Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ANGOLA

L'indépendance

· Inprecor (première série) n° 38, 20 novembre 1975 · p. 3-6 · 2 864 mots

Afrique australe Portugal

A quelques jours de l'indépendance, la situation militaire s'est brusquement dégradée aux dépens du MPLA. Sur le Front nord, les forces du FNLA ont renforcé leurs pressions sur Luanda, sans pour autant parvenir à la localité de Quifangondo où se trouve l'usine de traitement des eaux de la capitale. Depuis des semaines le FNLA s'acharne à prendre ce village pour briser la résistance des populations. L'armement utilisé dans ces opérations d'encerclement est constitué principalement de blindés Panhard équipés de mortiers de 60mm et de canons sans recul de 75mm montés sur angola

C. GABRIEL des jeeps. La défense des FAPLA (forces du MPLA) se fait à deux niveaux, par un pilonage au missile soviétique de 122 mm et par la Pa contre-attaque d'unités légères équipées de lances grenades et di fusil-mitrailleur AK 47. Le piétinement du front de Luanda, dessert en dernière analyse le MPLA. Il fixe une partie importante des troupes sur une très faible par -tie du territoire, il fatigue et décourage les populations de la ville et enfin, il permet au FNLA de s'avancer vers Malange et de parfaire son dispositif dans le nord du pays. Dans le même temps su sud, la situation militaire s'est qualitativement modifiée. Voilà quelques semaines, le MPLA contrôlait l'ensemble de la côte et une partie de la province de Huila au sud. L'UNITA basée à Nova Lisboa et Silva Porto ne sortait guère des provinces de Huambo et de Bié. Or en quelques jours, les rapports de force se sont renversés. Sa da Bandeira est tombée, puis Moçamedes et enfin Benguela et Lobito. Pour la première fois depuis juillet, l'UNITA et les renforts du FNLA au centre et au Sud vont détenir une large ouverture sur la mer permettant un ravitaillement et une stratégie de tenailles autour de Luanda. Outre ces incidences militaires, il faut noter le fait que Lobito est le principal port du pays après Luanda et que Benguela est le terminus de la fameuse ligne de chemin de fer qui évacue le cuivre du Zalre et de la Zambie. Ainsi réorganisées au sud, les forces de l'UNITA et du FNLA vont pouvoir attaquer la région du Cuanzo Sud et tenter de prendre Malange par le Sud.

Que s'est-il passé pour que soit possible un tel renversement de situation ? La première cause, et sans doute la principale, provient du soutien militaire massif apporté dans cette ultime période par l'impérialisme aux forces réactionnaires. Sa da Bandeira a été reprise avec l'aide de troupes sud-africaines et de mercenaires portugais, évènement revendiqué par l'ELP. Savimbi avait révélé quelques semaines auparavant que son mouvement détiendrait rapidement un armement lourd exceptionnel. C'est chose faite !

DANCE

Au nord, l'encadrement du FNLA par des troupes zalroises n'a pas diminué, si ce n'est que le Zatre reçoit de son côté une aide militaire accrue des USA et de la France. A titre d'avertissement (mais pour combien de temps) la France vient de livrer les premiers avions Mirage à l'armée zalroise. Alors que l'Afrique du Sud prend une part de plus en plus décisive dans le conflit, alors que le Zaire soutient massivement le FNLA et que la Zambie en fait de même pour l'UNITA, l'aide des soi-disant "pays progressistes africains'' est un bluff. Certes le Congo donne un coup de main au MPLA pour le transport de matériel et la Guinée, l'Algérie, la Guinée Bissau et le Mozambique soutiennent diplomatiquement la direction netiste. Mais lorsque N'Gouabi menace d'une intervention de l'armée congolaise on ne peut s'empêcher de sourire en raison de l'instabilité de ce régime et de la fonction de caporalisation intérieure de cette armée. En quelque sorte, l'OUA montre une fois de plus sa fonction contre-révolutionnaire. Encore une fois s'effondre l'illusion grotesque de "l'Afrique progressiste". En face de ceite rhétorique nationaliste s'organise un monde bien réel, celui des maillons forts de l'impérialisme dans la région, les armées sud-africaine et zairoise. Toutefois, les revers du MPLA ne peuvent se réduire uniquement à la puissance militaire intrinsèque de ses adversaires. Il faut mentionner l'immensité du pays qui rend

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ANGOLA impossible son contrôle militaire et administratif par un petit appareil politico-militaire sorti de la guérilla rurale. Les distances s'ajoutant à la difficulté des transports ont donné au facteur logistique une importance décisive alors que les FAPLA ne disposent d'aucune aviation. C'est très certainement à ce niveau que l'aide soviétique au MPLA a été notoirement insuffisante en ne fournissant pas massivement des hélicoptères. Par ailleurs, la durée des combats et leur leur caractère de guerre civile ont accéléré la décomposition de la société angolaise, notamment dans les villes. Les forces centifuges ethniques sont réapparues massivement et une partie des populations préfère retourner dans ses régions d'origine, accroissant la désorganisation sociale et aidant le contrôle des populations par notabilités tribales interposées que cultivent le FNLA et l'UNITA. Certes, les dernières années avaient permis par les investissements industriels le développement d'un prolétariat jeune et concentré quoique peu qualifié et sans traditions de lutte. En 1973, la production manufacturière occupait environ 130. 000 salariés, principalement dans les zones industrielles de Luanda et de Lobito. Mais la jeunesse de ce prolétariat ne peut le mettre à l'abri des pressions traditionnelles de son origine rurale. Le MPLA n'a pas été à l'abri de cette faiblesse du "point de vue universel"' que confère le milieu urbain au prolétaire coupé de ses origines rurales. La réduction de l'anti-tribalisme du MPLA à des mots d'ordre idéologiques n'a pas favorisé une prise de conscience parmi les secteurs les plus arriérés. Le contrôle de la principale région agricole par l'UNITA provoque un déficit vivrier tel qu'il favorise l'exode des populations. A Luanda, dès le matin, les queues s'allongent devant les magasins. Les rayons d'alimentation sont presque vides : l'huile, le sel, le sucre, la viande sont devenus rares. Le kilo de riz vaut maintenant 20 à 25 escudos contre 9 auparavant (1). Le sel est passé de l à 3 escudos. Le manioc qui est la nourriture de base des populations africaines a triplé de valeur et le MPLA tente de réduire cette inflation en organisant la distribution par les "commissions de quartiers". Enfin, le départ des Portugais, accroit encore la désorganisation des réseaux commerciaux.

situation renforce la lassitude des masses et atteint dores et déjà la vivacité des structures de "pouvoir populaire" en y provoquant un moindre dynamisme et un suivisme grandissant vis-à-vis de la direction du MPLA. Voilà donc l'officialisation de l'intervention sud-africaine. Les Américains ne cachent plus l'aide de la CIA au FNLA et à l'UNITA. Un article du "New York Times" du 25 septembre écrit par Leslie H. Gelb affirmait que de sources sûres la CIA considérait depuis 62 Holden comme la solution de rechange au colonialisme Portugais. Toutefois l'engagement impérialiste en Angola n'a pas été délibérément un choix de Après le 25 avril les divisions du MPLA, son affaiblissement, rendaient tout à fait crédibles l'opération spinoliste fondée sur le FNLA et les organisations de colons portugais.

troupes du FNLA la dernière bataille combattants du MPLA Ce que l'impérialisme sous-estima totalement, ce fut le mouvement de masse urbain et sa référence immédiate au MPLA qui, malgré son affaiblissement, conservait un immense prestige. Il était trop tard pour se rendre compte de la faiblesse politique du MPLA. Il était trop tard pour intégrer la direction ou une fraction celle-ci dans un projet d'intégration. Les accords d'Alvor et le gouvernement de coalition

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arrivaient trop tard. Le mouvement de masse plaçait sa confiance dans le MPLA. La droite ne pouvait plus s'opposer à celui-ci et Lucio

Lara déclarait "Une partie de la population a été armée, mais cela fut fait en juillet 1974 pour résister à l'agression des blancs réactionnaires. Depuis, ces unités d'auto-défense se sont placées d'elle-mêmes sous la bannière du MPLA mais nous ne les contrôlons pas".

La direction du MPLA qui malgré ses clivages est globalement une direction nationaliste petite-bourgeoise n'avait dès lors que le mouvement de masse pour "s'auto-défendre" face au FNLA et elle décida de le développer en conservant son contrôle. Aucun cercle impérialiste ne lui faisait confiance en raison du mouvement de masse qui lui restait attaché. Les provocations du FNLA à Luanda et ses ratonnades dans les mucegues (2) s'avérant insuffisantes pour briser l'activité des masses, il fallut choisir la guerre au risque de perdre les dernières cartes négociables avec la direction netiste. Mais l'internationalisation du conflit ne tient pas uniquement à la réaction de l'impérialisme contre le mouvement des masses angolaises. Elle tient aussi aux conflits inter-impérialistes exacerbés par les liens éclectiques que l'UNITA et le FNLA tissent de par le monde. L'intervention de l'Afrique du Sud est donc, aussi, une intervention pour renforcer l'UNITA, c'est-à-dire pour stabiliser une zone directement en contact avec la Namibie, principalement la région d'Ovambo et la bande de Caprivi qui constituent des régions clés de la stratégie de Prétoria. La Zambie en pleine lune de miel avec le régime sud-africain pour la préservation de la stabilité en Afrique australe, est de la partie puisque l'UNITA peut lui assurer le fonctionnement du train de Benguela pour l'évacuation de son cuivre. Ainsi la contre-offensive au sud est porteuse d'un conflit politique contre le FNLA afin de garantir un juste équilibre régional de la future Angola néo-coloniale, afin de préserver les marchés de l'aménagement de la vallée du Cunene. Le bassin minier de Cassinga aux mains de Krupp et d'investissements européens et sud-africains renforce l'intérêt de la CEE pour le groupe de Savimbi. Celui-ci reconnait implicitement qu'en l'absence de ce "mandat" il n'aurait pu jouer un tel rôle politique. Ne déclarait-il pas le 19 octobre au Cameroun "Neto ne pourra pas créer comme il l'annonce un Cuba africain car l'Angola mise à part (sic) les sentiments de la population se trouvent dans une zone trop sensible politiquement et stratégiquement". Autrement dit, ce que doit comprendre le peuple angolais, c'est que les convoitises impérialistes seraient plus fortes que ses mobilisations! Le même Savimbi, encore une fois à Paris, déclarait le 27 octobre à l'AFP que " si l'Afrique (?) ne peut rien faire, personne ne pourra empêcher l'ONU de faire intervenir ses casques bleus". Et c'est sans protestation qu'il reconnut, bon prince, que l'Afrique du Sud occupe effectivement la province de Huila au sud. La dernière bataille? Bras armés de l'impérialisme, le FNLA et l'UNITA ont préparé le 11 novembre comme on prépare une étape de la lutte mais ils n'ont pas considéré cela comme l'ultime bataille. Celle-ci se poursuivra quelques soient ses formes possibles. Le MPLA a décidé la "mobilisation générale" pour repousser l'envahisseur. Une telle initiative peut redonner force au mouvement de masse à la condition qu'il s'accompagne d'une définition politique précise de l'enjeu. Or la direction annonce maintenant qu'elle mettra en place un "gouvernement d'union nationale" comprenant "des personnalités patriotiques indépendantes". Voilà qui est peu précis mais qui, cependant, maintient les formulations "nationalistes" et frontistes du MPLA. Dans un récent "Vitoria e certa' son organe, la direction du mouvement faisait le point sur la situation "Notre Mouvement lance le mot d'ordre "construisons un large front anti-impérialiste, défaisons les laquais de l'impérialisme et créons une démocratie d'un type nouveau !"... "En ce sens, c'est une juste lutte que de contribuer à renforcer, au niveau mondial, le camp des forces progressistes, le camp des exploités qui luttent contre les exploiteurs. Elle aidera à la chute inévitable de l'impérialisme... Or cette lutte contre l'impérialisme pour être victorieuse doit englober toutes les forces anti-impérialistes de notre Patrie. Parmi ces forces on trouve : les ouvriers, les paysans, les intellectuels révolutionnaires et les couches anti-impérialistes de la bourgeoisie angolaise... Il faut donc que notre avant-garde révolutionnaire soit prête à créer dans notre pays un gouvernement démocratique de type nouveau. Ce gouvernement représente une alliance de toutes les classes anti-impérialistes, qui doit être dirigée par la classe la plus conséquemment révolutionnaire... "... Le centralisme démocratique et la discussion organisée par les masses populaires sur tous les problèmes nationaux et l'application dans la pratique des conclusions, réalisée par le gouvernement... Pour atteindre ses buts, ce gouvernement devra lutter pour la nationalisation des grandes entreprises bancaires, industrielles et commerciales. Mais comme ce gouvernement représente une alliance de plusieurs classes, il n'abolira pas l'existence de la propriété privée et n'empêchera pas le développement de la production capitaliste. En ce qui concerne les paysans angolais, ce gouvernement aura à définir dans son programme une réforme agraire conséquente. Les terres aban-

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ANGOLA données par les colonialistes devront appartenir à ceux qui les travaillent"'. Une telle rhétorique est faite, évidemment, pour satisfaire tout le monde au sein du MPLA. Elle se symbolise dans Agostino Neto, sorte de bonaparte au-dessus des tendances. La "démocratie de type nouveau" n'est pas autre chose que le concept de parti-Etat dans une conjoncture de pression du mouvement de masse. Que celui-ci recule et le concept deviendra réalité comme ce fut le cas dans la Guinée de Sekou Touré et comme il se réalise actuellement en Guinée Bissau et au Mozambique. Une équipe dirigeante, tirant sa légitimité de la lutte nationaliste, s'appuie sur un encadrement strict des masses dans ces comités sans pouvoir où se cultivent le bureaucratisme et l'arrivisme et qui font office de "contrôle des masses sur le parti" Dans un tel contexte politique, les marxistes révolutionnaires soutiennent le MPLA contre la réaction impérialiste, contre le FNLA, L'UNITA et leurs alliés zalrois et sud-africains mais ils s'adressent aussi au mouvement de masse pour que les "organes du pouvoir populaire" deviennent des instruments réels de leur pouvoir. Ils militent pour une indépendance réelle des organisations de masse et des comités par rapport au MPLA. Ils militent pour que le futur Etat garantisse les libertés démocratiques, le droit à l'organisation politique pour tous ceux qui se réclament de l'anti-impérialisme, le droit de publication et de réunion, etc. Ils travaillent, non pas pour un gouvernement du MPLA avec des gens comme Lucio Lara sous couvert d'une "démocratie de type nouveau"' dont on ignore le contenu de classe, mais pour un gouvernement de type nouveau, un gouvernement ouvrier et paysan responsable devant l'assemblée des délégués. Pour ce faire, il ne peut y avoir de "cours nouveau" à écrire pour gagner la direction du mouvement. Il faut regrouper l'avant-garde et préparer la construction du parti révolutionnaire. Dans la Résolution politique de notre 10° Congrès mondial, nous écrivions que "dans le contexte de réajustement de la stratégie impérialiste en Afrique australe, le développement du processus de révolution permanente sur la base de l'internationalisation du conflit dans toute cette région (l'Afrique australe) ne pourra se faire qu'à partir, notamment, d'une clarification au sein du MPLA et du FRELIMO, mouvements nationalistes révolutionnaires de conception multi-classiste..." Le "notamment" signifiait qu'une partie du mouvement urbain, dans lequel à cette époque le MPLA n'était nullement implanté, contribuerait aussi pour une bonne part à la recomposition politique. Or, à la suite du 25 avril, la totalité des éléments radicaux urbains ont intégré le MPLA notamment au niveau des organes de "pouvoir populaire". C'est pourquoi, il est plus correct aujourd'hui de considérer que la recomposition politique passe par une clarification au sein du MPLA pour le regroupement d'une tendance anti-capitaliste, pour la construction du parti révolutionnaire. Le soutien international C'est cette démarche qu'oublient ceux pour qui le soutien des marxistes révolutionnaires au MPLA est une hérésie. Il ne faudrait soutenir personne en particulier car les trois adversaires sont nationalistes avec des programmes très voisins et qu'enfin il n'y a pas de parti révolutionnaire. La IV° Internationale doit, pour sa part, se poser la question des voies qui mènent à la construction de ce parti. Que serait la vie politique angolaise si l'ordre de Holden régnait à Luanda ? Que deviendraient ces centaines de militants qui travaillent dans les mucegues et à l'université sur des mots d'ordre anti-capitalistes ? Il seraient les premières victimes comme l'atteste l'attitude du FNLA avant le 10 juillet. Dans plusieurs communiqués, il déclara que "le peuple lui-même a objectivement délégué le pouvoir populaire aux mouvements de libération" et que "c'est à cause de "l'infiltration de certains groupes (dont les comités de quartiers) par des éléments anarchistes et des agitateurs (...) que le FNLA s'est toujours opposé à toute forme d'organisation angolaise en dehors des mouvements de libération' Voilà l'enjeu du soutien au MPLA. A la veille du ll novembre, il est regrettable de constater que le soutien international n'est guère plus important que durant les 14 ans de lutte armée. Les comités en Europe ont ralenti leur activité après le 25 avril dans la mesure où, le plus souvent contrôlés par les réformistes, ils véhiculaient les illusions sur le caractère antinéo-colonial du nouveau régime portugais. Aujourd'hui ce passé pèse lourd pour relancer la solidarité internationale. L'absence d'un soutien massif et permanent au MPLA et au peuple angolais aura pesé lourd pour les rapports de forces vis-à-vis de la contre-révolution, mais aussi pour les perspectives encore possibles d'une transcroissance sociale de la lutte. Il ne sera pas possible, pour quiconque, de démontrer qu'un soutien à la révolution socialiste angolaise pouvait contourner la nécessité d'un soutien au MPLA dès lors que l'ensemble de la jeunesse anti-impérialiste s'y rassemble et que la contre-révolution s'incarne dans le FNLA et l'UNITA. Le 9.11.75 (1) Un escudo équivaut à peu près à 16 centimes français. (2) "Mucegues", bidonvilles.

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