine de Franco ou d'une hypothétique initiative de l'état-major transmettant le pouvoir à Juan Carlos, le PCE et le PSOE ne font que prolonger l'agonie d'une dictature qui sombre dans la barbarie. 3.10.75