Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Vers la centralisation

· Inprecor (première série) n° 37, 6 novembre 1975 · p. 3-4 · 1 566 mots

Portugal

"L'Union soviétique et la Pologne nous ont affirmé que si nous ne réussissions pas à rétablir l'autorité et la discipline, la révolution serait en péril", déclaraient, à leur retour d'URSS, Vasco Lourenço et Costa Neves, membres du Conseil de la Révolution (Jornal Novo, 7.10.75). Après l'échec de l'occupation des émetteurs radio, après la riposte des soldats du CICAP face à la dissolution de leur unité, l'insistance mise sur la discipline dans l'armée par tous les porte-parole du gouvernement n'était pas étonnante. Au travers de ces multiples déclarations transparaft un des traits caractéristiques du cours des évènements au Portugal: la crise avancée de l'appareil d'Etat. Cependant, le danger consiste à ne voir que cette facette de la réalité. En effet, prise dans son ensemble, la caractéristique de la situation politique réside précisément dans la non correspondance entre le processus avancé de crise de l'appareil d'Etat bourgeois et le niveau de développement et de centralisation des "organes de pouvoir populaire". L'explosion de la lutte des soldats depuis le début septembre, l'émergence d'une tendance à l'auto-organisation dans l'armée (une douzaine de casernes "possèdent"' des commissions élues de soldats) ont accéléré avec un rythme élevé la désagrégation de ce qui constituait la clé de voûte du projet du VIème gouvernement de Pinheiro de Azevedo. Mais, parallèlement, les CT, les CM, et les AP n'ont pas connu une transcroissance analogue aussi bien au niveau de leur expansion, de l'intégration de larges secteurs des masses laborieuses, qu'au niveau de leur centralisation. Un tel déphasage ne peut être par définition que

Ou bien un pas en avant décisif est opéré dans le sens de la centralisation de ces organes et la transition d'une situation prérévolutionnaire vers une situation révolutionnaire s'achève, ou bien la bourgeoisie reconstitue des instruments plus ou moins efficaces pour imposer son ordre et sa discipline. Les corps francs L'ensemble des initiatives prises aujourd'hui dans les deux camps opposés doit être situé dans ce contexte. Le gouvernement, après avoir essuyé deux échecs cuisants lors des premières épreuves de force, a modifié sa tactique pour tenter d'atteindre les mêmes objectifs : il évite les attaques frontales et cherche à gagner du temps pour réaliser ses projets sur le plan militaire et policier. Aux appels à la discipline s'ajoutent des mesures bien concrètes. Dans les Forces les sergents s'organisent. de cinq jours, l'assemblée plénière des sergents des Forces aériennes - - convoquée sur l'instigation du général Morais e Silva - - vote une motion insistant sur la nécessité "d'une défense intransigeante de l'esprit du programme du MFA". Elle adopte de même une proposition de création de "conseils disciplinaires" composés de sergents et de membres du commandement des diverses unités militaires afin d' "analyser les fautes disciplinaires", Au même moment, des sergents lancent une attaque publique contre le commandement de la RPM (Régiment de police militaire) connu pour avoir participé à maintes occasions à des manifestations de travailleurs et de soldats. La hiérarchie tend à réorganiser et consolider ses réseaux dans l'armée. Conjointement, une véritable armée de guerre civile est en voie de création : l'AMI. Les divers régiments qui devaient initialement composer cette force de frappe ayant refusé d'y être inclus, l'Etat-major a opté pour le recrutement de volontaires. Des volontaires fort bien payés, puisqu'un simple soldat de l'AMI recevra près de 5500 escudos par mois, alors qu'une simple recrue ne touche que 250 escudos ! Environ 3 000 volontaires, pour la plupart des ex-commandos, sont déjà recrutés. Fabiao a l'audace d'expliquer que ces véritables corps francs sont constitués "vu les nécessités d'envoyer des troupes de commandos pour l'Angola, afin d'établir une sorte de pont lors de la date de l'indépendance" (A Capital, 23 octobre 1975). A la construction de cette armée professionnelle s'adjoint une réorganisation des forces de police (PSP et GNR) et un renforcement de leur potentiel opérationnel. La mise en place de ce projet va de pair avec la dissolution de fait d'une large partie des unités de l'armée de terre : environ un tiers des soldats vont

De plus, nombreux sont les officiers miliciens, connus pour leurs activités militantes, qui sont mis en congé illimité. Si la crise de l'armée est extrêmement profonde, si les progrès de l'auto-organisation

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parmi les soldats sont importants, dans l'actuel situation il serait erroné et dangereux de croire que la désintégration de l'armée a atteint un point tel que la hiérarchie soit incapable de toute initiative. Certes, il lui faut du temps pour reconstruire des éléments solides militairement et dignes de confiance, mais son projet ne peut échouer qu'en fonction de la capacité des soldats. et des travailleurs à franchir des étapes décisives dans l'organisation d'une auto-défense située dans le prolongement des "organes de pouvoir populaire". Par exemple, la surveillance des stocks d'armes est devenue un enjeu important de la bataille pour la restauration de "l'ordre et la discipline capitaliste" au Portugal. Face aux manoeuvres de la réaction qui -- au moment où elle arme les soldats de la contre-révolution - - tente d'empêcher à tout prix un possible armement des "organes de pouvoir populaire" pour leur auto-défense, le contrôle des stocks d'armes devient une tâche qui peut être envisagée conjointement par les soldats et les travailleurs. qu'ont affirmée des centaines de soldats de Lisbonne dans une déclaration publique. Face à la création de l'AMI, face aux mesures de répression qui peuvent s'abattre sur les soldats les plus militants, la coordination et la centralisation des commissions de soldats, une fois leur développement ayant atteint un certain degré, peut permettre une riposte effective. Ceci constitue une des leçons tirées par ceux qui ont mené la lutte du RASP et du CICAP. Enfin, la mobilisation des travailleurs des "Estabelecimentos Fabris" › groupe qui réunit l'ensemble des entreprises d'armement, peut s'inscrire dans le développement de l'autodéfense également. Le 6 octobre, des milliers de travailleurs de ces diverses entreprises organisèrent une manifestation à Lisbonne. Is revendiquaient : "la reconversion et la restructuration des fabriques, l'abolition du règlement de discipline militaire, le contrôle ouvrier, l'aug mentation des salaires, l'amélioration des conditions sociales". Le simple contrôle sur les livraisons de matériel militaire, comme d'ailleurs la publication de la liste d'une partie des volontaires de l'AMI pourraient éclairer les projets gouvernementaux et offrir un démenti aux affirmations de Fabiao sur la fonction de ces troupes de choc. L'approfondissement de la récession économique, la crise structurelle qui frappe de nombreuses branches (textile, habillement, chaussure, chantiers navals, etc.) suscitent une relance des mouvements revendicatifs. Ces mouvements acquièrent deux caractéristiques nouvelles. Tout d'abord, ils se confrontent à un gouvernement qui n'est pas prêt à faire de nombreuses concessions. Pour la première fois, dans de larges secteurs de la classe ouvrière, se développent une méfiance et une opposition face au gouvernement accélérant leur poli-

Ensuite, la profondeur de la crise structurelle est telle que rapidement s'affirment les limites des revendications d'augmentation de salaire, de diminution des heures de travail, de simples revendications s'opposant

Dès lors, se multiplient les plate-formes revendicatives qui, de façon plus ou moins claire, exigent la nationalisation de tout le secteur, une planification au niveau de la branche et même une planification socialiste de l'ensemble de l'économie, "afin que la reconversion d'un secteur n'entre pas en contradiction avec celle d'un autre", comme le dit la déclaration commune des travailleurs de la Lisnave et de la Setnave (chantiers navals). Lors de l'assemblée générale des commissions de travailleurs de la CUF -- le 4 octobre -- la motion suivante fut votée :"Si, dans le laps de temps d'une semaine, les instances gouvernementales n'ont pas pris de mesures concrètes pour la solution du grave problème des engrais, auquel sont confrontés les travailleurs agricoles, la commission d'unité de la CUF convoquera une assemblée générale des travailleurs pour décider de la remise directe et immédiate aux organisations des travailleurs agricoles des engrais nécessaires pour l'avance de la réforme agraire. Les factures, avec un rabais de 30%, seront envoyées à la banque nationalisée' (Republica, 7.10.1975). La jonction entre travailleurs agricoles et industriels s'est établie a un niveau jamais atteint. D'ailleurs, le 12 octobre une réunion se tint près d'Evora entre 800 délégués des travailleurs agricoles et des travailleurs de la métallurgie du Sud pour discuter de leurs problèmes respectifs. Même si l'influence du PCP se fait sentir dans toutes les motions -- qui envisagent les bienfaits de la réforme agraire non seulement pour les travailleurs mais aussi pour "les petites et moyennes entreprises de matériel agricole' - - il ne fait pas de doute que la qualité des revendications indique que le problème de la planification socialiste est posé à l'ordre du jour. Dès lors, l'objectif du développement et de la centralisation des "organes de pouvoir populaire" se concrétise. En effet, il est de plus en plus lié à des besoins effectifs de larges couches de travailleurs, besoins qui s'expriment dans les revendications de planification, de contrôle ouvrier généralisé, etc.. En outre, sur la base de telles revendications, la possibilité objective d'unifier les différentes composantes de la classe ouvrière est beaucoup plus grande. Mettre à profit cette opportunité de résoudre dans un sens positif le déphasage que nous avons souligné, c'est-à-dire de stimuler une centralisation des CT, CM, des AP et des comités de soldats dans une Assemblée populaire nationale, reste la tâche prioritaire des révolutionnaires. Ceci nécessite une capacité d'initiative liée à une politique correcte d'unité d'action la plus large afin d'éviter les pièges des pseudo-centralisations "partidaires", facilitant les manoeuvres réformistes. A. U.

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