Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Une armée qui dit non !

· Inprecor (première série) n° 35, 9 octobre 1975 · p. 19-23 · 3 679 mots

Portugal Afrique australe

UNIDAD A

RUMO RO

A l'occasion de la cérémonie d'investiture, Pinheiro de Azevedo annonçait avec assurance son intention de restaurer l'autorité et la discipline dans l'armée. Le 26 septembre, sept jours plus tard, il renouvelait avec appréhension son appel en ces termes : "'Seule la discipline et la cohésion des forces armées et leur alliance avec les partis progressistes et les classes travailleuses peuvent isoler nos ennemis pour les vaincre plus facilement. " C'est au nom de la lutte contre la réaction et de la "défense de la révolution" que le Premier ministre veut enrayer l'organisation autonome des soldats, restaurer le respect de la hiérarchie militaire! Le quotidien du Parti socialiste, "A Luta", révèle le véritable sens de ces appels : "'L'heure est très grave ; les forces armées se révèlent érodées par la politique, depuis le soldat jusqu'au général. Au lieu d'être un facteur d'ordre dans la société, elles sont en train de prendre des positions les plus contradictoires, sans inspirer aux citoyens la confiance indispensable et la sécurité minimale dont toute communauté doit disposer pour fournir un travail efficace et productif". (éditorial du 26. 9.75) La crise croissante de l'armée portugaise bat en brèche tout le projet d'un VI• gouvernement

LIS CILISA une armée de plus en plus provisoire, Il avait pourtant essayé d'accélérer le rythme des décisions, de donner une apparence de fermeté et d'efficacité. Face à la difficulté extrême d'utiliser le COPCON comme un instrument de répression, il crée l'AMI (Groupe militaire d'intervention). Contre le développement du SUV (Soldats unis vaincront!), il ordonne l'arrestation de deux militaires et le fichage des'meneurs". Face aux manifestations de l'AFDA ( Association des invalides des forces armées), il fait intervenir les troupes de choc d'Amadora (commandos). Or, point par point, il essuie des échecs. La majorité des unités devant constituer l'AMI se récuse! Les deux militaires arrêtés sont libérés par une manifestation de soldats et de travailleurs! Le soutien massif à l'AFDA fait un bond en avant après la tentative de répression. La clé de voûte du projet gouvernemental, l'armée cède. Produit de l'interférence entre la montée des luttes, le mouvement d'auto-organisation et la crise des structures hiérarchiques, le mouvement des soldats, parti en deuxième position, devance dans la période actuelle les mobilisations ouvrières et populaires. Par son existence spectaculaire, il peut faciliter une nouvelle montée ouvrière. Dans un tel contexte le manque d'une direction révolutionnaire, capable d'indiquer une issue politique à la crise

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et d'unifier de larges secteurs de la classe ouvrière, est ressenti par des couches importantes de travailleurs. Bas les pattes devant le SUV! Après la manifestation du 10 septembre à Porto (voir interview d'un membre du Secrétariat du SUV dans ce numéro), l'état-major comprit tout de suite le danger. Il ne se contenta pas de mettre son problème du SUV à l'ordre du jour du Conseil de la révolution, de faire procéder au fichage des soldats ayant manifesté, il décida de frapper des soldats de façon exemplaire. En effet, il prit prétexte de la simple détention de tracts par des soldats pour les mettre aux arrêts. L'état-major choisit pour cela une caserne où le niveau de mobilisation des soldats était relativement peu élevé. Sa déconvenue fut complète. Le lendemain de l'arrestation du caporal Pinto et du fourrier Figueiredo, de l'EPI (Ecole pratique d'infanterie de Mafra), les soldats de la caserne des -cendaient dans la cour aux cris de : "Libérez nos camarades!", "Réactionnaires hors des casernes! " Ne sachant pas que leurs deux camarades avaient été transférés au fort de Trafaria, près de Lisbonne, ils s'avancèrent vers la prisun de la caserne pour les libérer.. Les officiers qui tentaient de s'interposer firent les frais de la détermination des soldats. Manu militari, ils furent écartés. Le commandant dut convoquer une assemblée générale de la caserne; il fut accueilli aux cris de "fascistes hors de la caserne". La solidarité avec les deux soldats emprisonnés devait vite franchir les murs de Mafra. Des motions de soutien seront votées dans de nombreuses casernes, des télégrammes sont envoyés à l'état-major et au Conseil de la révolution exigeant la libération immédiate des soldats. A Moscavide-Sacavem, région où Figueiredo était un militant anti-fasciste connu, une manifestation organisée par les CT et les CM, en collaboration avec les soldats, s'est tenue devant l'EPSM (Ecole pratique de Service et Matériel de Sacavem). Soldats de l'EPSM et travailleurs demandèrent la libération immédiate de Pinto et Figueiredo. Le commandant de l'EPSM affirma son soutien à cette initiative. Pourtant, quelques jours plus tard, il faisait signer une motion dans les rangs des officiers du cadre permanent pour limoger les officiers et sous-officiers miliciens radicalisés, restructurer le régiment. Les soldats, ayant eu connaissance de cette motion, exigèrent la tenue d'une assemblée générale où, devant le commandant et les officiers, ils déchirèrent la motion! Il comprit peut-être alors, les limites de la démagogie.

Le SUV a vaincu, le SUV vaincra! Face à ce mouvement de solidarité et à la réaction des soldats de Mafra, le général Fabiao, chef d'état-major, soutient et justifie les décisions du commandement de l'EPI et il dévoile son véritable objectif : la liquidation du SUV. Il déclare : "Le SUV est une organisation étrangère aux organes qui structurent le MFA dans les unités militaires. La punition infligée par le commandant de l'EPI à deux militaires de cette unité entre dans les normes disciplinaires des forces armées. Cette sanction a été motivée par le fait que ces militaires faisaient de la propagande et distribuaient des tracts à l'intérieur de la caserne, tracts d'une organisation étrangère aux structures du MFA dans l'unité. La cohésion et la discipline des forces armées sont des éléments indispensables à leur existence et leur capacité d'opération au service d'une révolution véritablement socialiste". Les 4000 soldats et 40.000 travailleurs défilant dans les rues de Lisbonne le 15 septembre à l'appel du SUV infligèrent un démenti à Fabiao. Ils proclamèrent haut et fort que c'est le MFA, et non le SUV, qui est étranger à une révolution véritablement socialiste. Aucune référence au MFA parmi tous les mots d'ordre de cette manifestation. Le slogan inscrit sur la banderole de tête, portée symboliquement par des ouvriers, des paysans et des soldats, "Ouvriers, paysans, soldats et marins, unis nous vaincront" remplaçait celui de l'habituelle "Alliance peuple-MFA"'. Arrivée sur la place du parc Edouard VII un orateur du SUV demande aux manifestants de se retrouver le lendemain aux portes de Trafaria à quinze kilomètres de là, pour exiger la libération des deux soldats de Mafra. Une réponse spontanée et unanime surgit : " Aujourd'hui, tout de suite!" Les orateurs du SUV demandent alors aux chauffeurs des bus de la compagnie Carris, présents à la manifestation, ainsi qu'aux conducteurs de camions militaires de se présenter pour prendre le volant des bus que les manifestants allaient réquisitionner dans un dépôt voisin. Ainsi, plusieurs milliers de manifestants se rendirent à Trafaria. A 2h 30, Otelo de Carvalho devait signer l'ordre de libération des deux soldats, accueillis par une clameur : "Le SUV a vaincu, le SUV vaincra!" Cette première victoire devait avoir des répercussions profondes à Mafra d'abord. Le ler octobre une Assemblée générale de soldats débat une proposition de l'exclusion de tous les officiers réactionnaires et du commandant de la caserne et propose l'élection d'un caporal à sa place. Le mot d'ordre du SUV, "Réactionnaires hors des casernes", repris par les soldats de Mafra le 23 septembre, manifeste une tendance à se concrétiser.

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Cette tendance s'exprime déjà dans d'autres casernes. Au RPM (Régiment de police militaire de Lisbonne), unité dans laquelle de nombreux officiers sont très radicalisés, une assemblée générale tenue le 24 septembre vote une résolution où l'on trouve notamment le point suivant : "L'assemblée accepte (avec une entière satisfaction) la proposition de renvoi des officiers réactionnaires qui, dans un effort désespéré, tentent de provoquer des divisions au sein de l'unité"'. C'est ainsi que les soldats et officiers révolutionnaires du RPM répondirent aux accusations de divisionnisme lancées par les Fabiao et de Carvalho. Les invalides séquestrent le gouvernement! Le 29 septembre, le Premier ministre décide d'envoyer la troupe pour occuper la Radio-télévision portugaise (RTP), Radio Renascença (RN), Radio Clube portugues (RCP) et l'Emissora Nacional (EN). Officiellement, le première raison de l'occupation militaire est la suivante : "Ce qui a commencé par se présenter comme de simples mouvements revendicatifs et qui méritaient un traitement juste a fini par culminer dans l'occupation des installations de l'émetteur national (station émettrice officielle) et dans une tentative de séquestrer le gouvernement lui-même, réuni en séance de travail dans la résidence du Premier ministre. A la suite de cette escalade, il était prévu, selon les déclarations des porte-paroles du mouvement eux-mêmes de paralyser toute la vie de la capitale'. Le gouvernement fait allusion ici à la lutte menée par les soldats et officiers membres de l'AFDA, association qui regroupe trente mille blessés de la guerre coloniale portugaise. Ces derniers, exaspérés par l'inexistence de toutes mesures sociales ont engagé un mouvement revendicatif dès le 13 septembre. Le seul moyen dont ces grands blessés disposaient, pour se faire entendre, est le recours à des actions spectaculaires qui alertent la population. Ainsi, sur leurs chaises roulantes, ils bloquèrent les trois péages des autoroutes à l'entrée de Lisbonne, pour laisser passer gratuitement toutes les voitures. Ils reçurent l'appui des employés du péage. Ensuite, ils occupèrent l'Emissora Nacional. Les travailleurs de cette station leur donnèrent la parole et les associèrent régulièrement à la rédaction des bulletins d'information. Enfin, ils décidèrent d'occuper le Palais de Sao Bento, siège de l'Assemblée constituante et du gouvernement. Tout au long de leur lutte, ils reçurent l'appui de nombreuses unités militaires et, en particulier l'aide matérielle de la Police militaire (voitures nourriture, habits, hébergement). Ce sont donc ces grands blessés de guerre, amputés pour la plupart qui "sequestraient" le gouvernement et menaçaient Lisbonne de paralysie! En réalité, Pinheiro de Azevedo, Antunès, Fabiao, Zehna... craignaient que les formes de propagande utilisées par l'AFDA soient reprises par d'autres secteurs en lutte. Jusqu'alors, la radio - sous la pression des employés des stations - informait largement la population sur les différentes luttes. Avec l'AFDA un pas était franchi : ceux qui étaient en lutte prenaient directement la parole, avec la collaboration des travailleurs de la radio. Ceci pouvait démultiplier l'impact des luttes, empêcher leur isolement, au moment où le gouvernement envisageait d'instaurer la paix sociale, Demain, après les soldats de l'AFDA, ceux du RALIS, du RIOQ, de l'EPI, de Mafra, le SUV prendraient la parole devant des centaines de milliers de travailleurs. Voilà le sequestre que craignait le gouvernement! La solidarité active de la PM avec l'AFDA augurait d'une telle éventualité. Ce n'est donc pas un hasard si la deuxième raison essentielle, invoquée par le gouvernement, désigne les forces armées : "Dans tous ces évènements, il possible de détecter un dénominateur commun : l'intention de miner les fondements de la discipline et de l'ordre, particulièrement au niveau des FA qui constituent la réserve morale de la nation. Un pays dans lequel les organes d'information se permettent de détruire les fondements civiques et moraux d'un pacte social multi-séculaire cesse d'exister". Ces déclarations, dignes d'un de Gaulle doivent se faire au nom de la "révolution socialiste", vu la situation sociale. "Le socialisme et la justice sociale, devoirs imprescriptibles du MFA et di gouvernement ne se construisent pas sur l'anarchie". La juxtaposition de ces deux affirmations est significative des formes que peut revêtir le conservatisme de la classe dominante dans une Occuper pour faire taire ou pour laisser parler? Dès l'annonce des ordres d'occupation, la résistance se manifesta au sein de l'armée, à l'échelle nationale. Au CIAAC (Centre d'intervention anti-aérien de Cascais) un officier refuse l'ordre de mission contre Radio Renaissance. Au commandant qui lui intime de choisir entre l'obéissance et la prison, il rétorque : "Je vais rejoindre les piquets de défense populaire qui protègent la RR". Les soldats du CIAAC, dans l'après-midi du 29 septembre, se solidariseront avec les travailleurs de RR. Ils refuseront d'être remplacés par la PS (Police de sécurité publique) ou par d'autres troupes qui "ne partageraient pas les

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mêmes conceptions qu'eux". Au coude à coude avec les piquets populaires, ils défendent encore le jeudi 2 octobre, la station "révolutionnaire au service des ouvriers, des paysans et des soldats". Pour atteindre partiellement son objectif, le gouvernement devra recourir aux commandos d'Amadora qui, en occupant l'émetteur de Bucara, empêche RR de diffuser ses émissions. Les soldats du CIAAC ont donné une belle leçon à tous ceux qui, au nom des droits démocratiques, préconisaient le retour de RR à son ancien propriétaire : l'église réactionnaire et salazariste! Les parachutistes de la DGFA (Division générale des forces aériennes), envoyés pour occuper l'EN se solidariseront également avec les travailleurs de la station qui refusent d'appliquer la censure gouvernementale sur les communiqués politiques et ceux des organes de "pouvoir populaire". A la RCP, le RIOQ (Régiment d'intervention opérationnel de Queluz), la PM, le RTA (Régiment du train-auto) n'acceptent pas de couper les émissions de la station qui ne se plie pas au décret de censure. Les soldats du RIOQ, face à la menace de se voir remplacés par des forces de police, dans lesquelles le gouvernement a confiance (mais qu'il est périlleux d'utiliser vu leurs connotations fascistes), affirment: "Seuls d'autres soldats du RIOQ pour -ront prendre notre relève" A la RTP, les soldats de l'EPAM (Ecole pratique d'administration militaire) assurent les travailleurs de leur soutien. Mais l'influence du PCP a empêché la mise sur pied d'une commission de travailleurs ayant un fonctionnement démocratique régulier. Les délégués syndicaux ne prennent aucune initiative pour associer les soldats qui y étaient prêts à une riposte contre la censure gouvernementale. Il eut été tout à fait possible de produire une émission spéciale donnant la parole aux délégués des CT de l'information et à des délégations des soldats comme cela fut fait à la RCP. Fils du peuple A Porto, le mouvement de résistance contre les mesures gouvernementales se manifesta de même bien que le gouvernement n'ait pas décidé de mesures d'occupation pour les stations de la région. La réaction des soldats du Quartier Général de la région militaire du Nord est exemplaire. Les initiatives prises par les soldats et les officiers miliciens, le débat qui se déroula entre eux et les officiers réactionnaires expriment la radicalisation et la politisation des secteurs les plus avancés du mouvement anti-miliLe QG est consigné. Les soldats apprennent que les officiers, réunis dans le "salao nobre" (salon noble) sont en train d'écouter un rapport du commandant sur les raisons de cette consigne. Les 150 soldats, sergents et officiers miliciens décident de se rendre eux-aussi au "salao nobre" pour discuter du rapport du commandant, le major Maia. A peine entrés, un soldat l'apostrophe : "On n'est pas des chiens, on veut aussi savoir pour -quoi on est consigné". Glorieux, le major répond : "Je ne sais pas pourquoi! Je pense que c'est dû à la situation à Lisbonne... L'occupation des radios est correcte. Les radios dérangent beaucoup de monde et la paix sociale" Un soldat se lève : "Ecoutez bien ce qu'il vient de dire. Parce que la radio dérange certains, on la fait occuper, on la fait taire, on fait taire la voix des travailleurs. RR et les autres radios ont en effet donné la parole aux prolétaires. Demain, parce qu'une grève dérangera certains, un patron et un capitaliste, l'armée devra occuper les usines! Après-demain, parce que les occupations des "salaos nobres" dérangeront des officiers réactionnaires, on arrêtera des soldats" Un soldat : "Nous sommes ici, fils du peuple, pour affirmer que nous ne tirerons jamais sur le peuple!" Le major Maia : "Vous êtes fils du peuple! Et moi alors je suis peut-être fils de pute ?" Puis se tournant vers un officier milicien, il lui lance : "Je sais que vous m'avez déjà accusé d'être un privilégié..." L'officier milicien reprend la balle au bond : "Pas seulement vous, tous les officiers du cadre permanent et les officiers miliciens, nous sommes des privilégiés. Cela peut se voir dans des choses très concrètes. Lorsqu'on entre dans la caserne, les soldats doivent nous saluer. Dans la cour, ils doivent nous dire "monsieur", alors que nous les tutoyons. Ils reçoivent 250 escudos par mois, le minimum pour nous est de 4. 700... les salaires de 10.000 escudos ne sont pas rares. Mais, comme me l'ont dit mes camarades soldats, ils ne nous rejettent pas en bloc de l'autre côté de la barricade. Evidemment ce n'est pas par les seuls discours "révolutionnaires et socialistes" que nous pouvons démontrer que nous sommes à leurs côtés. Il faut le prouver dans les faits et, notamment, en s'opposant à toute espèce de répression militariste contre la lutte des soldats". Le débat continua ainsi pendant un certain temps. Les soldats déclarèrent solennellement "pour que Maia ne se trompe pas comme Carvalho, nous affirmons notre refus d'appliquer toute espèce de mesure contre les travailleurs." Maia, déprimé, s'enfuit dans les corridors en se lamentant : "Il faut que je passe à la réserve, je n'en peux plus, je n'en peux plus!" Un premier test Le VI° gouvernement, le 29 septembre, tenta pour la première fois de tester dans la pratique

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les possibilités d'exécution de son plan. Ce premier examen est raté, moins en raison de la mobilisation populaire qu'à cause de son incapacité à disposer de l'instrument de toute politique répressive - et il n'en a aucune autre - : l'armée. En fait, les mesures prises ont stimulé la radicalisation dans l'armée et lui ont fait franchir un pas qualitatif aussi bien au niveau de la tendance à l'auto-organisation qu'au niveau des liaisons entre organes de travailleurs et soldats. Ceci est d'autant plus important que cette bataille - et cette défaite quasi complète - s'est déroulée autour des mass-media, enjeu d'une lutte décisive dans le cadre d'une crise révolutionnaire. La radio, la télévision pourraient devenir un instrument de la centralisation d'une offensive ouvrière, au lieu d'être l'instrument de la centralisation des énergies de la contre-révolution. Au RIOQ, régiment qui avait voté en majorité pour le document Melo Antunès, aujourd'hui même se discute en Assemblée générale l'élection d'une "commission de soldats" Au RALIS, s'est tenu le 30 septembre une réunion des délégués des unités militaires de Lisbonne (RALIS, RPM, RAC - Régiment d'artillerie de la côte -, Parachutistes, Fusilliers marins d'Alfeite, BRT - Brigade de recherche et de transmission-, RIS - Régiment d'Infanterie de Setubal -, DGMG - Depôt général de matériel de guerre -, GDACI - Groupe de détection, d'alerte et de conduite de l'intervention -, EPT - Ecole pratique des transmissions -, SMA -Service du matériel aéronautique -, Fort Almadea et la Marine) pour mettre en place une coordi= nation chargée de "protéger les conquêtes des travailleurs" (A Capital 1.10.75) Le gouvernement a du mal à réunir les troupes qui devaient constituer l'AMI du général de brigade Nuno Viriato Tavares de Melo Egidio, général qui s'est particulièrement illustré comme tortionnaire au Mozambique. En effet, le RIOQ, l'EPI de Mafra, les parachutistes et les fusilliers marins ont déjà refusé de s'intégrer à l'AMI. Par contre, c'est avec succès que commence à exister, en dehors de toutes les structures normales de l'armée, une coordination des unités de la région de Lisbonne! Néanmoins, ceci ne doit pas conduire à l'optimisme béat. Tout d'abord, la structuration du SUV dans la région de Lisbonne n'en est encore qu'à ses débuts. La seule assurance pour lui réside dans l'émergence de "commissions de soldats". Or, si la tendance s'exprime, elle est loin d'être généralisée. Tant qu'elle n'est pas pleinement réalisée, les dangers de divisions selon les clivages politiques existent. Le PCP, au moment où surgit le SUV sans s'y opposer ouvertement, lance son propre appendice : l'ARPE ( Association révolutionnaire des soldats de l'armée de terre). L'UDP manifeste une opposition plus ou moins déclarée au SUV.

La création des "commissions de soldats" peut emprunter diverses voies (transformation d'ADU, comités nés d'une lutte contre la répression ou sur des revendications matérielles), mais elle reste un objectif impératif à atteindre pour soustraire de larges secteurs à l'emprise de la hiérarchie militaire et à ses multiples manoeuvres. Le déphasage entre la radicalisation profonde de l'armée et les mobilisations d'ensemble des masses laborieuses est une donnée caractéristique de l'actuelle conjoncture. Certains groupes, en ne le voyant pas, en privilégiant l'existence de la radicalisation dans l'armée, tendent à développer des positions aventuristes et militaristes. Le PRP-BR n'hésite pas à dire que "l'insurrection est à l'ordre du jour". Ceci se combine avec la position des secteurs gonçalvistes, pour lesquels la lutte contre la réaction est avant tout une lutte militaire, laissant de côté l'organisation d'une auto-défense qui s'articulerait avec le développement des organes de "pouvoir populaire". Dans le camp bourgeois, cette défaite va accélérer des décisions visant à consolider au maximum une force de frappe militaire, même restreinte mais sûre. Le seul point marqué jusqu'à maintenant par le gouvernement est d'avoir réduit au silence RR, en faisant occuper par les troupes d'Amadora - dirigées par le réactionnaire Jaime Neves - l'émetteur de Bucara. Cela lui indique la voie à suivre. Le retour précipité des troupes d'Angola - un contingent de 5000 soldats devrait rentrer dans les futures semaines - doit permettre de construire l'ossature d'une telle force de frappe et de redonner confiance aux officiers de nombreuses unités, Le gouvernement dispose de 20.000 hommes en Angola, le 16 novembre, jour de l'indépendance de l'Angola. ils devraient en principe être revenus au Portugal. Ces troupes pourraient joindre leurs efforts à ceux de la police au sein de laquelle des remaniements sont opérés. Dans le corps des officiers, l'accentuation de la crise du système hiérarchique va pousser à une cristallisation sur la droite de la large majorité d'entre eux, ce qui peut faciliter certaines prises de décisions gouvernementales, A ces mesures peuvent s'ajouter des mobilisations civiles et une relance des activités para-militaires des fascistes au Nord et du terrorisme dans la région de Lisbonne, où les "pieds noirs" d'Angola fournissent une armée de réserve. Des confrontations à un niveau supérieur et d'une violence sociale plus tranchée s'annoncent, La crise de l'armée indique déjà que les soldats seront du côté des travailleurs. 2.10.75

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